Ces créatures, en apparence si frêles et si imparfaites, se retrouvent

sous toutes les latitudes et à toutes les profondeurs. Que sont en

comparaison les nécropoles des Éléphants et des Baleines? Ne

semble-t-il pas que plus l'animalcule est petit, plus sa dépouille

occupe de place dans l'univers? (Blerzy.)

IV

Les coquilles des Foraminifères se rencontrent très-souvent, et plus

souvent qu'on ne le pense, à l'état fossile. Elles forment à elles

seules des chaînes entières de collines élevées et des bancs immenses

de pierre à bâtir.

Le calcaire grossier des environs de Paris est, dans certains endroits,

tellement rempli de ces dépouilles, qu'un centimètre cube des carrières

de Gentilly, carrières par couches d'une grande épaisseur, en renferme

au moins 20 000; ce qui fait, par mètre cube, le chiffre énorme de 20

000 000 000.

Quand nous passons près d'une maison en démolition ou d'un édifice que

l'on construit, et que nous sommes enveloppés par un nuage de poussière

qui pénètre dans notre gosier, nous avalons souvent, sans nous en

douter, des centaines de ces infiniment petits.

Comme tous les édifices de Paris et une grande partie des maisons

des départements voisins sont bâtis avec des pierres extraites des

carrières des environs, il est évident que, sans exagération, la

capitale de la France, et beaucoup de villages et de villes tout

autour, sont construits avec des carcasses de Foraminifères.

La pierre dite de Laon est formée, assure-t-on, d'un amas considérable

de _Camérines_, charmante espèce de forme lenticulaire, à cellules

très-nombreuses disposées en spirale. Mais cette espèce n'est pas

microscopique.

Les pyramides d'Égypte sont construites avec des pierres analogues et

fondées sur des rochers de même genre.

Les Foraminifères ont donc sécrété une partie du sol sur lequel nous

marchons, des maisons qui nous abritent et des édifices que nous

léguons à la postérité. Chaque animalcule a fourni son grain solide,

chaque race a déposé sa couche imperceptible, et Dieu, qui préside à ce

mystérieux travail, a rassemblé ces grains et ces couches dans la durée

des siècles, et en a composé des masses imposantes!

Les espèces qui vivent aujourd'hui préparent en silence, au sein de

l'Océan, des pierres de taille pour les constructions des générations

futures!

«C'est sans raison que l'on mépriserait ces animaux, dont le grand

Ouvrier de la nature a pris soin de relever la petitesse en les douant

d'industrie et de force. Il a montré par là que la grandeur pouvait

se trouver dans les petites choses aussi bien que la force dans la

faiblesse. Apprenons donc à respecter le Créateur jusque dans les

ouvrages qui nous paraissent les plus vils.» (Tertullien.)

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE VII

LES ÉPONGES.

Heureux qui, satisfait de son humble fortune,

Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont placé.

(RACINE.)

I

Le sein de l'Océan est rempli de mystères. Parmi les associations

animales qu'il renferme et qu'il nourrit, une des moins connues est

peut-être celle qu'on désigne communément sous le nom d'_Éponge_.

Cette association apparaît comme une masse de tissu léger, résistant,

élastique, lacuneux, de forme très-variée, et d'un fauve brun ou blond

tirant un peu sur le rougeâtre.

Les opinions les plus diverses ont régné tour à tour dans la science

sur la nature des Éponges. Parmi les anciens, les uns les regardaient

comme des plantes, les autres comme des animaux; certains faisaient du

juste-milieu, ils les prenaient pour une espèce de nid feutré de nature

végétale, servant d'habitation à des Polypes. Ces animalcules n'étaient

pas attachés à leurs petites loges, ils pouvaient en sortir et y

rentrer à volonté. Les Polypes du Corail ne sont pas aussi heureux!...

Pline, Dioscoride et leurs commentateurs ont prétendu que les Éponges

étaient sensibles, qu'elles adhéraient aux rochers par une _force

particulière_, et qu'elles fuyaient la main qui voulait les saisir...

Ils les ont même distinguées en mâles et en femelles.

Les premiers naturalistes, pour le rappeler en passant, voyaient des

mâles et des femelles partout. L'Homme a toujours voulu trouver quelque

chose à sa ressemblance, même dans les corps organisés les plus obscurs.

Érasme, critiquant les assertions de Pline, conclut qu'il faut _passer

l'éponge_ sur tout ce qu'il a écrit à ce sujet.

Nieremberg, et plus tard Peyssonnel et Trembley, ont soutenu avec

raison l'animalité des Éponges. Leur manière de voir a été adoptée par

Linné, par Guettard, par Donati, par Ellis et par Lamouroux....

Les Éponges habitent dans presque toutes les mers, principalement dans

la Méditerranée, dans la mer Rouge, et dans le golfe du Mexique. Elles

aiment les eaux chaudes ou tempérées, et les lieux les moins exposés

aux vagues et aux courants.

Ces colonies vivent dans les fonds marins de cinq à vingt-cinq brasses,

parmi les excavations et les anfractuosités des rochers, et sont

toujours adhérentes. Elles se développent non-seulement sur les corps

inorganiques, mais encore sur les végétaux et sur les animaux.

Elles sont étalées, dressées ou pendantes, suivant les endroits où

elles croissent, suivant les corps qui les supportent et suivant leur

propre forme.

C'est un caractère bien singulier que la fixation de certaines espèces

animales. Les personnes du monde s'imaginent que tous les animaux

jouissent de la faculté de se transporter d'un endroit dans un autre;

en un mot, qu'ils sont _locomotiles_, pour nous servir d'un mot

consacré par la science. Cependant il n'en est pas ainsi; il existe

des tribus entières et nombreuses qui sont adhérentes, qui vivent et

meurent attachées au même point. Tels sont les _Polypiers_, telles sont

les Éponges.....

[Illustration: ÉPONGE SUR UNE ALGUE.

(Pêchée par soixante brasses de profondeur.--Dessin de Riocreux.)]

Il résulte de l'adhérence des corps organisés, qu'ils sont plus soumis

à la puissance des agents extérieurs et plus influencés par eux que

les animaux locomotiles, lesquels ne manquent pas de se soustraire à

ces mêmes agents par leurs fréquents changements de place, quelquefois

même par des migrations périodiques. De là de grandes différences dans

les fonctions, dans les mœurs, dans les caractères, entre les animaux

fixés et les animaux non fixés.

II

On connaît plus de trois cents espèces d'Éponges. Il y en a de

pédiculées et de non pédiculées, de foliacées, de globuleuses, de

concaves, de fistuleuses, de digitées. Cette variété de formes nous

explique les noms plus ou moins singuliers qui leur ont été donnés par

les marins: la _Plume_, l'_Éventail_, la _Cloche_, la _Corbeille_,

le _Calice_, la _Lyre_, la _Trompette_, la _Quenouille_, la _Corne

d'élan_, le _Pied de lion_, la _Patte d'oie_, la _Queue de paon_, le

_Gant de Neptune_....

La Nature a mis autant de soin à organiser les plus humbles habitants

des eaux que les êtres qui appartiennent aux ordres les plus élevés de

la création.

L'_Éponge usuelle_ est une masse irrégulièrement arrondie, souvent un

peu concave en dessus. Quand on examine à la loupe son tissu, on le

trouve composé de fibres fines, flexibles, entrelacées, formant un

grand nombre d'orifices, les uns très-petits (_pores_), et répandus en

grand nombre sur toute la surface de l'Éponge, les autres beaucoup plus

grands (_oscules_), et généralement situés à la partie supérieure.

Dans l'intérieur, des conduits irréguliers de toutes les dimensions

s'abouchent les uns dans les autres, et font communiquer les pores et

les ostioles.

Le tissu est comme feutré de corps durs, appelés _spicules_, calcaires

ou siliceux, effilés comme des navettes étroites, simples ou divisées

en deux ou trois branches.

A l'état vivant, cette masse est recouverte d'une couche muqueuse, qui

coule gluante quand on retire le Polypier de l'eau.

[Illustration: GANT DE NEPTUNE.]

Pendant la vie de l'Éponge, on voit sortir de chaque cellule ou de

chaque Polype un torrent d'eau impétueux, sorte de fontaine vivante

qui semble ne s'arrêter jamais. Pauvres petites bêtes qui reçoivent

leur nourriture du flot qui les baigne, qui aspirent et expirent

l'onde amère toute leur vie, et qui ne savent pas ce qui se passe à 2

millimètres de leur bouche!

[Illustration: VARIÉTÉS DE SPICULES D'ÉPONGE.]

[Illustration: FRAGMENT D'ÉPONGE USUELLE, TRÈS-GROSSI.]

Dans les mois d'avril et de mai, ces animalcules engendrent des

germes arrondis jaunâtres ou blanchâtres, d'où naissent des embryons

ovoïdes, granuleux, munis vers le gros bout de petits cils vibratiles.

Ces embryons sont rejetés par le courant qui sort de l'estomac, et

forment des essaims de larves autour du Polypier. Ces larves nagent,

la partie la plus dilatée en avant, comme les larves du Corail, par

des mouvements doux et réguliers qui ressemblent à un glissement

onduleux. Quand elles sont restées quelque temps dans l'eau, elles

viennent ordinairement à la surface, mais elles sont souvent entraînées

par les courants. Pendant deux ou trois jours, elles semblent chercher

un endroit convenable pour se fixer. Une fois fixée, la larve perd les

cils vibratiles, s'étale, et prend la forme d'un disque gélatineux

très-aplati.

Dans l'intérieur s'organisent des cellules contractiles et de nombreux

spicules.

On ne sait pas exactement combien de temps les Éponges mettent à se

développer. On pense que, dès la troisième année, on peut revenir dans

les lieux précédemment épuisés.

III

La pêche des Éponges est principalement exploitée par les Grecs et par

les Syriens, depuis Beyrouth jusqu'à Alexandrie. Les Grecs commencent à

pêcher en mai et finissent en août; les Syriens continuent jusqu'à la

fin de septembre.

Les embarcations portent quatre ou cinq hommes.

Chaque plongeur est armé d'un couteau à forte lame, ou bien d'un

trident à branches tranchantes, recourbées et garnies d'une poche faite

de filet.

Les bateaux arrivent sur les côtes rocheuses habitées par les Éponges.

Lorsque la mer est très-calme, on aperçoit assez distinctement ces

Polypiers, et l'on commence à plonger ou à draguer.

Ce dernier genre de récolte offre l'inconvénient de déchirer le tissu;

aussi les Éponges obtenues de cette manière se vendent-elles 30 pour

100 de moins que les Éponges dites _plongées_. (Lamiral.)

Dans le golfe du Mexique, où ces Polypiers croissent à de faibles

profondeurs, les marins enfoncent dans l'eau une longue perche amarrée

près du bateau, se laissent glisser sur les Éponges et les arrachent

avec facilité. (Lamiral.)

Après la pêche, on nettoie les Éponges, on les débarrasse de la matière

animale, des spicules et des corps étrangers qu'elles contiennent.

Une fois préparé, le tissu prend une teinte roussâtre plus ou moins

dorée. Son élasticité, sa perméabilité et sa résistance à la macération

sont connues de tout le monde. Certaines espèces, habituellement

très-colorées, perdent leurs nuances en se séchant, et deviennent plus

ou moins blanches.

M. Lamiral a publié un excellent mémoire sur les moyens d'acclimater et

de multiplier les Éponges dans les eaux françaises de la Méditerranée,

et sur la nécessité de réglementer leur pêche. Il insiste sur

l'introduction, dans nos parages, de l'Éponge fine de Syrie, appelée

_chimousse_. La Société zoologique d'acclimatation a résolu d'essayer

cette introduction; elle a donné (avril 1862) une mission spéciale à M.

Lamiral pour aller chercher dans l'Orient des Éponges _pleines d'œufs_.

Le succès n'a pas couronné cette première expérience.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE VIII

LES POLYPES.

Diviser, c'est donc multiplier.

I

Les Polypes sont de grands personnages. Plusieurs peuvent atteindre

jusqu'à un centimètre de hauteur!

[Illustration: POLYPES.]

Ces animaux ne sont pas rares. Les savants ont beaucoup écrit sur leur

organisation et sur leurs mœurs. On en parle très-souvent; ils sont

presque populaires!... Toutes les fois que, dans une conversation

(ou dans un livre), on veut comparer un animal bien simple à notre

propre espèce, le nom de Polype se présente aussitôt. Dans combien

de circonstances n'avons-nous pas répété ce membre de phrase devenu

presque banal: _Depuis le Polype jusqu'à l'Homme?_

Eh bien! demandez à une personne quelconque ce que c'est qu'un Polype,

si c'est un animal marin ou fluviatile; s'il est écailleux ou velu,

s'il a une tête ou une queue? Vous verrez ce que l'on vous répondra...

La quasi-popularité de notre curieux animal se réduit le plus

habituellement à la connaissance de son nom.

Rien n'est plus commun que le nom.....

C'est pourquoi nous allons consacrer un chapitre spécial à l'étude du

Polype.

II

Le Polype par excellence est le _Polype d'eau douce_, ou _Hydre

verte_[41]. Qu'on se représente un petit sac étroit, tubuleux,

diaphane, vert ou verdâtre, ouvert à une seule extrémité, façonné comme

un cornet de trictrac ou comme un tube sinueux, et portant autour de

l'ouverture six appendices (rarement huit ou dix) grêles, filiformes,

flexueux, disposés en couronne. Voilà tout l'animal: le sac est son

corps, l'ouverture sa bouche, et la cavité son estomac; les appendices

sont ses bras.

[41] _Hydra viridis_ Linné.

Si l'on compare cette modeste organisation, nous ne dirons pas à

l'Homme, mais à un quadrupède quelconque, on la regardera comme

_imparfaite_. Et l'on aura bien tort! car un animal qui possède toutes

les parties dont il a besoin pour subsister, est en réalité un animal

_parfait_ dans son genre. La privation des organes qui sont absolument

nécessaires à un autre, n'est point en lui une imperfection. En effet,

la perfection d'un composé ne consiste pas dans l'abondance de ses

parties, mais uniquement dans leur proportion et dans leur aptitude à

faire les fonctions auxquelles elles sont destinées (Lessep). Chaque

Polype est donc aussi parfait, dans son espèce, qu'un quadrupède dans

la sienne; et il serait aussi absurde de lui contester cette qualité

qu'il y aurait d'extravagance à soutenir qu'il n'y a point d'Éléphant

achevé sans ailes et point de Cheval accompli sans nageoires.

[Illustration: POLYPE ISOLÉ.]

En histoire naturelle, les savants emploient souvent l'adjectif

_imparfait_, mais seulement comme terme relatif, et pour dire d'un

seul mot, que telle espèce présente une organisation beaucoup moins

compliquée que telle autre. Nous suivrons l'exemple des savants.

Le Polype recherche la lumière; il est sensible au moindre bruit.

Il s'attache aux plantes aquatiques, et aux autres corps solides

submergés, par l'extrémité aveugle de son sac. Il s'y amarre comme à

une rive. Trembley a vu une longue planche qui en était si exactement

bordée, qu'elle paraissait comme garnie d'une frange toujours

en mouvement. Presque tous les Limaçons fluviatiles en portent

quelques-uns sur leur coquille. Le mollusque leur sert de voiture,

et quoiqu'il nage ou marche avec lenteur, il leur fait parcourir

cependant, en quelques minutes, plus de chemin qu'ils n'en pourraient

faire seuls dans tout un jour. D'autres Polypes vont encore plus vite:

ce sont ceux qui s'établissent sur les fourreaux des Friganes, jolies

larves aquatiques, légères et très-vives, qui s'agitent et serpentent

dans les lits des bassins et des ruisseaux. (Trembley.)

Les Polypes se balancent mollement et gracieusement sur leur point

d'appui, étendant leurs membres capillaires dans tous les sens. Ces

organes sont aussi longs ou plus longs que le corps lui-même, et

recouverts de cils vibratiles microscopiques qui exécutent jusqu'à

trois cent cinquante mouvements par minute!

Quand une malheureuse bestiole aquatique vient à passer près du Polype

et à toucher un de ses bras, celui-ci la saisit et l'entraîne dans sa

bouche; aussitôt le ravisseur rapproche ses tentacules, contracte son

sac, et digère en repos. Quand il a fini, il se débarrasse du _caput

mortuum_ de son repas, par une sorte de vomissement. Il en est de

même, du reste, de tous les animaux chez lesquels la Nature, dans la

constitution du tube digestif, a voulu économiser une ouverture.

Lorsque beaucoup de Polypes sont agglomérés dans un endroit, si l'on

jette un Ver au milieu d'eux, il est enlacé, garrotté en peu de temps,

et de mille manières, par un nombre prodigieux de bras. Quelque mêlés

que soient ces derniers, ils se séparent ensuite sans confusion, et

cette multitude de fils déliés qui se touchaient presque, s'allongent,

se raccourcissent et se tordent sans aucune espèce d'embarras.

(Trembley.)

Un Polype avale quelquefois un volume d'aliments trois ou quatre fois

plus considérable que son corps. Il peut enfermer dans son long estomac

jusqu'à une douzaine de Pucerons à la file les uns des autres. Son

corps tubuleux offre alors autant de renflements qu'il y a d'insectes

avalés.

Quand un Polype a trop mangé, il se laisse tomber au fond de l'eau.

Il n'en peut plus. Parfois il vomit une partie de son trop-plein:

excellente détermination qui lui permet de digérer le reste! La

voracité des Polypes fait voir, pour le noter en passant, que saint

François de Sales a été un peu trop loin, lorsque, voulant présenter

aux hommes les vertus des bêtes comme exemples à suivre, il dit

qu'_elles sont sobres, tempérantes, et ne mangent jamais au delà de

leur appétit!_....

On a prétendu que les animaux dont les dents sont _molles_ ont les

mœurs douces. Les Polypes, qui ne possèdent pas de dents ni même de

mâchoires, et dont tout le corps est assez mou, devraient être des

types de douceur! Fiez-vous donc aux apparences!

Les petits Vers avalés par les Polypes cherchent souvent à s'échapper,

ce qui est fort naturel. Le ravisseur les retient alors avec un de ses

bras _plongé dans sa cavité digestive_. Chose admirable! cette cavité

digère les Vers et respecte le bras.

Quand on coupe la partie postérieure d'un Polype, et qu'on ouvre ainsi

le fond de son estomac, le petit ogre ne discontinue pas de saisir

des animalcules et de les avaler; il mange, mange toujours.... Mais

ces animalcules, entrés par la bouche, sortent immédiatement par

l'ouverture qu'on a faite. Le Polype devient alors _insatiable_. C'est

le tonneau des Danaïdes; c'est le cheval de M. de Crac!...

La nourriture des Polypes influe momentanément sur la couleur de leur

corps. Les Naïs les rendent rouges, les Pucerons, verts, et les

Têtards, noirs. Figurez-vous un homme qui deviendrait rouge après avoir

mangé des cerises, ou vert après avoir mangé des petits pois!

A la surface extérieure du sac digestif, on voit bourgeonner de temps

en temps des tubercules (_gemmes_), qui grossissent, s'allongent, se

creusent et se transforment en miniatures de Polypes, en _Polypules_,

lesquels se séparent et s'en vont dès qu'ils sont en état de pourvoir à

leurs besoins.

[Illustration: UN POLYPE ET SES REJETONS

(_Arbre généalogique vivant_).]

Les bourgeons qui naissent en automne se détachent, sans se développer,

comme des œufs; ils tombent et se conservent dans l'eau pendant l'hiver.

Pendant qu'un jeune Polype est encore adhérent à sa mère, il pousse

souvent, sur son propre corps, un nouveau petit, qui lui-même en donne

un troisième, et ce dernier un quatrième; de telle sorte que la maman

porte à la fois son fils, son petit-fils et son arrière-petit-fils!

Le Polype, ainsi chargé de sa postérité, compose avec elle une sorte

d'_arbre généalogique vivant_, suivant l'heureuse expression de Charles

Bonnet.

III

Si l'on divise un Polype en sept ou huit fragments, au bout de deux

jours chaque fragment deviendra un Polype tout entier.

Rœsel assure avoir vu des bras coupés par petits morceaux donner

naissance à des Polypes complets! Un seul individu pourrait donc se

créer toute une famille _avec un bras!_

Et notez bien que, après l'opération, _il lui repousserait un autre

bras!!_

Si l'on hache un de ces animaux, chaque parcelle formera bientôt un

individu pareil à l'individu haché (Trembley). Une armée de Polypes

_taillée en pièces_ serait loin d'être anéantie!...

Autre singularité: on peut retourner un Polype comme on retourne un

doigt de gant. L'animal continue de vivre (Trembley); mais alors sa

peau intérieure respire et sa peau extérieure digère. Respiration et

digestion _à l'envers_.

Un Polype qu'on retourne porte souvent des petits naissants à la

surface de son corps. Après l'opération, ces petits se trouvent

enfermés dans l'estomac. Ceux qui ont déjà pris assez d'accroissement,

se développent et grandissent dans la cavité digestive; ils sortent

ensuite par la bouche: ils sont vomis. Ceux, au contraire, qui sont peu

avancés, _se retournent d'eux-mêmes_, et surgissent à l'extérieur du

sac maternel, à la surface duquel ils achèvent de pousser. (Trembley.)

Un Polype retourné plusieurs fois ne cesse point de s'acquitter

de toutes ses fonctions. Il y a plus, le même individu peut être

successivement coupé, retourné, recoupé et _reretourné_, sans que son

économie en paraisse bien malade. (Trembley.)

Il faut avouer cependant que cette pauvre bête n'_aime pas_ à demeurer

retournée. (Ce doit être un singulier _malaise_ que celui d'avoir

ses organes à l'envers!) Le Polype s'efforce de se remettre dans son

premier état; il se _déretourne_ en tout ou en partie. On l'empêche d'y

réussir en le transperçant près de la bouche avec une soie de sanglier.

Cette espèce de transpercement, naturellement peu agréable, ne porte en

définitive aucun obstacle bien sérieux aux fonctions de l'animal.

Les premières expériences sur les Polypes surprirent grandement tous

les naturalistes. Ils ne connaissaient rien d'analogue dans le règne

animal. «Nous ne jugeons des choses que par comparaison, disait Charles

Bonnet; nous avions pris nos idées d'animalité chez les grands animaux,

et un animal qu'on coupe, qu'on retourne, qu'on recoupe, et qui se

_porte bien_, nous choque singulièrement. Combien de faits, encore

ignorés et qui viendront un jour déranger nos idées sur des sujets que

nous croyons connaître! Nous en savons au moins assez pour que nous ne

devions être surpris de rien. La surprise sied peu à un philosophe;

ce qui lui sied est d'observer, de se souvenir de son ignorance et de

s'attendre à tout.»

IV

Il y a vraiment de quoi être confondu, quand on réfléchit sur tout ce

que présente l'histoire des Polypes! Personne ne regarde ce qui est

à ses pieds, et bien souvent il s'y passe de curieux phénomènes qui

renferment de grands enseignements!

Les Polypes, on l'a vu plus haut, n'ont ni cœur, ni poumon, ni foie, ni

intestin. Ils manquent de tête et de cerveau. Six filaments très-grêles

et très-simples remplissent les fonctions de pieds, de bras, de lèvres

et de tous les organes des sens.... Et cependant ces animaux guettent

une proie, l'_aperçoivent_, la saisissent, la dévorent.... Ils ne se

trompent jamais sur sa nature et sur sa taille, et manquent rarement

leur coup. Ils se battent entre eux, se repoussent ou se recherchent.

Ils savent se sauver et se mettre à l'abri, quand un danger les

menace. Ils élèvent leurs petits (à leur manière).... Comment

peuvent-ils accomplir tous ces actes variés? La Providence leur a

donné une impulsion vitale particulière, appelée _instinct_, impulsion

indépendante de la prévoyance, de l'expérience, de l'éducation, et

peut-être même de la réflexion, qui leur tient lieu d'intelligence.

Le mot _instinct_ vient du verbe latin _instinguere_, qui veut dire

_pousser, exciter_.... L'instinct et l'intelligence sont deux

facultés qui se compensent, et dont l'une supplée à l'autre, comme,

à d'autres égards, la fécondité supplée à la force ou à la longévité

(Cuvier). L'instinct est l'intelligence des animaux inférieurs.

V

Le monde de la mer · 第 5 / 36 段