Les débats s’ouvrirent devant la cour d’assises de Rodez, le 19 avril

1817. Plusieurs circonstances concoururent à les rendre éminemment

intéressans. M. Fualdès, fils de la victime, venait demander à la

justice de venger les mânes de son père; ses accens inspirèrent plus

d’une fois une vive admiration pour sa piété filiale, et la plus

violente indignation contre les meurtriers de son père. Les hypocrites

réponses de Jausion, l’assurance effrontée de Bastide, la froide

impassibilité de la Bancal, redoublaient l’horreur qu’ils inspiraient.

Auprès d’eux, Colard et Anne Benoît, sa maîtresse, ne paraissaient se

souvenir qu’ils étaient sur les bancs du crime que pour prendre la

défense l’un de l’autre, et pour faire éclater les sollicitudes d’un

amour exalté, qui cependant avait pris naissance au sein du vice.

Enfin, les scènes dramatiques où parut madame Manson tenaient tous les

esprits en suspens, et les faisaient passer d’une émotion vive à une

émotion plus vive encore.

Deux cent quarante-trois témoins furent entendus à charge;

soixante-dix-sept à décharge avaient été assignés, à la requête des

accusés. Quand on appela madame Manson à faire sa déclaration, il

se fit un profond silence. «Madame, lui dit le président, le public

est convaincu que vous avez été poussée dans la maison Bancal par

accident et malgré vous. On vous regarde comme un ange destiné par la

providence à éclairer un mystère horrible. Quand même il y aurait eu

quelque faiblesse de votre part, la déclaration que vous allez faire,

le service immense que vous allez rendre à la société, en effaceraient

le souvenir.» Puis, s’adressant à la femme Bancal: «Connaissez-vous

cette dame?» Madame Manson se tourna alors vivement du côté de la femme

Bancal, leva son voile, et, d’un ton ferme: «Me connaissez-vous?--Non.»

Ici il nous est impossible de donner une juste idée des choses

autrement qu’en reproduisant textuellement une partie des divers

interrogatoires. Les moindres réponses ont souvent une si grande

portée dans cette mémorable affaire, que leur suppression serait une

infidélité; l’analyse décolorerait entièrement ces débats si animés.

Le président exhorte de nouveau madame Manson à dire la vérité. Cette

dame lance un regard expressif sur les accusés, et tombe évanouie. On

l’emporte aussitôt sur une terrasse voisine de la salle. Quand elle

revient à elle, après de fortes convulsions, elle s’écrie à plusieurs

reprises, avec un accent de terreur: _Otez de ma vue ces assassins_.

Ramenée sur son siége, le président lui adresse la parole avec douceur.

_Le président._ Allons, madame, tâchez de calmer votre

imagination; n’ayez aucune crainte; vous êtes dans le sanctuaire

de la justice, en présence des magistrats qui vous protègent.

Faites connaître la vérité, courage. Qu’avez-vous à nous dire? Ne

vous êtes-vous pas trouvée à l’assassinat de M. Fualdès?

_Mme Manson._ Je n’ai jamais été chez la femme Bancal. (Après un

moment de silence.) _Je crois que Jausion et Bastide y étaient._

_Le président._ Si vous n’y étiez pas présente, comment le

croyez-vous?

_Mme Manson._ Par des billets anonymes que j’ai reçus, par les

démarches que l’on a faites auprès de moi.

Madame Manson explique qu’après sa déclaration du 2 août, faite entre

les mains du préfet, madame Pons, sœur de Bastide, vint la trouver, et

qu’elle promit à cette dame de rétracter sa déclaration, parce qu’elle

était _fausse_.

_Le président._ Vous nous assurez que votre première déclaration

est fausse: vous ne savez donc rien sur le compte de Jausion et

Bastide? Comment avez-vous pu dire que vous les regardiez comme

coupables?

_Mme Manson._ C’est par conjecture. (Elle se tourne vers

Jausion.) _Quand on tue ses enfans, on peut bien tuer son ami._

Jausion jette les yeux sur madame Manson; celle-ci continue d’un

ton ferme: _Actuellement je vous regarde_.

_Le président._ Comment a-t-il tué ses enfans?

_Mme Manson._ C’est une affaire arrangée; mais le public n’est

pas dupe.

_Le président._ N’avez-vous pas d’autre motif de votre conjecture

que cette affaire arrangée?

_Mme Manson._ Je n’ai point été chez la femme Bancal; non, je n’y

ai point été; (en élevant la voix) je le soutiendrai jusqu’au

pied de l’échafaud.

Le président fait de nouveaux efforts pour triompher du silence obstiné

de madame Manson. «Parlez, fille d’Enjalran, lui dit-il; parlez, fille

d’un magistrat..... Pendant cette allocution touchante, la figure de

madame Manson s’est altérée par degrés; à ces derniers mots, elle tombe

de nouveau évanouie. En revenant à elle, elle aperçoit à ses côtés

M. le général Desperriers; et, le repoussant d’une main, et portant

l’autre sur l’épée du général, elle s’écrie: _Vous avez un couteau!_

et elle s’évanouit encore: peu à peu elle reprend ses sens, et dit au

président: _Demandez à Jausion s’il n’a pas sauvé la vie à une femme

chez Bancal?_

_Jausion._ Je ne sache point avoir sauvé la vie à personne; j’ai

rendu beaucoup de services, je l’ai fait avec plaisir, mais je

n’en ai pas d’idée..... Alors les yeux de l’accusé rencontrent

ceux de madame Manson; celle-ci détourne les siens, et s’écrie:

«O Dieu! (puis avec force) il y avait une femme chez Bancal; elle

y avait un rendez-vous: elle ne fut pas sauvée par Bastide.»

_Le président._ Par qui? il y avait Jausion et Bastide?

_Mme Manson._ Je vous dis qu’il y avait une femme chez Bancal.

Bastide voulait la tuer, Jausion la sauva.

_Le président._ Mais Bastide et Jausion nient d’avoir été chez

Bancal.

_Mme Manson._ Bastide et Jausion n’ont pas été chez Bancal!

Demandez à Bousquier s’il me connaît.

_Le président._ Accusés Jausion et Bastide, vous étiez chez

Bancal; qui de vous deux a voulu sauver.....

_Mme Manson_ (d’une voix forte). Non, pas Bastide! non, pas

Bastide!

_Le président_, à Mme Manson. Si vous n’étiez pas chez Bancal,

qui vous a dit qu’il y avait une femme qu’on a sauvée?

_Mme Manson._ Beaucoup de monde. _Blanc des Bourines._

_Le président._ Connaissez-vous la femme qui a été sauvée chez

Bancal?

_Mme Manson._ Plût à Dieu que je la connusse! Le moment n’est pas

loin peut-être où cette femme se montrera! C’est M. Blanc des

Bourines qui m’a assuré qu’on disait qu’il y avait une femme chez

Bancal, à qui Jausion avait sauvé la vie: on a parlé de E.... et

de M. (Enjalran-Manson). Ce sont mes noms.

Madame Manson tombe de nouveau en syncope: elle revient peu à peu à

elle.

_Le président._ Où se cacha cette femme? n’est-ce pas dans un

cabinet?

_Mme Manson_ (d’une voix entrecoupée et les larmes aux yeux.)

Oui; on dit qu’elle fut cachée dans un cabinet.

_Le président._ Cette femme ne s’est-elle pas trouvée mal dans ce

cabinet?

_Mme Manson._ Ce n’était pas moi qui étais chez Bancal; j’ignore

si cette femme se trouva mal dans ce cabinet; mais je sais

que Bastide voulait la tuer, et que Jausion la sauva, et la

reconduisit jusqu’au puits de Cité.

_Le président._ En passant dans la cuisine de Bancal, cette femme

ne vit-elle pas un cadavre?

_Mme Manson._ Je répète que je n’ai jamais été chez Bancal.

_Le président._ Comment pouvez-vous savoir tant de choses, si

vous n’avez pas été dans la maison Bancal?

_Mme Manson._ Ce sont des conjectures, d’après les billets que

j’ai reçus et les démarches que les accusés ont faites auprès

de moi. On m’a dit que depuis que j’avais fait ma première

déclaration à la Préfecture, M. Jausion avait demandé des

_poignards_: mais lorsque madame Pons est venue me voir, elle

m’a assuré que cela n’était pas vrai, et que Jausion était

tranquille. On m’a envoyé plusieurs billets qui n’étaient que de

simples adresses de maisons où l’on m’invitait à me rendre; je

ne me suis jamais rendue dans ces maisons, parce que je craignais

d’y trouver des personnes de la maison Bastide.

Après ces paroles, madame Manson ayant prononcé avec embarras et à voix

basse le mot _serment_, M. le président lui demande si l’on ne fit pas

prêter un serment à la femme sauvée par Jausion. A cette question,

elle essaie de reprendre toute son assurance, et, lançant un regard

courroucé sur les accusés, elle répond: _On dit qu’on fit faire un

serment terrible sur le cadavre_. Demandez à M. Jausion s’il n’a pas

cru que cette femme à qui il a sauvé la vie fût madame Manson. Celui-ci

nie avoir sauvé la vie à personne.

_Le président_, à Bastide. Vous le voyez, Bastide, vous étiez

dans la maison de Bancal au moment de l’assassinat: est-ce vous

qui avez proposé...--_Bastide_ (l’interrompant.) J’ai déjà eu

l’honneur de vous dire que je n’avais jamais eu de rapport avec

la maison Bancal, quoique dise madame Manson.

Cette dernière se lève aussitôt, et frappant avec force du pied,

s’écrie, avec l’accent de l’indignation: _Avoue donc, malheureux!_

A ces mots, un mouvement d’horreur saisit tout l’auditoire, un silence

plus morne règne dans la salle: les accusés eux-mêmes paraissent

consternés.

_Le président._ Comment pouvez-vous accuser aussi fortement les

prévenus, et ne pas avouer que vous avez été dans la maison

Bancal?

_Mme Manson._ Comment peuvent-ils le contester? il y a tant de

témoins qui le déposent.

Bastide, interrogé, soutient qu’il est innocent, et le président presse

instamment madame Manson de dire la vérité. «Je ne puis pas la dire,

réplique-t-elle.--Mais pourquoi frémissez-vous, lorsque vous entendez

la voix de Bastide? Pourquoi vous troublez-vous lorsqu’on parle du

cadavre de M. Fualdès et d’un couteau?--Je ne puis pas dire que j’ai

été chez Bancal, et _cependant tout est vrai_..... Appelez les témoins

à qui j’en ai parlé, je ne nierai rien.....»

M. Rodat, cousin de madame Manson, introduit comme témoin, rapporte que

sa cousine lui parla à diverses reprises de l’assassinat de Fualdès,

sans jamais dire un mot qui pût faire présumer l’innocence des accusés;

comme aussi elle n’a jamais dit positivement qu’elle fût certaine de

leur culpabilité. Un jour, elle lui dit: «Si vous connaissiez toute la

vérité relativement aux assassins de M. Fualdès, que feriez-vous? Si

vous aviez été chez Bancal? Si vous aviez tout vu?» M. Rodat rapporte

les réponses qu’il fit à madame Manson. Cette dame lui adressa de

nouvelles questions, entr’autres celle-ci: «Quand on est lié par un

serment? que feriez-vous si l’un des coupables vous avait sauvé la vie?

Peut-on porter la hache sur celui qui nous aurait sauvé la vie?»

On entend aussi Victoire Redoulez, ancienne servante de madame Manson,

qui rapporte que cette dame lui avoua qu’elle avait réellement été chez

Bancal, et qu’ensuite elle le nia. Madame Manson, interpellée par le

président, dit, en parlant du témoin: «Cette femme est incapable de

mentir.»

Malgré des instances réitérées, madame Manson persiste à nier

qu’elle se soit trouvée dans la maison Bancal, et ait été témoin de

l’assassinat; elle soutient que tout ce qu’elle a dit ailleurs est

fabuleux, et que devant la cour elle dit la vérité, parce qu’elle

est libre. Pendant tout le cours des débats de Rodez, madame Manson

persista dans le système qu’elle avait adopté, et le procureur-général

se vit forcé de prendre contre elle des mesures pour la poursuivre en

faux témoignage.

Les défenseurs des accusés ne manquèrent pas de chercher à faire

tourner à l’avantage de leurs cliens les étranges dépositions de madame

Manson. Me Romiguières, avocat de Bastide, l’apostropha elle-même avec

la plus grande énergie. La sommant de dire la vérité, il s’écria:

«Qui pourrait vous empêcher de la dire? c’est au nom même des accusés

que je la réclame. Qu’auriez-vous à craindre de leur vengeance? ils

sont dans les fers....» Aussi madame Manson répliqua: _Ah! tous les

coupables ne sont pas dans les fers._--_Nommez-les_, reprit l’avocat.

On attendait avec impatience une réponse franche et décisive; mais

madame Manson, fidèle à son système, prononça ces mots désespérans: _La

vérité ne sortira pas de ma bouche_. Puis elle prétendit qu’une autre

dame s’était trouvée chez Bancal, et elle désigna la demoiselle Rose

Pierret, qui la convainquit presque d’imposture.

Après de longues plaidoiries, la cour de Rodez, sur la décision du

jury, prononça son arrêt le 12 septembre 1817. Bastide, Jausion, Bach,

Colard et la veuve Bancal furent condamnés à la peine de mort; Anne

Benoît et Missonnier, à celle des travaux forcés à perpétuité et à la

flétrissure; Bousquier, à un an de prison. Les dames Jausion, Galtier

et Marianne Bancal furent acquittées.

Les condamnés adressèrent leur pourvoi à la cour de cassation qui, le

9 octobre suivant, annula l’arrêt de la cour d’assises de Rodez, pour

vices de formes; et, plus tard, l’affaire fut renvoyée devant la cour

d’Albi.

Pendant que l’on procédait à une nouvelle instruction avec

la sage lenteur que réclamait une cause aussi épineuse, les

condamnés attendaient, dans les cachots de Rodez, le moment où ils

comparaîtraient devant de nouveaux juges. Madame Manson était aussi

détenue, non-seulement comme accusée de faux témoignage, mais encore

comme complice de l’assassinat de Fualdès; elle s’entourait toujours

du même mystère, et s’obstinait à poursuivre un rôle qui évidemment

l’accablait.

Bastide forma un projet d’évasion auquel il avait intéressé tous ses

compagnons de captivité. Il s’était occupé, pour distraire, disait-il,

les ennuis de sa prison, à faire des paniers en tresses de paille,

et, sous prétexte de fabriquer des nasses pour la pêche, il avait

eu la faculté de se procurer de la corde et de l’osier. Les autres

prisonniers travaillaient, par son ordre, à des chaînes de paille,

et chaque tissu d’une certaine longueur leur était payé un sou; mais

le geôlier ne tarda pas à s’apercevoir que, outre la paille qu’il

fournissait, celle des lits commençait à être secrètement employée;

il en avertit le maire de la ville, et redoubla de surveillance. Le 3

décembre était le jour fixé pour l’évasion. A minuit, le geôlier, qui

avait pénétré le complot, entra brusquement dans le grand cachot des

prisonniers; ils étaient tous levés, à l’exception de Jausion. Une

échelle de trente pieds de long était achevée; Bastide avait déjà un

porte-manteau sur les épaules. D’abord il voulut regagner son lit; mais

il ne put donner le change. Interrogé à l’instant par le lieutenant

de gendarmerie, il fit cette étrange réponse: «Vous n’ignorez point,

Monsieur, que j’ai quelques affaires; on me retient long-temps ici, et

ma petite fortune en souffre. J’allais à Gros, voir ma femme, et je me

serais ensuite rendu à Albi, la veille de l’ouverture des assises.»

Enfin les accusés furent transportés de Rodez à Albi, sous une

nombreuse escorte. Madame Manson y fut conduite à cheval, accompagnée

par la gendarmerie; alors le procès prit un nouveau développement. Les

révélations de l’accusé Bach provoquèrent beaucoup d’arrestations;

entre autres, celle de M. Constant, ancien commissaire de police

à Rodez, et celle des sieurs Louis Bastide, Yence d’Ystournet, et

Bessières-Veynac, qui furent fortement incriminés.

L’instruction était sur le point d’être achevée, lorsqu’une scène entre

Bastide et Jausion vint occuper l’attention publique. Ces deux accusés

avaient eu ensemble, le 21 février 1818, vers les cinq et six heures

du soir, une altercation extrêmement vive; ils en étaient venus aux

mains, et on les avait séparés. A neuf heures, la querelle recommença

avec plus de chaleur, et continua jusqu’à minuit. Le concierge,

n’ayant pu parvenir à les apaiser, eut recours à la gendarmerie; et,

au moment où il rentrait, avec les agens de la force publique, dans

le cachot, Jausion disait à Bastide: _Scélérat! que n’as-tu parlé? que

ne parles-tu? c’est toi qui es la cause que je suis dans les fers._

Conduits aussitôt au tribunal, ils furent inutilement interrogés. On

fit de vains efforts pour obtenir des aveux que leur colère mutuelle

aurait pu les engager à faire; ils persistèrent dans leurs dénégations.

Les débats commencèrent, devant la cour d’Albi, le 25 mars 1818. Près

de trois cents témoins avaient été assignés. Madame Manson figurait sur

les bancs des accusés. L’homme à la taille gigantesque, le farouche

Bastide, affectait la plus grande tranquillité; Jausion, au contraire,

paraissait accablé. M. Fualdès, fils, qui portait sur ses traits la

douleur la plus profonde, était placé, à l’audience, presque en face

de Bastide. Privé, par le même coup, de son père et de sa fortune,

ce malheureux fils avait fait notifier à chacun des accusés qu’il se

constituait partie civile dans son intérêt et dans celui des créanciers

de son infortuné père.

On entend un grand nombre de témoins dont les dépositions ne font que

répéter ou confirmer les faits qui sont déjà à notre connaissance. Le

témoin Françoise Garribal dit qu’elle a entendu rapporter un propos

tenu par la servante de Jausion, le lendemain de l’assassinat. L’accusé

aurait dit à sa femme, en rentrant dans sa chambre: _Victoire, nous

sommes perdus, le cadavre surnage_. Jausion nie; le témoin insiste, et

l’accusé s’assied, en essuyant ses yeux remplis de larmes.

Pendant que le président interrogeait l’accusé Bach sur des révélations

qu’il avait faites, et dans lesquelles il désignait nominativement

Bastide et Jausion, ce dernier rappelle au président qu’il lui a

écrit pour le prier de faire ses efforts pour obtenir que Bach dît la

vérité. «Si j’avais craint, ajoute-t-il, quelque chose de ses aveux,

me serais-je déterminé à les provoquer? Je ne le sais que trop, mes

malheurs, je ne les dois qu’à des ennemis qui en veulent à ma tête et à

ma fortune.» Bastide, voulant calmer Jausion, qui s’est un peu emporté,

lui dit: «Eh! mon dieu, laissons cela, tout s’éclaircira; patience!»

Madame Manson, qui avait la tête appuyée sur ses mains, se relève, et

regarde Bastide avec des yeux d’étonnement.

Un sieur Jean dépose que Bastide lui avait dit un jour que, sans

Jausion, madame Manson ne déposerait plus contre lui, qu’elle ne

serait plus en vie. Cette déposition fait reprendre à madame Manson le

rôle important qu’elle avait joué aux assises de Rodez. Le président

l’invite à dire ce qu’elle sait de l’assassinat de Fualdès.

_Mme Manson._ Dans la soirée du 19 mars, à huit heures un quart,

je passais dans la rue des Hebdomadiers; j’entendis du bruit;

j’entrai dans une maison que je trouvai ouverte; j’ai su depuis

que c’était la maison Bancal. Je fus poussée _par quelqu’un_

dans un cabinet; j’entendis du tumulte; la frayeur me causa un

évanouissement. Quand je revins à moi, le bruit avait redoublé.

Il me sembla qu’on traînait quelqu’un de force; j’entendis parler

mais confusément et sans distinguer les voix.

(Ici, madame Manson tombe évanouie.) Quand elle a repris ses sens, sur

l’invitation du président, elle continue ainsi:

J’entendis des gémissemens.... des cris étouffés..... Le sang

coulait dans un baquet _comme une fontaine_... Je compris qu’on

égorgeait quelqu’un; je craignis pour ma vie. Je tâchai d’ouvrir

une fenêtre qui était dans le cabinet; je me donnai un coup qui

occasiona une hémorragie abondante. Je m’évanouis encore. _Un

homme_ vint bientôt me chercher et me conduisit sur la place

de Cité. Il me demanda d’où je venais; je lui répondis que je

n’en savais rien. «Me connaissez-vous? ajouta-t-il.--Non,» lui

répondis-je. Il me quitta un moment, et j’allai frapper chez

Victoire, pour passer le reste de la nuit avec elle. N’ayant pu

me faire entendre, je retournai sur mes pas, et le _même homme_

me suivit; il me répéta sa dernière question, et j’y fis la même

réponse, en ajoutant _que je ne désirais pas le connaître_.

_Le président._ Un témoin vient de déclarer qu’il a entendu

dire à Bastide que, si Jausion avait voulu le croire, vous

n’existeriez plus.

_Mme Manson._ Bastide a dit cela; je ne le contredis pas.

Le procureur-général saisit cette occasion pour faire connaître à

la Cour et au public les moyens employés pour corrompre ou effrayer

les témoins. Ces efforts ont été aussi dirigés contre madame Manson;

mais elle a repoussé les offres qui lui ont été faites; on a cherché

ensuite à l’intimider; on l’a alarmée sur le compte de son fils. Le

procureur-général donne lecture de deux billets adressés, à cet effet,

à madame Manson. Le premier, qu’elle a trouvé en se promenant dans

le jardin de la prison, est ainsi conçu: «Tu as parlé; mais tremble

encore; ils ne sont pas tous dans les fers; nous saurons t’atteindre

tôt ou tard. Tu périras, toi et ton fils, par le fer ou par le poison.

La mort vous attend tous deux.» Le second billet avait été glissé

dans la chaise à porteur qui transportait madame Manson de la prison

au palais. Il portait: «Écoute un dernier avis: tais-toi. Le jour où

tu déposeras sera le dernier pour toi et pour ton fils; dis que le

président t’a menacée, souviens-toi de tes sermens et de ton fils.....

Le fer est prêt, tu périras.»

En achevant cette lecture, le magistrat fait tous ses efforts pour

rassurer madame Manson, et la conjure, au nom de la justice, au nom de

Dieu, d’achever sa déposition.

_Mme Manson._ Il y avait beaucoup de monde dans la maison Bancal:

je ne reconnus personne.

_Le président._ Traversâtes-vous la cuisine?

_Mme Manson._ Oui, je n’aperçus rien sur la table, la lampe

éclairait faiblement. Quand je sortis, il y avait peu de monde;

on parlait bas, et je n’entendis rien. _J’étais habillée en

homme_, je portais un pantalon bleu; je l’ai brûlé parce qu’il

était teint du sang que j’avais perdu; _je n’ai prêté aucun

serment_.

_Le président._ Comment savez-vous qu’il y avait du sang dans le

baquet?

_Mme Manson._ Parce que j’avais entendu des gémissemens qui me

firent penser qu’on égorgeait quelqu’un.

_Le président._ Celui qui vous conduisit était-il jeune? Comment

était-il habillé?

_Mme Manson._ Je n’en sais rien, je ne fus pas curieuse, je ne le

regardai pas.

_Le président._ La loi et les magistrats veillent sur vous;

Clarisse, parlez.

_Mme Manson._ _Je ne sais plus rien._

A la séance suivante, M. Fualdès prie le président de demander au

témoin Fabri si Jausion, après avoir interpellé Bach de dire la vérité,

n’interpella pas aussi la veuve Bancal. Jausion se lève aussitôt,

et s’adressant à M. Fualdès avec l’accent de la colère: «Monsieur,

lui dit-il, je suis étonné de l’acharnement que vous mettez à me

poursuivre après tout ce que j’ai fait pour votre père. Pour vous,

je le sais, vous voulez ma fortune et ma vie.....» Cette apostrophe

véhémente fournit à M. Fualdès un mouvement d’éloquence que la piété

filiale pouvait seule inspirer. «Ce reproche de l’accusé Jausion,

s’écrie-t-il avec l’accent de la douleur, est bien cruel pour moi.

Eh! malheureux, ta fortune, je la méprise, je n’en veux point. Garde

ton or, il est teint du sang de mon père. Il fallait lui laisser la

vie et prendre tout ce que je possède, cruel! mais tu étais altéré

du sang de ce malheureux. Un avocat a eu un tort affreux envers moi,

c’est Romiguières; il m’a accusé devant la Cour de Rodez d’une basse

cupidité, mais je ne viens point récriminer; Romiguières, je vous

pardonne. Je n’avais d’autre but que celui de venger mon père: la

cupidité n’est jamais entrée dans mon âme; et puisque je me trouve

forcé de me justifier, je vous dirai que j’avais pour ami, depuis

l’enfance, un jeune avocat du barreau de Paris; il mourut dans mes bras

et me laissa, par un testament olographe, maître de toute sa fortune;

mais il avait des sœurs que ses biens pouvaient rendre heureuses;

j’annulai l’acte qui m’en constituait légataire universel. Cette

action ne décèle pas la cupidité dont on m’accuse. Je vous ai dénoncé,

Jausion, pour votre fortune! Eh! quelle fortune vous reste-t-il donc?

N’est-il pas constant que vos parens, vos partisans ont tout ravi, tout

mis à l’abri de mes poursuites?.... Je viens remplir ici le devoir

sacré que la nature a gravé dans mon cœur. Jausion a tort de prétendre

que je suis acharné à sa perte; je ne veux point de sang innocent, je

ne cherche que la vérité; c’est son flambeau qui m’éclaire, lorsque,

dans toutes les manœuvres séductrices qu’on fait jouer, j’aperçois

que Jausion seul est l’objet de toutes les sollicitudes; Bastide est

abandonné à l’échafaud qui l’attend..... (à ces mots, Bastide relève sa

tête et regarde M. Fualdès avec une audacieuse fierté; Jausion paraît

accablé; madame Manson est violemment agitée.) Mais la Providence

veille, Jausion; nous obtiendrons toute justice».

Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 17 / 19 段