Cette improvisation pathétique produit la plus vive émotion sur

tout l’auditoire. Des larmes coulent de tous les yeux. M. Fualdès

demande que Jausion, qui interroge tout le monde sur son innocence,

veuille bien interpeller madame Manson. Jausion, troublé, hésite un

instant, puis se tourne vers madame Manson, et lui dit avec un rire

dont l’affectation est remarquable: «Madame, on me charge de vous

interpeller.» Madame Manson détourne les yeux, laisse tomber sa tête

sur ses mains, reste quelques instans sans parler, et dit enfin:

_Je n’ai rien à dire_. Cette réponse excite quelques murmures dans

l’assemblée. Madame Manson, pressée par le président, persiste à ne

rien dire.

On poursuit l’audition des témoins. Marianne Marty, celle qui a reçu

des confidences de la petite Bancal, rapporte que cet enfant lui avait

dit que son père et sa mère avaient tué M. Fualdès: tandis qu’on

_saignait le monsieur_, maman, disait la petite, tenait la chandelle

et le baquet. C’est M. Jausion qui porta le premier coup. _Va-t-en_,

lui dit Bastide, _tu ne sais pas faire cela_, et il acheva.--Avec ces

propos, tu feras guillotiner ton père et ta mère, dit le témoin à

l’enfant.--Tant pis, pourquoi le faisaient-ils?

La séance du 1er avril offrit encore un incident remarquable. Jausion

prétendit que les affaires de M. Fualdès étaient fort dérangées, et

qu’il était son créancier de quatre-vingt mille francs. «Je croyais,

ajoute-t-il, que M. Fualdès ne devait qu’à moi, et sans cela je

n’aurais pas fait mes efforts pour marier son fils, qui me poursuit

maintenant, avec une de mes parentes, riche de plus de deux cent

mille francs; _qu’il réponde s’il l’ose_.» M. Fualdès, aussi vivement

interpellé, accabla de nouveau Jausion, sous le poids de son infamie.

«L’accusé, dit-il, veut parler de mon mariage, je n’en dirai rien; car

s’il est, lui, dans cette situation de ne plus pouvoir se compromettre,

je ne veux pas donner encore plus à rougir aux miens. Jausion a tort de

prétendre que je m’acharne contre lui; je ne lui en veux pas plus que

je n’en veux à tout autre; je n’en veux qu’aux assassins de mon père.

Oui, Jausion, prouvez-moi votre innocence, et mes bras s’ouvriront pour

vous recevoir».

Le témoin Théron qui n’avait point paru aux assises de Rodez, fait

une déposition de la plus grande importance. «Le 19 mars, dit-il,

c’était le jour de Saint-Joseph, je revenais de l’Aveyron où j’avais

été tendre des crochets pour pêcher. Lorsque je fus au chemin du pré

de Gombert, je montai sur le tertre de ce pré, parce que le chemin

était plus aisé. J’avais été à la rivière tendre une corde garnie de

crochets, avec lesquels on prend des poissons: ce genre de pêche ne se

pratique que la nuit. Lorsque je fus arrivé jusqu’à la cime du pré,

j’entendis plusieurs personnes qui descendaient par le même chemin. Je

crus que c’étaient des gens de la Laguiroule, et je m’arrêtai. Ces gens

qui s’approchaient, m’ayant présenté un objet effrayant, je me cachai

derrière un buisson, et je vis passer un cortége, précédé par Bastide,

que j’ai parfaitement reconnu, qui portait un fusil dont il avait

tourné le canon vers la terre. Il était suivi par quatre hommes qui

portaient, sur deux barres, un cadavre enveloppé dans une couverture.

Parmi ces quatre hommes, je reconnus un soldat du train, nommé Colard,

et Bancal, qui étaient l’un et l’autre sur le devant; par derrière,

je reconnus Bach, qui portait une des barres; mais je ne reconnus pas

celui qui occupait la quatrième place. A côté de Bach et de l’inconnu,

qui portaient ce cadavre, je vis par derrière un autre individu que je

ne pus point reconnaître; et, enfin, à la distance tout au plus d’un

pas de ces trois derniers individus, je reconnus positivement Jausion,

qui portait, comme Bastide, un fusil, dont le canon était tourné vers

la terre. Je le reconnus, parce que je l’avais vu fort souvent, quoique

dans le moment que je vous parle, il eût sous son chapeau rond une

espèce de mouchoir blanchâtre qui lui tombait sur les yeux. De la place

où je m’étais tapis, je suivis des yeux ce cortège qui parcourut les

sinuosités du parc. Lorsqu’il fut arrivé au milieu, les individus qui

le composaient s’arrêtèrent pour respirer; alors je pris mes souliers à

la main, et je pris subitement la fuite.»

Pendant ce récit, on pouvait remarquer sur la figure du jeune pêcheur,

encore quelques traces de la frayeur dont il avait été saisi, en

voyant passer, au milieu de la nuit, cette mystérieuse troupe. Bastide

entendit la déposition de Théron comme il entendait tout, avec un

grand sang-froid, une indifférence tout-à-fait impassible. Jausion

était dans un état bien différent; le trouble de son âme se peignait

sur sa physionomie. Théron affirme qu’il avait bien reconnu les

accusés qu’il venait de nommer. L’accusé Bach qui avait été reconnu

par le témoin, dit que le cortège était en effet composé comme il l’a

raconté. Après quelques débats relatifs à cette déposition, madame

Manson est interpellée de nouveau à l’occasion d’une assertion de

M. Blanc, autre témoin. Il rapporte qu’un jour cette dame lui a dit

ces paroles remarquables: «Je ne voulais pas être témoin; je suis un

témoin trop important; ma déposition les tuerait.» Madame Manson nie

ce propos. La femme Bancal la priant de dire la vérité, madame Manson

jette sur elle un regard plein de dédain et de mépris, et garde le

silence. Un des avocats des accusés, la conjure de parler; elle se tait

encore; on insiste; même silence. Enfin, Bastide qui, depuis quelques

instans semblait moins calme, se retourne vivement, et s’adressant à

madame Manson: «_Oui, dites la vérité! Parlez!_--_Malheureux!_ répond

l’accusée.--Allons, plus de monosyllabes, parlez!.....--_Malheureux! tu

ne me connais pas, et tu as voulu m’égorger!_» A ces mots, prononcés

avec emportement, la salle retentit d’applaudissemens. Madame Manson

tombe évanouie, et, par intervalles, reprenant ses sens, éprouve une

agitation convulsive. Lorsque le trouble a cessé et que l’accusée a

repris ses sens, M. Fualdès la supplie de dire toute la vérité; mais

elle tombe de nouveau évanouie.

Le nuage se dissipait par degrés. Le mot de l’énigme errait sur les

lèvres de madame Manson; chaque parole qui s’échappait de sa bouche

tendait à faire faire un pas vers le dénouement du drame. Mais toute la

vérité ne suivra pas immédiatement le premier aveu qu’elle a fait; elle

doit encore tergiverser plus d’une fois, faire naître des incidens, et

retarder, par de nouvelles péripéties, le triomphe de la vérité.

Le lendemain de la séance dont nous venons de parler, le président

demandant à madame Manson si l’homme qui lui a sauvé la vie ne serait

pas parmi les accusés. _C’est possible, Monsieur_, répond-elle

aussitôt: puis quelques instans après, pressée de nouveau, elle déclare

n’avoir rien à dire, ne pouvoir ni sauver ni condamner Jausion. Bastide

l’interrompt, et après quelques sarcasmes, s’écrie que sa conscience ne

lui reproche rien.--Votre conscience ne vous reproche rien! réplique

avec force madame Manson: _Que M. Bastide prouve son innocence, et je

monterai sur l’échafaud à sa place_.--Prouver mon innocence! reprend

Bastide, ce n’est pas difficile, madame Manson croit nous intimider;

elle se trompe; elle en a fait d’autres à Rodez; cela ne nous touche

plus.

Passons maintenant à une déposition qui doit apprendre plusieurs

détails demeurés inconnus jusqu’ici. M. France de Lorné s’exprime en

ces termes: «Le dimanche après la condamnation de Rodez, avec M. de

Sufren, Henri et Auguste de Bonald, Frayssinet de Valady et Adolphe

Dubosc, nous eûmes la curiosité d’aller voir la petite Madelaine Bancal

dans l’hospice où elle était déposée. Voici les détails que j’ai

recueillis de sa bouche.

«Le 19 mars au soir, sa mère la fit coucher, au second étage de

la maison, dans une chambre où elle ne couchait ordinairement pas.

«Avant de s’aller coucher, et dans la soirée, il s’était réuni

des messieurs et d’autres personnes qui avaient soupé avec une

poule et des poulets, et avaient trinqué ensemble. Lorsqu’elle

fut dans la chambre où on l’avait conduite, elle entendit un

grand bruit dans la rue, qui lui fit peur, elle descendit en

chemise et sans souliers, elle se glissa dans le lit qui se

trouve près de la porte de la cuisine. Ce fut au moyen d’un

petit trou qui était au rideau, qu’elle vit entrer une bande

d’individus entraînant un monsieur. Elle reconnut dans cette

bande Bastide qu’elle connaissait déjà, et fit connaissance

avec Jausion, qui fut interpellé par son nom par une dame qui,

conjointement avec une autre, était occupée à fermer la porte;

l’une de ces dames était plus grande et plus forte que madame

Manson, et portait un chapeau blanc avec des plumes vertes. Après

que la porte fût fermée, elle se trouva mal; on la fit revenir

avec de l’eau-de-vie, et on les fit sortir l’une et l’autre par

une fenêtre qui donne sur la rue. Ce fut alors qu’on fit asseoir

ce monsieur près de la table, qu’on lui présenta des lettres de

change à signer, en lui disant: _Il faut faire des lettres de

change, et mourir_..... Ce furent Bastide et Jausion qui lui

présentèrent ces lettres de change. Cela fait, on l’étendit sur

une table, et avec un grand couteau à gaîne (semblable à ceux

avec lesquels on égorge les cochons, et que Bastide avait apporté

sous son habit), on l’égorgea. Ce fut Jausion qui porta le

premier coup, mais il éprouva un mouvement d’horreur qui le fit

retirer. Bastide continua, et enfin on lui fit porter plusieurs

coups par Missonnier.

«Colard et Bancal tenaient les pieds, Anne Benoît le baquet, et

la femme Bancal _remuait le sang avec sa main à mesure qu’il

tombait_. (Mouvement d’horreur dans l’auditoire.) Un monsieur

boiteux, avec des favoris noirs, tenait la lumière. Au moment

où il venait d’être égorgé, Bastide entendit du bruit dans un

petit cabinet qui est au bout de la cuisine. Il demanda s’il y

avait quelqu’un dans la maison; la femme Bancal répondit qu’il

y avait une femme dans le cabinet: Bastide dit qu’il fallait

la tuer. Madame Manson sortit alors, et se jeta aux genoux de

Bastide; elle était venue le même jour, à neuf heures du matin,

parler à la femme Bancal; le soir elle était revenue dans cette

maison avant que les enfans fussent couchés, ayant un grand voile

noir qui lui tombait jusqu’aux genoux. On se borna à lui faire

placer la main sur le ventre du cadavre. Bastide voulut aussi

s’assurer s’il y avait quelqu’un dans le lit; la petite Madelaine

fit semblant de dormir. Bastide lui passa deux fois la main sur

la figure, et dit à la femme Bancal qu’il fallait se défaire de

cette enfant; celle-ci y consentit moyennant une somme de quatre

cents francs. Le projet avait été formé de porter le cadavre

dans son lit, en plaçant un rasoir au cou. Jausion, Bastide et

d’autres sortirent pour aviser à l’exécution de ce projet. Ils

rentrèrent ensuite en disant qu’il était impossible, parce qu’il

y avait quelqu’un à la fenêtre. On se détermina alors à porter

ce cadavre à la rivière; alors la femme Bancal lava la table et

tout ce qui pouvait être couvert de sang. Bancal ne rentra pas de

toute la nuit.

«La femme Bancal envoya le lendemain matin cette enfant à son

père, dans les champs, lui porter la soupe: elle lui avait

recommandé de dire à son père de _faire ce qu’il savait_. Elle

trouva celui-ci occupé à faire un trou; elle crut qu’il lui était

destiné; elle s’acquitta de sa commission, son père l’embrassa

en pleurant, et lui dit: _Non_; sois toujours bonne fille, et

va-t-’en.

«Bastide était revenu le lendemain de grand matin chez la femme

Bancal, revêtu d’une lévite verte.

«Le trou creusé par Bancal fut employé à enterrer un des deux

cochons à qui l’on avait fait boire le sang, et qui en était

mort.»

Dans une audience postérieure, M. Amans Rodat, parent de madame Manson,

reproduit les faits qu’il a déposés devant la Cour d’assises de Rodez.

Il ajoute que, pendant les débats qui eurent lieu devant ce tribunal,

sa cousine vint lui faire une visite, et qu’elle lui rendit compte d’un

entretien qu’elle avait eu avec la petite Madelaine Bancal. L’enfant

lui avait rapporté tout ce qui s’était passé chez sa mère. On avait

étendu Fualdès sur une table; en se débattant, il avait écarté le

mouchoir qui devait servir à étouffer ses cris, et il avait demandé à

faire un acte de contrition.--Tu vas aller prier avec le diable, lui

avait répondu Bastide.

Le président interroge madame Manson à ce sujet. Après

quelqu’hésitation: Eh bien! oui, s’écria-t-elle, j’ai entendu refuser

quelques minutes à M. Fualdès pour faire sa prière. Et c’était

Bastide....

_Le président_: Madame Manson affirmez-vous avoir reconnu Bastide

dans la maison Bancal?

_Mme Manson_: Oui, M. le président, il est un des assassins

de M. Fualdès; oui, il a voulu m’égorger; je le dis pour la

cinquième fois.

_Le président_: Vous l’affirmez sûrement?

_Mme Manson_: Oui, monsieur.

Bastide récuse une affirmation faite par une femme, qui, dit-il, a

abjuré tout sentiment d’honneur et de pudeur. Après des démêlés assez

prolongés, un conseiller de la Cour adresse encore quelques questions

à madame Manson.--Je vous demande, lui dit ce magistrat, de nous

apprendre ce qui s’est passé dans la cuisine de Bancal, depuis votre

sortie du cabinet jusqu’au moment où vous sortîtes dans la rue?--Je

prêtai un serment.--Qui l’a demandé?--Bastide.--Où prêtâtes-vous

ce serment.--Au pied d’un cadavre.--Quelles sont les personnes qui

étaient autour de ce cadavre?--Il y avait d’autres personnes que

Bastide.--Quelles étaient ces personnes?--Je ne puis les nommer, je

suis accusée.--Madame, je vous prie, et s’il en est besoin, je vous

somme de les nommer.--Je ne veux pas en nommer d’autres.

Accablés sous le poids des charges qui chaque jour s’amoncelaient

sur eux, Bastide et Jausion, à la suite de l’audience dont il vient

d’être question, et à peine rentrés dans leur cachot, en étaient venus

aux mains. Jausion n’avait échappé à la rage de son complice qu’avec

le secours de la force armée, accourue à ses cris de détresse. Les

misérables!... à quoi pouvaient aboutir leur différends? La vérité ne

perçait-elle pas de toute parts? et bientôt une nouvelle révélation de

leurs complices allait fournir quelques preuves de plus de leur insigne

scélératesse.

La femme Bancal, cédant sans doute aux reproches de sa conscience et

aux sollicitations de son avocat, abandonna le système auquel elle

s’était cramponné jusqu’alors, et fit les aveux suivans dans la séance

du 7 avril.

«Messieurs, je dois vous dire que, si jusqu’ici j’ai menti au

tribunal, c’est que j’avais peur; mais à présent, je vois bien

qu’il ne peut rien m’arriver de pis que ce qui avait été prononcé

contre moi à Rodez; et je me confie dans votre bonté, pour que

vous me traitiez favorablement. Le 19 mars, à huit heures et

demie du soir, six personnes entrèrent chez moi, tirant par les

bras et par le collet un monsieur qui avait un mouchoir autour de

la figure (c’était M. Fualdès.) Il y avait quatre _messieurs_.

Je reconnus parfaitement Bastide; un des autres était, je crois,

_Espagnol_. Mon mari ne voulut pas me dire quels étaient ceux que

je ne reconnus pas; cependant il m’assura qu’un d’eux était un

des neveux de Bastide.

«Bach et Colard étaient du nombre des six personnes qui

entrèrent à la fois. Ce dernier ne resta dans la cuisine qu’un

quart-d’heure environ; il sortit, en disant: _Où m’a-t-on

conduit?_ Il rentra quelques instans après, car je le revis dans

la maison. J’entendis que M. Fualdès prononçait quelques mots,

entre autres ceux-ci: _Que vous ai-je fait?_ C’est Bastide, je

crois, qui répondit; mais je n’entendis pas sa réponse; et un des

six dit à M. Fualdès: _Priez Dieu_. Nous voulûmes sortir, Bastide

s’y opposa; il nous menaça de nous tuer, si moi ou mon mari

faisions un pas pour sortir. Je tombai sur une chaise, la tête

appuyée sur les mains. Mon mari, qui s’aperçut que je me trouvais

indisposée, me fit sortir sur l’escalier, et j’y perdis toute

connaissance. Quand je sortis de la cuisine, Missonnier n’y était

pas encore: il est probable qu’on l’a amené comme un imbécille

qui ne savait pas où il allait. Bousquier arriva long-temps

après, et j’affirme que je ne vis pas du tout Anne Benoît.»

Le désordre qui régnait dans la déposition de la femme Bancal sembla

produire un grand effet sur l’esprit des jurés, qui crurent y

reconnaître un caractère de vérité.

«Lorsque je fus sur l’escalier, continue la femme Bancal, on

ferma toutes les portes, ce qui fait que je ne puis dire ce qui

se passa; mais il me sembla qu’il y avait du monde en dehors. Le

soir, dans la cour, je demandai à Madelaine ce qu’avaient fait

ces messieurs qui étaient entrés chez nous. «Ah! maman, me dit

cette petite, le monsieur qu’ils ont tué était bien méchant; on

l’a tué comme un cochon.» Mon mari, que je questionnai aussi sur

cette malheureuse affaire, me dit qu’on avait reçu le sang dans

un pot; il fut porté sur un tas de fumier qui était au coin des

Frères.»

En entendant cet aveu de la Bancal, Bastide conserva son impassibilité

ordinaire; seulement on remarqua que le nom de son neveu avait produit

sur lui une impression vive et profonde, qui se manifesta par un

mouvement de colère très-prononcé, auquel succéda bientôt une gaîté

forcée qui contrastait avec sa physionomie sinistre.

Lorsque l’audition des témoins fut terminée, on passa à l’examen

des registres de Jausion et à celui des affaires de M. Fualdès.

Cette opération était d’autant plus importante, qu’elle concourait

à déterminer le motif qui avait poussé les accusés au crime. Déjà

de nombreuses déclarations avaient prouvé que Jausion n’était que

créancier imaginaire de l’infortuné Fualdès; le rapport que firent

les commissaires chargés de la liquidation des affaires de l’un et de

l’autre fit ressortir cette vérité que redoutait principalement Jausion.

Les plaidoiries commencèrent. Le fils de la victime motiva éloquemment

le désir de légitime vengeance dont il était animé; son avocat prit

ensuite la parole. Un incident, qui devait apporter le complément des

preuves du crime, vint se placer au milieu de son éloquent plaidoyer.

L’accusé Bach venait faire de nouveaux aveux.

«Quelque sort qui me soit réservé, dit-il, ma conscience m’impose

le devoir de faire connaître toute la vérité à la justice; car

jusqu’ici, je dois l’avouer, je ne l’ai dite qu’en partie.

«Le 18 mars 1817, vers les dix heures du matin, les nommés

Yence d’Istournet, Bessières-Veinac, Louis Bastide et Réné,

m’abordèrent sur la place de Cité; ils m’invitèrent à aller avec

eux au Foiral, disant qu’ils avaient quelque chose de particulier

à me confier; je les suivis. Arrivés aux arbres de la promenade,

ils me proposèrent de prendre part au pillage par eux projeté

de la maison de M. de France, qui devait avoir lieu dans la

soirée. Ils m’offrirent, et ce fut Yence qui me fit cette offre,

une somme de douze cents francs, si je voulais les aider dans

l’accomplissement de leur projet. Je m’y refusai. Mais, concevant

des inquiétudes sur les suites de cette proposition non acceptée,

ils me firent des observations menaçantes; je leur promis de

ne point révéler leur projet, si toutefois je n’étais point

interpellé en justice. Nous nous séparâmes, et je ne les vis

plus de toute la journée du 18, ainsi que je l’ai dit dans mes

précédens interrogatoires. Le 19 mars, vers dix heures du matin,

je fus accosté, sur la place de Cité, par le marchand de tabac

que j’ai désigné sous ce nom. Le rendez-vous pour la livraison de

la marchandise par moi achetée fut fixé, comme je l’ai dit, à

huit heures du soir du même jour; nous fûmes ensemble à la porte

de la maison Bancal; et, les indications données pour en faire

ouvrir la porte, nous nous séparâmes. Je revins chez Rose Feral,

je bus un coup avec Palayret et Bousquier; Colard et Missonnier

sortirent, et moi-même après eux: huit heures venaient à peine de

sonner.

«Je fus acheter du tabac chez la femme Anduze, au fond de

l’Ambergue-gauche; de là je montai par l’Ambergue-droite, et à

cet égard, je dois rapporter un fait que j’avais tu jusqu’ici.

Je me rendis immédiatement chez Bancal. Il était environ huit

heures et demie; la personne qui m’ouvrit la porte était,

comme je l’ai dit, le marchand de tabac. Je fus introduit dans

la maison Bancal; là, je reconnus Bastide-Gramont, Jausion,

Bessières-Veinac, Yence d’Istournet, Louis Bastide, Réné, Bancal,

Colard et la femme Bancal. Il y avait encore deux autres femmes

que je ne reconnus pas; je les ai déjà signalées. Là, je vis M.

Fualdès, assis sur une chaise, entouré par les individus que je

viens de désigner. Je remarquai Jausion tenant un portefeuille

de maroquin, sur le revers duquel j’aperçus une petite plaque

jaune, au moyen de la laquelle ce portefeuille se fermait. La

couleur de cet objet était bleue ou rouge; je ne puis autrement

le signaler.

«Déjà M. Fualdès avait signé quelques effets, il en signa

quelques autres en ma présence; il y en avait environ douze ou

quinze. Cela fait, Jausion les réunit, les renferma dans le

portefeuille dont je viens de parler, et mit ce portefeuille dans

sa poche. A peine la signature des billets fut-elle terminée,

que Bastide-Gramont annonça à M. Fualdès qu’il fallait mourir.

Ce dernier fit un mouvement, se leva, et, s’adressant à Bastide,

il lui dit avec force: «Eh! quoi! pourra-t-on jamais croire que

mes parens et mes amis sont au nombre de mes assassins?» Pour

toute réponse, Bastide Gramont saisit Fualdès, veut l’étendre sur

la même table où il venait de signer les billets; les individus

qui l’entouraient, le secondent; Fualdès résiste; au milieu

des efforts qu’il faisait pour se défendre, je l’entendis qui

demandait un moment pour se réconcilier avec Dieu.

«Bastide-Gramont fut celui qui lui répondit: Vas, tu te

réconcilieras avec le diable. Enfin, Fualdès est dompté et

étendu sur la table. Jausion, qui tenait un couteau à la main,

lui porta le premier coup (mouvement d’horreur dans l’auditoire);

j’ignore s’il le blessa. Fualdès fait un effort, la table est

renversée. Il échappe des mains de ses assassins; il se dirige

vers la porte; je m’y trouvais placé; je ne fis aucun mouvement

pour l’arrêter. Bastide, qui s’en aperçut, me donna un soufflet,

et, de concert avec les autres individus, il ressaisit Fualdès,

et, de nouveau, ils l’étendent sur la même table qui avait été

redressée. Dans ce moment, Bastide s’arme du couteau; il le

plonge à plusieurs reprises dans la gorge de Fualdès; ce dernier

poussait des gémissemens et des cris étouffés; j’ignore s’il

avait été tamponné ou seulement bâillonné.

«La femme Bancal recevait le sang, non dans une cruche, mais dans

un baquet. Les deux autres femmes étaient de l’autre côté de la

table; elles ne prenaient aucune part à tous ces apprêts. Lorsque

Fualdès eut expiré, on prit son corps, on le transporta sur deux

bancs près de la croisée qui donne sur la rue. Bientôt après on

replaça le corps de Fualdès sur la table. Ce fut là qu’on fouilla

les poches de ses vêtemens, et qu’on en retira les objets dont

j’ai parlé dans mes précédens interrogatoires. Je confirme de

nouveau tout ce que j’ai dit, tant à l’égard de la chemise que de

la bague et des pièces d’argent données à la femme Bancal. Je me

rappelle que ce fut Jausion qui, ayant retiré d’une des poches

une clé, la donna à Bastide, en lui disant: Va, ramasse le tout.

Cela fait, Jausion sortit.

«Peu de temps après, on entendit du bruit dans un cabinet donnant

sur la cour. Bastide demanda avec vivacité, à la femme Bancal,

d’où provenait ce bruit; celle-ci répondit qu’il y avait une

femme. Bastide-Gramont ouvre la porte, il saisit cette femme.

Elle était travestie en homme. Il la traîne dans la cuisine, il

veut l’égorger. Celle-ci lui dit: Je suis une femme, je vous

demande la vie. Bastide lui porte les mains sur la poitrine,

tenant encore le couteau avec lequel il venait d’égorger Fualdès.

Il persiste à vouloir lui arracher la vie. Je m’oppose de tous

mes moyens à ces excès.

«Dans cet intervalle, Jausion rentre dans la cuisine, fait des

reproches à Bastide, et lui dit: Tu es déjà embarrassé d’un

cadavre, que feras-tu de l’autre? Je me joins à ces instances

pour sauver cette femme; je l’avais reconnue, quoique travestie,

pour être la fille de M. Enjalran, que j’avais vue à Rodez, dans

le temps que M. de Guyiou était préfet. Bastide consent enfin à

lui donner la vie, mais exige d’elle un serment; on la contraint

de se mettre à genoux, d’étendre la main sur le cadavre; et là,

on lui fait faire le serment de ne rien dire, à peine de perdre

la vie par le fer ou par le poison. Elle se relève: je m’aperçois

qu’elle avait du sang à l’un des doigts de sa main.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 18 / 19 段