Dans l'_Oursin comestible_[76], la coquille est composée d'au moins

10 000 pièces distinctes, admirablement assemblées et si solidement

unies, que l'ensemble paraît former un seul corps.

[76] _Sphærechinus esculentus_ Desor.

[Illustration: OURSIN MAMELONÉ

(_Echinus mamillatus_ Lamarck).]

Les piquants sont souvent très-nombreux; ils recouvrent et protégent

l'enveloppe. De là le nom de _Hérissons de mer_ qu'on a souvent donné

à ces animaux. Les mots _Oursin_, _Echinus_, _Échinoderme_, indiquent

aussi cette armure épineuse. Dans une espèce, on a compté jusqu'à

2000 piquants; dans l'Oursin comestible, il y en a au moins 3000. Ces

appendices cachent tout à fait la tunique calcaire qui les porte,

comme les perles nombreuses qui couvraient le fameux habit du duc de

Saint-Simon. L'étoffe était de soie, mais _on ne la voyait pas!_

Les piquants des Oursins offrent à la base une petite tête lisse,

séparée par un étranglement. La face inférieure de cette tête est

creusée d'une facette concave qui s'articule avec un tubercule de la

coque. Chaque piquant est mis en mouvement par un appareil spécial.

Ces épines présentent une structure poreuse. Elles sont souvent

sillonnées longitudinalement ou formées de lamelles rayonnantes partant

de leur axe, toutes criblées de trous et réunies entre elles par des

prolongements transverses; de telle sorte qu'on ne voit à l'extérieur

que les bords de ces lames revêtus d'une membrane garnie de cils

vibratiles.

Les dimensions et les formes des piquants sont extrêmement variables.

Des Oursins ont des épines trois ou quatre fois plus longues que le

diamètre de leur enveloppe testacée; tandis que d'autres en ont de

trois ou quatre fois plus courtes. Dans quelques-uns, ces organes sont

réduits à de petites soies couchées sur la coque protectrice.

Les appendices dont il s'agit paraissent ordinairement subulés et

pointus, ou cylindriques et obtus. Certaines espèces en offrent

d'aplatis, même de tranchants sur les bords.

Dans les Oursins fossiles, on trouve des piquants tantôt creusés

en entonnoir, tantôt dilatés en olive. On donnait autrefois à ces

derniers, très-communs dans le terrain jurassique, le nom de _pierres

judaïques_.

Chez une espèce[77] qui vit à la Nouvelle-Hollande, M. Hupé a trouvé

un Mollusque gastéropode du genre _Stylifer_, enfermé dans un de ses

piquants, creusé et profondément modifié, quant à sa forme et quant à

sa structure, par la présence de ce petit parasite!

[77] _Leiocidaris imperialis_ Desor.

De tous les tableaux que nous offre la Nature, il en est peu qui aient

plus de charmes que ceux dans lesquels nous voyons les créatures

se donner les unes aux autres abri, nourriture et protection.....

volontairement ou involontairement. L'instinct du _Stylifer_ n'est-il

pas merveilleux? La Nature protége un animal en hérissant son corps

d'une armure de poignards. Arrive un autre animal qui _se met en sûreté

dans un de ces poignards!_

[Illustration: OURSIN GRIMPANT CONTRE LA PAROI D'UN AQUARIUM.

(Dessiné d'après le vivant, à Concarneau.)]

Quand les piquants sont tombés, les Oursins de nos côtes prennent la

physionomie de petits fruits globuleux ornés de côtes et de tubercules

symétriquement distribués. Leur forme arrondie, et plus encore leur

substance calcaire, leur ont fait donner, dans certaines localités, le

nom d'_œufs de mer_.

Les espèces déprimées ou tout à fait aplaties ressemblent beaucoup plus

à des galettes qu'à des œufs.

Les filaments tentaculaires des Oursins sont tubuleux, très-extensibles

et terminés par une petite ampoule. Ils peuvent se gonfler et se

roidir; ils dépassent alors la longueur des piquants, et vont se fixer

aux corps étrangers.

Ces organes sont très-nombreux dans l'Oursin ordinaire, il y en a au

moins 1400, et dans l'Oursin melon environ 4300. (Caillaud.)

Les Oursins se meuvent avec leurs filaments et leurs épines. Edward

Forbes en a vu _grimper_ sur les parois verticales d'un vase très-lisse.

Pour comprendre la manière dont ces animaux se servent de leurs

organes, supposons un individu au repos. Tous ses piquants sont

immobiles et tous ses filaments retirés dans la coque. Quelques-uns de

ces derniers commencent à sortir, ils s'allongent et tâtent le terrain

tout autour; d'autres les suivent. L'animal les fixe solidement. S'il

veut changer de place, les filaments antérieurs se contractent, pendant

que ceux de derrière lâchent prise, et la coquille est portée en avant.

L'Oursin marche ainsi avec aisance, et même avec rapidité. Pendant sa

progression, les suçoirs ne sont que très-faiblement aidés par les

piquants; ceux-ci ne servent que de points d'appui sur lesquels roule

l'animal.

Les Oursins peuvent voyager sur le dos comme sur le ventre. Quelle que

soit leur posture, il y a toujours un certain nombre de piquants qui

les portent et de suçoirs qui les fixent. Dans certaines circonstances,

l'animal marche en tournant sur lui-même, comme une roue en mouvement.

II

La bouche des Oursins est située au-dessous du corps, ordinairement

vers le milieu.

Autour de cet orifice existent des tentacules charnus, palmés, peu ou

point rétractiles. Ce sont les organes de la préhension alimentaire.

[Illustration: APPAREIL BUCCAL GROSSI D'UN OURSIN

(_Lanterne d'Aristote_).]

Le système digestif présente un appareil osseux très-compliqué,

de forme bizarre, connu depuis longtemps sous le nom de _lanterne

d'Aristote_. Cet appareil se compose de cinq sortes de parties: les

_dents_, les _plumules_, les _pyramides_, les _faux_, les _compas_. Les

dents sont au nombre de cinq; elles ont une base prolongée et dilatée

qui constitue la plumule; elles sont contenues dans une gouttière

résultant de l'assemblage des pyramides. Celles-ci, au nombre de dix,

sont réunies par deux; leur partie inférieure est consolidée par

les cinq faux et par les cinq compas. Ce qui fait que, en résumé,

l'appareil dentaire présente trente pièces[78]. Il faut beaucoup de

bonne volonté pour lui trouver le moindre rapport avec une lanterne!

[78] D'après M. Caillaud, il existe quarante pièces dans l'appareil

de l'_Oursin livide_, réduites à vingt par soudure.

Les dents sont longues, aiguës, arquées et très-dures. Leur tranchant

est parfaitement organisé pour couper les substances les plus

résistantes. Cependant, malgré sa dureté pierreuse, il serait bien vite

limé par le travail; mais la Nature y a sagement pourvu. Les dents

croissent par la base, à mesure qu'elles s'usent par la pointe, comme

les incisives des Lièvres et des Souris; de telle sorte qu'elles se

maintiennent toujours aiguisées et toujours en bon état.

Les Oursins mangent des Varecs, des Vers, des Mollusques et même des

Poissons.

M. Rymer Jones a vu un individu s'emparer d'un Crabe vivant, lequel

parut comme paralysé et ne tenta aucune résistance.

Un autre Oursin enlaça une _Galatée striée_[79] avec ses appendices

buccaux; mais cette dernière, heureusement pour elle, ouvrit une de ses

pinces, coupa les appendices, et se délivra de la fatale étreinte.

[79] _Galatea strigosa_ Latreille.

III

Plusieurs Oursins, ne se trouvant pas suffisamment protégés et par leur

coque calcaire et par leurs piquants pointus, se taillent une demeure

dans les roches les plus dures, dans le grès et le granit: cette

demeure semble faite avec un emporte-pièce. L'animal s'y loge et s'y

retranche merveilleusement. Il en défend l'entrée avec une partie de

ses épines.

[Illustration: OURSINS DANS LE ROC.]

Des observations très-suivies et très-intéressantes ont été publiées

par MM. Caillaud, Robert et Lory, sur la propriété perforante des

Oursins. Les jeunes individus, alors qu'ils sont à peine gros comme des

pois, creusent des trous en rapport avec leur taille. Ils se fixent

d'abord au corps solide à l'aide de leurs filaments tentaculaires,

entament ce corps avec leurs fortes dents et le rongent peu à peu. Ils

enlèvent au fur et à mesure, avec leurs épines, les détritus qu'ils ont

ainsi détachés.

Pauvres petits piqueurs de pierres! passer une partie de leur vie à

travailler le granit avec les dents!

Lorsqu'un Oursin s'est aventuré un peu trop vers le rivage, et que la

marée l'abandonne sur la côte, il s'enterre dans le sable, qu'il creuse

avec ses appendices épineux. Sa cachette est reconnaissable au trou en

entonnoir qui reste béant au-dessus. Les pêcheurs prétendent prévoir

les orages d'après la profondeur plus ou moins grande où se tient le

Hérisson de mer (Rymer Jones).

IV

Linné n'a mentionné que dix-sept espèces d'Oursins. Gmelin en a signalé

cent sept. Aujourd'hui, on en connaît plusieurs centaines, et ce petit

groupe d'animaux (_Echinus_) est devenu le type d'une classe tout

entière (_Échinodermes_).

Dans beaucoup de pays, on mange les Oursins crus. Les ovaires de la

plupart des espèces sont d'un rouge orangé et d'un goût agréable.

On estime en Provence le _comestible_, le _granuleux_[80] et le

_livide_[81]. Cette dernière espèce est recherchée à Naples et sur les

côtes de la Manche. On sert sur les tables, en Corse et en Algérie,

l'_Oursin melon_[82].

[80] _Toxopneustes granularis_ Agassiz.

[81] _Toxopneustes lividus_ Agassiz.

[82] _Echinus melo_ Lamarck.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XVI

LES HOLOTHURIES.

Pourquoi des animaux faits comme des _cornichons?_--Et pourquoi des

_cornichons?_

I

Les savants comprennent dans la même famille que les Oursins de

modestes animaux appelés _Holothuries_, ou plus vulgairement,

_Cornichons de mer_.

[Illustration: HOLOTHURIE TUBULEUSE.

(_Holothuria tubulosa_ Gmelin).]

Ces animaux sont allongés, tantôt cylindriques, tantôt pentagonaux,

droits ou arqués, quelquefois sans forme déterminée. Plusieurs

ressemblent à de gros Vers disgracieux.....

Leur longueur varie de quelques centimètres à un mètre. Les plus petits

sont les moins rares.

Les Cornichons de mer ont une peau coriace, opaque ou transparente,

souvent raboteuse ou granuleuse, farcie (c'est bien le mot) de

parties calcaires. A travers cette enveloppe, sortent habituellement

des filaments (_pieds tentaculaires_), creux, extensibles, épars ou

symétriques, terminés, comme les pieds des Oursins, par une ventouse en

miniature.

[Illustration: HOLOTHURIE ÉLÉGANTE

(_Holothuria elegans_ O. F. Müller).]

La bouche est placée à l'un des bouts du cylindre. On voit autour des

appendices lobés, pinnés ou ramifiés. Cette bouche offre en dedans un

anneau osseux, de dix à douze pièces calcaires. C'est un rudiment de la

_lanterne d'Aristote_. A l'extrémité postérieure, se trouve un autre

orifice par où jaillit de temps en temps un courant d'eau semblable à

une petite fontaine.

Les Holothuries habitent généralement à de grandes profondeurs. Leurs

mouvements sont assez bornés. Elles exécutent une sorte de reptation

au moyen des ondulations plus ou moins fortes de leur corps, ou bien à

l'aide des contractions plus ou moins nombreuses de leurs pieds.

Toujours baisent la terre et rampent tristement.....

Leurs pieds sont tantôt vers le milieu du ventre, dans un endroit qui

forme comme un disque (sur lequel rampe l'animal à la manière des

Limaces); tantôt disposés en séries nombreuses tout le long du corps.

Chez l'_Holothurie frondeuse_[83], des mers du Nord, ils forment cinq

rangées longitudinales.

[83] _Cucumaria frondosa_ Blainville.

Certaines espèces sont armées de petits organes en forme d'hameçons ou

d'ancres, qui leur permettent de s'amarrer aux roches sous-marines.

Lorsque ces crochets agissent sur la peau des mains, ils peuvent causer

une sensation cuisante de brûlure.

Une Holothurie de la baie de Matavaï, dans l'île d'Otaïti[84],

décrite par Lesson, longue d'un mètre et très-contractile (au point

de se réduire à 33 centimètres), est lubrifiée par un liquide âcre

et corrosif qui fait naître un prurit intolérable sur les doigts,

lorsqu'on la touche sans précaution. Aussi les naturels de la mer du

Sud témoignent-ils la plus grande répugnance à sa vue. (Lesson.)

[84] _Holothuria (Intestinaria) oceanica_ Lesson.

Beaucoup de Cornichons de mer, quand on les irrite, rejettent

volontairement et brusquement leurs viscères, et ne tardent pas à

périr. Ce phénomène est bien une des choses les plus étonnantes et les

plus inexplicables qui existent dans les mœurs des animaux!

«Il est bon de comprendre clairement, dit le père Malebranche, qu'il

est des choses qui sont absolument incompréhensibles.»

Le docteur Johnston raconte qu'il avait oublié une pauvre Holothurie,

pendant deux ou trois jours, dans de l'eau non renouvelée. L'infortunée

devint triste et malade (on le serait à moins). Bientôt elle vomit

tout à la fois ses tentacules, son appareil buccal, son tube digestif

et une partie de ses ovaires..... Ces organes tombèrent çà et là au

fond du vase. L'effort musculaire avait été sans doute bien terrible,

pour déterminer un pareil effet, et cependant la vie de la malheureuse

n'était pas éteinte; car sa peau vide se contractait au moindre

attouchement, et prouvait, par ses contorsions, qu'elle n'avait presque

rien perdu de son irritabilité.

Mais ce qui est plus extraordinaire encore que ce vomissement et

cette contraction, c'est que l'animal, privé de ses anciens viscères,

en _reproduisit de nouveaux_ au bout de trois ou quatre mois, et

recommença, _tout joyeux_, son train de vie habituel. (J. Dalyell.)

La division spontanée de certaines Holothuries, qui se partagent en

deux morceaux, n'est pas moins digne de remarque que le rejet et

la restauration de leurs organes. L'individu demeure quelque temps

stationnaire; chacune de ses extrémités s'élargit et s'aplatit. En

même temps, sa partie moyenne devient graduellement étroite, et

finit par se réduire à un fil très-mince. Ce fil se rompt. On a

alors deux demi-Holothuries de grosseur égale ou inégale. Plus tard,

chaque portion se complète, et il en résulte deux animaux exactement

semblables au premier. (Rymer Jones.)

II

Les Chinois mangent les Holothuries, ils estiment surtout le _Trépang_.

Cet animal est chez eux l'objet d'un commerce considérable. Des

milliers de jonques malaises sont équipées, tous les ans, pour la pêche

de ce Zoophyte, et même des navires anglais et anglo-américains se

livrent à la vente de cette denrée.

La récolte du Trépang exige beaucoup de patience et d'adresse. Le

pêcheur malais se tient penché sur le bord de son embarcation, ayant

dans les mains une longue perche formée de plusieurs bambous attachés

bout à bout, et terminée par un crochet acéré. Sous le beau ciel de ce

pays, son œil exercé aperçoit à une profondeur souvent considérable

l'Holothurie qui rampe sur les fonds de sable ou de roche. Alors le

Malais descend doucement le harpon, et, d'un coup prompt et sûr, il

accroche l'animal.

[Illustration: PÊCHE MALAISE DU TRÉPANG

(_Trepang edulis_ Jäger).]

On fait ensuite dégorger les Trépangs dans de la chaux de corail, et on

les dessèche à la fumée (Lesson). La plus grande partie est expédiée en

Chine. La tonne se vend jusqu'à 1800 francs.

Coupés en filaments, on en fait des potages qui rappellent, par leur

délicatesse, la soupe à la Tortue.

La pêche a dépouillé les localités où ces animaux étaient autrefois

très-abondants. Il serait à désirer qu'elle fût soumise à une

réglementation.

Aux îles Mariannes, on recherche le _Guam_[85], et à Naples, la

tubuleuse.

[85] _Mulleria guamensis_ Jäger.

III

Il est des animaux analogues aux Holothuries qui méritent notre

attention: ce sont les _Synaptes_.

[Illustration: SPICULES DES TENTACULES DE SYNAPTE.]

Ces animaux sont dépourvus de pieds tentaculaires; leur peau est

transparente et laisse voir leur intérieur. Le microscope montre

dans leur tissu des spicules nombreux qui occupent une disposition

particulière dans les tentacules.

Les Synaptes vivent dans le sable tourbeux; elles se nourrissent des

matières organiques qu'elles y rencontrent.

L'une des espèces les plus curieuses est la _Synapte de Duvernoy_[86],

découverte aux îles de Chausey par M. de Quatrefages.

[86] _Synapta Duvernæa_ Quatrefages (voy. planche XIV).

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XIV.

P. Lackerbauer del. Lebrun fac-simile sc.

HOLOTHURIE DES ÎLES DE CHAUSEY

Fucus vesiculosus (_Lin_) Delesseria Bonnemaisonii (_Agardh_).

_Imp. Lamoureux r. Lacépède, 38, Paris._]

Figurez-vous un cylindre de cristal, d'un rose tendre un peu lilas,

ayant quelquefois jusqu'à cinquante centimètres de longueur, parcouru

dans toute son étendue par cinq petites bandelettes de soie blanche

opaque, et surmonté d'une fleur vivante à douze pétales étroits et

pinnatifides, d'un blanc mat, garnis de petites ventouses qui se

recourbent gracieusement en arrière. Au milieu de ces tissus dont

la délicatesse semble défier les produits les plus raffinés de notre

industrie, placez un intestin de la gaze la plus ténue, gorgé d'un bout

à l'autre de corpuscules de granit dont l'œil distingue parfaitement

les pointes vives et les arêtes tranchantes. Les parois du corps ont à

peine un demi-millimètre d'épaisseur, et cependant on peut y compter

sept couches plus ou moins distinctes, une peau, des muscles, des

membranes..... L'animal est protégé par une espèce de mosaïque composée

de petits boucliers calcaires, hérissés de doubles hameçons dont les

pointes sont dentelées comme des flèches de Caraïbe. (Quatrefages.)

Lorsque l'on conserve pendant quelque temps les Synaptes vivantes

dans un vase d'eau de mer, on les voit se morceler d'elles-mêmes. Il

se forme un étranglement dans une partie du corps, et la séparation

s'opère brusquement. On dirait que l'animal, sentant qu'il ne peut

se nourrir tout entier, supprime successivement les parties dont

l'entretien coûterait trop à l'ensemble, à peu près comme on chasse les

bouches inutiles d'une ville assiégée. Singulier moyen de combattre

la famine, et qu'il emploie jusqu'au dernier moment! Car, au bout

de quelques jours, il ne reste souvent qu'un petit ballon sphérique

couronné de tentacules. La Synapte, pour conserver la vie à sa tête,

s'est à peu près retranché tout le corps! (Quatrefages.)

Que de merveilles dans la vie et dans les mœurs des animaux de l'Océan!

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XVII

LES BRYOZOAIRES.

«_Sigillatim mortales, cunctim perpetui._»

(APULÉE.)

I

Les plantes marines sont quelquefois recouvertes d'une matière

abondante, veloutée, parasite, qui ressemble à un tapis de mousse.

Cette matière, étudiée au microscope, paraît comme une agrégation

d'animalcules à cellules charnues, cornées ou calcaires, le plus

souvent transparentes. Ces animalcules sont des _Bryozoaires_ ou

_Animaux-mousse_.

Chaque cellule loge une bestiole délicate, laquelle, à certains

moments, fait sortir de nombreux petits bras; les étale, les agite, les

balance, pour guetter, attirer et saisir sa proie. Cette proie doit

être bien mignonne!

Au moindre danger, au plus léger frôlement, les Bryozoaires se

contractent et se retirent dans leur logette d'écaille ou de cristal.

Cette cellule n'est pas inerte comme celle de la plupart des Polypiers;

elle jouit de la faculté de se mouvoir, surtout quand elle est bien

éclairée. Lorsqu'on l'excite, elle s'incline vivement, comme un

rameau de Sensitive qu'on touche avec le doigt. Elle tombe sur une de

ses voisines; celle-ci se précipite sur une autre, celle-là sur une

quatrième, et, au bout d'une seconde, toute la communauté est mise en

mouvement. Mais bientôt la tranquillité se rétablit, et les bras, qui

s'étaient repliés et retirés, reparaissent et s'étalent de nouveau.

(Rymer Jones.)

[Illustration: LAGONCULE RAMPANTE

(_Laguncula repens_ Farre).]

Les Animaux-mousse ont été bien étudiés par MM. Ehrenberg et J. W.

Thompson, qui ont fait connaître les différences qui les éloignent des

Polypiers ordinaires.

On les regarde comme des Mollusques dégradés[87].

[87] Voyez les chapitres suivants.

La petite loge de chaque animalcule est formée par une sorte de

couvercle membraneux, qui se retourne comme le doigt d'un gant toutes

les fois que le Mollusque veut sortir. Cette loge est plutôt une boîte

qu'une maison.

Quand le Bryozoaire se déploie, un cercle de soies microscopiques,

d'une ténuité excessive, se montre tout d'abord, s'élevant au-dessus du

sommet de la cellule. Il est suivi de son support, lequel est plus ou

moins flexible. Les tentacules passent ensuite entre les soies, et les

poussent de côté.

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XV.

Mesnel del d'après Mr. Olivier Frédol

ANIMAUX MOUSSE

(Flustra cormata)]

Ces tentacules sont armés, sur le dos, d'une douzaine d'appendices

semblables à des cheveux très-fins, attachés presque à angle droit.

Ils ont de plus, de chaque côté, un nombre très-considérable de cils

vibratiles.

Les cils vibratiles jouent un rôle très-important chez la plupart des

animaux microscopiques. Il n'est peut-être pas d'organes plus répandus

et plus simples, chargés de fonctions aussi utiles et aussi variées.....

Au moment où les tentacules paraissent à l'extérieur, la tunique de

l'animalcule se déroule peu à peu.

Bientôt, le Bryozoaire étale ses jolis petits bras. Les appendices et

les cils de ces derniers commencent leurs rapides vibrations. L'œil,

trompé par la vivacité et par la régularité des mouvements qu'ils

exécutent, croit voir des chapelets de gouttelettes de rosée balancés,

tordus, noués et dénoués!

Les corpuscules qui flottent autour de l'animal sont violemment agités,

comme s'ils étaient sous l'influence de quelque tourbillon. Malheur,

dans ce moment, aux infortunés Infusoires que le hasard amène dans ce

cercle fatal! (Rymer Jones.)

Dans plusieurs espèces, les observateurs ont découvert un organe

particulier, le _vibracule_, sur lequel nous arrêterons quelques

moments notre attention. C'est un filament creux, situé à l'angle

supérieur et extérieur de chaque cellule, rempli d'une substance comme

fibreuse et contractile, qui lui permet d'exécuter des mouvements

très-remarquables. Ces mouvements ont lieu à des intervalles réguliers,

ordinairement très-courts. D'abord, le filament se porte vers le bas,

frémit, oscille et semble balayer; puis il revient sur lui-même, et

descend dans la direction opposée, où il répète le même jeu, avec le

même ordre et dans le même temps. Ces fonctions sont-elles, comme

on l'a dit, indépendantes, jusqu'à un certain point, de la volonté

du Bryozoaire? Quel est leur but? On pense que cet organe sert à

nettoyer et surtout à fortifier l'entrée de la cellule. Il s'agite

encore quelque temps après qu'on a mutilé ou tué le petit animal. La

pauvre bestiole malade ou morte est encore défendue par son vibracule

protecteur!

II

D'après ce qui précède, on voit que les animalcules des Bryozoaires

sont plus compliqués que ceux des Polypiers. L'étude de leur anatomie

confirme pleinement cette conclusion. Ainsi leur appareil digestif

n'est pas réduit à un simple sac avec un seul orifice. Il présente une

bouche, un pharynx, un œsophage, un gésier, un estomac membraneux, et

des intestins avec une ouverture spéciale..... On a décrit des espèces

dans lesquelles le gésier semble pourvu d'un certain nombre de dents

intérieures, formant un merveilleux pavé, un moulin vivant, destiné à

broyer la nourriture avant son entrée dans le second estomac.

L'organisme de la plus petite bête révèle à nos yeux étonnés une

combinaison savante, un art admirable qui dépasse infiniment tout ce

que l'industrie humaine pourrait offrir de plus parfait!

III

Les savants s'accordent aujourd'hui à placer parmi les Bryozoaires

un certain nombre de faux Polypiers, dont les animalcules étaient

restés pendant longtemps mal étudiés et mal connus: par exemple, les

_Flustres_ et les _Eschares_.

Le monde de la mer · 第 11 / 36 段