Les Huîtres sont peut-être, de tous les coquillages, ceux dont les

facultés paraissent le plus bornées. En les rendant à peu près

immobiles dans leur station, en les emprisonnant à perpétuité dans

leur coquille, et en leur refusant des sexes séparés, ainsi qu'on le

verra plus loin, la Providence ne pouvait guère leur donner des besoins

et des désirs bien nombreux, bien variés et surtout bien ardents;

elle en fait des animaux presque apathiques, vivant et digérant dans

une douce quiétude voisine de l'indifférence. Toutefois, comme ces

Mollusques sont essentiellement sociaux et composent ordinairement des

agglomérations extrêmement considérables, il ne serait pas impossible

que, malgré leur faible intelligence, il n'y ait chez les Huîtres des

sympathies et des répulsions..... nous n'osons pas dire des rivalités

et des tracasseries!

[Illustration: GROUPE D'HUÎTRES.]

Il n'existe, chez nos bivalves, qu'un appareil très-simple et

très-imparfait pour la locomotion. Il ne faut pas s'étonner si ces

coquillages demeurent à peu près toute leur vie sur le rocher où

ils ont pris naissance. L'organe des mouvements est immédiatement

au-dessous du cœur. C'est un corps charnu, épais, moitié grisâtre,

moitié blanc, qui traverse le manteau des deux côtés et va s'attacher

vers le milieu des valves. L'écaillère coupe en travers ce corps

charnu, quand elle veut ouvrir une Huître et la dépouiller d'un

battant. Nous incisons ce muscle une seconde fois, quand nous voulons

manger le malheureux Mollusque.

C'est en contractant fortement le corps dont il s'agit, que l'Huître se

tient hermétiquement enfermée dans son habitation. Lorsqu'elle relâche

son muscle, un _ligament élastique_, placé à la charnière, agit sur

les volets et les écarte l'un de l'autre. On assure qu'en ouvrant et

en fermant plusieurs fois et brusquement ces deux battants, l'animal

réussit à changer sa position, et parvient même à se traîner un peu sur

son rocher; mais je n'ose y croire.

Voltaire écrivait en 1767: «Je suis toujours embarrassé de savoir

comment les Huîtres font l'amour[100].»

[100] Voyez le chapitre XXIII, § 6.

Les Huîtres possèdent les deux sexes. Elles remplissent donc à la

fois les rôles paternel et maternel. Ce qui paraîtra tout aussi

singulier, c'est que les organes de la fécondité n'apparaissent, chez

nos Mollusques, comme les fleurs dans les végétaux, qu'à l'époque

déterminée où leur fonction doit s'accomplir. Passé ce temps, ils se

flétrissent et disparaissent.

Les _œufs_ sont logés entre les lobes du manteau et entre les feuillets

respiratoires. Leur nombre est très-considérable. Suivant Baster, un

seul individu peut en porter 100 000. Suivant Poli, il en produirait

jusqu'à 1 million 200 000, et suivant Leuwenhoeck, jusqu'à 10 millions.

D'après les naturalistes modernes, le nombre est d'environ 2 millions.

Ce qui paraît très-raisonnable.

Ces œufs sont jaunâtres.

Ils éclosent dans le sein du Mollusque, qui met au monde ses petits en

respirant.

Les jeunes Huîtres forment un nuage blanchâtre vivant, plus ou moins

épais, qui trouble un moment la transparence du liquide, s'éloigne du

foyer dont il émane, et que les mouvements de l'eau dispersent. (Coste.)

Ces larves sont pourvues d'un appareil transitoire de natation qui leur

permet de se répandre au loin, et d'aller à la recherche d'un corps

solide où elles puissent s'attacher. Cet appareil se compose d'une

sorte de bourrelet sinueux, couvert de cils nombreux et serrés; il sort

des valves et y rentre à volonté. Il est muni de muscles puissants

destinés à le mouvoir (Davaine).

A l'aide de cet appareil, les jeunes Huîtres peuvent _nager_ avec

facilité. Quand elles ont quitté leur mère, elles flottent autour de

celle-ci. On assure que dans les commencements, au moindre danger,

elles se réfugient entre les valves maternelles.

[Illustration: JEUNES HUÎTRES AVEC LEURS CILS NATATOIRES.]

Bientôt les larves se fixent à quelque corps résistant. Elles s'y

accroissent, y prospèrent et arrivent à l'état adulte. Il faut environ

trois ans pour que le Mollusque ait acquis une taille ordinaire.

(Coste.)

III

Les Huîtres aiment à vivre sur les côtes, à une faible profondeur et

dans une eau peu agitée. Elles se développent quelquefois en masses

considérables. C'est ce qu'on appelle _bancs d'Huîtres_.

Il est de ces bancs qui ont plusieurs kilomètres d'étendue et qui

semblent inépuisables. On en découvrit un, en 1819, près d'une des îles

de la Zélande, qui alimenta les Pays-Bas pendant un an en si grande

abondance, que le prix de ces Mollusques était tombé à un franc le

cent. Mais, comme ce banc était placé presque au niveau de la basse

mer, l'hiver étant rigoureux, il fut entièrement détruit. (Deshayes.)

Les espèces d'Huîtres qu'on mange en France sont:

Sur les côtes de l'Océan, l'_Huître commune_[101] et le

_Pied-de-cheval_[102].

[101] _Ostrea edulis_ Linné.

[102] _Ostrea hippopus_ Linné.

Sur les côtes de la Méditerranée, l'_Huître rosacée_[103] et le

_Pelocestiou_[104].

[103] _Ostrea rosacea_ Favanne.

[104] _Ostrea lacteola_ Moquin.

Et en Corse, l'_Huître lamelleuse_[105].

[105] _Ostrea lamellosa_ Brocchi.

On trouve encore dans la Méditerranée, l'_Huître en crête_[106] et

l'_Huître plissée_[107]. Mais ces dernières sont petites et peu

recherchées.

[106] _Ostrea cristata_ Born.

[107] _Ostrea plicata_ Chemnitz.

Dans les ports de mer, on distingue ces Mollusques suivant les endroits

de la mer où ils ont été récoltés. Il y a les Huîtres arrachées des

lits profonds (ce sont les moins estimées), celles des bancs rapprochés

de la côte et celles des parcs artificiels.

L'Huître commune présente en France deux variétés principales, qui

diffèrent par la taille et par la délicatesse. Ce sont l'Huître de

_Cancale_ et l'Huître d'_Ostende_. Quand la première a séjourné quelque

temps dans un parc, et qu'elle a pris une couleur verdâtre, on la

désigne sous le nom d'Huître de _Marennes_. Nous parlerons tout à

l'heure de la nature et de la source de sa coloration.

IV

L'Huître ordinaire est _la palme et la gloire de la table_. «Elle peut

être considérée comme l'aliment digestible par excellence; c'est la

base de toutes les substances capables de nourrir et de guérir sans

effort l'estomac; c'est le premier degré de l'échelle des plaisirs de

la table réservés par la Providence aux estomacs délicats, aux malades

et aux convalescents[108].

[108] Adolphe Pasquier, Sainte-Marie.

«L'expérience, d'ailleurs, a si bien démontré ces vérités

gastronomiques, qu'il n'est pas de festin, de repas digne des

connaisseurs, où l'Huître ne figure honorablement et en première ligne.

C'est elle, en effet, qui ouvre les voies, qui les excite doucement,

qui semble commander à l'estomac à se préparer aux sublimes fonctions

de la digestion; en un mot, l'Huître est la clef de ce paradis qu'on

nomme l'appétit.

«Il n'est point de substance alimentaire, sans même en excepter

le pain, qui ne produise des indigestions dans une circonstance

donnée; les Huîtres, jamais! C'est un hommage qui leur est dû. On

peut en manger aujourd'hui, demain, toujours, en manger à profusion,

l'indigestion n'est point à redouter.» (Reveillé-Parise.)

On a vu des personnes engloutir sans inconvénient des quantités énormes

de ces Mollusques. On assure que le docteur Gastaldi (il fut frappé

d'apoplexie à table, devant un pâté de foie gras) avalait impunément

trente à quarante douzaines d'Huîtres. Tout un banc y aurait passé[109].

[109] Vitellius, disent les historiens, en mangeait quatre fois par

jour, et douze cents à chaque repas. Ce qui fait _quatre mille huit

cents!_ Est-ce possible!

Montaigne a dit: «Être sujet à la colique ou se priver de manger des

Huîtres, ce sont deux maux pour un; puisqu'il faut choisir entre les

deux, hasardons quelque chose à la suite du plaisir.»

D'après M. Payen, seize douzaines d'Huîtres représentent les 315

grammes de substance azotée sèche nécessaires à la nourriture

journalière d'un homme de moyenne taille. Par conséquent, pour

alimenter cent personnes pendant un jour, uniquement avec ces

Mollusques, il en faudrait _dix-neuf mille deux cents!_

V

On pêche les Huîtres de différentes manières. Autour de Minorque, des

plongeurs intrépides, armés d'un marteau attaché à leur main droite,

descendent jusqu'à douze brasses de profondeur, et chargent leur

bras gauche d'un certain nombre de bivalves. Deux marins s'associent

d'ordinaire pour cette récolte. Ils plongent alternativement et

remplissent souvent leur bateau.

Sur les côtes de France et sur les côtes d'Angleterre, la pêche dont

il s'agit s'effectue avec la drague. Chaque embarcation est montée par

deux hommes et pourvue de deux engins pesant 9 kilogrammes en moyenne.

Ces dragues sont attachées au bout d'une corde. On les descend dans la

mer; elles sillonnent les fonds, raclent, détachent et ramassent les

Huîtres qui s'y trouvent.

On divise les bancs naturels en plusieurs zones qu'on exploite

successivement et qu'on laisse reposer pendant un temps déterminé, de

manière que les zones puissent se repeupler facilement et régulièrement.

Sur la côte de Campêche, au Mexique, les Huîtres s'établissent entre

les racines submergées des Mangliers, et s'y développent en quantités

considérables. Les Indiens coupent les branches radicales de ces

arbres, sans en détacher les grappes de bivalves, et portent au marché

de véritables _régimes_ d'Huîtres. (Jourdanet.)

VI

A différentes époques on a eu l'idée de _cultiver_ les Huîtres. Sergius

Orata, suivant Pline, est le premier qui imagina de les parquer

dans les environs de Baies, au temps de l'orateur L. Crassus, avant

la guerre des Marses. Ce fut le même Sergius qui fit la réputation

des Huîtres du lac Lucrin, en leur attribuant le premier une saveur

exquise. Alors, comme aujourd'hui, remarque Reveillé-Parise, les

industriels spéculaient sur les faiblesses et sur la gourmandise

humaines.....

Sergius avait réellement créé une industrie, dont les pratiques sont

encore suivies à quelques milles du lieu où il l'avait exercée, ainsi

que M. Coste l'a démontré tout récemment. Pour exprimer le degré de

perfection où Sergius avait porté cette industrie, ses contemporains

disaient de lui, par allusion aux bancs suspendus dont il était

l'inventeur, que si on l'empêchait d'élever des Huîtres dans le lac

Lucrin, il saurait _en faire pousser sur les toits_.

Qu'est devenu ce fameux lac? Hélas! il n'existe plus; tout a disparu.

Le président des Brosses, ce spirituel et malin voyageur, gourmand

achevé, voulut voir ce lac célèbre. Voici ce qu'il en dit: «Ce n'est

plus qu'un mauvais margouillis bourbeux. Ces Huîtres précieuses du

grand-père de Catilina, qui adoucissent à nos yeux l'horreur des

forfaits de son petit-fils, sont métamorphosées en malheureuses

anguilles qui sautent dans la vase. Une vilaine montagne de cendres, de

charbon et de pierres ponces, qui, en 1538, s'avisa de sortir de terre,

tout en une nuit, comme un champignon, a réduit ce pauvre lac dans le

triste état que je vous raconte.»

Rondelet parle d'un pêcheur qui connaissait l'art de _semer_ les

Huîtres.

On sait aujourd'hui que le terrible Achéron des poëtes, le lac Fusaro

des Napolitains, est une grande, une très-grande _huîtrière_, où

l'industrie aide la nature dans la multiplication de ses produits.

[Illustration: BANC D'HUÎTRES ARTIFICIEL ENTOURÉ DE SES PIEUX.]

Son pourtour est occupé par des fragments de rochers en forme de blocs

arrondis. Sur ces blocs on apporte des Huîtres de Tarente, et l'on

transforme chacun d'eux en un petit banc artificiel; on place, tout

autour, des pieux enfoncés et rapprochés. Ces pieux s'élèvent un peu

au-dessus de la surface de l'eau, afin qu'on puisse facilement les

saisir avec la main et les ôter, quand cela devient utile. D'autres

pieux, disposés par rangées, sont unis ensemble avec des cordes, d'où

pendent d'autres cordes portant des paquets de fascines plongées

dans l'eau. Ces dernières ont pour but de recueillir la _poussière_

(larves microscopiques) répandue, chaque année, dans la mer. A une

époque déterminée, on enlève les fascines et l'on récolte les Huîtres.

(Coste.)

Dans le siècle dernier, le marquis de Pombal, ayant fait jeter quelques

cargaisons d'Huîtres sur les côtes de son pays, qui n'en produisait

pas, ces Mollusques s'y multiplièrent tellement, qu'ils y sont

aujourd'hui très-communs.

[Illustration: FASCINES SUSPENDUES POUR RECEVOIR LES JEUNES HUITRES.]

Vers la même époque, en Angleterre, un propriétaire, M. de Carnarvon,

ayant disséminé une certaine quantité de ces Mollusques dans le détroit

de Menai, ils s'y propagèrent rapidement, et furent pour lui, pendant

longtemps, une source considérable de revenu. Excité par cet exemple,

le gouvernement anglais fit porter des chargements d'Huîtres sur divers

points des côtes de l'Angleterre, où elles prospérèrent également.

La création des bancs artificiels d'Huîtres a multiplié et régularisé

la production de ces Mollusques. Sur les côtes des comtés d'Essex et de

Kent, l'_ostréiculture_ est pratiquée avec méthode. Ce qui se fait dans

le lac Fusaro a servi d'exemple dans beaucoup de pays.

En France, l'ostréiculture n'a pas été négligée. Mais c'est surtout

depuis quelques années que, grâce à l'impulsion donnée par M. Coste,

cette industrie produit des résultats de plus en plus satisfaisants.

Sur toutes nos côtes, des industriels se sont mis à l'œuvre. La marine

a fourni ses navires et ses matelots, et des huîtrières artificielles

ont surgi sur un grand nombre de points.

Les premières tentatives sérieuses ont été faites dans la baie de

Saint-Brieuc, pendant les mois de mars et d'avril 1858, à la suite d'un

rapport de M. Coste à Sa Majesté l'Empereur. On opéra, à de grandes

profondeurs, une sorte de semis d'Huîtres près de pondre (environ

3 millions), autour et au-dessus desquelles furent déposés, comme

collecteurs des nourrissons qu'elles allaient émettre, des fascines,

des tuiles, des fragments de poteries, des valves de coquillages... Au

bout de huit mois, on vérifia le degré de développement de l'huîtrière.

La drague, promenée pendant quelques minutes, amena chaque fois plus de

_deux mille_ Huîtres comestibles; et trois fascines prises au hasard

en contenaient près de 20 000 du diamètre de 3 à 5 centimètres. Deux

de ces fascines, exposées à Binic et à Portrieux, ont excité pendant

plusieurs jours l'étonnement de toutes les populations du littoral. Ces

fascines ressemblaient à des branches très-rameuses dont chaque feuille

était un coquillage vivant.

Des savants distingués, parmi lesquels on doit citer M. Van Beneden,

professeur à Louvain, et M. Eschricht, professeur à Copenhague, envoyés

par leurs gouvernements respectifs, sont venus étudier le procédé

d'ostréiculture mis en usage dans nos mers, pour en faire l'application

sur les côtes de la Belgique et du Danemark.

M. Coste a montré, de plus, que l'industrie huîtrière pouvait être

fixée sur les terrains à marée basse. Par suite de ses conseils, le

bassin d'Arcachon est aujourd'hui transformé en un vaste champ de

production qui s'accroît chaque jour, et fait présager des récoltes

très-abondantes.

Déjà cent douze capitalistes, associés à cent douze marins, y

exploitent une surface de 400 hectares de terrains émergents. Pour

donner l'exemple, l'État y a organisé deux fermes modèles, destinées

à faire l'essai des divers appareils propres à fixer la semence et à

favoriser la récolte.

Des toits collecteurs formés par des tuiles adossées ou imbriquées,

des planchers mobiles, les uns servant de couvert à des fascines, les

autres ayant une de leurs faces enduite d'une couche de mastic hérissée

de Bucardes, y sont alignés sur des chemins d'exploitation, comme les

maisons d'une rue. En dehors des appareils, de vastes surfaces de

terrain ont été recouvertes de coquilles d'Huîtres et de Bucardes,

afin de recevoir les très-jeunes individus non fixés. Ces divers corps

étrangers sont tellement chargés de petites Huîtres, que sur une tuile

on en a compté jusqu'à 1 000.

Ce genre d'éducation à marée basse permet de voir régulièrement l'état

des coquillages, et de soigner l'huîtrière comme on soigne les fruits

dans un espalier, si l'on veut permettre cette comparaison.

Dans le rapport (octobre 1865) de M. Chaumel, commandant le garde-pêche

d'Arcachon, on trouve les chiffres suivants pour le parc de 4 hectares

de Lahillon, établi sur une plage détestable.

Les frais du parc, tout garni, installé et entretenu, ont été de 28 500

francs, ainsi répartis:

Défrichement, 2 800 francs; achat d'outils, 200 francs; achat

d'Huîtres, 20 000 francs; achat de ponton, 1 000 francs; gardiennage,

2 600 francs; corvées, 1500 francs; achat de tuiles, 400 francs.

[Illustration: HUITRES D'ENVIRON DIX-HUIT MOIS SUR UNE TUILE RECOUVERTE

DE CIMENT

(BAIE DE LA FORÊT).]

Aujourd'hui, la population actuelle du parc est évaluée à 1 259 248

jeunes Huîtres fixées aux tuiles, 2 680 000 jeunes Huîtres attachées

aux Huîtres mères, 1 246 000 jeunes Huîtres collées aux coquillages

et aux pieux collecteurs: soit un total de 5 185 248. Leur valeur en

argent peut être estimée, au plus bas, à 200 000 francs. Si l'on tient

compte des pertes probables, le bénéfice sera au moins de 100 000

francs.

Dans l'île de Ré, sur une longueur de près de quatre lieues, plusieurs

milliers d'hommes venus de l'intérieur des terres ont pris possession

d'une immense et stérile vasière, et l'ont transformée, depuis

deux ans seulement, en un riche domaine. Quinze cents parcs y sont

dans ce moment en pleine activité, et deux mille autres en voie de

construction. Ces établissements formeront bientôt une ceinture autour

de l'île. L'industrie a réussi à écouler les vasières en pratiquant

des empierrements composés de fragments de rochers. Les Huîtres se

développent avec une facilité étonnante au milieu de ces fragments.

Les agents de l'administration ont pu en compter, en moyenne, 600 par

mètre carré, la plupart ayant déjà une taille marchande. Or, la surface

en exploitation étant aujourd'hui de 630 000 mètres carrés, il en

résulte que le nombre d'élèves fixés sur cette plage, jadis inculte et

dépeuplée, est déjà de 378 millions; ce qui représente une valeur de 6

à 8 millions de francs.

L'Océan n'a pas été le seul théâtre des essais de M. Coste. Près de

500 000 Huîtres ont été portées dans la rade de Toulon et dans l'étang

de Thau. Un fragment de clayonnage pris au milieu de l'huîtrière

artificielle de Toulon, au bout de huit mois, a été trouvé très-riche

en coquillages.

La culture des _fruits_ de la mer est une branche d'industrie

extrêmement féconde, que tous les gouvernements devraient encourager.

VII

A l'exemple des Romains, on dépose les Huîtres dans de grands

réservoirs pour les faire grossir et _verdir_. Cela s'appelle _parquer_

les Huîtres.

A Marennes, ces réservoirs portent le nom de _claires_. Ce sont comme

autant de champs inondés, çà et là, sur les deux rives de l'anse de la

Seudre. Ces claires diffèrent des viviers et des parcs en ce qu'elles

ne sont pas submergées à chaque marée (Coste). Il faut deux ans de

séjour pour qu'une Huître âgée de six à huit mois atteigne la grandeur

et la _perfection_ convenables. Mais la plupart de celles qu'on livre

à la consommation sont loin d'offrir les qualités requises. Placées

adultes dans les réservoirs, elles verdissent en quelques jours.

(Coste.)

On sait que la coloration des _Huîtres vertes_ n'est pas générale. Elle

se montre particulièrement sur les quatre feuillets respiratoires. On

en trouve aussi des traces à la face interne de la première paire de

palpes labiaux, à la face externe de la seconde, et dans une partie du

tube digestif.

On a cru pendant longtemps que la _viridité_ des Huîtres était due au

sol même des réservoirs, ou bien à la décomposition des Ulves et des

autres hydrophytes, ou bien encore à une maladie du foie, à une sorte

de jaunisse (plutôt _verdisse_) qui teindrait en vert le parenchyme

de l'appareil respiratoire. Gaillon a prétendu qu'elle venait d'une

espèce d'animalcule infusoire en forme de navette, qui pénétrait

dans la substance du Mollusque. Bory de Saint-Vincent a prouvé que

l'infusoire en question n'était pas normalement vert, mais coloré, dans

certaines circonstances, comme l'Huître, et par la même cause. Suivant

ce naturaliste, la source de la viridité est une substance moléculaire

(_matière verte_ de Priestley) qui se développe dans toutes les eaux

par l'effet de la lumière. Suivant M. Valenciennes, cette couleur est

formée par une production animale distincte de toutes les substances

organiques déjà étudiées. M. Berthelot a analysé cette matière, et a

reconnu qu'elle présente en effet des caractères particuliers. Elle ne

ressemble ni à l'élément colorant de la bile, ni à celui du sang, ni à

la plupart des matières colorantes organiques.

Les molécules vertes dont il s'agit, pénètrent dans les branchies par

l'effet du mouvement respiratoire, s'y arrêtent, les gorgent, les

obstruent et les colorent. En même temps, le pauvre animal, gêné dans

une de ses fonctions essentielles, s'infiltre, se dilate, et subit une

sorte d'anasarque qui rend son tissu..... plus tendre et plus délicat!

VIII

En 1828, nos bancs d'Huîtres ne fournissaient que 52 millions

d'individus. Déjà, en 1847, le petit port de Granville, seulement,

occupait depuis le mois d'octobre jusqu'au mois d'avril, soixante et

douze bateaux qui ne faisaient pas autre chose que pêcher des Huîtres.

Vers 1840, la vente des Huîtres d'Arcachon n'atteignait guère qu'un

millier de francs. En 1861, la pêche libre, faite en dehors des parcs

réservés, a valu aux marins 280 000 francs. (Mouls.)

Le prix des Huîtres était, à Paris, il y a cent cinquante ans, de 1

franc 50 centimes le mille. Il s'élevait, au commencement de ce siècle,

de 12 à 14 francs. Il a été porté plus tard à 20, à 25 et à 30. Il est

aujourd'hui à 40 francs.

En 1861, on a vendu à Paris 55 131 100 Huîtres au prix moyen de 4

francs 2 centimes le cent; ce qui donne un prix total de 2 216 270

francs.

Pendant la saison de 1848 à 1849, on a vendu à Londres 130 000

bourriches d'Huîtres. A cent Huîtres par bourriche, cela fait 13

millions d'individus.

Un journal racontait, en 1845, qu'à Varsovie, un général s'était fait

une belle réputation d'amphitryon, principalement par les Huîtres. Il

en servait à ses convives des quantités considérables. Chacune lui

revenait à 75 centimes; ce qui faisait 75 francs le cent et 750 francs

le mille. On n'est pas plus magnifique!

N'oublions pas de dire, en terminant ce chapitre, que, pendant son

dernier voyage en Zélande, le roi des Pays-Bas a été reçu, dans un

village de la côte, sous un arc de triomphe construit en _coquilles

d'Huîtres_... et sans odeur!

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XXI

LA MOULE.

_Ecce inter virides jactatur Mytilus algas._

(ANTHOLOGIE.)

I

La _Moule_[110] n'a pas le goût exquis ni la réputation de l'Huître.

Cette dernière passe, avec raison, pour le coquillage par excellence.

C'est le bivalve de l'aristocratie (_nobilissimus cibus_).

[110] _Mytilus edulis_ Linné.

Toutefois ne disons pas trop de mal de la modeste Moule. Son abondance

et son prix la rendent accessible aux classes peu aisées; elle peut

donc être regardée, après la Clovisse, comme le bivalve de la pauvreté

(_vilissimus cibus_).

La Moule se fait distinguer, entre tous les coquillages, par le bleu

violet de ses battants et par le jaune roux de ses viscères. L'Huître

n'a pas cette parure, ni à l'extérieur, ni à l'intérieur. Elle ne

brille pas par sa livrée, quoiqu'elle écrase sa rivale par d'autres

qualités, sans doute plus solides.

La Moule est encore caractérisée par sa figure, par son pied et par son

byssus.

1º Sa figure deltoïde n'est pas sans élégance. Ses valves sont égales

entre elles, bombées et à peu près triangulaires. Un des côtés de

l'angle aigu forme la charnière, où l'on observe un ligament étroit et

allongé. La partie antérieure du Mollusque est logée dans l'angle aigu.

2º Le prétendu pied de notre Mollusque est organisé comme un petit

doigt. Il peut atteindre jusqu'à 5 centimètres de longueur; il est

creusé d'un sillon longitudinal. C'est un organe de tact bien plus

qu'un instrument de reptation. A ce point de vue, la Moule est plus

favorisée que l'Huître, et si elle a _plus de tact_, elle est plus

intelligente.....

Cette différence nous explique peut-être pourquoi l'on dit

proverbialement: _Bête comme une Huître_, tandis qu'on n'a jamais dit:

_Bête comme une Moule!_ (Reveillé-Parise.)

3º Le byssus est un assemblage de petits câbles divergents qui amarrent

le bivalve d'une manière si solide, qu'il peut _braver l'effort de la

tempête_. On a plus de peine à le détacher qu'à le casser.

Le monde de la mer · 第 14 / 36 段