10 000 pièces distinctes, admirablement assemblées et si solidement
unies, que l'ensemble paraît former un seul corps.
[76] _Sphærechinus esculentus_ Desor.
[Illustration: OURSIN MAMELONÉ
(_Echinus mamillatus_ Lamarck).]
Les piquants sont souvent très-nombreux; ils recouvrent et protégent
l'enveloppe. De là le nom de _Hérissons de mer_ qu'on a souvent donné
à ces animaux. Les mots _Oursin_, _Echinus_, _Échinoderme_, indiquent
aussi cette armure épineuse. Dans une espèce, on a compté jusqu'à
2000 piquants; dans l'Oursin comestible, il y en a au moins 3000. Ces
appendices cachent tout à fait la tunique calcaire qui les porte,
comme les perles nombreuses qui couvraient le fameux habit du duc de
Saint-Simon. L'étoffe était de soie, mais _on ne la voyait pas!_
Les piquants des Oursins offrent à la base une petite tête lisse,
séparée par un étranglement. La face inférieure de cette tête est
creusée d'une facette concave qui s'articule avec un tubercule de la
coque. Chaque piquant est mis en mouvement par un appareil spécial.
Ces épines présentent une structure poreuse. Elles sont souvent
sillonnées longitudinalement ou formées de lamelles rayonnantes partant
de leur axe, toutes criblées de trous et réunies entre elles par des
prolongements transverses; de telle sorte qu'on ne voit à l'extérieur
que les bords de ces lames revêtus d'une membrane garnie de cils
vibratiles.
Les dimensions et les formes des piquants sont extrêmement variables.
Des Oursins ont des épines trois ou quatre fois plus longues que le
diamètre de leur enveloppe testacée; tandis que d'autres en ont de
trois ou quatre fois plus courtes. Dans quelques-uns, ces organes sont
réduits à de petites soies couchées sur la coque protectrice.
Les appendices dont il s'agit paraissent ordinairement subulés et
pointus, ou cylindriques et obtus. Certaines espèces en offrent
d'aplatis, même de tranchants sur les bords.
Dans les Oursins fossiles, on trouve des piquants tantôt creusés
en entonnoir, tantôt dilatés en olive. On donnait autrefois à ces
derniers, très-communs dans le terrain jurassique, le nom de _pierres
judaïques_.
Chez une espèce[77] qui vit à la Nouvelle-Hollande, M. Hupé a trouvé
un Mollusque gastéropode du genre _Stylifer_, enfermé dans un de ses
piquants, creusé et profondément modifié, quant à sa forme et quant à
sa structure, par la présence de ce petit parasite!
[77] _Leiocidaris imperialis_ Desor.
De tous les tableaux que nous offre la Nature, il en est peu qui aient
plus de charmes que ceux dans lesquels nous voyons les créatures
se donner les unes aux autres abri, nourriture et protection.....
volontairement ou involontairement. L'instinct du _Stylifer_ n'est-il
pas merveilleux? La Nature protége un animal en hérissant son corps
d'une armure de poignards. Arrive un autre animal qui _se met en sûreté
dans un de ces poignards!_
[Illustration: OURSIN GRIMPANT CONTRE LA PAROI D'UN AQUARIUM.
(Dessiné d'après le vivant, à Concarneau.)]
Quand les piquants sont tombés, les Oursins de nos côtes prennent la
physionomie de petits fruits globuleux ornés de côtes et de tubercules
symétriquement distribués. Leur forme arrondie, et plus encore leur
substance calcaire, leur ont fait donner, dans certaines localités, le
nom d'_œufs de mer_.
Les espèces déprimées ou tout à fait aplaties ressemblent beaucoup plus
à des galettes qu'à des œufs.
Les filaments tentaculaires des Oursins sont tubuleux, très-extensibles
et terminés par une petite ampoule. Ils peuvent se gonfler et se
roidir; ils dépassent alors la longueur des piquants, et vont se fixer
aux corps étrangers.
Ces organes sont très-nombreux dans l'Oursin ordinaire, il y en a au
moins 1400, et dans l'Oursin melon environ 4300. (Caillaud.)
Les Oursins se meuvent avec leurs filaments et leurs épines. Edward
Forbes en a vu _grimper_ sur les parois verticales d'un vase très-lisse.
Pour comprendre la manière dont ces animaux se servent de leurs
organes, supposons un individu au repos. Tous ses piquants sont
immobiles et tous ses filaments retirés dans la coque. Quelques-uns de
ces derniers commencent à sortir, ils s'allongent et tâtent le terrain
tout autour; d'autres les suivent. L'animal les fixe solidement. S'il
veut changer de place, les filaments antérieurs se contractent, pendant
que ceux de derrière lâchent prise, et la coquille est portée en avant.
L'Oursin marche ainsi avec aisance, et même avec rapidité. Pendant sa
progression, les suçoirs ne sont que très-faiblement aidés par les
piquants; ceux-ci ne servent que de points d'appui sur lesquels roule
l'animal.
Les Oursins peuvent voyager sur le dos comme sur le ventre. Quelle que
soit leur posture, il y a toujours un certain nombre de piquants qui
les portent et de suçoirs qui les fixent. Dans certaines circonstances,
l'animal marche en tournant sur lui-même, comme une roue en mouvement.
II
La bouche des Oursins est située au-dessous du corps, ordinairement
vers le milieu.
Autour de cet orifice existent des tentacules charnus, palmés, peu ou
point rétractiles. Ce sont les organes de la préhension alimentaire.
[Illustration: APPAREIL BUCCAL GROSSI D'UN OURSIN
(_Lanterne d'Aristote_).]
Le système digestif présente un appareil osseux très-compliqué,
de forme bizarre, connu depuis longtemps sous le nom de _lanterne
d'Aristote_. Cet appareil se compose de cinq sortes de parties: les
_dents_, les _plumules_, les _pyramides_, les _faux_, les _compas_. Les
dents sont au nombre de cinq; elles ont une base prolongée et dilatée
qui constitue la plumule; elles sont contenues dans une gouttière
résultant de l'assemblage des pyramides. Celles-ci, au nombre de dix,
sont réunies par deux; leur partie inférieure est consolidée par
les cinq faux et par les cinq compas. Ce qui fait que, en résumé,
l'appareil dentaire présente trente pièces[78]. Il faut beaucoup de
bonne volonté pour lui trouver le moindre rapport avec une lanterne!
[78] D'après M. Caillaud, il existe quarante pièces dans l'appareil
de l'_Oursin livide_, réduites à vingt par soudure.
Les dents sont longues, aiguës, arquées et très-dures. Leur tranchant
est parfaitement organisé pour couper les substances les plus
résistantes. Cependant, malgré sa dureté pierreuse, il serait bien vite
limé par le travail; mais la Nature y a sagement pourvu. Les dents
croissent par la base, à mesure qu'elles s'usent par la pointe, comme
les incisives des Lièvres et des Souris; de telle sorte qu'elles se
maintiennent toujours aiguisées et toujours en bon état.
Les Oursins mangent des Varecs, des Vers, des Mollusques et même des
Poissons.
M. Rymer Jones a vu un individu s'emparer d'un Crabe vivant, lequel
parut comme paralysé et ne tenta aucune résistance.
Un autre Oursin enlaça une _Galatée striée_[79] avec ses appendices
buccaux; mais cette dernière, heureusement pour elle, ouvrit une de ses
pinces, coupa les appendices, et se délivra de la fatale étreinte.
[79] _Galatea strigosa_ Latreille.
III
Plusieurs Oursins, ne se trouvant pas suffisamment protégés et par leur
coque calcaire et par leurs piquants pointus, se taillent une demeure
dans les roches les plus dures, dans le grès et le granit: cette
demeure semble faite avec un emporte-pièce. L'animal s'y loge et s'y
retranche merveilleusement. Il en défend l'entrée avec une partie de
ses épines.
[Illustration: OURSINS DANS LE ROC.]
Des observations très-suivies et très-intéressantes ont été publiées
par MM. Caillaud, Robert et Lory, sur la propriété perforante des
Oursins. Les jeunes individus, alors qu'ils sont à peine gros comme des
pois, creusent des trous en rapport avec leur taille. Ils se fixent
d'abord au corps solide à l'aide de leurs filaments tentaculaires,
entament ce corps avec leurs fortes dents et le rongent peu à peu. Ils
enlèvent au fur et à mesure, avec leurs épines, les détritus qu'ils ont
ainsi détachés.
Pauvres petits piqueurs de pierres! passer une partie de leur vie à
travailler le granit avec les dents!
Lorsqu'un Oursin s'est aventuré un peu trop vers le rivage, et que la
marée l'abandonne sur la côte, il s'enterre dans le sable, qu'il creuse
avec ses appendices épineux. Sa cachette est reconnaissable au trou en
entonnoir qui reste béant au-dessus. Les pêcheurs prétendent prévoir
les orages d'après la profondeur plus ou moins grande où se tient le
Hérisson de mer (Rymer Jones).
IV
Linné n'a mentionné que dix-sept espèces d'Oursins. Gmelin en a signalé
cent sept. Aujourd'hui, on en connaît plusieurs centaines, et ce petit
groupe d'animaux (_Echinus_) est devenu le type d'une classe tout
entière (_Échinodermes_).
Dans beaucoup de pays, on mange les Oursins crus. Les ovaires de la
plupart des espèces sont d'un rouge orangé et d'un goût agréable.
On estime en Provence le _comestible_, le _granuleux_[80] et le
_livide_[81]. Cette dernière espèce est recherchée à Naples et sur les
côtes de la Manche. On sert sur les tables, en Corse et en Algérie,
l'_Oursin melon_[82].
[80] _Toxopneustes granularis_ Agassiz.
[81] _Toxopneustes lividus_ Agassiz.
[82] _Echinus melo_ Lamarck.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XVI
LES HOLOTHURIES.
Pourquoi des animaux faits comme des _cornichons?_--Et pourquoi des
_cornichons?_
I
Les savants comprennent dans la même famille que les Oursins de
modestes animaux appelés _Holothuries_, ou plus vulgairement,
_Cornichons de mer_.
[Illustration: HOLOTHURIE TUBULEUSE.
(_Holothuria tubulosa_ Gmelin).]
Ces animaux sont allongés, tantôt cylindriques, tantôt pentagonaux,
droits ou arqués, quelquefois sans forme déterminée. Plusieurs
ressemblent à de gros Vers disgracieux.....
Leur longueur varie de quelques centimètres à un mètre. Les plus petits
sont les moins rares.
Les Cornichons de mer ont une peau coriace, opaque ou transparente,
souvent raboteuse ou granuleuse, farcie (c'est bien le mot) de
parties calcaires. A travers cette enveloppe, sortent habituellement
des filaments (_pieds tentaculaires_), creux, extensibles, épars ou
symétriques, terminés, comme les pieds des Oursins, par une ventouse en
miniature.
[Illustration: HOLOTHURIE ÉLÉGANTE
(_Holothuria elegans_ O. F. Müller).]
La bouche est placée à l'un des bouts du cylindre. On voit autour des
appendices lobés, pinnés ou ramifiés. Cette bouche offre en dedans un
anneau osseux, de dix à douze pièces calcaires. C'est un rudiment de la
_lanterne d'Aristote_. A l'extrémité postérieure, se trouve un autre
orifice par où jaillit de temps en temps un courant d'eau semblable à
une petite fontaine.
Les Holothuries habitent généralement à de grandes profondeurs. Leurs
mouvements sont assez bornés. Elles exécutent une sorte de reptation
au moyen des ondulations plus ou moins fortes de leur corps, ou bien à
l'aide des contractions plus ou moins nombreuses de leurs pieds.
Toujours baisent la terre et rampent tristement.....
Leurs pieds sont tantôt vers le milieu du ventre, dans un endroit qui
forme comme un disque (sur lequel rampe l'animal à la manière des
Limaces); tantôt disposés en séries nombreuses tout le long du corps.
Chez l'_Holothurie frondeuse_[83], des mers du Nord, ils forment cinq
rangées longitudinales.
[83] _Cucumaria frondosa_ Blainville.
Certaines espèces sont armées de petits organes en forme d'hameçons ou
d'ancres, qui leur permettent de s'amarrer aux roches sous-marines.
Lorsque ces crochets agissent sur la peau des mains, ils peuvent causer
une sensation cuisante de brûlure.
Une Holothurie de la baie de Matavaï, dans l'île d'Otaïti[84],
décrite par Lesson, longue d'un mètre et très-contractile (au point
de se réduire à 33 centimètres), est lubrifiée par un liquide âcre
et corrosif qui fait naître un prurit intolérable sur les doigts,
lorsqu'on la touche sans précaution. Aussi les naturels de la mer du
Sud témoignent-ils la plus grande répugnance à sa vue. (Lesson.)
[84] _Holothuria (Intestinaria) oceanica_ Lesson.
Beaucoup de Cornichons de mer, quand on les irrite, rejettent
volontairement et brusquement leurs viscères, et ne tardent pas à
périr. Ce phénomène est bien une des choses les plus étonnantes et les
plus inexplicables qui existent dans les mœurs des animaux!
«Il est bon de comprendre clairement, dit le père Malebranche, qu'il
est des choses qui sont absolument incompréhensibles.»
Le docteur Johnston raconte qu'il avait oublié une pauvre Holothurie,
pendant deux ou trois jours, dans de l'eau non renouvelée. L'infortunée
devint triste et malade (on le serait à moins). Bientôt elle vomit
tout à la fois ses tentacules, son appareil buccal, son tube digestif
et une partie de ses ovaires..... Ces organes tombèrent çà et là au
fond du vase. L'effort musculaire avait été sans doute bien terrible,
pour déterminer un pareil effet, et cependant la vie de la malheureuse
n'était pas éteinte; car sa peau vide se contractait au moindre
attouchement, et prouvait, par ses contorsions, qu'elle n'avait presque
rien perdu de son irritabilité.
Mais ce qui est plus extraordinaire encore que ce vomissement et
cette contraction, c'est que l'animal, privé de ses anciens viscères,
en _reproduisit de nouveaux_ au bout de trois ou quatre mois, et
recommença, _tout joyeux_, son train de vie habituel. (J. Dalyell.)
La division spontanée de certaines Holothuries, qui se partagent en
deux morceaux, n'est pas moins digne de remarque que le rejet et
la restauration de leurs organes. L'individu demeure quelque temps
stationnaire; chacune de ses extrémités s'élargit et s'aplatit. En
même temps, sa partie moyenne devient graduellement étroite, et
finit par se réduire à un fil très-mince. Ce fil se rompt. On a
alors deux demi-Holothuries de grosseur égale ou inégale. Plus tard,
chaque portion se complète, et il en résulte deux animaux exactement
semblables au premier. (Rymer Jones.)
II
Les Chinois mangent les Holothuries, ils estiment surtout le _Trépang_.
Cet animal est chez eux l'objet d'un commerce considérable. Des
milliers de jonques malaises sont équipées, tous les ans, pour la pêche
de ce Zoophyte, et même des navires anglais et anglo-américains se
livrent à la vente de cette denrée.
La récolte du Trépang exige beaucoup de patience et d'adresse. Le
pêcheur malais se tient penché sur le bord de son embarcation, ayant
dans les mains une longue perche formée de plusieurs bambous attachés
bout à bout, et terminée par un crochet acéré. Sous le beau ciel de ce
pays, son œil exercé aperçoit à une profondeur souvent considérable
l'Holothurie qui rampe sur les fonds de sable ou de roche. Alors le
Malais descend doucement le harpon, et, d'un coup prompt et sûr, il
accroche l'animal.
[Illustration: PÊCHE MALAISE DU TRÉPANG
(_Trepang edulis_ Jäger).]
On fait ensuite dégorger les Trépangs dans de la chaux de corail, et on
les dessèche à la fumée (Lesson). La plus grande partie est expédiée en
Chine. La tonne se vend jusqu'à 1800 francs.
Coupés en filaments, on en fait des potages qui rappellent, par leur
délicatesse, la soupe à la Tortue.
La pêche a dépouillé les localités où ces animaux étaient autrefois
très-abondants. Il serait à désirer qu'elle fût soumise à une
réglementation.
Aux îles Mariannes, on recherche le _Guam_[85], et à Naples, la
tubuleuse.
[85] _Mulleria guamensis_ Jäger.
III
Il est des animaux analogues aux Holothuries qui méritent notre
attention: ce sont les _Synaptes_.
[Illustration: SPICULES DES TENTACULES DE SYNAPTE.]
Ces animaux sont dépourvus de pieds tentaculaires; leur peau est
transparente et laisse voir leur intérieur. Le microscope montre
dans leur tissu des spicules nombreux qui occupent une disposition
particulière dans les tentacules.
Les Synaptes vivent dans le sable tourbeux; elles se nourrissent des
matières organiques qu'elles y rencontrent.
L'une des espèces les plus curieuses est la _Synapte de Duvernoy_[86],
découverte aux îles de Chausey par M. de Quatrefages.
[86] _Synapta Duvernæa_ Quatrefages (voy. planche XIV).
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XIV.
P. Lackerbauer del. Lebrun fac-simile sc.
HOLOTHURIE DES ÎLES DE CHAUSEY
Fucus vesiculosus (_Lin_) Delesseria Bonnemaisonii (_Agardh_).
_Imp. Lamoureux r. Lacépède, 38, Paris._]
Figurez-vous un cylindre de cristal, d'un rose tendre un peu lilas,
ayant quelquefois jusqu'à cinquante centimètres de longueur, parcouru
dans toute son étendue par cinq petites bandelettes de soie blanche
opaque, et surmonté d'une fleur vivante à douze pétales étroits et
pinnatifides, d'un blanc mat, garnis de petites ventouses qui se
recourbent gracieusement en arrière. Au milieu de ces tissus dont
la délicatesse semble défier les produits les plus raffinés de notre
industrie, placez un intestin de la gaze la plus ténue, gorgé d'un bout
à l'autre de corpuscules de granit dont l'œil distingue parfaitement
les pointes vives et les arêtes tranchantes. Les parois du corps ont à
peine un demi-millimètre d'épaisseur, et cependant on peut y compter
sept couches plus ou moins distinctes, une peau, des muscles, des
membranes..... L'animal est protégé par une espèce de mosaïque composée
de petits boucliers calcaires, hérissés de doubles hameçons dont les
pointes sont dentelées comme des flèches de Caraïbe. (Quatrefages.)
Lorsque l'on conserve pendant quelque temps les Synaptes vivantes
dans un vase d'eau de mer, on les voit se morceler d'elles-mêmes. Il
se forme un étranglement dans une partie du corps, et la séparation
s'opère brusquement. On dirait que l'animal, sentant qu'il ne peut
se nourrir tout entier, supprime successivement les parties dont
l'entretien coûterait trop à l'ensemble, à peu près comme on chasse les
bouches inutiles d'une ville assiégée. Singulier moyen de combattre
la famine, et qu'il emploie jusqu'au dernier moment! Car, au bout
de quelques jours, il ne reste souvent qu'un petit ballon sphérique
couronné de tentacules. La Synapte, pour conserver la vie à sa tête,
s'est à peu près retranché tout le corps! (Quatrefages.)
Que de merveilles dans la vie et dans les mœurs des animaux de l'Océan!
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XVII
LES BRYOZOAIRES.
«_Sigillatim mortales, cunctim perpetui._»
(APULÉE.)
I
Les plantes marines sont quelquefois recouvertes d'une matière
abondante, veloutée, parasite, qui ressemble à un tapis de mousse.
Cette matière, étudiée au microscope, paraît comme une agrégation
d'animalcules à cellules charnues, cornées ou calcaires, le plus
souvent transparentes. Ces animalcules sont des _Bryozoaires_ ou
_Animaux-mousse_.
Chaque cellule loge une bestiole délicate, laquelle, à certains
moments, fait sortir de nombreux petits bras; les étale, les agite, les
balance, pour guetter, attirer et saisir sa proie. Cette proie doit
être bien mignonne!
Au moindre danger, au plus léger frôlement, les Bryozoaires se
contractent et se retirent dans leur logette d'écaille ou de cristal.
Cette cellule n'est pas inerte comme celle de la plupart des Polypiers;
elle jouit de la faculté de se mouvoir, surtout quand elle est bien
éclairée. Lorsqu'on l'excite, elle s'incline vivement, comme un
rameau de Sensitive qu'on touche avec le doigt. Elle tombe sur une de
ses voisines; celle-ci se précipite sur une autre, celle-là sur une
quatrième, et, au bout d'une seconde, toute la communauté est mise en
mouvement. Mais bientôt la tranquillité se rétablit, et les bras, qui
s'étaient repliés et retirés, reparaissent et s'étalent de nouveau.
(Rymer Jones.)
[Illustration: LAGONCULE RAMPANTE
(_Laguncula repens_ Farre).]
Les Animaux-mousse ont été bien étudiés par MM. Ehrenberg et J. W.
Thompson, qui ont fait connaître les différences qui les éloignent des
Polypiers ordinaires.
On les regarde comme des Mollusques dégradés[87].
[87] Voyez les chapitres suivants.
La petite loge de chaque animalcule est formée par une sorte de
couvercle membraneux, qui se retourne comme le doigt d'un gant toutes
les fois que le Mollusque veut sortir. Cette loge est plutôt une boîte
qu'une maison.
Quand le Bryozoaire se déploie, un cercle de soies microscopiques,
d'une ténuité excessive, se montre tout d'abord, s'élevant au-dessus du
sommet de la cellule. Il est suivi de son support, lequel est plus ou
moins flexible. Les tentacules passent ensuite entre les soies, et les
poussent de côté.
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XV.
Mesnel del d'après Mr. Olivier Frédol
ANIMAUX MOUSSE
(Flustra cormata)]
Ces tentacules sont armés, sur le dos, d'une douzaine d'appendices
semblables à des cheveux très-fins, attachés presque à angle droit.
Ils ont de plus, de chaque côté, un nombre très-considérable de cils
vibratiles.
Les cils vibratiles jouent un rôle très-important chez la plupart des
animaux microscopiques. Il n'est peut-être pas d'organes plus répandus
et plus simples, chargés de fonctions aussi utiles et aussi variées.....
Au moment où les tentacules paraissent à l'extérieur, la tunique de
l'animalcule se déroule peu à peu.
Bientôt, le Bryozoaire étale ses jolis petits bras. Les appendices et
les cils de ces derniers commencent leurs rapides vibrations. L'œil,
trompé par la vivacité et par la régularité des mouvements qu'ils
exécutent, croit voir des chapelets de gouttelettes de rosée balancés,
tordus, noués et dénoués!
Les corpuscules qui flottent autour de l'animal sont violemment agités,
comme s'ils étaient sous l'influence de quelque tourbillon. Malheur,
dans ce moment, aux infortunés Infusoires que le hasard amène dans ce
cercle fatal! (Rymer Jones.)
Dans plusieurs espèces, les observateurs ont découvert un organe
particulier, le _vibracule_, sur lequel nous arrêterons quelques
moments notre attention. C'est un filament creux, situé à l'angle
supérieur et extérieur de chaque cellule, rempli d'une substance comme
fibreuse et contractile, qui lui permet d'exécuter des mouvements
très-remarquables. Ces mouvements ont lieu à des intervalles réguliers,
ordinairement très-courts. D'abord, le filament se porte vers le bas,
frémit, oscille et semble balayer; puis il revient sur lui-même, et
descend dans la direction opposée, où il répète le même jeu, avec le
même ordre et dans le même temps. Ces fonctions sont-elles, comme
on l'a dit, indépendantes, jusqu'à un certain point, de la volonté
du Bryozoaire? Quel est leur but? On pense que cet organe sert à
nettoyer et surtout à fortifier l'entrée de la cellule. Il s'agite
encore quelque temps après qu'on a mutilé ou tué le petit animal. La
pauvre bestiole malade ou morte est encore défendue par son vibracule
protecteur!
II
D'après ce qui précède, on voit que les animalcules des Bryozoaires
sont plus compliqués que ceux des Polypiers. L'étude de leur anatomie
confirme pleinement cette conclusion. Ainsi leur appareil digestif
n'est pas réduit à un simple sac avec un seul orifice. Il présente une
bouche, un pharynx, un œsophage, un gésier, un estomac membraneux, et
des intestins avec une ouverture spéciale..... On a décrit des espèces
dans lesquelles le gésier semble pourvu d'un certain nombre de dents
intérieures, formant un merveilleux pavé, un moulin vivant, destiné à
broyer la nourriture avant son entrée dans le second estomac.
L'organisme de la plus petite bête révèle à nos yeux étonnés une
combinaison savante, un art admirable qui dépasse infiniment tout ce
que l'industrie humaine pourrait offrir de plus parfait!
III
Les savants s'accordent aujourd'hui à placer parmi les Bryozoaires
un certain nombre de faux Polypiers, dont les animalcules étaient
restés pendant longtemps mal étudiés et mal connus: par exemple, les
_Flustres_ et les _Eschares_.