L'animal est toujours composé d'un corps, d'une ouverture, d'une poche
et de plusieurs bras. Le corps peut être long ou court, quelquefois
étroit comme un tuyau de plume, d'autres fois arrondi comme une bourse,
plus rarement façonné en entonnoir. L'ouverture est plus ou moins
large, et sert toujours à l'entrée de l'aliment et à la sortie de
l'excrément. La poche tend à se compliquer; elle offre souvent un tube
distinct, entouré de canaux verticaux où viennent aboutir des organes
bizarres en forme d'intestins. Les bras sont en nombre variable. On en
trouve quelquefois jusqu'à douze; mais généralement il y en a huit. Ils
ressemblent à des cils, à des vrilles, à des rubans, à des pétales.
Leurs bords sont souvent granuleux ou barbelés.
Avec cette organisation de l'Hydre verte et avec des modifications
très-légères, mais très-variées, la Nature a composé la plus grande
partie des animaux dits _imparfaits_ qui peuplent l'Océan.
[Illustration]
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. VII.
P. Lackerbauer del. d'après Mr Deshayes Lebrun fac-simile sc.
ANTHOZOANTHE PARASITE.
(Polypier des côtes de l'Algérie)]
[Illustration]
CHAPITRE IX
LES POLYPIERS.
«Le travail en commun centuple le produit.»
(UN SAINT-SIMONIEN.)
I
Les Polypes ne vivent pas toujours à l'état d'isolement, ils sont le
plus souvent agrégés..... L'arbre généalogique temporaire est devenu
permanent! La famille a reçu le nom de _Polypier_.
Linné appelle ces associations _animaux composés_ (_animalia
composita_).
[Illustration: POLYPIER HYDRAIRE
(_Sertularia ramea_, d'après Dalyell).]
Ces habitants d'une même agrégation vivent dans une harmonie parfaite.
Ils constituent un peuple de frères unis physiquement d'une manière
très-intime. Ils occupent la même maison; chacun y tient une cellule,
mais il lui est défendu d'en sortir tout à fait, et par conséquent
de visiter, de déranger ou de tourmenter son voisin. Attachés à leur
chambrette, ces demi-reclus attendent du hasard, ou, pour mieux dire,
de la Providence, des aliments qui ne manquent jamais; et ce qui
est mangé par chaque bouche profite à la communauté. Poussés par un
admirable instinct, les Polypes travaillent ensemble au même ouvrage:
_isolés, ils seraient faibles; réunis, ils deviennent forts_. Ils ont
une vie d'ensemble et des vies particulières. Mêmes besoins, mêmes
goûts, mêmes idées (et Dieu sait quelles idées!). Ils partagent leurs
peines et leurs jouissances, quelque bornées et quelque confuses
qu'elles soient; et, s'il est vrai que les chagrins s'adoucissent quand
ils sont épanchés, et que les plaisirs augmentent quand ils sont goûtés
en commun, les Polypes doivent être des animalcules fort heureux!
[Illustration: POLYPIER ACTINIAIRE
(_Gerardia Lamarckii_, d'après Lacaze-Duthiers).]
Les Polypiers ont été mal connus pendant longtemps. Ce n'est qu'à
l'aide du microscope et par l'étude des individus vivants qu'on
est parvenu à connaître leur organisation et leur genre de vie, et
qu'on a mis un certain ordre dans la classification des espèces et de
leurs variétés. M. Lacaze-Duthiers a ainsi démontré que l'_Antipathes
glaberrima_ et le _Gorgonia tuberculata_ de Lamarck, le _Leiopathes
glaberrima_ de Gray et le _Leiopathes Lamarckii_ de J. Haime, n'étaient
qu'un seul et même Polypier, la _Gérardie de Lamarck_.
On a reconnu aujourd'hui que, sous la dénomination générale de
Polypiers, étaient groupés des animaux distincts. Les uns étaient
construits sur le type de l'Hydre, les autres sur le type de l'Actinie;
d'autres, enfin, comme les _Plumulaires_, sur un plan d'organisation
totalement différent. Les premiers sont les _Polypiers Hydraires_; les
seconds, les _Polypiers Actiniaires_; les derniers appartiennent à
plusieurs classes d'animaux.
II
Les _Polypiers Hydraires_ sont de faux Polypiers. Des travaux modernes
ont appris que ces arborisations sont, pour la plupart, une forme
dégradée et transitoire des Méduses. La Méduse fait le Polypier; le
Polypier fera la Méduse.
Les Polypiers Hydraires sont très-abondants sur nos côtes. Ils
appartiennent au groupe des _Tubulaires_, des _Campanulaires_, des
_Sertulaires_...
La _Tubulaire chalumeau_ est un Polypier des plus curieux. Ses tiges,
nombreuses, sont cornées, jaunes et marquées d'espace en espace de
nœuds inégaux; elles ressemblent à des brins de paille. Leur partie
inférieure est tortueuse et très-adhérente aux corps étrangers;
la partie supérieure est à peu près droite, ou mieux, légèrement
flexueuse. L'ensemble représente un végétal fleuri, sans feuilles ni
rameaux.
Au sommet de chaque tige, se développe une double corolle écarlate de
quinze à trente-cinq pétales par rangée, les extérieurs étalés, les
intérieurs relevés en houppe. Un peu au-dessous paraissent les ovaires,
qui pendent, quand ils sont mûrs, comme des grappes orangées. Au bout
d'un certain temps, les corolles se flétrissent, tombent et meurent.
Un bouton les remplace, lequel produit un nouveau Polype; et ainsi
de suite. Cette succession détermine l'allongement des tiges, chaque
prétendue fleur élevant un peu le tube qu'elle termine, et chaque
addition ajoutant un nœud de plus à l'axe qu'elle allonge.
[Illustration: TUBULAIRE CHALUMEAU
(_Tubularia indivisa_, d'après Dalyell).]
La _Tubulaire rameuse_ est une des productions animales les plus
singulières et les plus intéressantes. Parfois elle ressemble à
un vieil arbre ruiné par le temps; d'autres fois elle rappelle un
vigoureux arbrisseau en miniature, tout fleuri, élevant au-dessus d'une
tige brun foncé un grand nombre de branches et de rameaux touffus,
que terminent autant de petites Hydres d'un beau jaune ou d'un rouge
éclatant.
[Illustration: CAMPANULAIRE
(_Campanularia dichotoma_, d'après Dalyell).]
Les _Campanulaires_ diffèrent davantage. Les bouts de leurs branches
par où sortent les Polypes sont élargis en forme de clochettes.
L'espèce appelée _dichotome_ est une des plus délicates et des
plus élégantes. Elle offre une tige mince comme un fil de soie,
résistante, élastique et brune. Les Polypes sont assez nombreux. Sur
une arborisation haute de 20 centimètres, il en existe peut-être douze
cents.
[Illustration: SERTULAIRE
(_Sertularia [Plumularia] falcata_, d'après Dalyell).]
Les _Sertulaires_ sont encore des Polypiers Hydraires. Ceux-ci ont une
tige cornée, tantôt simple, tantôt rameuse: on les prendrait pour de
petites plantes. Leur nom est dérivé du latin _sertum_ (bouquet). On
peut les comparer à des arbustes en miniature, à branches flexibles,
demi-transparentes et jaunâtres.
[Illustration: SERTULAIRE ARGENTÉE
(_Sertularia argentea_, d'après Dalyell).]
Dans chaque Sertulaire, il y a sept, huit, douze, vingt petits
panaches, contenant chacun cinq cents animalcules, ce qui fait jusqu'à
dix mille Polypes par association. On assure que, dans un pied de
_Sertulaire argentée_, il existe au moins cent mille individus.
Le _Sertularia falcata_ rappelle, par l'élégance de son port et la
délicatesse de ses rameaux, les plus belles Mimoses. Ce Polypier fait
partie aujourd'hui des _Polypiers Bryozoaires_.
Les petites cellules qui logent les Polypes ne sont pas toujours
distribuées de la même manière. Il y en a tantôt des deux côtés,
tantôt d'un seul. Quelquefois elles se groupent comme de petits tuyaux
d'orgue; d'autres fois elles s'enroulent en spirale autour de la tige,
ou forment çà et là des anneaux horizontaux.
III
Parmi les _Polypiers Actiniaires_, on a formé deux tribus d'après le
nombre des tentacules de leurs animaux. Tantôt ces tentacules sont au
nombre de six ou de ses multiples: ce sont les _Zoanthaires_; tantôt au
nombre de huit: ce sont les _Alcyonaires_.
Les Zoanthaires comprennent les _Actinies_, les _Zoanthes_ proprement
dits, les _Antipathes_ et les _Madrépores_.
On regarde comme intermédiaires entre les Polypiers et les _Anémones
de mer_, dont nous traiterons plus loin[42], des Zoophytes élégants,
désignés sous le nom de _Zoanthes_. Ces animaux sont réunis en nombre
souvent considérable sur une base commune. Cette base est tantôt
dilatée en large surface, tantôt vermiculée comme une racine rampante.
[42] Voyez le chapitre XII.
[Illustration: ZOANTHE DES MOLUQUES
(_Zoantha thalassanthos_ Lesson).]
Le _Zoanthe des Moluques_[43] compose de larges touffes gazonnantes
sur les rochers de Corail. Ses animalcules sont assez rapprochés,
et imitent, à faire illusion, un amas de fleurs épanouies. Ils sont
portés par de fausses racines d'un blanc pur enlacées les unes dans les
autres. Leur corps est fusiforme, rétréci et comme pédiculé à la base,
tronqué au sommet, d'un rouge brun marqué de stries longitudinales plus
colorées; sa consistance est ferme et parcheminée. De ce corps sort un
tube étroit, musculaire, contractile, rougeâtre, terminé par huit bras
allongés, d'un jaune pur au sommet et traversés par une nervure de la
même couleur. Sur les côtés de ces bras naissent des pinnules fines,
parallèles, d'une couleur marron clair, semblables aux barbes d'une
plume.
[43] _Zoantha thalassanthos_ Lesson.
Les bras de ce Zoanthe sont sans cesse en mouvement; ils forment
dans l'eau divers petits courants, dans l'oscillation desquels sont
précipités, comme dans un torrent, les animalcules dont le Polype se
nourrit. Au moindre mouvement, le Zoophyte replie ses bras. (Lesson.)
[Illustration: ANTIPATHE
(_Antipathes arborea_ Dana).]
Les _Antipathes_ ont un polypier toujours fragile, et cassant, quand il
est desséché; les ramifications, toujours grêles, déliées, ressemblent
aux barbules délicates d'une plume. La couleur est noirâtre foncé, ou
plutôt bistre et terre de Sienne. Au microscope ou à une forte loupe,
les extrémités des branches apparaissent hérissées de petites pointes
(_spinules_), et le tronc est formé de couches ovales concentriques et
inégales: ce sont les zones de la croissance. Sa consistance est assez
ferme pour qu'il soit travaillé et converti en chapelets de perles et
autres bijoux, connus dans le commerce sous le nom de _Corail noir_.
[Illustration: POLYPE GROSSI D'ANTIPATHE
(_Antipathes arborea_ Dana).]
[Illustration: COUPE GROSSIE D'UNE TIGE D'ANTIPATHE.
(D'après une préparation de M. Potteau.)]
L'écorce est molle, dépourvue de grains calcaires ou siliceux, et se
détruit après la mort. Elle reçoit des Polypes de forme allongée, et
le plus souvent de couleur jaune.
[Illustration: ANTIPATHE GROSSI POUR MONTRER LES SPINULES
(_Antipathes subpinnita_, d'après Lacaze-Duthiers).]
La Gérardie pêchée par M. Lacaze-Duthiers dans les eaux de l'Algérie
est un genre voisin très-curieux que ce savant naturaliste a fait
connaître dans une suite de beaux mémoires dont il a bien voulu nous
communiquer les dessins originaux.
[Illustration: POLYPE DE LA GÉRARDIE.]
La Gérardie vivante est couverte de fleurs jaunâtres ou orangées à
vingt-quatre pétales souvent très-allongés et pendants.
[Illustration: COUPE D'UN POLYPE DE LA GÉRARDIE.]
L'intérieur du Polype présente autant de cloisons que de tentacules.
Le polypier est très-rameux et très-élancé quand il est adulte. Dans
le jeune âge, l'écorce se développe plus rapidement que le support;
aussi la Gérardie se greffe-t-elle à tous les corps à sa portée.
Malheur à la Gorgone qu'elle envahit, elle ne tarde pas à l'étouffer
sous sa végétation exubérante. De là, souvent, cet aspect gorgonien que
présentent les jeunes Polypiers. M. Lacaze-Duthiers a trouvé une de ces
colonies, qui s'était développée sur un œuf de Squale.
[Illustration: MADRÉPORAIRES.]
Les _Madréporaires_ sont très-nombreux; ils forment le groupe le plus
important des Polypiers Actiniaires. Tous sont pierreux: ce sont eux
surtout qui constituent les récifs et les îles à coraux. On connaît peu
leurs Polypes.
Parmi les plus curieux, on doit citer les _Caryophyllies_, les
_Madrépores_ proprement dits, les _Astrées_, les _Méandrines_ et les
_Poritides_...
Les _Caryophyllies_ présentent des cellules tubuleuses en partie
isolées les unes des autres, ce qui donne à la masse un aspect comme
rameux. Chaque branche est occupée par un Polype.
[Illustration: CARYOPHYLLIE DE SMITH
(_Caryophyllia Smithii_ Stokes et W. P. Broderip).]
[Illustration: ASTRÉE
(_Astræa pallida_ Dana).]
Une des plus belles est la _Caryophyllie de Smith_[44], avec sa
robe jaunâtre, plus pâle à la base et au sommet, ornée de lignes
longitudinales d'un blanc léger! Son disque, d'abord brun, devient
blanc et puis vert; ses tentacules, à peu près triangulaires, sont
presque transparents. Ils ressemblent à des festons de dentelle
finement bordés d'un ourlet blanchâtre et terminés chacun par un pois
blanc.
[44] Voyez figure 1, planche X.
[Illustration: MÉANDRINE
(_Meandrina cerebriformis_ Lamarck).]
Les _Madrépores_ proprement dits sont des associations bizarres des
plus variées et des plus intéressantes. Qu'on se rappelle un gâteau de
cire sorti d'une ruche, avec des larves d'Abeilles dans chaque cellule;
qu'on suppose ce gâteau de pierre et non de cire, et chaque larve
remplacée par un Polype, et l'on aura le Madrépore désigné sous le nom
d'_Astrée_: c'est un des plus connus.
Les _Méandrines_ diffèrent des Astrées par une surface creusée de
lignes allongées et tortueuses, sillonnées en travers. Leurs cellules
sont placées régulièrement dans les vallons.
[Illustration: PORITIDE AVEC SES POLYPES ÉPANOUIS
(_Goniopora columna_ Dana).]
Les _Poritides_ ont des branches qui s'élèvent peu, généralement
dichotomes, à lobes obtus. Leurs Polypes sont des miniatures
d'Anémones, portant autour de leur bouche douze tentacules radiés.
Leur polypier est pierreux, fixé, rameux ou lobé, à surface libre,
présentant un grand nombre d'étoiles régulières, superficielles
ou excavées, à bords imparfaits ou nuls. Ces étoiles sont
caractéristiques; on ne saurait les confondre avec celles d'une Astrée
ou d'un Madrépore.
[Illustration: PORITIDE: SON POLYPIER CALCAIRE
(_Porites mordax_ Dana).]
Les _Polypiers Alcyonaires_ réunissent les _Alcyonides_, les
_Tubiporides_, les _Gorgonides_ et les _Pennatulides_, dont nous
traiterons dans un chapitre spécial.
[Illustration: ALCYONIDE
(_Xenia elongata_ Dana).]
Les _Alcyonides_ sont très-communs; on en trouve souvent sur les
coquilles de Saint-Jacques, sous la forme de masses charnues arrondies,
à lobes irréguliers et de couleur rouge: cette masse est toute une
colonie. Placée dans de l'eau de mer pure et fraîche, on ne tarde pas
à voir apparaître des points opalins ou jaunâtres, qui se gonflent peu
à peu, font saillie, et s'épanouissent en une corolle transparente et
animée. Chacun de ces Polypes a huit pétales dentelés; au centre, est
la bouche. Le corps du Polype est tubuleux: sa partie extérieure est
plus ou moins longue; sa partie intérieure traverse au dedans, jusqu'à
la base, la masse totale, qui n'est, d'ailleurs, que l'agglomération de
tous les individus de l'association réunis par un tissu commun, criblé
de spicules rouges et sillonné de vaisseaux.
La _Bebryce tendre_[45] est un Alcyonide. Ce Polypier, incomplet comme
tous les Alcyons, ne possède qu'une écorce qui contient les Polypes.
L'axe qui lui sert de soutien est un support d'emprunt.
[45] Voyez la planche VIII.
[Illustration: TUBIPORIDE (CORAIL MUSIQUE)
(_Tubipora musica_ Linné.)]
Parmi les _Tubiporides_, se trouve le _Corail musique_, de l'archipel
des Indes, caractérisé par ses tubes pierreux, simples, nombreux,
rapprochés, droits ou flexueux, parallèles et un peu rayonnants, d'un
beau rouge pourpre, unis ensemble de distance en distance par des lames
transversales. On a comparé leur ensemble à un amas de tuyaux d'orgue.
Ses Polypes sont d'un vert d'herbe brillant (Péron); ils ont des
tentacules garnis de chaque côté de deux ou trois rangées de papilles
granuleuses charnues, au nombre de soixante à quatre-vingts (Lesson).
[Illustration: GORGONIDE
(Pêchée par quarante brasses de profondeur, côtes du Finistère).]
Les _Gorgonides_ ont une écorce tellement pénétrée de grains calcaires
ou siliceux (_spicules_), qu'elle forme une croûte en se desséchant.
Cette croûte est friable, et conserve souvent les couleurs plus ou
moins brillantes qui la caractérisent. Leurs cellules sont creusées
tantôt dans une surface plane, tantôt dans des mamelons saillants;
ceux-ci sont lisses, hérissés ou écailleux, quelquefois pendants les
uns sur les autres.
C'est à ce groupe qu'appartiennent les _Isis_ et le _Corail_, dont
l'étude nous occupera dans le chapitre suivant, et toutes ces
arborisations noires, lisses et flexibles, que l'on observe sur nos
côtes. C'est encore à côté des Gorgonides que M. Deshayes a placé
le beau Polypier pêché à la Calle, l'_Anthozoanthe parasite_[46],
magnifique arbrisseau redressé et non pendant, avec des axes d'un brun
foncé, une écorce d'un rose vif, et des Polypes d'un jaune d'or.
[46] Voyez la planche VII, communiquée par M. Deshayes.
IV
Les Polypiers sont fixés aux corps solides. Quelquefois ils s'attachent
les uns aux autres, se greffent dans tous les sens ou s'enlacent dans
toutes les directions.
Il y en a de blanchâtres, de tout à fait blancs, de jaunâtres, de
vert-pomme. Leurs nuances passent du brun olivâtre au bleu foncé, du
vermillon au violet, et du jaune pâle au gris de perle.
Chaque tuyau ou cellule contient un individu. Les loges sont plus ou
moins profondes, suivant les espèces. Les animalcules sont composés
généralement d'une partie cachée plus ou moins tubuleuse, et d'une
partie étoilée plus ou moins apparente. Cette dernière présente de huit
à douze barbillons lisses ou granuleux, susceptibles de s'épanouir
comme les pétales d'une fleur. Quand ces appendices sont étalés, ils
atteignent souvent le double de la hauteur du corps; ils sont alors
presque transparents, excepté vers l'extrémité.
Les Polypes étendent ou resserrent leurs barbillons, dilatent ou
contractent leur bouche, suivant les besoins; mais leur tube digestif
est soudé à leur cellule, et les axes qui portent les cellules sont
condamnés à l'immobilité. Singulière combinaison! des arbustes
moitié animés et croissant au fond de l'eau; des animalcules moitié
emprisonnés et rivés à leur prison; des estomacs dans une écorce, des
bras sur une branche, et le mouvement sur le repos!
Les animalcules des Polypiers se reproduisent par de petites larves
vomies par l'animal et par des bourgeons développés dans leur écorce.
[Illustration: POLYPES ÉPANOUIS SORTIS DE LEUR LOGE
(_Sertularia pumila_ Linné).]
Dans les Polypiers Hydraires, les œufs sont souvent contenus dans des
capsules cornées spéciales, qui se brisent lors de la maturation. Leurs
formes sont très-variées, suivant les espèces.
Qu'on imagine un ellipsoïde transparent comme du cristal, dont les
parois sont décorées de rampes à créneaux disposées en spirale,
interrompues à chaque tour, et laissant voir par transparence cinq ou
six œufs ronds, d'un jaune safrané, et l'on aura la capsule ovigère
d'un _Polypier Bryozoaire_, la _Plumulaire plume_.
[Illustration: POLYPIER BRYOZOAIRE: SON SAC A ŒUFS ET SES LOGES
A POLYPES, GROSSIS
(_Plumularia pluma_ Linné).]
Chez les Campanulaires, il existe des branches mâles et des branches
femelles: les unes chargées de loges dans lesquelles se développent les
œufs; les autres portant des capsules mâles surmontées chacune d'un
bouquet d'élégants tentacules.
[Illustration: POLYPIER HYDRAIRE PRODUISANT UNE MÉDUSE]
Mais un des phénomènes les plus curieux que présente l'étude des
Polypiers Hydraires, est celui que les savants ont désigné sous le nom
de _génération médusipare_. A une certaine époque de l'année, apparaît,
chez les _Campanulaires_, les _Syncorines_, etc., une sorte de hernie
extérieure, au centre de laquelle tourbillonne le liquide nourricier.
C'est un bourgeon qui, peu à peu, se revêt d'un bourrelet de substance
transparente, grandit rapidement, et ne tarde pas à montrer des
traces d'organisation intérieure. On voit alors le liquide nourricier
circuler dans quatre canaux; quatre points noirs se dessinent au
sommet du bourgeon, à l'extrémité des quatre canaux: ce sont les
yeux. Insensiblement le bourgeon prend un aspect plus campanuliforme;
son extrémité se dilate, les yeux s'écartent, et dans leur voisinage
naissent quatre tentacules. Le réservoir central augmente de capacité,
se limite par une membrane distincte, et forme l'estomac. L'animal est
développé: c'est une vraie Méduse. Dans peu de temps, elle rompra son
pédicule par de violentes contractions, et prendra son essor vers la
haute mer.
La jeune Méduse, aussitôt libre, atteint en peu de jours le double de
son volume. La déchirure de son pédicule se cicatrise, les tentacules
s'allongent; l'estomac acquiert une bouche. Quelques semaines encore,
et l'intestin de chacune de ces petites Méduses présentera un
contour onduleux, comme mamelonné: ce sont des œufs qui se forment,
grossissent, se développent, et se détacheront par un mécanisme
semblable (Desor).
V
Les Polypes sont de petits ouvriers silencieux, actifs, infatigables,
qui sécrètent et organisent les gâteaux ou les axes qui les portent
et les logent. Éclatante industrie, qui sera sans cesse un objet
d'admiration! Population modeste, digne des plus grands éloges,
réservée dans ce qu'elle consomme, magnifique dans ce qu'elle produit!
Les Polypes aiment les régions chaudes de l'Océan, et prospèrent mal
dans les pays froids.
Les uns forment des pelouses de vie sous-marines qui tapissent les
rochers; les autres composent des stalactites animées, de grands
arbrisseaux, de petits arbres ou d'immenses forêts. Le câble électrique
qui relie la Sardaigne au fort Génois était incrusté d'un si grand
nombre de Polypiers et de _Bryozoaires_, que certaines parties retirées
de l'eau avaient le volume d'un baril. (Lacaze-Duthiers.)
Les Polypiers occupent quelquefois des espaces immenses qui
grandissent sous les flots, s'élèvent en récifs, entourent les îles,
les joignent entre elles, les unissent aux continents, et comblent
ainsi la profondeur des mers.
En 1702, un voyageur anglais, Strachan, observa que les Polypiers
étaient capables de former de grandes masses de rochers. En 1780,
Forster, savant compagnon du capitaine Cook, établit d'une manière
positive que la plupart des îles de la mer du Sud doivent leur
existence à la multiplication excessive et à l'agglomération compacte
des Polypiers. Cette manière de voir a été confirmée par un grand
nombre de marins, de zoologistes et de géologues.
Ces Zoophytes sont réunis au fond de l'eau par masses innombrables. Ils
absorbent les sels calcaires contenus dans l'Océan, et en composent
leurs cellules et leurs axes; ils produisent ainsi des associations
souvent colossales.
Leurs germes tombent autour d'eux, et donnent naissance à de nouveaux
gâteaux. Les derniers venus s'élancent tout autour des premiers
et au-dessus d'eux, et les étouffent; ceux-ci laissent après leur
mort leurs cellules de pierre greffées les unes sur les autres. Ces
couches de matière devenue inerte servent de fondement à de nouvelles
générations qui se superposent régulièrement comme les assises dans une
maçonnerie. Il résulte de ces agglomérations gigantesques des rochers
immenses qui atteignent jusqu'à deux ou trois cents lieues de longueur!
Ces rochers s'élèvent peu à peu du fond de la mer, sans trouble, sans
effort, sans réaction. Au bout d'un certain temps, ils composent des
îles; ces îles forment de vastes terres. Il faut des siècles, il est
vrai, pour que ce travail s'accomplisse, mais le temps ne manque jamais
à la Nature!
Les auteurs de ces constructions séculaires sont des animalcules
gélatineux, fragiles, chétifs, presque toujours microscopiques; mais
ils sont extrêmement nombreux... il y en a des milliards. Ils peuvent
donc produire, par l'entassement de leurs squelettes, des maçonneries
dont le genre humain tout entier, travaillât-il cent mille ans,
n'enfanterait qu'une bien faible partie!
[Illustration: VUE GÉNÉRALE D'ÎLES A CORAUX.
(Ile de Clermont-Tonnerre, archipel Pomotou.)]
Une fois arrivés à la surface de l'eau, les Polypiers cessent de
croître, parce que leurs animalcules sont des êtres essentiellement
aquatiques. Enfants de la mer, ils doivent vivre dans la mer; ils
meurent à l'air et au soleil. Voilà pourquoi les couches les plus
élevées de ces gigantesques édifices sont toujours privées de vie.