symétriquement comme les alvéoles des Abeilles. Tantôt elles composent
des croûtes qui recouvrent les Algues et les autres corps marins,
tantôt elles forment des feuilles minces ou des tiges rubanées. Dans
certaines espèces, il n'existe de cellules que d'un seul côté; dans
d'autres, il y en a sur les deux. Leurs orifices sont extrêmement
petits et défendus par des épines microscopiques.
[88] Voyez planche XV.
[Illustration: FLUSTRE FOLIACÉE
(_Flustra foliacea_ Linné).]
Leurs tentacules sont couverts de cils vibratiles (toujours des cils
vibratiles!) disposés en séries droites, qui produisent, dans leurs
mouvements, l'effet d'une rangée de perles animées qui rouleraient de
la base à la pointe de l'organe.
Les Eschares forment des expansions comme foliacées. L'entrée de leurs
cellules possède aussi son épine protectrice.
Les expansions représentent encore des ruches microscopiques, dont les
citoyens jouissent à la fois d'une existence commune et d'une existence
indépendante. Comme chez les Polypiers, chacun mange pour le compte de
l'association et pour son propre compte. Travail et nutrition pour la
république; travail et nutrition pour soi!
Très-probablement il règne, entre tous les habitants d'un même groupe,
des sentiments de fraternité d'une nature particulière, dont nous
n'avons aucune idée. Puisque ce qui est digéré par un membre de la
famille profite jusqu'à un certain point à tous les autres, ne doit-il
pas y avoir entre tous les divers individus, surtout entre les plus
rapprochés, un lien physiologique plus ou moins étroit, lequel entraîne
peut-être... un lien moral plus ou moins fort? Et, s'il en était
ainsi, les animalcules d'une Flustre ou d'une Eschare ne devraient pas
connaître le sentiment de l'égoïsme?.....
Que de combinaisons organiques et que de vitalités étranges sous le
brillant azur de l'Océan!
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XVIII
LES MOLLUSQUES AGRÉGÉS.
..... S'attachent l'un à l'autre
Par un je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.
(CORNEILLE.)
I
Comme leur nom l'indique, les _Mollusques_ sont des animaux
essentiellement mous ou _mollasses_, comme disait Cuvier. Ils offrent
pour caractère constant de n'être jamais articulés.
Leur chair est froide, humide, visqueuse, souvent grisâtre. Leur peau
présente généralement un repli plus ou moins ample, souple, qui cède et
qui résiste, désigné sous le nom de _manteau_.
Quelques-uns sont _nus_, c'est-à-dire sans organe solide de défense, du
moins apparent, semblables aux Limaces de nos jardins. Ils ont alors,
ou une peau épaisse et coriace, un véritable cuir protecteur, ou une
enveloppe mince et délicate, dans laquelle s'épanouit au-dessus du cœur
et du poumon une lame cornée ou crétacée (_Limacelle_), plus ou moins
épaisse et plus ou moins dure, sorte de bouclier rudimentaire destiné
à garantir les viscères les plus nobles.
Mais ordinairement ces animaux sont protégés, contre les flots
et contre leurs ennemis, par une véritable cuirasse calcaire
(_coquille_), double ou simple, dans laquelle ils s'enferment plus ou
moins complétement, quand un danger les menace. On les appelle alors
_testacés_, ou plus vulgairement, _coquillages_.
Chez les Vertébrés, ce sont les parties molles qui recouvrent la
charpente calcaire. Chez les Mollusques, c'est la charpente calcaire
qui recouvre les parties molles. L'idée de considérer le test comme un
_squelette extérieur_ est loin d'être nouvelle. Charles Bonnet disait,
il y a longtemps: «_On pourrait regarder la coquille comme l'os de
l'animal qui l'occupe._»
Pour les gens du monde, la distinction des Mollusques en nus et en
testacés est une distinction parfaite. Pour les naturalistes, l'absence
ou la présence de la coquille est un caractère à peu près sans valeur.
En effet, on trouve dans la mer toutes les nuances intermédiaires
possibles entre les Mollusques nus et les Mollusques testacés. La
nature ne passe jamais brusquement d'une forme à une autre.
Il existe des Mollusques, de vrais Mollusques, avec une demi-coquille,
d'autres avec un quart de coquille, d'autres avec un cinquième, un
dixième, un vingtième de coquille.....
On a même constaté que beaucoup d'espèces, tout à fait nues, sont
couvertes, dans la première période de leur vie, par une coquille
parfaitement caractérisée, quelquefois même pourvue d'un couvercle, qui
disparaît pendant leur accroissement. (Sars.)
Pour quiconque aime à surprendre les secrets de l'organisme, l'étude
de la formation et du développement de la coquille est une source
très-féconde d'instruction.
Les Mollusques sont _Agrégés_ ou _solitaires_. Nous parlerons d'abord
des premiers, dont la constitution est la plus simple, et qui sont les
plus rapprochés des Polypiers et des Bryozoaires.
Les Mollusques Agrégés sont _agglomérés_, comme les grappes de certains
fruits, ou _enchaînés_, comme les grains d'un chapelet.
II
Les Mollusques agglomérés présentent des associations assez curieuses.
Les principaux sont peut-être les _Ascidies_ dites _sociales_, masses
de gelée translucide, tantôt d'une teinte uniforme, verte, brune,
rouge, violacée, souvent très-pâle; tantôt, au contraire, multicolores
et splendidement pointillées, rayées ou panachées.
[Illustration: ASCIDIES SOCIALES
(_Perophora Listeri_ Wiegmann).]
Les Mollusques agglomérés sont attachés aux rochers, étalés à leur
surface, comme des plaques de Lichens, ou suspendus à leurs arêtes,
comme des groupes de glaçons. Les Varecs à larges feuilles abandonnés
sur le sable après une tempête paraissent presque toujours couverts
de ces animaux bizarres, protégés par leur manteau glaireux. Ces
ensembles figurent quelquefois une pléiade de gracieuses étoiles, un
bouquet, une rosette. Leurs individus élémentaires sont allongés ou
arrondis, et souvent anguleux ou découpés.
Lorsqu'on introduit une de ces masses dans un aquarium, elle a l'air
aussi apathique qu'une Éponge, et ne donne d'autre signe de vie
apparent qu'un léger resserrement au pourtour des orifices. Mais, en
l'examinant de près, on découvre qu'elle n'est pas aussi inanimée qu'on
l'avait d'abord supposé, et que, par les mêmes ouvertures, entrent et
sortent des courants d'eau extrêmement rapides, faisant parfois l'effet
de tourbillons. (Rymer Jones.)
Les larves de ces animaux multiples sont isolées et libres. Alternance
continuelle d'esclavage et de liberté!
A une époque de leur vie, ces larves se fixent. Quand l'animal a perdu
la faculté de se mouvoir et qu'il a suffisamment grandi, on voit naître
à la surface de son corps un certain nombre de petits tubercules qui
s'allongent, se creusent et forment autant de nouveaux individus.
Ceux-ci restent adhérents au corps de la mère, laquelle devient le
fondateur d'une nouvelle colonie.
Il existe une très-grande diversité dans l'arrangement des membres de
chaque association. Mais tous ces arrangements, quels qu'ils soient,
présentent toujours un ordre rigoureux et une régularité géométrique.
Les habitants de ces brillantes compagnies sont plus ou moins
nombreux, suivant les espèces; ils reçoivent en famille les mêmes
rayons du soleil, les mêmes caresses de la vague, les mêmes coups
de la tempête!... Tous remplissent leurs devoirs particuliers avec
exactitude et zèle, sans trouble et sans humeur. L'accord le plus
parfait règne entre eux, comme entre les animalcules des Polypiers et
des Bryozoaires. Admirables communautés, dont les citoyens sont plus
intimes et plus _unis_ que beaucoup d'autres! N'est-ce pas là le beau
idéal de l'association républicaine? _E pluribus unum._
III
Un des genres les plus intéressants, parmi ces animaux, a été désigné
sous le nom de _Botrylle_.
[Illustration: BOTRYLLE DORÉ
(_Botryllus gemmeus_ Savigny).]
Les individus de chaque corporation sont au nombre de dix, de quinze,
de vingt, ovoïdes, oblongs ou piriformes, et disposés comme les rayons
symétriques d'une roue.
Quand on irrite une des branches de l'ensemble, un seul Mollusque se
contracte. Quand on tourmente le centre, ils se contractent tous.
(Cuvier.)
Les orifices buccaux se trouvent aux extrémités extérieures des rayons;
mais les terminaisons intestinales aboutissent à une cavité commune,
qui est au moyeu de la roue.
Voilà donc des animaux qui mangent séparément et qui remplissent
ensemble une singulière fonction! Ce genre d'union et de communauté
nous rappelle ce qui se passait dans _Ritta-Christina_. Mais, chez
nos Mollusques, au lieu de deux individus soudés, nous en avons une
quinzaine!
On peut considérer l'étoile entière comme une seule bête à plusieurs
bouches! Mais alors il y a, chez elle, luxe d'organes pour la fonction
intelligente, qui cherche et qui choisit, et parcimonie pour la
fonction stupide, qui ne cherche pas et qui ne choisit pas!
Chez les _Pyrosomes_, la colonie n'est plus adhérente. Elle constitue
une masse brillamment colorée, cylindrique, creuse, ouverte à une
extrémité, fermée à l'autre. Cette masse flotte et se balance sur les
eaux comme la Plume de mer.
L'espèce surnommée _atlantique_[89] varie singulièrement dans ses
nuances. Elle passe avec rapidité du rouge vif à l'aurore, à l'orangé,
au verdâtre, au bleu d'azur, d'une manière vraiment admirable
(Lamarck). Elle est, de plus, phosphorescente.
[89] _Pyrosoma atlantica_ Lamarck.
Le nom de _Pyrosome_ signifie littéralement _corps de feu_. Humboldt a
vu une troupe de ces splendides Mollusques côtoyer son vaisseau comme
une bande de globes enflammés vivants, projetant des cercles de lumière
de cinquante centimètres de diamètre, qui lui faisaient apercevoir à
une profondeur de cinq mètres, et pendant plusieurs semaines, des Thons
et d'autres poissons qui suivaient le navire.
Bibra, dans son voyage au Brésil, prit une fois sept ou huit Pyrosomes
atlantiques et les porta dans sa cabine. A l'aide de leur lumière, il
put lire, à l'un de ses amis, la description qu'il en avait faite sur
son carnet[90].
[90] Voyez le chapitre III.
IV
Les _Salpes_ ou _Biphores_ offrent un groupement qui ressemble beaucoup
moins à celui des Polypiers. Ces animaux ne sont plus agglomérés, mais
disposés en séries. Ils font le passage des Mollusques que nous venons
d'étudier aux Mollusques _solitaires_.
[Illustration: CHAÎNES DE SALPES PHOSPHORESCENTES ENTRAÎNÉES PAR
LES COURANTS.]
On trouve les Salpes réunies en longues files transparentes, d'une
grande délicatesse de tissu: cordons composés d'individus placés côte à
côte et greffés transversalement; rubans dans lesquels chaque bestiole
est greffée bout à bout avec ses sœurs; doubles chaînes parallèles de
créatures sociales, tantôt alternes, tantôt opposées..... Merveilleuse
symétrie qui ne déroge jamais aux lois qui la régissent! Chapelets
vivants dont chaque perle est un individu!
Ces sociétés voyageuses occupent jusqu'à 30 ou 40 milles d'étendue.....
Leurs Mollusques élémentaires ont un corps oblong, à peu près
cylindrique; irrégulier, contractile, souvent irisé, quelquefois
phosphorescent, ouvert à chaque extrémité; d'une transparence
cristalline, avec une teinte rosée ou rougeâtre à l'intérieur.
Les colonnes de Salpes glissent dans les eaux tranquilles par des
ondulations régulières. Les petites nageuses de chaque file se
contractent et se dilatent simultanément. Elles manœuvrent de concert
comme une compagnie de soldats bien disciplinés; chaque série ne semble
offrir qu'un seul individu qui flotte en serpentant. Les matelots ont
donné à la chaîne le nom de _Serpent de mer_. (Rymer Jones.)
Ces animaux nagent habituellement le dos en bas: ils font la _planche_.
Ils se meuvent surtout en aspirant une certaine quantité d'eau par
l'ouverture postérieure (qui est munie d'une valvule) et en la rejetant
par l'orifice antérieur. En sorte que leur corps est toujours poussé en
arrière, et qu'il chemine à reculons (Cuvier). Bizarre locomotion, qui
ne ressemble en rien à celle des autres animaux!
Lorsqu'on retire de l'eau ces chaînes animées, leurs anneaux se
séparent, et leurs individus se désagrégent. La compagnie est
licenciée. Les Salpes perdent la faculté d'adhérer ensemble; les
soldats ne peuvent plus s'aligner.....
On rencontre quelquefois, dans la mer, des Salpes _solitaires_. On
serait tenté de les regarder comme d'un genre différent, si de
récentes découvertes n'avaient prouvé que ce sont les mères ou les
filles des Salpes enchaînées. On a constaté, en effet, que ces petites
Salpes solitaires s'unissent ensemble en longs rubans à une époque de
leur vie, et que ceux-ci engendrent des Salpes isolées. En un mot, les
Salpes enchaînées ne produisent pas des Salpes enchaînées, mais des
Salpes solitaires, et celles-ci, à leur tour, donnent naissance non
à des individus distincts comme elles, mais à des Salpes enchaînées.
Par conséquent, une Salpe n'est pas organisée comme sa mère, ni comme
sa fille, mais elle ressemble à sa sœur, à sa grand'mère et à sa
petite-fille. (Chamisso, Krohn, Milne Edwards.)
[Illustration: SALPE SOLITAIRE
(_Salpa democratica_ Forskål).]
Que de recherches ne faut-il pas, que de patience et que de temps, pour
arracher à la nature un admirable secret, que l'on apprend souvent en
trois minutes!
Malgré leur organisation si limitée et leurs fonctions si réduites,
les Salpes vivent et se reproduisent aussi certainement et aussi
heureusement que les autres animaux. Elles s'élancent après leur
proie ou l'attendent à l'affût. Elles ont des appétits, des
instincts, peut-être même des caprices..... Véritables sybarites,
elles passent leur vie à manger et à dormir; elles se promènent
toujours en compagnie, sans trouble et sans fatigue; elles sont
balancées constamment, doucement et mollement..... Ces associations
enrégimentées ne révèlent-elles pas tout un monde nouveau de conditions
particulières, de phénomènes collectifs et de sentiments confondus?
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XIX
LES MOLLUSQUES ACÉPHALES.
Mais de cervelle point!
(LA FONTAINE.)
Les Mollusques solitaires sont les vrais Mollusques. Il en existe un
très-grand nombre. On peut les ranger tous sous deux types généraux.
Les uns _sans tête_, c'est-à-dire à structure plus ou moins simple: on
les appelle _Acéphales_. Les autres pourvus d'une tête, c'est-à-dire à
structure plus ou moins compliquée: on les nomme _Céphalés_.
Occupons-nous d'abord des Acéphales.
Ces Mollusques sont tantôt nus, et tantôt enfermés dans une coquille
(_testacés_).
I
Les Acéphales nus rampent sur les rochers, sur les Fucus et sur les
animaux. Il y en a qui flottent en peuplades innombrables à la surface
de la mer. Quelques-uns, collés contre les corps solides, ne paraissent
avoir aucun mode de progression bien caractérisé.
Parmi ces Mollusques, mentionnons d'abord les _Ascidies solitaires_.
Pauvres Ascidies! Figurez-vous des animaux en forme de sac irrégulier,
qui adhèrent par une extrémité à quelque pierre ou à quelque coquille,
et qui sont condamnés à vivre, à se reproduire et à mourir, sans
changer de position. On en pêche fréquemment, à Cette, une espèce bien
connue, de très-vilaine forme, et qu'on appelle _Bichus_[91]. On la
dépouille de sa peau coriace, épaisse, ridée, d'un gris brunâtre; on
isole ses viscères, qui sont d'un jaune pâle, et on les mange. Ils ont
un goût d'abord salé, puis douceâtre, puis un peu piquant et comme
poivré.
[91] Cette Ascidie se vend, au marché, 2 centimes et demi la pièce
(15 mars 1863).
Ces Mollusques présentent deux orifices, à marge quelquefois ciliée,
par lesquels, à la moindre pression, ils projettent avec beaucoup de
force une certaine quantité d'eau[92].
[92] «_Ascidiæ exspuunt aquam tanquam e siphone._» (LINNÉ.)
Les Ascidies n'ont pas de mains, ni de lèvres pour saisir leur proie.
Leur bouche est placée très-défavorablement; elle se trouve au fond
du sac, et non à l'une de ses extrémités. Mais la nature n'a pas
oublié qu'un animal, avant tout, doit se nourrir. La surface interne
de la poche viscérale est couverte d'une multitude de cils vibratiles
très-serrés, qui produisent dans l'eau de forts courants, tous
dirigés vers l'orifice buccal. Vus au microscope, les cils dont il
s'agit, font l'effet de roues ovales délicatement dentelées, tournant
continuellement de gauche à droite. Ce mouvement engendre de toutes
petites vagues; celles-ci entraînent les substances alimentaires
vivantes ou inanimées, qui entrent dans le sac avec l'eau de la
respiration, et les conduisent jusqu'à la bouche. Ainsi, chez ces
curieux animaux (comme du reste chez beaucoup d'autres), manger et
respirer sont deux fonctions qui se confondent! La Providence est
économe d'organes, quand il faut!
Quelques auteurs attribuent des yeux aux Ascidies. Ils regardent comme
tels six ou huit taches rouges (dans les organisations inférieures, les
yeux sont souvent rouges) disposées en cercle autour des orifices de la
peau. Il est difficile de comprendre à quoi serviraient des yeux chez
des animaux privés de la faculté de se mouvoir et dont la structure
est si dégradée. Mais qui sait, dit un savant naturaliste, de quelles
_nonchalantes jouissances_ les Ascidies peuvent être susceptibles?
(Rymer Jones.)
Les larves des Ascidies ne sont pas adhérentes comme leur mère. Elles
se transportent librement d'un endroit dans un autre; elles nagent.
Leur corps est rougeâtre. Elles ont une grosse tête presque opaque,
avec une tache noire antérieure, et une petite queue aplatie qui
constitue leur principal instrument de natation. Elles ressemblent à un
têtard de Grenouille ou de Crapaud.
A l'époque où ces larves doivent se fixer, voici ce qui arrive. Elles
appuient leur tête contre un corps solide, et restent là, la queue en
l'air. Représentez-vous des baladins qui feraient l'_homme droit_. En
même temps, leur face s'élargit et semble se creuser. L'animal sort
alors de son calme habituel; il témoigne, par de violentes commotions,
que ce n'est pas volontairement qu'il est retenu. L'amour de la liberté
semble plus fort chez lui que le besoin de la transformation. Il fait
tous ses efforts pour se dégager. Les vibrations de sa queue deviennent
si rapides, qu'on ne peut presque plus la distinguer. Hélas! la pauvre
bête est collée, solidement collée et pour toujours collée! Enfin cette
agitation s'apaise. Une matière sort des bords de la tête, s'étale sur
le corps solide, et la larve demeure irrévocablement fixée. La queue
disparaît; elle n'était plus bonne à rien. Une tunique résistante
s'organise autour de l'animal, et, sur les marges de la partie
adhérente, surgissent de nombreuses saillies radiculaires qui assurent
sa fixation (J. Dalyell.)
L'Ascidie adulte et immobile se rappelle-t-elle les courses vagabondes
de son premier âge? Le Papillon se souvient-il du ramper de la chenille?
L'_Ascidie laineuse_[93], contrairement aux habitudes de ses
congénères, est libre. Ici l'adulte a conservé les prérogatives de
l'enfant. Cette espèce habite dans les eaux profondes, parmi le sable.
Son sac est arrondi et d'un brun rougeâtre, avec l'intérieur des
orifices écarlate. On ignore si l'extrémité inférieure du Mollusque
est ou non enfoncée dans le sol; mais, en captivité, l'Ascidie reste
couchée horizontalement, sans faire le moindre effort pour descendre
plus bas ou pour changer de position. (Rymer Jones.)
[93] _Ascidia ampulla_ Bruguière.
II
Les Acéphales testacés sont plus nombreux que les Acéphales nus.
On les appelle _bivalves_, parce qu'ils possèdent une coquille à deux
battants (_valves_). Ils sont abrités dans cette double carapace comme
un livre dans sa couverture.
Quoiqu'ils manquent de tête, ils se nourrissent, ils sentent et ils se
reproduisent. Ils ont des amitiés et des inimitiés, peut-être même des
passions..... Toutefois ces dernières ne doivent pas être bien vives;
car la plupart de ces animaux ont de la peine à changer de place, même
à faire le moindre mouvement. Plusieurs demeurent fixés au rocher
qui les a vus naître. Or, les sentiments tumultueux ne sont guère
compatibles avec l'immobilité.....
Les bivalves sont répandus dans toutes les mers. On trouve partout des
_Vénus_, des _Tellines_ et des _Arches_. Quelques espèces semblent
cantonnées dans certaines régions: les _Pandores_ n'appartiennent
qu'aux mers du Nord; les _Cames_ ne prospèrent, au contraire, que dans
la zone australe. Les _Tridacnes_ n'ont été encore trouvées que dans
les eaux situées entre l'Inde et l'Australie.....
Les bivalves habitent dans le sable ou dans la vase, sur des rochers et
au milieu des plantes aquatiques. Ils peuvent vivre à de très-grandes
profondeurs. La sonde a retiré, de 2800 mètres, une _Huître_ et une
_Pèlerine_ pleines de vie et de santé (A. Edwards).
Les bivalves ont une coquille ovoïde, globuleuse, trigone, en forme de
cœur, allongée comme une gousse ou aplatie comme une feuille. Cette
coquille est une sorte d'étui à charnières, composé de battants égaux
ou inégaux. Parfois l'un de ces battants est bombé et l'autre plat.
Leur partie antérieure ressemble à la postérieure, ou en diffère d'une
manière plus ou moins tranchée.
Les deux valves peuvent offrir plusieurs pièces accessoires; de là le
nom de _multivalves_ que les anciens avaient donné aux coquilles ainsi
organisées.
Les bivalves, un peu locomotiles, changent de place à l'aide d'un pied
charnu extensible, qui ressemble moins à un véritable pied qu'à une
grosse langue. Cet organe varie beaucoup quant à sa forme. C'est tour
à tour une hache, une ventouse, une perche, une alène, un doigt, une
sorte de fouet, une espèce de ressort. Ce pied est simple, fourchu ou
frangé. Chez quelques espèces, son tissu paraît spongieux et capable de
recevoir une quantité d'eau considérable. Alors l'organe se gonfle,
s'allonge et se roidit. Puis, expulsant brusquement tout le liquide
qu'il contient, il redevient petit et flasque, et peut rentrer dans la
coquille.
[Illustration: TELLINE ÉLÉGANTE
(_Tellina pulcherrima_ Sowerby).]
Les Mollusques se servent de leur pied très-habilement. Ils l'étendent,
le fixent par l'extrémité, le contractent sur son point d'appui, et se
portent en avant. Réaumur a comparé la progression de ces animaux à
celle d'un homme placé sur le ventre, qui allonge un bras, saisit un
objet solide et entraîne son corps vers cet objet. Il y a cette seule
différence que, chez le Mollusque, le membre se contracte tout entier.
[Illustration: MODIOLE LITHOPHAGE
(_Modiola lithophaga_ Lamarck).]
Dans quelques cas rares, le bivalve agit exactement en sens inverse: il
appuie fortement son pied contre le sable, le roidit, et fait reculer
son corps, à peu près comme le batelier qui dirige sa nacelle en
pressant avec sa rame contre le fond de la rivière.
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XVI.
P. Lackerbauer del. d'après Mr. Deshayes Lebrun fac-simile sc.
LIMA TENERA
(Côtes de l'Algérie)
_Imp. Lamoureux r. Lacépède, 38, Paris._]
Certains Acéphales exécutent de petits bonds et même de véritables
sauts, mais c'est par un autre mécanisme: c'est en ouvrant et
fermant leurs valves à plusieurs reprises et brusquement. Les
_Pèlerines_ s'élancent quelquefois à travers les ondes pour éviter un
danger. Les _Limes_[94] voltigent dans l'eau _comme les papillons dans
l'air_, avec la même légèreté et la même étourderie. Leur locomotion
est favorisée par une centaine de tentacules allongés, grêles,
cylindriques, très-contractiles et très-mobiles, placés sur les bords
du manteau, et composés de nombreux petits articles qui rentrent, au
besoin, les uns dans les autres. (Deshayes.)
[94] Voyez la planche XVI, de la _Lima tenera_, que nous devons à
l'obligeance de M. Deshayes.
III