Les vagues qui se brisent contre ces îles ou ces rochers en détachent

des quartiers, les roulent, les ballottent et les réduisent en

poussière. Il en résulte d'abord un gravier blanchâtre parsemé de

quelques blocs arrondis, puis un sable plus ou moins fin et plus

ou moins grisâtre. Les flots apportent des restes de végétaux, de

Mollusques, de Crustacés, de Poissons..... Ces restes se décomposent

et se mêlent aux débris madréporiques: la terre végétale commence à

se former. C'est ainsi que la Providence a fait surgir de l'Océan des

espaces de terrain considérables.

Le massif, monté au niveau de la mer, est bientôt envahi par la

végétation et embelli par l'animalité. Les vagues y abandonnent

quelques graines; celles-ci se développent. Les végétaux prennent pied

dans le terrain, et l'île est bientôt couverte de verdure. Des troncs

d'arbres arrachés par la mer sur les côtes voisines, et poussés par

les courants, abordent sur sa plage. Des Vers, des coquillages, des

Insectes et d'autres petits animaux apportés avec ces troncs se hâtent

de gagner la terre; ils y pullulent et en constituent la première

population. Les Tortues de mer accourent vers l'île naissante, et

viennent y déposer leurs œufs. Les Oiseaux, attirés de loin par la

verdure, arrivent pour s'y reposer et pour y construire leurs nids.

Enfin, les habitants des îles voisines, chassés par quelque coup de

vent ou séduits par la beauté du site et par l'abondance de ses fruits,

s'y rendent avec leurs pirogues, y bâtissent des cabanes, y fondent une

tribu; et l'industrie de l'Homme complète et vivifie l'industrie des

Polypiers!

Les actions si puissantes des animalcules les plus petits et les

plus faibles sont empreintes, dans la Nature, d'un charme et d'une

philosophie que ne donneront jamais dans nos musées les formes les

plus élégantes de leurs cadavres soigneusement conservés et savamment

classés.

Les Infusoires, les Foraminifères et les Polypes existent dans la mer

par milliards de milliards... C'est l'infini vivant!

[Illustration]

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. VIII.

P. Lackerbauer, d'après Mr. Lacaze du Thiers. Digeon fac-simile sc.

CORAIL

Portion de Macciotta pêchée à 80 brasses de profondeur.

1 Corail rouge. (_C. rubrum, Lamarck_.)

2 Bebryce tendre. (_B. mollis, Philippi_.)

3 Gorgone délicate. (_G. subtilis, Valenciennes_.)

4. 4'. 4''. Éponges.

5 Balanophyllie d'Italie. (_B. Italica, Michelin_.)

6 Flabellum. (_F. anthophyllum, Ehrenberg_.)

7 Thécidie de la Méditerranée. (_T. Mediterranea, Defrance_.)

8 Térébratule tête de serpent. (_T. caput serpentis, Lamarck_.)]

[Illustration]

CHAPITRE X

LE CORAIL.

«CURALIUM _decus liquidi_.»

(PRISCIEN.)

I

Dans certaines régions de la mer, au milieu des rochers les plus

accidentés, s'étendent de petites forêts purpurines. Ces forêts

aquatiques sont composées par le _Corail rouge_, un des plus brillants

et des plus célèbres parmi les Polypiers. _Curalium decus liquidi!_

Pendant longtemps, le Corail a été pris pour une plante marine. Les

anciens Grecs appelaient cette prétendue plante, _fille de la mer_[47].

Le comte Marsigli lui-même considérait cette curieuse production comme

faisant partie du règne végétal.

[47] Κοράλλιον, de κόρη, fille, ἁλὸς, de la mer, d'où les Latins

ont fait _curalium_, puis _corallium_ ou _coralium_.

Peyssonnel, chirurgien de la marine, reconnut le premier la véritable

nature de l'arbrisseau Corail. Il fit part de sa découverte au célèbre

Réaumur, qui hésita quelque temps à la transmettre à l'Académie royale

des sciences. Ce ne fut qu'en 1727 qu'il se décida à la communiquer à

l'illustre compagnie, mais sans l'adopter encore lui-même.

Les observations de Peyssonnel furent contestées jusqu'au moment où

Trembley (de Genève) eût publié ses belles expériences sur le Polype

d'eau douce, et que les savants eussent constaté la grande ressemblance

qui existe entre la nature de ce curieux Invertébré et les animalcules

du Corail.

Guettard (d'Etampes) et Bernard de Jussieu firent exprès un voyage sur

nos côtes pour vérifier les assertions de Peyssonnel.

[Illustration: CORAIL ROUGE

(_Corallium rubrum_ Lamarck).]

Aujourd'hui, pour tous les naturalistes, le Corail est une famille de

Polypes vivant ensemble et composant un _Polypier_.

Ce Polypier habite surtout dans la Méditerranée et dans la mer Rouge.

Il se trouve à diverses profondeurs. Cependant il n'est jamais à moins

de 3 mètres, ni à plus de 300.

Observé sur place, le Corail est mêlé avec d'autres Polypiers

et avec d'autres animaux marins. Il en résulte un assemblage

lâche ou compacte, quelquefois inextricable, qui a reçu le nom de

_macciotta_[48].

[48] La planche VIII représente une portion de _macciotta_ retirée

de quatre-vingts brasses de profondeur, dans les eaux de la Calle,

dessinée et coloriée par M. Lacaze-Duthiers (juillet 1862).

Chaque pied de Corail ressemble à un joli sous-arbrisseau rouge, sans

feuilles, portant de délicates petites fleurs étoilées à rayons blancs.

Les axes de ce sous-arbrisseau sont les parties communes à

l'association; les fleurettes sont les Polypes.

[Illustration: SPICULES DE CORAIL.

(D'après les dessins communiqués par M. Lacaze-Duthiers.)]

Les arborisations dont il s'agit se dirigent ordinairement de haut en

bas, et non de bas en haut, comme celles des plantes. Elles forment

des buissons, des taillis, et, comme nous l'avons dit plus haut, de

véritables forêts. Ces axes offrent une écorce molle, comme réticulée,

pénétrée d'un suc laiteux, et creusée de petites cavités, qui sont les

loges des Polypes. De petits corps durs (_spicules_) sont contenus en

grand nombre dans son épaisseur. Au-dessous de l'écorce, se trouve

le Corail proprement dit, qui égale le marbre en dureté, et qui est

remarquable par sa surface striée, par sa belle couleur rouge, par

son extrême dureté et par le poli brillant dont il est susceptible.

Les anciens croyaient que sa substance était molle dans l'eau, et ne

prenait de la consistance qu'au contact de l'air[49].

[49] Sic et coralium, quo primum contigit auras

Tempore, durescit..... (OVIDE.)

[Illustration: COUPE GROSSIE DE LA TIGE DU CORAIL.

(D'après les dessins communiqués de M. Lacaze-Duthiers.)]

Les Polypes sont composés, comme ceux de la plupart des Polypiers,

d'une partie sacciforme enfermée dans la loge corticale, et d'une

partie extérieure cylindrique, entourée de huit petits barbillons qui

divergent comme les pétales d'un Œillet. Ces barbillons sont aplatis,

larges, pointus et garnis sur les bords de barbules courtes et creuses.

Quand ils sont épanouis, l'ensemble représente une charmante fleurette

blanchâtre et diaphane, à huit pétales découpés, placés sur un mamelon

rose, renflé parfois en forme d'urne. Le comte Marsigli avait très-bien

vu les Polypes du Corail. «_Ce sont des fleurs_, dit-il, _qui rentrent

dans leurs tubules dès que la plante est retirée de l'eau. Ces fleurs

adoptent en mourant une teinte jaune safranée._»

[Illustration: UN POLYPE DU CORAIL ROUGE.]

Le Corail est donc, comme on l'a dit avec justesse, animal (ou animaux)

en dehors et rocher en dedans.

M. Lacaze-Duthiers a étudié tout récemment la reproduction du Corail.

Il est arrivé à des résultats extrêmement intéressants. Suivant ce

savant zoologiste, les individus de la colonie sont tantôt mâles,

tantôt femelles, tantôt hermaphrodites. Ordinairement les Polypes d'un

sexe l'emportent en nombre, dans une même branche, sur ceux d'un autre

sexe. Ainsi, tel rameau présente presque exclusivement des mâles, et

tel autre des femelles. Quant aux hermaphrodites, ils semblent les

moins nombreux.

On trouve dans le règne végétal des plantes dites _polygames_, qui

offrent dans la distribution de leurs fleurs mâles, femelles ou

hermaphrodites, un arrangement analogue: l'_Épinard d'Espagne_ est dans

ce cas. Qui aurait pu soupçonner un rapport physiologique quelconque

entre le Corail et l'Épinard?

Les œufs du Corail ont des pédicules longs et grêles; ils font saillie

à l'extérieur des lames minces qui se trouvent dans le sac digestif.

Ils sont sphériques, opaques et d'un blanc de lait. Ils se détachent

par la rupture de leur support, et tombent dans la cavité générale,

cavité qui sert tout à la fois d'estomac et de poche incubatrice, dans

l'intérieur de laquelle deux matières bien différentes peuvent, à côté

l'une de l'autre, la première se dissoudre et servir à l'entretien

de l'animal, la seconde se développer et produire un être nouveau!

(Lacaze-Duthiers.)

Les œufs s'allongent et se revêtent de cils vibratiles. Dès qu'ils

sont pondus (ou, pour mieux dire, vomis), ils se creusent d'une cavité

qui s'ouvre au dehors par un pore destiné à devenir la bouche. Alors

ils prennent la forme d'un petit ver blanchâtre et demi-transparent;

ces larves nagent en tous sens avec une assez grande agilité, en se

détournant quand elles se rencontrent. Elles montent et descendent

dans les vases qui les contiennent, portant toujours en avant leur

grosse extrémité ou leur base, tandis que leur bouche est en arrière.

De là vient, lorsqu'elles trouvent des obstacles, qu'elles buttent

contre eux. Elles ont une tendance à s'accoler, puis à adhérer, et cela

d'autant plus, que leur genre de progression favorise leur contact en

les poussant contre les objets. Ainsi, ce sont les mouvements mêmes

qui semblent destinés à faire cesser cette période de liberté, en

facilitant l'adhérence de la partie du corps qui répondra plus tard à

la base du Polype. (Lacaze-Duthiers.)

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. IX.

Mesnel del. d'après les dessins de Mr Lacaze-Duthiers. Rapine. sc.

DÉVELOPPEMENT DU CORAIL.

(Corallium rubrum, Lamarck.)

1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. Diverses phases de la larve libre.

--9. 10. 11. 12. 13. 14. 15. Fixation de la larve et développement

du Polypier.

_Imp. Geny-Gros 28 r. Domat._]

Arrive bientôt le moment où les larves vont se fixer. L'animal

abandonne sa forme de ver; il s'étale, pour ainsi dire, et perd

en hauteur ce qu'il gagne en largeur: il se raccourcit et devient

comme discoïde. L'extrémité la plus effilée, celle qui porte la

bouche, rentre dans le tissu, et, en s'enfonçant au milieu du disque,

elle s'entoure d'un bourrelet circulaire (Lacaze-Duthiers). Sur ce

bourrelet, naissent les rudiments des huit tentacules, qui se couvrent

bientôt de festons latéraux.

Ce premier Polype fixé devient le fondateur d'une grande colonie

arborisée. Des gemmes ou bourgeons se forment sur ses axes, et

produisent, en se développant, tout un petit peuple de Coraux[50].

[50] Voyez la planche IX, dont les éléments nous ont été

communiqués par M. Lacaze-Duthiers.

Chez les animaux adhérents, les larves sont mobiles. C'est une loi

générale! Les jeunes Polypes, au sortir de l'œuf, diffèrent presque en

tout de leurs parents. Ils doivent subir des métamorphoses pour arriver

à l'état parfait, mais des métamorphoses inverses, à certains égards,

de celles des Insectes. Chez ces derniers, la chrysalide, qui est

immobile, se change en Papillon qui vole. Chez les Coraux, la larve,

qui nage, se transforme en Polype qui adhère!... Il n'y a peut-être pas

dans la Nature une loi qui, renversée, ne devienne une autre loi.

II

On a distingué des vrais Coraux les _Mélites_ et les _Isis_, dont les

ramifications sont articulées, et dont les Polypes possèdent six

tentacules au lieu de huit; ces tentacules sont entiers et non frangés.

[Illustration: COUPE GROSSIE DE LA TIGE D'ISIS.

(D'après une préparation de M. Poteau.)]

Dans le premier genre, les axes sont noueux d'espace en espace, et

recouverts d'un encroûtement adhérent et persistant; dans le second,

ils sont étranglés et revêtus d'un encroûtement libre et caduc.

Le tissu des Mélites est pierreux et homogène, celui des Isis est

composé de deux substances distinctes; leurs étranglements sont cornés

et noirâtres, leurs articulations sont calcaires et striées.

On emploie souvent, dans le commerce, la tige des Isis pour du Corail

blanc; la structure des deux espèces de tiges est si différente, qu'il

suffit d'une loupe pour les distinguer. Les deux figures ci-dessus

montrent la grossièreté de la fraude.

[Illustration: COUPE GROSSIE DE LA TIGE DU CORAIL ROUGE.

(D'après une préparation de M. Poteau.)]

Chaque Corail, vrai ou faux, est un atelier distinct de petits

travailleurs, habiles, toujours nombreux, toujours actifs; atelier

merveilleux où se fabriquent à la fois la matière première, corne ou

marbre, qui lui est indispensable, et les ouvrages élégants, tiges ou

branches, qui lui sont particuliers.

III

D'après ce que l'on vient de voir sur la nature des Coraux, on peut

en conclure que ces Polypiers ressemblent plus à des plantes qu'à des

animaux. C'est à cause de cela qu'on les a souvent désignés sous le nom

de _Zoophytes_, c'est-à-dire _animaux-plantes_, dénomination appliquée

plus tard, par extension, à un grand nombre d'Invertébrés marins.

Cette structure remarquable établit entre les deux règnes organiques

les rapports les plus curieux. Nous trouvons dans ces animaux, comme

dans les végétaux, une tige, des branches et des rameaux recouverts

d'une véritable écorce. Leurs axes sont cornés ou calcaires; dans les

végétaux, ils sont herbacés ou ligneux. Des deux côtés, le tissu est

plus ou moins solide, strié, cannelé, tordu et composé de couches

concentriques. De plus, l'écorce animale est spongieuse et plus ou

moins tendre, comme l'écorce végétale.

Les gemmes représentent les bourgeons; les Polypes représentent les

fleurs. Les barbillons s'étalent en rosettes comme des pétales; ils

forment une corolle animée qui s'épanouit et se ferme alternativement.

Dans le Polypier, de même que dans le végétal, les individus

élémentaires sont aux extrémités des axes ou sur les côtés, ou bien

tout à la fois terminaux et latéraux.

Enfin, une dernière ressemblance se rencontre dans leur reproduction.

Le Corail et le végétal donnent des individus isolés, œufs ou graines,

qui se détachent de la collection, se développent et produisent une

colonie dont les membres demeurent adhérents, et par suite d'autres

Coraux et d'autres végétaux, c'est-à-dire d'autres êtres collectifs.

C'est la synthèse qui engendre l'analyse, et l'analyse qui reconstitue

la synthèse!

Tout en _s'arborisant_, le Polype _se minéralise_. Ne dirait-on pas que

le règne animal, le règne par excellence, abandonne sa suprématie, et

cherche à se confondre avec les autres règnes?

IV

On fait la pêche du Corail principalement à l'entrée de la mer

Adriatique, aux environs de Bone et de la Calle, et dans le détroit de

Bonifacio. Cette pêche donne naissance à une industrie considérable,

qu'il serait important d'encourager et de régulariser.

Sur les côtes de la Sicile, la pêche est extrêmement simple. Trois ou

quatre pêcheurs, placés sur une barque, plongent dans la mer une sorte

de croix de bois horizontale, à branches égales, portant à chaque

extrémité un filet de forme conoïde, tissé avec de l'étoupe. Au centre

de l'appareil est ajustée en dessous une grosse pierre, qui l'entraîne

rapidement au fond de l'eau. La croix est attachée à une corde; on

la descend à une profondeur de 60 à 100 mètres. Un pêcheur élève et

abaisse alternativement cet appareil; en même temps les autres rament

lentement, de manière à balayer la surface d'un certain nombre de

rochers. Les mailles lâches des quatre filets promenés sur les Coraux

accrochent leurs branches, les cassent, ou arrachent les Polypiers

tout entiers. Quand on suppose que la prise est suffisante, on retire

l'appareil; on détache la récolte, et on la dépose dans le bateau.

A la place de l'instrument que nous venons de décrire, on emploie

quelquefois un autre engin, composé d'un cercle de fer de 50

centimètres de diamètre, qui forme l'ouverture d'une petite poche

destinée à recevoir les branches qu'on brise. A droite et à gauche sont

suspendus deux filets. Le cercle est situé à l'extrémité d'une grande

poutre, quelquefois plus longue que la barque. Cette poutre est portée

par deux cordes, et, tout près du cercle de fer, on a fixé une pierre.

On introduit cet instrument dans des cavités où le premier n'a pas pu

pénétrer.

Dans d'autres localités, on se sert de bâtons garnis d'étoupes, que

l'on traîne au fond de la mer avec un boulet. Derrière se trouve un

filet à larges mailles, où tombe le Corail à mesure qu'il est détaché.

Le Corail ainsi obtenu est toujours mêlé à d'autres Polypiers, à divers

animaux, et même à des plantes marines.

Anciennement, on pêchait ce Zoophyte avec de grandes cloches dans

lesquelles un homme était placé. Par ce moyen, on obtenait le Corail

pur et non brisé.

En 1857, M. Focillon a fait ressortir la possibilité d'employer le

_bateau plongeur_ de MM. Lamiral et Payerne pour la récolte du Corail,

et les avantages qu'offrirait l'application de cet appareil.

Dans certains pays, les pêcheurs plongent à des profondeurs plus ou

moins considérables, et récoltent le Corail à la main.

Malgré les efforts du gouvernement français, et malgré les bénéfices de

l'industrie coraillère, nos pêcheries dans le détroit de Bonifacio et

sur le littoral africain ne sont guère fréquentées que par des marins

étrangers.

En 1852, les corailleurs qui exploitèrent le détroit de Bonifacio

étaient tous des Italiens. Le produit de la campagne ne donna qu'une

quarantaine de mille francs.

En 1853, sur 211 bateaux pêcheurs qui se rendirent sur les côtes

d'Afrique, il n'y en avait que 19 français; la plupart étaient

napolitains. La même chose a lieu presque tous les ans.

D'après les documents publiés par le ministère de la guerre, les côtes

de Bone et de la Calle ont fourni, en 1853, 35 800 kilogrammes de

Corail, lesquels, vendus en majeure partie aux fabricants de Naples, à

raison de 60 francs le kilogramme, ont représenté une valeur brute de 2

148 000 francs. Beaucoup de bateaux, la plupart napolitains, dont les

frais ne dépassaient pas au maximum 8000 francs, ont emporté 4 à 500

kilogrammes de Corail, et ont eu par conséquent un bénéfice de 16 à 22

000 francs.

Sur la côte ouest, la pêche a été exploitée, la même année, par des

corailleurs espagnols, qui avaient pris leurs patentes dans les ports

de Mers-el-Kébir, Tenez et Arzew. Chaque embarcation a recueilli en

moyenne de 350 à 400 kilogrammes de Corail.

V

Les anciens regardaient le Corail comme une matière d'un grand prix, et

lui attribuaient des vertus merveilleuses. Les Gaulois en décoraient

leurs casques, leurs boucliers et leurs autres instruments de guerre.

Les Romains en portaient des fragments ou des grains comme amulettes et

comme ornements agréables aux dieux. Ils en fabriquaient des colliers

pour préserver leurs nouveau-nés des maladies contagieuses. Dans

beaucoup de circonstances, ils croyaient les préparations de Corail

excellentes pour conjurer les malheurs.

Il n'y a pas longtemps que les médecins français considéraient le

Corail comme une des ressources de la thérapeutique. Lémery le croyait

propre à _réjouir le cœur_. Ce qui n'est pas aussi certain que sa vertu

pour nettoyer les dents, bien que cette dernière se réduise à une

simple action physique.

Le Corail est plus estimé aujourd'hui comme ornement que comme remède.

On fabrique des bijoux recherchés non-seulement en Europe, mais aussi

en Afrique et en Asie, surtout au Japon.

Le Corail des côtes de France, mieux choisi peut-être que celui des

autres pays, passe pour avoir la couleur la plus vive et la plus

éclatante. Celui d'Italie rivalise en beauté avec le nôtre; celui de

Barbarie est le plus gros et le moins brillant.

Dans le commerce, on distingue cinq variétés de Corail, auxquelles on

donne des noms assez bizarres: 1º l'_écume de sang_, 2º la _fleur de

sang_, 3º le _premier sang_, 4º le _second sang_, 5º le _troisième

sang_.

Le Corail _rose_ est très-rare et très-cher. Le Corail travaillé par

les Napolitains donne des bijoux quelquefois un peu grossiers. Celui

de Marseille, façonné par d'habiles artistes, produit des résultats

supérieurs. On a vu, à l'exposition de 1830, des ornements dont la

taille, le poli et le bon goût étaient à l'abri de toute critique. On y

remarquait particulièrement un jeu d'échecs, représentant l'armée des

Sarrasins et celle des croisés, qui valait 10 000 francs.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XI

LA PLUME DE MER.

Quantes fois, lorsque sur les ondes

Ce nouveau miracle flottoit.....

(MALHERBE.)

I

La contemplation des animaux qui habitent dans un milieu différent du

nôtre, et qui cependant accomplissent sans gêne les diverses phases

de la vie avec des mœurs particulières, avec leurs joies et leurs

souffrances, n'est-elle pas faite pour nous plonger dans une sorte de

ravissement!

Tous les Zoophytes marins, sans exception, peuvent être le sujet de nos

études et de notre enthousiasme. Mais parmi ces animaux, un des plus

merveilleux est bien certainement la _Plume de mer_ ou _Pennatule_.

Ce Polypier habite loin des rivages, il aime la haute mer; aussi

n'est-il pas adhérent, mais libre. Son organisation complexe ressemble

grossièrement à une plume.

Cette agglomération animale offre un axe ou partie commune, et des

espèces de barbes sur lesquelles sont établis des Polypes.

L'axe est composé de deux parties, une antérieure, qui porte les

barbes, et une postérieure, qui est nue. La première est plus ou

moins étroite et déprimée; la seconde ressemble à un cœur allongé.

Son extrémité est obtuse et percée d'un trou aveugle, que certains

naturalistes ont pris mal à propos pour une bouche.

[Illustration: PLUME DE MER ÉPINEUSE

(_Pennatula spinosa_ Deshayes).]

Dans l'intérieur de l'axe, au milieu d'un tissu charnu et contractile,

se trouve une baguette dure, aplatie, grisâtre, de nature calcaire.

Cette baguette offre en dessus et en dessous deux rainures, une à

droite et l'autre à gauche. Elle est enfermée dans une membrane

très-mince.

On observe encore, dans l'épaisseur de la Plume, trois cavités, dont

une moyenne et supérieure et deux latérales. La cavité moyenne, qui

est assez grande, diminue vers l'extrémité antérieure, où l'on voit un

véritable orifice. Des deux côtés de cette même cavité se trouvent des

brides formant des loges celluleuses qui semblent communiquer avec les

barbes.

A certains moments, l'agrégation aspire de l'eau et se gonfle, puis

elle rejette le liquide et s'amoindrit.

Les barbes sont plus grandes au milieu de la tige qu'à l'extrémité.

Leur ensemble forme des espèces d'ailerons aux deux côtés de

l'axe. Leur bord postérieur est subdivisé en lames qui présentent

inférieurement de petites aiguilles calcaires, dures, blanches et

cassantes. Ces lames soutiennent les Polypes.

[Illustration: POLYPES DE LA PLUME DE MER ÉPINEUSE.]

Ceux-ci sont rapprochés et alignés, implantés obliquement et répartis

avec inégalité. Ils ont la forme d'une bourse divisée en deux portions:

une de ces dernières offre la bouche bordée de huit tentacules; l'autre

comprend les organes de la digestion et les sacs des œufs.

En définitive, ces Polypes, comme la plupart des animaux inférieurs,

ressemblent toujours plus ou moins à des fleurs vivantes, mais à des

fleurs vivantes qui frémissent d'une sensibilité encore bien incomplète

et qui jouissent d'une volonté encore bien limitée!

Les Plumes de mer sont épineuses. On en connaît une d'un

rouge-cannelle[51], et une autre d'un gris sale[52]. Le soir, la

première devient phosphorescente, et balance mollement ses lueurs à la

surface de la mer.

[51] _Pennatula phosphorea_ Linné.

[52] _Pennatula grisea_ Esper.

Ces Polypiers peuvent contracter la partie postérieure et renflée de

leur axe, de même que leurs ailerons. Ces derniers semblent leur

servir de nageoires ou de rames. Mais les Pennatules ne réussissent

qu'à produire des mouvements très-imparfaits. Les eaux les poussent

dans un sens ou dans un autre, et les courants ne tardent pas à les

entraîner. Flottant sans volonté, du moins apparente, au gré des vagues

et des vents, elles vont partout, et partout elles rencontrent ce qu'il

faut pour leur nourriture, ce qui convient à leur bien-être et ce qui

est nécessaire à leur reproduction!

[Illustrations]

Le monde de la mer · 第 7 / 36 段