en sort une matière d'abord demi-liquide qui remplit le sillon de cet
organe, sillon qui se convertit en canal, dans lequel le fil se moule
et s'organise.
Quand le Mollusque veut fixer son byssus, il allonge le pied, le porte
à droite et à gauche, tâte les objets, appuie sa pointe contre le
corps qu'il a choisi, dépose l'extrémité du fil, et, retirant le pied
brusquement, il laisse cette extrémité adhérente. Le bivalve répète
plusieurs fois ce petit manége, et chaque fois il attache un nouveau
fil. Il en fixe ainsi quatre ou cinq par vingt-quatre heures, chacun
long de plusieurs centimètres et terminé par un empatement. Son
ancrage est complet quand il en a produit un faisceau. Le byssus de
certaines Moules présente jusqu'à _cent cinquante petits câbles_: nos
vaisseaux ne sont pas amarrés aussi solidement!
Quand la Moule a tendu un premier cordage, elle le met à l'épreuve pour
s'assurer s'il est bien attaché. Elle le tire fortement, comme pour le
rompre. S'il résiste à cet effort, elle travaille à la production et à
la fixation du second fil, qu'elle essaye comme le premier. Décidément
la Moule a plus d'esprit que l'Huître!
A l'aide de son byssus, notre bivalve se suspend à différentes
hauteurs; il touche rarement le sol. Voilà pourquoi sa coquille est
toujours bien unie et bien proprette. On ne peut pas en dire autant
du test de son orgueilleuse rivale, dont les battants, grisâtres et
raboteux, retiennent le plus souvent, dans les intervalles de leurs
feuillets, de la terre, de la boue et toute sorte d'ordures étrangères.
Évidemment, l'habit ne fait pas toujours le moine!
Les Moules sont, comme les Huîtres, des Mollusques sociables. On les
trouve nombreuses presque partout. Elles aiment le mélange des eaux
douces et des eaux salées: il est peu de rochers, à l'embouchure des
fleuves, où l'on n'en rencontre quelque florissante colonie. Elles
s'attachent tantôt aux branches des Polypiers et aux racines des
arbres, tantôt aux bois submergés, aux piquets du rivage et à la carène
des bateaux.....
II
On mange la Moule tantôt crue, tantôt cuite. Mais la saveur de ce
coquillage ne plaît pas à tout le monde; cependant nous avons connu
des gourmets qui l'avaient en grande estime. Louis XVIII aimait
passionnément les Moules: chaque semaine, on lui en faisait venir de la
Rochelle. Le monarque, dans un jour de belle humeur, enseigna, dit-on,
à M. de Talleyrand la recette d'une sauce au poivre de Cayenne, qui
plaçait désormais ce bivalve au rang des mets du premier ordre.
Toutefois nous devons convenir que la Moule est moins appétissante que
l'Huître, moins excitante et surtout moins légère.
N'oublions pas une recommandation gastronomique qui n'est pas sans
importance. On doit manger les Moules pendant tous les mois sans
_r_, tandis que les amateurs ne prisent les Huîtres que dans les
mois dont le nom contient cette lettre.
Un pharmacien d'Orléans a publié un mémoire sur l'emploi de la Moule
dans les affections des voies respiratoires (?).....
Hélas! on adresse à notre coquillage le grave reproche d'être malsain,
même nuisible à certaines époques de l'année, et malheureusement ces
époques ne sont pas exactement connues. La Moule occasionne alors
des nausées, des coliques, un saisissement à la gorge, une éruption
cutanée, une sorte d'empoisonnement..... Les médecins sont embarrassés
pour expliquer ce genre d'action. Au moyen âge, on croyait que les
_phases de la lune_ et la _malice des sorciers_ y étaient pour quelque
chose. Aujourd'hui, on est plus raisonnable, mais est-on mieux
renseigné? On accuse tour à tour: la présence des pyrites cuivreuses
dans les parages habités par la Moule; le séjour de ce bivalve contre
la coque des navires tapissée de vert-de-gris; une maladie qui lui
serait particulière; la fermentation ou la décomposition de son tissu;
certains petits Crabes logés entre ses valves; enfin, le frai des
Étoiles de mer (Lamouroux) et celui des Méduses (Durandeau). Ces deux
dernières causes semblent être les plus habituelles.
III
De bonne heure on a eu l'idée d'élever les Moules. Il existe une
_mytiliculture_ comme il existe une _ostréiculture_.
L'éducation de nos bivalves a lieu sur une très-grande échelle dans
diverses localités, particulièrement à Esnandes, à Marsilly et à
Charron, dans la baie de l'Aiguillon, près de la Rochelle.
[Illustration: PIEUX COLLECTEURS DU FRAI.]
Les premiers parcs furent établis, en 1235, par un patron de barque
irlandais, nommé Patrice Walton, jeté sur nos côtes à la suite d'un
naufrage. La nécessité lui suggéra l'idée de tirer parti de ces plages
abandonnées, et il fonda la _mytiliculture_.
Les descendants de Walton habitent encore à Esnandes, entourés de
l'estime publique. Ils continuent avec succès l'industrie créée par
leur aïeul.
On pratique des parcs artificiels, formés de pieux et de palissades
réunis par un clayonnage grossier haut de 2 mètres et tapissé de Fucus.
Ces palissades avancent dans l'Océan quelquefois jusqu'à une lieue;
elles dessinent un triangle dont la base est tournée vers le rivage
et la pointe vers la mer. A cette pointe, on pratique un passage
étroit. Le triangle dont il s'agit est le champ où l'on sème, où l'on
éclaircit, où l'on _repique_, où l'on _plante_, où l'on _récolte_ les
Moules. (Quatrefages.)
[Illustration: CLAYONNAGE CHARGÉ DE MOULES.]
Ces parcs sont désignés sous le nom de _bouchots_; on appelle
_boucholeurs_ les pêcheurs qui les exploitent.
La plupart des boucholeurs possèdent plusieurs bouchots, comme certains
propriétaires plusieurs fermes. Quelques-uns, les plus pauvres, n'ont
pour tout patrimoine que la moitié, le tiers, le quart, ou même le
cinquième de l'un de ces établissements, qu'ils soignent en commun avec
leurs associés, et dont ils partagent les charges et les bénéfices.
(Coste.)
On récolte les Moules toute l'année, excepté pendant les grandes
chaleurs et à l'époque du frai. On attend que la marée soit basse, mais
alors le bouchot n'est plus qu'une vasière. Pour ne pas s'enfoncer
dans le sol, qui est très-mou, le boucholeur fait usage d'une sorte de
nacelle, moitié bateau, moitié patin, nommée _acon_ ou _pousse-pied_.
Cet instrument ingénieux est long de 2 mètres et large de 50
centimètres. Il se compose de quatre planches minces. Celle du fond,
de bois de noyer, se relève en avant et s'appelle _sol_ ou _semelle_;
les trois autres, de sapin, forment les flancs et l'arrière, lequel est
coupé carrément.
[Illustration: BOUCHOLEUR DANS SON ACON.]
Quand il veut se servir de l'acon, le boucholeur se met à cheval sur
l'un des bords, tient ployée sous lui une jambe, se penche en avant,
et s'appuie sur les deux mains, qui étreignent les deux côtés de la
nacelle. Il pousse avec l'autre jambe enfoncée dans la vase, et glisse
avec rapidité sur la surface du bouchot. Le pêcheur peut prendre une
personne avec lui dans son acon.
C'est de la sorte que les boucholeurs se rendent à leurs bouchots,
qu'une longue habitude leur permet de distinguer de ceux de leurs
voisins, même pendant les nuits les plus obscures, malgré tous les
détours de l'immense labyrinthe que forment sur la vasière les six
mille palissades qui la recouvrent aujourd'hui. (Coste.)
D'Orbigny père a publié en 1847, sur la mytiliculture, un mémoire
très-intéressant. A cette époque, les bouchots étaient disposés sur
quatre rangs au plus. En 1852, M. de Quatrefages a vu sept rangs de
bouchots. Au lieu de simples pieux, on employait des poutres énormes,
et l'ensemble formait une immense estacade continue de 4 kilomètres de
large sur 10 de long.
Il résulte, des recherches faites par d'Orbigny, que, antérieurement
à 1834, trois cent quarante bouchots, ayant coûté 700 000 francs en
nombre rond, et exigeant annuellement près de 400 000 francs de frais
d'entretien, y compris l'intérêt du capital engagé, donnaient 124 000
francs de revenu net, et entraînaient un mouvement de charrettes, de
chevaux ou de barques, représentant un solde annuel de plus de 500 000
francs. Mais tout grandit vite de nos jours. Au lieu de trois cent
quarante bouchots, il y en a maintenant plus de cinq cents, formés par
mille palissades. Chaque bouchot représentant en moyenne une longueur
de 450 mètres, il s'ensuit que l'ensemble compose un clayonnage de 225
000 mètres de long. (Coste.)
La mytiliculture est donc une des branches les plus fécondes de la
culture de la mer!
On devrait élever une statue au batelier Walton!.....
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XXII
LA NACRE ET LES PERLES.
Ainsi la nacre industrieuse
Jette la perle précieuse.
(A. CHÉNIER.)
I
La nacre et les perles sont produites principalement par un coquillage
bivalve que les conchyliologistes désignent sous le nom de _Pintadine
mère aux perles_.
[Illustration: PINTADINE MÈRE AUX PERLES
(_Meleagrina margaritifera_ Lamarck).]
Ce bivalve est amarré au fond de la mer par un byssus très-fort, de
couleur brune.
Les battants de sa coquille sont irrégulièrement arrondis. Pendant
leur jeunesse, ils paraissent en dehors légèrement feuilletés et ornés
de bandes verdâtres et blanchâtres, qui partent du sommet en rayonnant
et en se divisant en deux ou trois branches peu écartées. Dans leur
vieillesse, leur surface devient rude et noirâtre.
Les plus belles coquilles sont âgées de huit à dix ans. Leur taille
peut atteindre alors jusqu'à 15 centimètres de diamètre, et une
épaisseur de 27 millimètres.
II
On appelle _nacre_, la substance très-dure et très-brillante qui forme
la partie interne de ces valves. Cette matière est blanche, soyeuse, un
peu azurée et plus ou moins irisée.
La plupart des bivalves peuvent fournir de la nacre. Il y en a même qui
en donnent de bleuâtre, de bleue et de violette.
L'_Oreille de mer Iris_[111] offre une nacre d'un beau vert d'émeraude
chatoyant, avec quelques reflets d'un violet pourpre. Certains _Turbos_
présentent leur bouche brillante comme l'argent[112] ou éclatante comme
l'or[113]. Mais ce sont les Pintadines qui donnent la nacre la plus
blanche, la plus uniforme et surtout la plus épaisse.
[111] _Haliotis Iris_ Gmelin.
[112] _Turbo argyrostomus_ Linné.
[113] _Turbo chrysostomus_ Linné.
Cette production doit à un jeu de lumière son aspect brillant et irisé.
Les marchands usent avec un instrument, ou dissolvent avec un acide
toute la partie extérieure des coquilles bivalves ou univalves, et
mettent à nu la couche nacrée. Tantôt ils dénudent cette dernière en
entier, tantôt ils la font paraître par portions et par dessins.
III
Les _perles_, ces _gouttes de rosée solidifiée_, suivant les Orientaux,
sont des sécrétions maladives de l'organe de la nacre. La matière, au
lieu de se déposer sur les valves par couches très-minces, se condense,
soit contre ces mêmes valves, soit dans l'intérieur des organes, et
forme des corps plus ou moins arrondis. Les perles déposées sur les
valves sont généralement adhérentes; celles qui naissent dans le
manteau ou dans le corps sont toujours libres. Généralement, on trouve
dans leur centre un petit corps étranger, qui a servi de noyau à la
concrétion. Ce corps peut être un ovule stérile du Mollusque, un œuf
de poisson, un animalcule arrondi, un grain de sable..... La matière
solide est disposée tout autour, par couches minces et concentriques.
Les Chinois et les Indiens ont mis à profit cette observation pour
faire produire à divers bivalves, soit des perles, soit des camées
artificiels. Ils introduisent dans le manteau du Mollusque, ou bien
ils appliquent à la face interne d'une valve des fragments arrondis
de verre ou de métal. Dans un cas, ils obtiennent des perles libres,
et dans l'autre des perles adhérentes. Voici contre une valve un
chapelet tout entier, et sur une autre, une douzaine de jolis camées
représentant des Chinois assis. Dans le chapelet sont des grains de
quartz attachés par un fil, et dans les camées, des plaques d'étain
représentant des figurines.
Une seule Pintadine contient quelquefois plusieurs perles. On en cite
une qui en renfermait cent cinquante. Cela est-il bien exact?
[Illustration: PERLES ET CAMÉES CHINOIS ARTIFICIELS.
(_Symphynota bialata_, Lea).]
Les perles sont d'abord très-petites. Elles s'accroissent par couches
annuelles. Leur éclat et leur nuance varient comme ceux de la nacre qui
les produit: tantôt elles sont diaphanes, soyeuses, lustrées et plus
ou moins chatoyantes; tantôt mates, sales, obscures et plus ou moins
enfumées.
IV
Les plus importantes pêcheries de Pintadines sont dans le golfe du
Bengale, à Ceylan, et dans la mer des Indes. Avant 1795, ces pêcheries
appartenaient aux Hollandais. Pendant la guerre des Indes, les Anglais
s'en emparèrent, et la possession leur en fut définitivement cédée en
1802, avec celle de Ceylan, par suite du traité d'Amiens.
Avant le commencement de la pêche, le gouvernement ordonne une
inspection des côtes. Il fait quelquefois la récolte à ses risques
et périls. D'autres fois il s'adresse à des entrepreneurs. La saison
de la pêche, en 1804, fut cédée à un capitaliste pour une somme de 3
millions. Afin de ne pas dépeupler toutes les zones à la fois, on ne
va, tous les ans, que dans une partie du golfe.
La pêche des Pintadines, dans le golfe de Manaar, à Ceylan, commence en
février ou en mars, et dure une trentaine de jours. Elle occupe plus de
deux cent cinquante bateaux, qui arrivent des différentes parties de la
côte.
Ces bateaux partent de dix heures du soir à minuit. Un coup de canon
leur donne le signal. Dès que le jour arrive, les plongeurs se mettent
à l'œuvre. Chaque barque est montée par _vingt hommes et un nègre_;
les rameurs sont au nombre de dix. Les plongeurs se partagent en deux
groupes de cinq hommes, qui travaillent et se reposent alternativement.
Ils descendent jusqu'à la profondeur de 12 mètres, en se servant, pour
accélérer leur descente, d'une grosse pierre pyramidale portée par une
corde, dont l'autre extrémité vient s'amarrer au bateau.
D'après certains voyageurs, on fait souvent, avec les avirons et
d'autres pièces de bois, une espèce d'échafaudage à jour, qui dépasse
les deux côtés du bateau, et auquel on suspend la pierre à plonger.
Celle-ci a la forme d'un pain de sucre et pèse 25 kilogrammes. La corde
qui la soutient porte, à la partie inférieure, un étrier pour recevoir
le pied du plongeur.
Au moment de descendre dans l'eau, chaque homme met son pied droit
dans cet étrier, ou bien passe entre les doigts de ce pied la corde à
laquelle la pierre est attachée. Il place entre ceux du pied gauche
le filet qui doit recevoir les Pintadines; puis, saisissant de la main
droite une corde d'appel convenablement disposée, et se bouchant les
narines de la main gauche, il plonge, se tenant droit ou accroupi sur
les talons.
Chaque homme n'a pour vêtement qu'un morceau de calicot qui lui
enveloppe les reins. Aussitôt arrivé au fond, il retire son pied de
l'étrier ou ses doigts de la corde. On remonte sur-le-champ la pierre,
qu'on accroche de nouveau à l'aviron. Alors le plongeur se jette la
face contre terre, et ramasse tout ce qu'il peut atteindre. Il met les
Pintadines dans son filet. Quand il veut remonter, il secoue fortement
la corde d'appel, et on le retire le plus tôt possible.
Il y a toujours, pour une pierre à plonger, deux pêcheurs qui
descendent alternativement; l'un se repose et se rafraîchit pendant que
l'autre travaille.
Le temps qu'un habile plongeur peut demeurer sous l'eau excède rarement
trente secondes. Lorsque les circonstances sont favorables, chaque
individu peut faire quinze à vingt descentes. Souvent il ne plonge
guère que trois ou quatre fois. Ce travail est pénible. Les plongeurs,
revenus dans la barque, rendent quelquefois par la bouche, le nez et
les oreilles, de l'eau teintée de sang: aussi deviennent-ils rarement
vieux.
On pêche habituellement jusqu'à midi. Un second coup de canon donne
le signal de la retraite. Les propriétaires attendent leurs canots et
surveillent leur déchargement, lequel doit avoir lieu avant la nuit.
En 1797, le produit de la pêche, à Ceylan, fut de 3 600 000 francs,
et, en 1798, de 4 800 000 francs. A partir de 1802, la pêcherie était
affermée pour la somme de 3 millions; mais, depuis une quinzaine
d'années, les bancs de Pintadines sont moins productifs. (Lamiral.)
Les indigènes des côtes du golfe du Bengale, ceux des mers de la Chine,
du Japon et de l'archipel Indien, se livrent aussi à la pêche des
Pintadines. Le produit de cette industrie est estimé, dans ce pays, à
une vingtaine de millions.
Des pêcheries analogues ont lieu sur les côtes opposées à la Perse, sur
celles de l'Arabie, jusqu'à Mascate et la mer Rouge.
Dans ces pays, la pêche ne se fait qu'en juillet et août, la mer
n'étant pas assez calme dans les autres mois de l'année. Arrivés sur
les bancs de Pintadines, les pêcheurs rangent leurs barques à quelque
distance les unes des autres, et jettent l'ancre à une profondeur de 5
à 6 mètres. Les plongeurs se passent alors sous les aisselles une corde
dont l'extrémité communique avec une sonnette placée dans la barque.
Ils mettent du coton dans leurs oreilles et pincent leurs narines avec
une petite pièce de bois ou de corne. Ils ferment hermétiquement la
bouche, attachent une grosse pierre à leurs pieds, et se laissent aller
au fond de l'eau. Ils ramassent indistinctement tous les coquillages
qui sont à leur portée, et les jettent dans un sac suspendu au-dessus
des hanches. Dès qu'ils ont besoin de reprendre haleine, ils tirent la
sonnette, et aussitôt on les aide à remonter.
Sur les bancs de l'île de Bahrein, la pêche des perles produit
seule environ 6 millions de francs, et, si l'on y ajoute les
approvisionnements fournis par les autres pêcheries du voisinage,
la somme totale donnée par ces côtes arabes peut s'élever jusqu'à 9
millions. (Wilson.)
Dans les mers du sud de l'Amérique, il existe aussi des pêcheries de
même genre. Avant la conquête du Mexique et du Pérou, les pêcheries
étaient situées entre Acapulco et le golfe de Tehuantepec. Mais, après
cette époque, d'autres exploitations furent établies auprès des îles
de Cubagua, de Marguerite et de Panama. Les résultats en devinrent si
productifs, que des villes populeuses ne tardèrent pas à s'élever dans
ces divers lieux. (Lamiral.)
Sous le règne de Charles-Quint, l'Amérique envoyait des perles à
l'Espagne pour une valeur annuelle de plus de 4 millions de francs.
Aujourd'hui, l'importance des pêcheries américaines n'est plus évaluée
qu'à 1 500 000 francs.
Les plongeurs des côtes dont il vient d'être question descendent tout
nus dans la mer. Ils y demeurent vingt-cinq à trente secondes, pendant
lesquelles ils arrachent seulement deux ou trois Pintadines. Ils
plongent ainsi douze à quinze fois de suite: ce qui donne, en moyenne,
de trente à quarante Pintadines par plongeur.
V
Les Pintadines, apportées sur le rivage, sont étalées sur des nattes de
sparterie. Les Mollusques meurent et ne tardent pas à se putréfier: il
faut dix jours pour qu'ils se corrompent. Quand ils sont dans un état
convenable de décomposition, on les jette dans de grands réservoirs
remplis d'eau de mer; puis on les ouvre, on les lave, et on les livre
aux _rogueurs_.
Les valves fournissent la nacre, et le parenchyme les perles.
On nettoie les valves et on les entasse dans des caisses ou des
tonneaux. En enlevant leur surface extérieure, on obtient des plaques
de nacre plus ou moins épaisses, suivant l'âge du Mollusque.
On distingue, dans le commerce, trois sortes de nacres: la _franche
argentée_, la _bâtarde blanche_, la _bâtarde noire_.
La première se vend par caisses de 125 à 140 kilogrammes. On l'apporte
des Indes, de la Chine et du Pérou. Les navires marchands français,
hollandais, anglais et américains importent dans nos ports des
coquilles _en vrac_, c'est-à-dire à fond de cale, pour servir de lest.
La seconde nacre est livrée en _cafas_ de 125 kilogrammes, ou par
tonneaux. Elle est d'un blanc jaunâtre et quelquefois verdâtre ou
rougeâtre, et plus ou moins irisée.
La troisième est une variété d'un blanc bleuâtre tirant sur le noir,
avec des reflets rouges, bleus et verts. (Lamiral.)
VI
Les perles forment la partie la plus importante de cette industrie.
Quand elles sont adhérentes aux valves, on les détache avec des
tenailles. Mais, habituellement, les rogueurs les cherchent au milieu
du parenchyme de l'animal. Puis on fait bouillir ce même parenchyme,
et on le tamise pour obtenir les plus petites, ou bien les grosses
oubliées dans la première opération.
Quelques mois après qu'on a jeté le Mollusque putréfié, on voit encore
de misérables Indiens remuer ces masses corrompues, pour y chercher les
petites perles qui ont pu échapper à la sagacité des industriels.
On nomme _baroques_ les perles adhérentes à la coquille: leur forme
est plus ou moins irrégulière; elles se vendent au poids. On appelle
_vierges_ ou _parangons_ les perles isolées, formées dans le tissu
de l'animal: elles sont globuleuses, ovoïdes ou piriformes; elles se
vendent à la pièce.
On nettoie les perles recueillies. On les travaille avec de la poudre
de nacre, afin de leur donner de la rondeur et du poli. Enfin, on
les fait passer dans divers cribles de cuivre pour les séparer en
catégories.
Ces cribles, au nombre de onze, sont faits de manière à pouvoir
s'enchâsser les uns dans les autres; chacun est percé d'un nombre de
trous qui détermine la grosseur des perles et leur donne leur numéro
commercial. Ainsi, le crible nº 20 est percé de vingt trous, et les
cribles nos 30, 50, 80, 100, 200, 600, 800, 1000, sont percés d'un
nombre de trous égal à ces chiffres. Les perles qui restent au fond
des cribles nos 20 à 80 sont comprises sous la dénomination de classe
_mell_, ou perles du premier ordre. Celles qui traversent les cribles
nos 100 à 800 sont de la classe _vadivoo_, ou perles du second ordre.
Enfin, celles qui passent au travers du crible nº 1000 appartiennent
à la classe nommée _tool_, ou _semence de perles_, qui sont celles du
troisième ordre. (Lamiral.)
On enfile avec de la soie blanche ou bleue les perles moyennes et les
petites; on réunit les rangs par un nœud de ruban bleu ou par une
houppe de soie rouge, et on les expédie ainsi par masses de plusieurs
rangs, suivant le choix des perles.
Les très-petites perles, dites _semence_, se vendent à la mesure de
capacité ou au poids.
En Amérique, on ouvre les bivalves l'un après l'autre, avec un couteau,
et l'on cherche les perles en écrasant le Mollusque entre les doigts.
On n'attend pas que son parenchyme ait été ramolli par la putréfaction,
et on ne le fait pas bouillir. Ce travail est plus long et moins
sûr que le procédé des Indes orientales décrit plus haut; mais les
Américains prétendent que leur manière d'opérer conserve mieux aux
perles leur fraîcheur et leur _orient_.
VII
Divers auteurs ont donné la mesure ou le prix de plusieurs perles
célèbres.
Une perle de Panama, en forme de poire et grosse comme un œuf de
pigeon, fut présentée, en 1579, à Philippe II, roi d'Espagne. Elle
était estimée 100 000 francs.
Une dame de Madrid possédait, en 1605, une perle américaine du prix de
31 000 ducats.
Le pape Léon X acheta une perle à un joaillier vénitien pour la somme
de 350 000 francs.
Une autre perle donnée par la république de Venise à Soliman, empereur
des Turcs, valait 400 000 francs.
Jules César offrit à Servilia une perle évaluée à un million de
sesterces, environ 1 200 000 francs de notre monnaie.
On ne connaît pas au juste le volume ni la valeur des deux fameuses
perles de Cléopâtre: l'une que cette reine eut le singulier caprice
de faire dissoudre dans du vinaigre et de boire (Dieu nous préserve
d'une pareille boisson!); l'autre qui fut partagée en deux parties
et suspendue aux oreilles de la Vénus du Capitole. Quelques auteurs
pensent que la première de ces perles valait 1 500 000 francs.
Il y a deux siècles, une perle fut achetée à Califa par le voyageur
Tavernier, et vendue au schah de Perse pour le prix énorme de 2 700 000
francs.