profondément dans le sable. Leurs places sont indiquées par des trous
qui correspondent au siphon de l'animal. Quand le Mollusque est alarmé,
il rejette hors de son trou une certaine quantité de liquide, qu'il
lance comme un petit jet d'eau. Ces Mollusques s'enterrent avec leur
énorme pied conique, qu'ils allongent outre mesure; ils en font une
dague naturelle qui s'aplatit, se fait pointue et perfore admirablement
le terrain, puis qui redevient cylindrique, se renfle à l'extrémité et
tire le coquillage de haut en bas. Il faut très-peu de temps pour qu'un
Manche de couteau ait pénétré à une profondeur de 50 centimètres.
Les _Dattes de mer_, les _Pétricoles_, les _Saxicaves_ et les
_Pholades_ se pratiquent une résidence dans le bois et dans les
pierres. Leur cellule semble faite avec un emporte-pièce. Les
Mollusques y sont logés étroitement, comme dans un étui, à pli de
corps.
[Illustration: PHOLADE DANS LA PIERRE
(_Pholas dactylus_ Linné).]
Comment ces animaux parviennent-ils à creuser les matières les plus
dures? Aldrovande croyait qu'ils naissaient dans le sein même de la
roche, pendant qu'elle était encore molle. Réaumur pensait qu'ils
y entraient à cette même époque. Mais comment naissaient-ils ou
s'introduisaient-ils dans le bois? D'autres ont supposé que le courant
d'eau déterminé par leur respiration entamait à la longue les solides,
comme la goutte d'eau use le granit. Mais la loge d'une Pholade est
creusée en quelques mois! Suivant quelques-uns, le pied et le bord du
manteau, pénétrés de particules siliceuses, frottent le roc comme du
papier de verre, et râpent peu à peu le calcaire ou le silex. Suivant
d'autres, le Mollusque est pourvu d'un liquide dissolvant qui attaque
la substance dans laquelle il veut entrer. Enfin, un grand nombre
soutiennent que l'animal perfore par un mouvement rotatoire de sa
coquille, laquelle agit comme une sorte de tarière. Ces deux dernières
opinions paraissent les seules vraies. Les bivalves qui se logent
dans les calcaires tendres y entrent, les uns à l'aide d'une sécrétion
acide, les autres par un moyen mécanique. Les bivalves qui creusent
le gneiss, le grès, le bois, se servent du moyen mécanique seulement
(Caillaud). Tous ces Mollusques pénètrent de plus en plus profondément,
et rendent leur demeure de plus en plus spacieuse à mesure qu'ils
grossissent.
[Illustration: MODIOLES LITHOPHAGES DANS LE ROCHER.]
La perforation des bivalves est en définitive un combat entre un corps
dur et un corps mou, singulier combat dans lequel le corps mou a le
dessus. Pourquoi triomphe-t-il? Parce que la vie domine et dominera
toujours la matière. Le corps mou est animé, et le corps dur est inerte!
Il est des bivalves qui produisent une soie résistante, brune ou dorée,
dont ils forment des câbles (_byssus_) qui les amarrent solidement
aux rochers. Chez les _Moules_, le byssus est court et rude; chez les
_Pinnes_, il est long et soyeux. On a essayé de filer et de tisser ce
dernier. Les habitants de Tarente en font des gants et des bas. On en
fabrique aussi des draps d'un brun fauve assez brillant, recherchés
pour leur finesse et leur moelleux. On en a vu de très-beaux, à Paris,
à l'exposition de l'an IX et à celle de 1855. M. J. Cloquet a offert,
l'année dernière, à la Société zoologique d'acclimatation, une paire de
mitaines faites de byssus de Pinne.
Chez quelques espèces, le byssus sert au Mollusque, non-seulement
à s'attacher aux divers corps, mais encore à réunir ensemble de
petites pierres, des morceaux de corail, des fragments de coquilles
et d'autres matières solides, dont l'ensemble compose un manteau
raboteux, dans lequel elles attendent leur proie, patiemment et à
l'abri (Draparnaud). En construisant cette enveloppe, le Mollusque,
par un artifice singulier, file et tisse la matière de son byssus,
la tapisse intérieurement d'une couche plus fine et plus unie, et la
renforce extérieurement avec les petits corps durs dont il vient d'être
question, qu'il associe avec adresse et maçonne avec solidité. Son
travail est donc en même temps, celui du tisserand, celui du tapissier
et celui du maçon!
Ainsi vêtus d'un habillement calcaire ou d'un manteau feutré, enfoncés
dans une roche ou attachés par un câble, les bivalves, animaux
très-mous et très-délicats, peuvent vivre sans avaries et sans trouble,
au milieu d'un élément toujours agité, quelquefois turbulent, souvent
terrible!...
IV
Les plus petits bivalves ont à peine un demi-millimètre de longueur.
L'espèce la plus grande, la _Tridacne gigantesque_[95], peut dépasser
un mètre. On l'appelle vulgairement _Bénitier_, parce qu'on se sert
de ses valves, dans les églises, comme réservoirs d'eau bénite.
Il en existe un bel échantillon à Montpellier, dans l'église de
Sainte-Eulalie. Il y en a deux autres encore plus grands, à Paris, dans
l'église de Saint-Sulpice. Ces derniers avaient été envoyés en présent
à François Ier, par la république de Venise. Le curé Languet se les fit
donner par Louis XIV. On dit que l'animal de ce bivalve, isolé, peut
atteindre le poids de 15 kilogrammes, et que chaque valve peut dépasser
celui de 300!
[95] _Tridacna gigas_ Lamarck.
Le manteau des Acéphales est une sorte de tunique membraneuse
très-grande, à deux pans, épaissie et même frangée sur les bords. Ce
manteau les protége, et il est lui-même protégé par les deux volets de
la coquille.
L'animal possède quelquefois des yeux et des oreilles; mais, comme il
n'a pas de tête pour les porter, ses yeux sont placés à la marge du
manteau, et ses oreilles dans le ventre!.....
Les _Tellines_, les _Pinnes_, les _Arches_, les _Pétoncles_, ont des
organes oculaires assez distincts, mais très-petits. Ces animaux sont,
du reste, très-myopes, et le grand jour les éblouit.....
Les oreilles sont de petites ampoules qui contiennent un caillou
microscopique suspendu dans une goutte d'eau.....
Lorsque l'on compare entre eux les organes des diverses espèces
animales, on reconnaît bientôt qu'ils passent de l'état le plus simple
à l'état le plus compliqué par des nuances infinies. Mais les parties
de ces mêmes organes n'arrivent pas toutes à la même perfection d'un
pas égal. Il en est même qui s'arrêtent en route, pendant que d'autres
accomplissent leur évolution.
Ce qui a lieu entre les éléments d'un même organe s'effectue de la
même manière entre les organes d'un même appareil ou entre les
appareils d'un même organisme[96]. Il semble même exister une harmonie
compensatrice qui préside à ces inégalités de développement, souvent si
prononcées, accordant à certaines parties ce qu'elle refuse à d'autres,
de telle sorte que le budget de la nature se maintient toujours dans un
équilibre parfait. (Gœthe.)
[96] Voyez le chapitre XXX.
V
C'est parmi les Mollusques Acéphales que se trouvent les redoutables
animaux marins connus sous le nom de _Tarets_.
Ces Vandales d'un nouveau genre attaquent tous les bois submergés,
à peu près comme les larves de certains insectes attaquent les bois
exposés à l'air. En quelques mois, en quelques semaines, des planches
épaisses, des poutres de sapin, des madriers de chêne, sont vermoulus
de manière à n'offrir aucune résistance et à céder au moindre choc. On
a vu des navires s'ouvrir en pleine mer sous les pieds des marins, que
rien n'avait avertis du danger.
Linné appelait les Tarets, la _calamité des navires_ (_calamitas
navium_).
Dans le commencement du siècle dernier, la moitié de la Hollande
faillit périr sous les flots, parce que les pilotis de toutes ses
grandes digues avaient été minés par les Tarets. Il en coûta des
millions pour résister aux désordres produits par un chétif animal!
Les Tarets ont le corps allongé, vermiforme, mou, demi-transparent,
d'un blanc légèrement grisâtre, terminé à une extrémité par une partie
arrondie, improprement appelée _tête_, et à l'autre par une sorte de
queue bifurquée.
[Illustration: TARET COMMUN
(_Teredo navalis_ Linné).]
Ils peuvent atteindre jusqu'à 35 centimètres de longueur.
Ils sont enfouis dans un long étui creusé aux dépens du bois, la partie
céphalique au fond et la queue bifide en haut.
Les parois de l'étui sont revêtues d'un enduit mucoso-calcaire
blanchâtre, très-fin, qui en rend les murs à la fois plus unis et plus
solides.
La partie arrondie ou céphalique du Mollusque offre deux petites
valves très-minces et très-fragiles, semblables à deux demi-coques de
noisette. Ces valves sont immobiles et ne protégent qu'une très-faible
portion de l'animal.
Les Tarets forment en quelque sorte le passage entre les Acéphales nus
et les Acéphales bivalves.
Leur manteau constitue une espèce de fourreau charnu; il se divise en
deux tubes que le Mollusque allonge et raccourcit à volonté. L'un de
ces tubes sert à introduire l'eau aérée, qui va baigner les organes
de la respiration et apporter jusque dans la bouche les molécules
organiques dont le bivalve se nourrit. L'autre rejette au dehors cette
eau épuisée, ainsi que les résidus de la digestion qu'elle entraîne en
passant.
Les organes du Taret, au lieu d'être placés _à côté_ les uns des
autres, sont disposés les uns _derrière_ les autres, à cause de la
forme étroite et allongée de l'animal.
Quand on réfléchit à la _mollesse_ des Tarets, on a peine à comprendre
comment ils peuvent entamer et détruire les bois les plus durs.
La larve de ce Mollusque est pourvue d'une couronne de cils natatoires.
Elle nage avec facilité, monte et descend, cherchant le bois dans
lequel elle doit pénétrer. Quand elle a rencontré une pièce à sa
convenance, elle se promène quelque temps à sa surface, à la manière
des chenilles arpenteuses. Elle y exerce une pression en se mouvant
de droite à gauche et de gauche à droite, et pratique d'abord un tout
petit godet dans lequel elle loge la moitié de son corps. Le jeune
Taret se recouvre alors d'une couche de substance muqueuse qui se
condense, brunit un peu, et offre au centre un et quelquefois deux
petits trous pour le passage des siphons. Cette première couche,
qui le lendemain, et surtout le troisième jour, devient calcaire,
est l'origine du tube de l'animal. On ne peut voir ce qui se passe
au-dessous, à cause de son opacité. Mais en sacrifiant et en détachant
du bois quelques jeunes individus, on reconnaît que l'animal sécrète
avec une très-grande promptitude une nouvelle coquille blanche, tout à
fait semblable à celle de l'adulte, parsemée, comme cette dernière, de
stries à dentelures très-fines.
L'apparition de la nouvelle coquille coïncide si exactement avec la
térébration du bois et la formation rapide d'un trou relativement
profond, qu'on doit la considérer évidemment comme l'instrument
principal de la perforation.
Le jeune Taret mange les molécules du bois râpé. (L. Laurent.)
On protége les bois contre les ravages des Tarets en enfonçant dans
leur tissu des clous à grosse tête. Ces clous se rouillent par l'action
de l'eau salée, et le bois se trouve bientôt couvert d'une épaisse
cuirasse d'oxyde de fer. Les Tarets éprouvent une forte antipathie
contre la rouille et respectent le bois qui en est imprégné. On
pourrait encore empoisonner le tissu ligneux avec le procédé bien connu
du docteur Boucherie. On garantit les navires en les doublant de cuivre.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XX
L'HUITRE.
«_Mensarum palma et gloria!_»
(PLINE.)
I
Les sociétés protectrices des animaux accordent des récompenses aux
personnes sensibles qui ont entouré de soins affectueux la vieillesse
des chiens et des chevaux; elles recommandent les bons traitements et
la douceur envers tous les quadrupèdes, voire même envers les oiseaux,
et blâment sévèrement les hommes endurcis qui les frappent, les
blessent, les torturent[97]. Dans leur excès de zèle, elles voudraient
même décider l'autorité à défendre aux professeurs, dans les écoles
vétérinaires et dans les facultés, de faire des opérations et des
expériences sur les animaux vivants.
[97] «Malheur à l'homme qui ne sait pas compatir aux souffrances
des animaux, les alléger dans leurs peines, leur accorder des soins
qui assurent leur force et la durée de leurs services! Malheur à
celui qui les traite avec violence!» (BUFFON.)
On sait que le _fidèle ami de l'homme_ était déjà, du temps de Linné,
une des principales victimes des expérimentateurs (_anatomicorum
victima!_).
D'un autre côté, la loi Gramont punit les charretiers et les cochers
qui traitent leurs solipèdes un peu trop brutalement.
Eh bien! les sociétés protectrices et la loi Gramont n'ont jamais rien
dit sur la conduite barbare des hommes..... envers les pauvres Huîtres!
Essayons de combler cette lacune.
On commence par pêcher les Huîtres, c'est-à-dire par les tirer de
leur élément. On les place ensuite dans des parcs d'eau plus ou
moins saumâtre, malpropre, remplie d'une vilaine matière verte, qui
s'introduit peu à peu dans leur appareil respiratoire, l'imprègne,
l'obstrue et le colore. L'Huître se gonfle, engraisse, et arrive
bientôt à un état d'obésité voisine de la maladie.
Quand la misérable n'en peut plus et que son séjour dans un pareil
milieu l'a rendue d'un vert livide, on la pêche une seconde fois.
Hélas! elle ne doit plus revoir ni la mer, ni son parc, ni son
rocher natal! Elle n'aura d'autre eau à sa disposition que la petite
quantité de liquide retenue entre ses deux coquilles, quantité à peine
suffisante pour l'empêcher d'être asphyxiée.
Bientôt les Huîtres sont enfermées dans une bourriche étroite et
obscure (prison ignoble, sans porte ni fenêtre!). On oublie que ce sont
des animaux; on les empile comme une marchandise inerte, on les entasse
comme des pavés...
La bourriche est emportée et secouée par un chemin de fer. Elle
s'arrête devant un restaurant.
Nous voici au moment le plus critique pour les malheureuses bêtes. Une
femme sans pitié les saisit l'une après l'autre; avec un gros couteau
ébréché, elle ampute brutalement la partie de leur corps adhérente à
la coquille plate, et détache violemment cette coquille, après avoir
rompu la charnière[98].
[98] Les anciens ouvraient les Huîtres sur la table même. Sénèque
le dit très-expressément.
Cette cruelle opération terminée, l'animal est exposé aux courants
d'air, sans aucune précaution. On l'apporte tout souffrant sur une
table. Là un gastronome impitoyable jette du poivre pulvérisé ou du jus
de citron (c'est-à-dire des acides citrique et malique) sur le corps de
l'infortunée et sur la blessure encore saignante. Eheu! Puis avec un
petit couteau d'argent, _qui ne coupe jamais_, on incise une seconde
fois la reine des Mollusques, ou, pour mieux dire, on la scie, on la
déchire, on l'arrache de son battant concave. On la saisit avec deux
crocs pointus qu'on enfonce dans son foie et dans son estomac, et on la
précipite dans la bouche. Les dents la pressent, l'écrasent, la broient
toute vivante et toute palpitante, réduisant à une masse informe ses
organes d'abord meurtris, puis triturés, imbibés de son sang, de sa
graisse et de sa bile!!!
On dira peut-être que les Huîtres n'ont ni tête, ni jambes, ni bras;
qu'elles sont sans yeux, sans oreilles et sans nez; qu'elles ne bougent
pas, qu'elles ne crient pas!.....
D'accord! parfaitement d'accord! mais tous ces caractères négatifs ne
les empêchent pas d'_être sensibles_. Deux célèbres Allemands, MM.
Brandt et Ratzeburg, ont montré qu'elles possèdent un système nerveux
assez développé. Or, si elles sont sensibles, elles peuvent souffrir.
Ce qu'il fallait démontrer[99]!
[99] «L'animal a-t-il des nerfs pour être impassible? Qu'on ne
suppose pas cette impertinente contradiction dans la nature.»
(VOLTAIRE.)
Hâtons-nous toutefois de tranquilliser les pêcheurs, les éducateurs,
les vendeurs, les ouvreuses et les consommateurs! On excuse
l'indifférence des sociétés protectrices et le mutisme de la loi
Gramont, par l'énorme différence qui existe entre ces Mollusques
imparfaits et les animaux supérieurs, différence si grande, que leur
physionomie ne rappelle pas l'idée que les gens du monde se font
d'un animal. Ce sont des citoyens d'un autre élément que le nôtre,
vivant dans un milieu où nous ne vivons pas, offrant une structure
dégradée, une vitalité obscure, des mouvements indécis et des mœurs
insaisissables..... On peut donc les voir mutiler, les mutiler
soi-même, les mâcher et les avaler sans émotion et sans remords!
Un savant des bords de la mer se fit un jour apporter une douzaine
d'Huîtres. Il voulait étudier leur organisation. Il les tourna, les
retourna, examina leurs diverses parties en dehors et en dedans, les
dessina et les décrivit. Après son travail, ces intéressants Mollusques
n'avaient rien perdu de leurs excellentes qualités, et leur étude ne
_porta aucun préjudice à la consommation_.
Cette histoire nous paraît apocryphe; parce que généralement, quand
on a disséqué une bête, bien ou mal, on n'est guère tenté de la
manger. Il y a plus: les zoologistes, qui connaissent _ex professo_
l'organisation des Huîtres, cherchent ordinairement à ne pas penser à
leurs dissections passées, ou à s'étourdir sur leur savoir, quand ils
veulent savourer sans répugnance ces très-estimables animaux.
C'est pourquoi nous avons hésité quelque temps à placer dans cet
ouvrage un exposé plus ou moins anatomique de ce qu'on a écrit sur les
organes de nos illustres et malheureux bivalves.....
Du reste, nous supplions le lecteur, s'il est au moment de déjeuner
avec des Huîtres, de ne pas lire les détails que nous allons donner.
Nous ne voulons dégoûter personne.
II
Supposons devant nos yeux une Huître bien grasse, bien fraîche, bien
ouverte, bien épanouie dans son battant concave.
Nous voyons d'abord un animal très-aplati, compacte, mou,
demi-transparent, grisâtre ou gris verdâtre. Sa figure ressemble
grossièrement à celle d'un ovale dont on aurait tronqué le petit bout.
La partie tronquée répond à la charnière des battants et représente
le sommet du coquillage. La ligne courbe qui naît à gauche forme sa
partie antérieure; celle qui naît à droite, et qui est moins arrondie,
représente sa région postérieure ou son dos, et le gros bout de l'ovale
représente sa partie inférieure. Au sommet de l'animal, on aperçoit
un corps semblable à un petit coussin irrégulièrement quadrilatère et
légèrement renflé.
L'Huître est revêtue d'un _manteau_ très-ample, mince, lisse,
contractile, plié sur lui-même, offrant deux lobes séparés dans la
plus grande partie de sa circonférence, c'est-à-dire en avant, au gros
bout de l'ovale, et en arrière, vers la partie inférieure. Ce manteau
peut être comparé à une sorte de capuchon fortement comprimé, dont le
sommet serait tourné vers la charnière. Les bords de cette tunique
sont légèrement épaissis; on y remarque une multitude de petits corps
ciliés, disposés sur un rang du côté intérieur, qui est comme frangé,
et sur trois ou quatre rangs du côté extérieur, qui est comme plissé
et festonné. Ces corps paraissent doués d'une sensibilité assez vive.
L'animal peut les allonger et les raccourcir à volonté.
Si l'on écarte les lobes du manteau en avant, on observe à
l'endroit de leur réunion, dans l'intérieur du repli, quatre pièces
irrégulièrement triangulaires, plates, appliquées les unes contre
les autres. Ce sont les parties de l'animal chargées de choisir
sa nourriture et de l'introduire dans la bouche. On les appelle
_tentacules_ ou _palpes labiaux_. La _bouche_ est située au milieu;
elle paraît grande et dilatable; elle s'ouvre immédiatement dans
l'_estomac_. Celui-ci a la forme d'une poche cylindrique; il est caché
dans l'intérieur du coussinet quadrilatère. De la partie postérieure de
l'estomac part un _intestin_ grêle, sinueux, qui se dirige obliquement
vers le côté antérieur, descend un peu, puis remonte, passe derrière
la cavité stomacale, se boucle en haut d'arrière en avant, descend
vers le dos, et se termine à sa partie moyenne par un canal flottant,
dont l'extrémité est à peu près en forme d'entonnoir. Là on trouve
l'ouverture par où sont expulsés les excréments.
L'estomac et l'intestin sont entourés de tous côtés et pressés par une
matière épaisse, noirâtre, abondante, pénétrée d'une liqueur d'un jaune
foncé. Cette matière n'est autre chose que le _foie_; la liqueur jaune,
c'est la _bile_.
Ainsi, en résumant, on peut dire que les Huîtres ont l'estomac et
l'intestin dans le foie, l'ouverture de la bouche sur l'estomac et
l'ouverture de l'intestin dans le dos.
Depuis longtemps, les gastronomes ont constaté que le coussinet
quadrilatère était, dans nos coquillages, la partie la plus savoureuse
et la plus excitante. Aussi, aux environs de Cette, où les Huîtres
sont fort grandes, certains amateurs, très-distingués, adoptent
et proclament le principe de diviser transversalement le corps du
Mollusque et de manger seulement le coussinet. L'histoire naturelle a
expliqué cette petite découverte de la gastronomie. Elle a reconnu que
c'est la bile sécrétée par le foie et contenue dans sa substance, qui
active, qui effrite chez nous la surface gustative de la langue et du
palais, et qui vient encore en aide aux fonctions de l'estomac.
Au-dessous du foie paraît le _cœur_ (car les Huîtres ont un
cœur), composé de deux cavités distinctes, une _oreillette_ et un
_ventricule_: la première presque carrée, à parois épaisses et d'un
brun noir; la seconde en forme de petite poire, à parois minces et
comme grise. Les deux angles antérieurs de l'oreillette reçoivent
chacun un gros _vaisseau_, dans lequel s'ouvrent trois autres conduits
formés par la réunion de plusieurs veines déliées. La pointe du
ventricule donne naissance à un _canal_ qui se sépare, à sa sortie, en
trois branches divergentes: l'une qui se dirige vers la bouche et les
tentacules; la seconde, qui se rend au foie; la troisième, qui fournit
aux parties inférieures et postérieures du Mollusque.
Le cœur entoure étroitement, embrasse, si l'on veut, la partie
terminale de l'intestin, le _rectum_; de telle sorte que celui-ci
semble passer sans façon au milieu du noble organe, pour arriver plus
vite à sa porte de sortie. Quand le cœur se contracte, il pousse le
sang, mais il pousse aussi bien autre chose!... O bizarrerie des
bizarreries!
Le _sang_ est incolore. Il arrive vivifié dans la cavité de
l'oreillette. Celle-ci se contracte et le verse dans le ventricule.
Cette poche se contracte à son tour, le précipite dans le gros vaisseau
qui en naît, et le répand dans tout le corps.
Les Huîtres respirent au sein de l'eau. La nature leur a donné des
organes pour séparer de ce liquide la petite quantité d'air qui s'y
trouve mêlée. C'est l'oxygène de cet air qui vivifie le sang et qui le
renouvelle. Les parties respiratoires sont deux paires de feuillets,
ou _branchies_, courbes comme des arcs, formés d'une double série de
canaux très-fins et très-serrés, attachés transversalement et disposés
avec beaucoup de symétrie: on dirait les dents d'un joli peigne. Ils
sont cachés sous les bords libres du manteau. Ils naissent près des
tentacules, et se terminent vers le milieu de la partie postérieure.
Les externes sont plus courts que les internes.
Les Huîtres, étant sans tête, ne devaient pas offrir de _cerveau_. Il
est remplacé par un petit corps blanchâtre, bilobé, situé près de la
bouche. De ce corps naissent deux _nerfs_ déliés qui embrassent le foie
et l'estomac, et vont aboutir à un autre renflement, de même nature et
de même forme, placé au-dessous de ces organes.
Le premier renflement fournit des nerfs à la bouche et aux tentacules;
le second en donne aux feuillets de la respiration.
Les Huîtres n'ont point d'organes pour voir, ni pour entendre, ni pour
flairer. Le toucher réside, chez elles, dans les quatre tentacules
de la bouche. Le goût a son siége autour de ce dernier orifice, et
peut-être à la surface interne des tentacules intérieurs. Il semble
fort obscur.