1817. Plusieurs circonstances concoururent à les rendre éminemment
intéressans. M. Fualdès, fils de la victime, venait demander à la
justice de venger les mânes de son père; ses accens inspirèrent plus
d’une fois une vive admiration pour sa piété filiale, et la plus
violente indignation contre les meurtriers de son père. Les hypocrites
réponses de Jausion, l’assurance effrontée de Bastide, la froide
impassibilité de la Bancal, redoublaient l’horreur qu’ils inspiraient.
Auprès d’eux, Colard et Anne Benoît, sa maîtresse, ne paraissaient se
souvenir qu’ils étaient sur les bancs du crime que pour prendre la
défense l’un de l’autre, et pour faire éclater les sollicitudes d’un
amour exalté, qui cependant avait pris naissance au sein du vice.
Enfin, les scènes dramatiques où parut madame Manson tenaient tous les
esprits en suspens, et les faisaient passer d’une émotion vive à une
émotion plus vive encore.
Deux cent quarante-trois témoins furent entendus à charge;
soixante-dix-sept à décharge avaient été assignés, à la requête des
accusés. Quand on appela madame Manson à faire sa déclaration, il
se fit un profond silence. «Madame, lui dit le président, le public
est convaincu que vous avez été poussée dans la maison Bancal par
accident et malgré vous. On vous regarde comme un ange destiné par la
providence à éclairer un mystère horrible. Quand même il y aurait eu
quelque faiblesse de votre part, la déclaration que vous allez faire,
le service immense que vous allez rendre à la société, en effaceraient
le souvenir.» Puis, s’adressant à la femme Bancal: «Connaissez-vous
cette dame?» Madame Manson se tourna alors vivement du côté de la femme
Bancal, leva son voile, et, d’un ton ferme: «Me connaissez-vous?--Non.»
Ici il nous est impossible de donner une juste idée des choses
autrement qu’en reproduisant textuellement une partie des divers
interrogatoires. Les moindres réponses ont souvent une si grande
portée dans cette mémorable affaire, que leur suppression serait une
infidélité; l’analyse décolorerait entièrement ces débats si animés.
Le président exhorte de nouveau madame Manson à dire la vérité. Cette
dame lance un regard expressif sur les accusés, et tombe évanouie. On
l’emporte aussitôt sur une terrasse voisine de la salle. Quand elle
revient à elle, après de fortes convulsions, elle s’écrie à plusieurs
reprises, avec un accent de terreur: _Otez de ma vue ces assassins_.
Ramenée sur son siége, le président lui adresse la parole avec douceur.
_Le président._ Allons, madame, tâchez de calmer votre
imagination; n’ayez aucune crainte; vous êtes dans le sanctuaire
de la justice, en présence des magistrats qui vous protègent.
Faites connaître la vérité, courage. Qu’avez-vous à nous dire? Ne
vous êtes-vous pas trouvée à l’assassinat de M. Fualdès?
_Mme Manson._ Je n’ai jamais été chez la femme Bancal. (Après un
moment de silence.) _Je crois que Jausion et Bastide y étaient._
_Le président._ Si vous n’y étiez pas présente, comment le
croyez-vous?
_Mme Manson._ Par des billets anonymes que j’ai reçus, par les
démarches que l’on a faites auprès de moi.
Madame Manson explique qu’après sa déclaration du 2 août, faite entre
les mains du préfet, madame Pons, sœur de Bastide, vint la trouver, et
qu’elle promit à cette dame de rétracter sa déclaration, parce qu’elle
était _fausse_.
_Le président._ Vous nous assurez que votre première déclaration
est fausse: vous ne savez donc rien sur le compte de Jausion et
Bastide? Comment avez-vous pu dire que vous les regardiez comme
coupables?
_Mme Manson._ C’est par conjecture. (Elle se tourne vers
Jausion.) _Quand on tue ses enfans, on peut bien tuer son ami._
Jausion jette les yeux sur madame Manson; celle-ci continue d’un
ton ferme: _Actuellement je vous regarde_.
_Le président._ Comment a-t-il tué ses enfans?
_Mme Manson._ C’est une affaire arrangée; mais le public n’est
pas dupe.
_Le président._ N’avez-vous pas d’autre motif de votre conjecture
que cette affaire arrangée?
_Mme Manson._ Je n’ai point été chez la femme Bancal; non, je n’y
ai point été; (en élevant la voix) je le soutiendrai jusqu’au
pied de l’échafaud.
Le président fait de nouveaux efforts pour triompher du silence obstiné
de madame Manson. «Parlez, fille d’Enjalran, lui dit-il; parlez, fille
d’un magistrat..... Pendant cette allocution touchante, la figure de
madame Manson s’est altérée par degrés; à ces derniers mots, elle tombe
de nouveau évanouie. En revenant à elle, elle aperçoit à ses côtés
M. le général Desperriers; et, le repoussant d’une main, et portant
l’autre sur l’épée du général, elle s’écrie: _Vous avez un couteau!_
et elle s’évanouit encore: peu à peu elle reprend ses sens, et dit au
président: _Demandez à Jausion s’il n’a pas sauvé la vie à une femme
chez Bancal?_
_Jausion._ Je ne sache point avoir sauvé la vie à personne; j’ai
rendu beaucoup de services, je l’ai fait avec plaisir, mais je
n’en ai pas d’idée..... Alors les yeux de l’accusé rencontrent
ceux de madame Manson; celle-ci détourne les siens, et s’écrie:
«O Dieu! (puis avec force) il y avait une femme chez Bancal; elle
y avait un rendez-vous: elle ne fut pas sauvée par Bastide.»
_Le président._ Par qui? il y avait Jausion et Bastide?
_Mme Manson._ Je vous dis qu’il y avait une femme chez Bancal.
Bastide voulait la tuer, Jausion la sauva.
_Le président._ Mais Bastide et Jausion nient d’avoir été chez
Bancal.
_Mme Manson._ Bastide et Jausion n’ont pas été chez Bancal!
Demandez à Bousquier s’il me connaît.
_Le président._ Accusés Jausion et Bastide, vous étiez chez
Bancal; qui de vous deux a voulu sauver.....
_Mme Manson_ (d’une voix forte). Non, pas Bastide! non, pas
Bastide!
_Le président_, à Mme Manson. Si vous n’étiez pas chez Bancal,
qui vous a dit qu’il y avait une femme qu’on a sauvée?
_Mme Manson._ Beaucoup de monde. _Blanc des Bourines._
_Le président._ Connaissez-vous la femme qui a été sauvée chez
Bancal?
_Mme Manson._ Plût à Dieu que je la connusse! Le moment n’est pas
loin peut-être où cette femme se montrera! C’est M. Blanc des
Bourines qui m’a assuré qu’on disait qu’il y avait une femme chez
Bancal, à qui Jausion avait sauvé la vie: on a parlé de E.... et
de M. (Enjalran-Manson). Ce sont mes noms.
Madame Manson tombe de nouveau en syncope: elle revient peu à peu à
elle.
_Le président._ Où se cacha cette femme? n’est-ce pas dans un
cabinet?
_Mme Manson_ (d’une voix entrecoupée et les larmes aux yeux.)
Oui; on dit qu’elle fut cachée dans un cabinet.
_Le président._ Cette femme ne s’est-elle pas trouvée mal dans ce
cabinet?
_Mme Manson._ Ce n’était pas moi qui étais chez Bancal; j’ignore
si cette femme se trouva mal dans ce cabinet; mais je sais
que Bastide voulait la tuer, et que Jausion la sauva, et la
reconduisit jusqu’au puits de Cité.
_Le président._ En passant dans la cuisine de Bancal, cette femme
ne vit-elle pas un cadavre?
_Mme Manson._ Je répète que je n’ai jamais été chez Bancal.
_Le président._ Comment pouvez-vous savoir tant de choses, si
vous n’avez pas été dans la maison Bancal?
_Mme Manson._ Ce sont des conjectures, d’après les billets que
j’ai reçus et les démarches que les accusés ont faites auprès
de moi. On m’a dit que depuis que j’avais fait ma première
déclaration à la Préfecture, M. Jausion avait demandé des
_poignards_: mais lorsque madame Pons est venue me voir, elle
m’a assuré que cela n’était pas vrai, et que Jausion était
tranquille. On m’a envoyé plusieurs billets qui n’étaient que de
simples adresses de maisons où l’on m’invitait à me rendre; je
ne me suis jamais rendue dans ces maisons, parce que je craignais
d’y trouver des personnes de la maison Bastide.
Après ces paroles, madame Manson ayant prononcé avec embarras et à voix
basse le mot _serment_, M. le président lui demande si l’on ne fit pas
prêter un serment à la femme sauvée par Jausion. A cette question,
elle essaie de reprendre toute son assurance, et, lançant un regard
courroucé sur les accusés, elle répond: _On dit qu’on fit faire un
serment terrible sur le cadavre_. Demandez à M. Jausion s’il n’a pas
cru que cette femme à qui il a sauvé la vie fût madame Manson. Celui-ci
nie avoir sauvé la vie à personne.
_Le président_, à Bastide. Vous le voyez, Bastide, vous étiez
dans la maison de Bancal au moment de l’assassinat: est-ce vous
qui avez proposé...--_Bastide_ (l’interrompant.) J’ai déjà eu
l’honneur de vous dire que je n’avais jamais eu de rapport avec
la maison Bancal, quoique dise madame Manson.
Cette dernière se lève aussitôt, et frappant avec force du pied,
s’écrie, avec l’accent de l’indignation: _Avoue donc, malheureux!_
A ces mots, un mouvement d’horreur saisit tout l’auditoire, un silence
plus morne règne dans la salle: les accusés eux-mêmes paraissent
consternés.
_Le président._ Comment pouvez-vous accuser aussi fortement les
prévenus, et ne pas avouer que vous avez été dans la maison
Bancal?
_Mme Manson._ Comment peuvent-ils le contester? il y a tant de
témoins qui le déposent.
Bastide, interrogé, soutient qu’il est innocent, et le président presse
instamment madame Manson de dire la vérité. «Je ne puis pas la dire,
réplique-t-elle.--Mais pourquoi frémissez-vous, lorsque vous entendez
la voix de Bastide? Pourquoi vous troublez-vous lorsqu’on parle du
cadavre de M. Fualdès et d’un couteau?--Je ne puis pas dire que j’ai
été chez Bancal, et _cependant tout est vrai_..... Appelez les témoins
à qui j’en ai parlé, je ne nierai rien.....»
M. Rodat, cousin de madame Manson, introduit comme témoin, rapporte que
sa cousine lui parla à diverses reprises de l’assassinat de Fualdès,
sans jamais dire un mot qui pût faire présumer l’innocence des accusés;
comme aussi elle n’a jamais dit positivement qu’elle fût certaine de
leur culpabilité. Un jour, elle lui dit: «Si vous connaissiez toute la
vérité relativement aux assassins de M. Fualdès, que feriez-vous? Si
vous aviez été chez Bancal? Si vous aviez tout vu?» M. Rodat rapporte
les réponses qu’il fit à madame Manson. Cette dame lui adressa de
nouvelles questions, entr’autres celle-ci: «Quand on est lié par un
serment? que feriez-vous si l’un des coupables vous avait sauvé la vie?
Peut-on porter la hache sur celui qui nous aurait sauvé la vie?»
On entend aussi Victoire Redoulez, ancienne servante de madame Manson,
qui rapporte que cette dame lui avoua qu’elle avait réellement été chez
Bancal, et qu’ensuite elle le nia. Madame Manson, interpellée par le
président, dit, en parlant du témoin: «Cette femme est incapable de
mentir.»
Malgré des instances réitérées, madame Manson persiste à nier
qu’elle se soit trouvée dans la maison Bancal, et ait été témoin de
l’assassinat; elle soutient que tout ce qu’elle a dit ailleurs est
fabuleux, et que devant la cour elle dit la vérité, parce qu’elle
est libre. Pendant tout le cours des débats de Rodez, madame Manson
persista dans le système qu’elle avait adopté, et le procureur-général
se vit forcé de prendre contre elle des mesures pour la poursuivre en
faux témoignage.
Les défenseurs des accusés ne manquèrent pas de chercher à faire
tourner à l’avantage de leurs cliens les étranges dépositions de madame
Manson. Me Romiguières, avocat de Bastide, l’apostropha elle-même avec
la plus grande énergie. La sommant de dire la vérité, il s’écria:
«Qui pourrait vous empêcher de la dire? c’est au nom même des accusés
que je la réclame. Qu’auriez-vous à craindre de leur vengeance? ils
sont dans les fers....» Aussi madame Manson répliqua: _Ah! tous les
coupables ne sont pas dans les fers._--_Nommez-les_, reprit l’avocat.
On attendait avec impatience une réponse franche et décisive; mais
madame Manson, fidèle à son système, prononça ces mots désespérans: _La
vérité ne sortira pas de ma bouche_. Puis elle prétendit qu’une autre
dame s’était trouvée chez Bancal, et elle désigna la demoiselle Rose
Pierret, qui la convainquit presque d’imposture.
Après de longues plaidoiries, la cour de Rodez, sur la décision du
jury, prononça son arrêt le 12 septembre 1817. Bastide, Jausion, Bach,
Colard et la veuve Bancal furent condamnés à la peine de mort; Anne
Benoît et Missonnier, à celle des travaux forcés à perpétuité et à la
flétrissure; Bousquier, à un an de prison. Les dames Jausion, Galtier
et Marianne Bancal furent acquittées.
Les condamnés adressèrent leur pourvoi à la cour de cassation qui, le
9 octobre suivant, annula l’arrêt de la cour d’assises de Rodez, pour
vices de formes; et, plus tard, l’affaire fut renvoyée devant la cour
d’Albi.
Pendant que l’on procédait à une nouvelle instruction avec
la sage lenteur que réclamait une cause aussi épineuse, les
condamnés attendaient, dans les cachots de Rodez, le moment où ils
comparaîtraient devant de nouveaux juges. Madame Manson était aussi
détenue, non-seulement comme accusée de faux témoignage, mais encore
comme complice de l’assassinat de Fualdès; elle s’entourait toujours
du même mystère, et s’obstinait à poursuivre un rôle qui évidemment
l’accablait.
Bastide forma un projet d’évasion auquel il avait intéressé tous ses
compagnons de captivité. Il s’était occupé, pour distraire, disait-il,
les ennuis de sa prison, à faire des paniers en tresses de paille,
et, sous prétexte de fabriquer des nasses pour la pêche, il avait
eu la faculté de se procurer de la corde et de l’osier. Les autres
prisonniers travaillaient, par son ordre, à des chaînes de paille,
et chaque tissu d’une certaine longueur leur était payé un sou; mais
le geôlier ne tarda pas à s’apercevoir que, outre la paille qu’il
fournissait, celle des lits commençait à être secrètement employée;
il en avertit le maire de la ville, et redoubla de surveillance. Le 3
décembre était le jour fixé pour l’évasion. A minuit, le geôlier, qui
avait pénétré le complot, entra brusquement dans le grand cachot des
prisonniers; ils étaient tous levés, à l’exception de Jausion. Une
échelle de trente pieds de long était achevée; Bastide avait déjà un
porte-manteau sur les épaules. D’abord il voulut regagner son lit; mais
il ne put donner le change. Interrogé à l’instant par le lieutenant
de gendarmerie, il fit cette étrange réponse: «Vous n’ignorez point,
Monsieur, que j’ai quelques affaires; on me retient long-temps ici, et
ma petite fortune en souffre. J’allais à Gros, voir ma femme, et je me
serais ensuite rendu à Albi, la veille de l’ouverture des assises.»
Enfin les accusés furent transportés de Rodez à Albi, sous une
nombreuse escorte. Madame Manson y fut conduite à cheval, accompagnée
par la gendarmerie; alors le procès prit un nouveau développement. Les
révélations de l’accusé Bach provoquèrent beaucoup d’arrestations;
entre autres, celle de M. Constant, ancien commissaire de police
à Rodez, et celle des sieurs Louis Bastide, Yence d’Ystournet, et
Bessières-Veynac, qui furent fortement incriminés.
L’instruction était sur le point d’être achevée, lorsqu’une scène entre
Bastide et Jausion vint occuper l’attention publique. Ces deux accusés
avaient eu ensemble, le 21 février 1818, vers les cinq et six heures
du soir, une altercation extrêmement vive; ils en étaient venus aux
mains, et on les avait séparés. A neuf heures, la querelle recommença
avec plus de chaleur, et continua jusqu’à minuit. Le concierge,
n’ayant pu parvenir à les apaiser, eut recours à la gendarmerie; et,
au moment où il rentrait, avec les agens de la force publique, dans
le cachot, Jausion disait à Bastide: _Scélérat! que n’as-tu parlé? que
ne parles-tu? c’est toi qui es la cause que je suis dans les fers._
Conduits aussitôt au tribunal, ils furent inutilement interrogés. On
fit de vains efforts pour obtenir des aveux que leur colère mutuelle
aurait pu les engager à faire; ils persistèrent dans leurs dénégations.
Les débats commencèrent, devant la cour d’Albi, le 25 mars 1818. Près
de trois cents témoins avaient été assignés. Madame Manson figurait sur
les bancs des accusés. L’homme à la taille gigantesque, le farouche
Bastide, affectait la plus grande tranquillité; Jausion, au contraire,
paraissait accablé. M. Fualdès, fils, qui portait sur ses traits la
douleur la plus profonde, était placé, à l’audience, presque en face
de Bastide. Privé, par le même coup, de son père et de sa fortune,
ce malheureux fils avait fait notifier à chacun des accusés qu’il se
constituait partie civile dans son intérêt et dans celui des créanciers
de son infortuné père.
On entend un grand nombre de témoins dont les dépositions ne font que
répéter ou confirmer les faits qui sont déjà à notre connaissance. Le
témoin Françoise Garribal dit qu’elle a entendu rapporter un propos
tenu par la servante de Jausion, le lendemain de l’assassinat. L’accusé
aurait dit à sa femme, en rentrant dans sa chambre: _Victoire, nous
sommes perdus, le cadavre surnage_. Jausion nie; le témoin insiste, et
l’accusé s’assied, en essuyant ses yeux remplis de larmes.
Pendant que le président interrogeait l’accusé Bach sur des révélations
qu’il avait faites, et dans lesquelles il désignait nominativement
Bastide et Jausion, ce dernier rappelle au président qu’il lui a
écrit pour le prier de faire ses efforts pour obtenir que Bach dît la
vérité. «Si j’avais craint, ajoute-t-il, quelque chose de ses aveux,
me serais-je déterminé à les provoquer? Je ne le sais que trop, mes
malheurs, je ne les dois qu’à des ennemis qui en veulent à ma tête et à
ma fortune.» Bastide, voulant calmer Jausion, qui s’est un peu emporté,
lui dit: «Eh! mon dieu, laissons cela, tout s’éclaircira; patience!»
Madame Manson, qui avait la tête appuyée sur ses mains, se relève, et
regarde Bastide avec des yeux d’étonnement.
Un sieur Jean dépose que Bastide lui avait dit un jour que, sans
Jausion, madame Manson ne déposerait plus contre lui, qu’elle ne
serait plus en vie. Cette déposition fait reprendre à madame Manson le
rôle important qu’elle avait joué aux assises de Rodez. Le président
l’invite à dire ce qu’elle sait de l’assassinat de Fualdès.
_Mme Manson._ Dans la soirée du 19 mars, à huit heures un quart,
je passais dans la rue des Hebdomadiers; j’entendis du bruit;
j’entrai dans une maison que je trouvai ouverte; j’ai su depuis
que c’était la maison Bancal. Je fus poussée _par quelqu’un_
dans un cabinet; j’entendis du tumulte; la frayeur me causa un
évanouissement. Quand je revins à moi, le bruit avait redoublé.
Il me sembla qu’on traînait quelqu’un de force; j’entendis parler
mais confusément et sans distinguer les voix.
(Ici, madame Manson tombe évanouie.) Quand elle a repris ses sens, sur
l’invitation du président, elle continue ainsi:
J’entendis des gémissemens.... des cris étouffés..... Le sang
coulait dans un baquet _comme une fontaine_... Je compris qu’on
égorgeait quelqu’un; je craignis pour ma vie. Je tâchai d’ouvrir
une fenêtre qui était dans le cabinet; je me donnai un coup qui
occasiona une hémorragie abondante. Je m’évanouis encore. _Un
homme_ vint bientôt me chercher et me conduisit sur la place
de Cité. Il me demanda d’où je venais; je lui répondis que je
n’en savais rien. «Me connaissez-vous? ajouta-t-il.--Non,» lui
répondis-je. Il me quitta un moment, et j’allai frapper chez
Victoire, pour passer le reste de la nuit avec elle. N’ayant pu
me faire entendre, je retournai sur mes pas, et le _même homme_
me suivit; il me répéta sa dernière question, et j’y fis la même
réponse, en ajoutant _que je ne désirais pas le connaître_.
_Le président._ Un témoin vient de déclarer qu’il a entendu
dire à Bastide que, si Jausion avait voulu le croire, vous
n’existeriez plus.
_Mme Manson._ Bastide a dit cela; je ne le contredis pas.
Le procureur-général saisit cette occasion pour faire connaître à
la Cour et au public les moyens employés pour corrompre ou effrayer
les témoins. Ces efforts ont été aussi dirigés contre madame Manson;
mais elle a repoussé les offres qui lui ont été faites; on a cherché
ensuite à l’intimider; on l’a alarmée sur le compte de son fils. Le
procureur-général donne lecture de deux billets adressés, à cet effet,
à madame Manson. Le premier, qu’elle a trouvé en se promenant dans
le jardin de la prison, est ainsi conçu: «Tu as parlé; mais tremble
encore; ils ne sont pas tous dans les fers; nous saurons t’atteindre
tôt ou tard. Tu périras, toi et ton fils, par le fer ou par le poison.
La mort vous attend tous deux.» Le second billet avait été glissé
dans la chaise à porteur qui transportait madame Manson de la prison
au palais. Il portait: «Écoute un dernier avis: tais-toi. Le jour où
tu déposeras sera le dernier pour toi et pour ton fils; dis que le
président t’a menacée, souviens-toi de tes sermens et de ton fils.....
Le fer est prêt, tu périras.»
En achevant cette lecture, le magistrat fait tous ses efforts pour
rassurer madame Manson, et la conjure, au nom de la justice, au nom de
Dieu, d’achever sa déposition.
_Mme Manson._ Il y avait beaucoup de monde dans la maison Bancal:
je ne reconnus personne.
_Le président._ Traversâtes-vous la cuisine?
_Mme Manson._ Oui, je n’aperçus rien sur la table, la lampe
éclairait faiblement. Quand je sortis, il y avait peu de monde;
on parlait bas, et je n’entendis rien. _J’étais habillée en
homme_, je portais un pantalon bleu; je l’ai brûlé parce qu’il
était teint du sang que j’avais perdu; _je n’ai prêté aucun
serment_.
_Le président._ Comment savez-vous qu’il y avait du sang dans le
baquet?
_Mme Manson._ Parce que j’avais entendu des gémissemens qui me
firent penser qu’on égorgeait quelqu’un.
_Le président._ Celui qui vous conduisit était-il jeune? Comment
était-il habillé?
_Mme Manson._ Je n’en sais rien, je ne fus pas curieuse, je ne le
regardai pas.
_Le président._ La loi et les magistrats veillent sur vous;
Clarisse, parlez.
_Mme Manson._ _Je ne sais plus rien._
A la séance suivante, M. Fualdès prie le président de demander au
témoin Fabri si Jausion, après avoir interpellé Bach de dire la vérité,
n’interpella pas aussi la veuve Bancal. Jausion se lève aussitôt,
et s’adressant à M. Fualdès avec l’accent de la colère: «Monsieur,
lui dit-il, je suis étonné de l’acharnement que vous mettez à me
poursuivre après tout ce que j’ai fait pour votre père. Pour vous,
je le sais, vous voulez ma fortune et ma vie.....» Cette apostrophe
véhémente fournit à M. Fualdès un mouvement d’éloquence que la piété
filiale pouvait seule inspirer. «Ce reproche de l’accusé Jausion,
s’écrie-t-il avec l’accent de la douleur, est bien cruel pour moi.
Eh! malheureux, ta fortune, je la méprise, je n’en veux point. Garde
ton or, il est teint du sang de mon père. Il fallait lui laisser la
vie et prendre tout ce que je possède, cruel! mais tu étais altéré
du sang de ce malheureux. Un avocat a eu un tort affreux envers moi,
c’est Romiguières; il m’a accusé devant la Cour de Rodez d’une basse
cupidité, mais je ne viens point récriminer; Romiguières, je vous
pardonne. Je n’avais d’autre but que celui de venger mon père: la
cupidité n’est jamais entrée dans mon âme; et puisque je me trouve
forcé de me justifier, je vous dirai que j’avais pour ami, depuis
l’enfance, un jeune avocat du barreau de Paris; il mourut dans mes bras
et me laissa, par un testament olographe, maître de toute sa fortune;
mais il avait des sœurs que ses biens pouvaient rendre heureuses;
j’annulai l’acte qui m’en constituait légataire universel. Cette
action ne décèle pas la cupidité dont on m’accuse. Je vous ai dénoncé,
Jausion, pour votre fortune! Eh! quelle fortune vous reste-t-il donc?
N’est-il pas constant que vos parens, vos partisans ont tout ravi, tout
mis à l’abri de mes poursuites?.... Je viens remplir ici le devoir
sacré que la nature a gravé dans mon cœur. Jausion a tort de prétendre
que je suis acharné à sa perte; je ne veux point de sang innocent, je
ne cherche que la vérité; c’est son flambeau qui m’éclaire, lorsque,
dans toutes les manœuvres séductrices qu’on fait jouer, j’aperçois
que Jausion seul est l’objet de toutes les sollicitudes; Bastide est
abandonné à l’échafaud qui l’attend..... (à ces mots, Bastide relève sa
tête et regarde M. Fualdès avec une audacieuse fierté; Jausion paraît
accablé; madame Manson est violemment agitée.) Mais la Providence
veille, Jausion; nous obtiendrons toute justice».