Un officier nommé Clémendot, se trouvant temporairement à Rodez,

et déjeûnant un jour avec plusieurs personnes de cette ville, la

conversation roula sur l’assassinat de M. Fualdès, et comme, à

l’occasion de l’étrange circonstance relative à la dame qui avait été

présente à l’exécution du crime, on citait une demoiselle de Rodez,

l’officier, entraîné par un sentiment de justice, s’écria hautement:

_Cela est faux, car je sais qui c’est_. Sur cette exclamation, M.

Clémendot fut appelé, le jour même, devant le juge d’instruction,

et fit une déclaration d’où il résultait que, le 28 juillet 1817,

au soir, étant à la promenade avec la dame Manson, il lui avait dit

que le bruit courait dans la ville que, le soir de l’assassinat de

Fualdès, une dame ou une demoiselle s’était trouvée dans la maison

Bancal, où l’on soupçonnait que le crime avait été commis; qu’elle y

était restée, malgré elle, pendant tout le temps de cette horrible

exécution; qu’elle n’était allée dans cette maison que par suite d’un

rendez-vous donné; que l’on citait plusieurs personnes de la ville; et

qu’elle, dame Manson, était du nombre. Suivant le récit de Clémendot,

madame Manson ne rejeta pas cette déclaration avec assez de chaleur;

alors il l’accabla de questions tellement pressantes, que cette dame

finit par lui avouer que c’était elle-même qui s’était trouvée dans la

maison Bancal. Il serait difficile de peindre l’émotion qu’éprouva M.

Clémendot, en recevant une pareille confidence. Il pressa de nouveau

madame Manson, la priant de ne lui rien cacher, et l’assurant qu’il

prenait un vif intérêt à sa position. Elle lui dit alors qu’étant

entrée dans cette maison, et parlant avec la femme Bancal, elle

entendit au-dehors un bruit occasionné par plusieurs personnes qui

semblaient se disputer l’entrée; qu’en entendant ce bruit, la femme

Bancal la poussa dans un cabinet attenant, où elle l’enferma; que la

vivacité avec laquelle ce mouvement fut exécuté la jeta dans une grande

frayeur; que son effroi redoubla, lorsqu’il ne lui fut pas possible

de douter qu’on venait de commettre un crime affreux; et plus encore,

lorsque, malgré son trouble, elle put entendre que sa propre vie était

menacée; qu’enfin on la fit sortir du cabinet, et qu’on la reconduisit,

en lui faisant promettre le plus grand secret sur tout ce qu’elle

avait pu voir et entendre, et en lui disant qu’elle paierait de sa vie

la moindre indiscrétion. Elle ajouta qu’elle avait été long-temps à se

remettre de sa frayeur; que, pendant dix jours, elle avait fait coucher

avec elle une petite fille de chez la dame Pal, où elle demeurait, et

que, chaque soir, en rentrant, elle visitait tous les coins et recoins

de son appartement.

M. Clémendot dit à madame Manson que, puisqu’elle s’était trouvée dans

la maison Bancal, elle devait connaître les assassins. «Avez-vous

reconnu, ajouta-t-il, Bastide Gramont?» Elle répondit que, ne l’ayant

vu qu’une seule fois, elle n’avait pu le reconnaître. «Et Jausion?--Ah!

dit-elle, je ne l’ai vu que deux ou trois fois, et je ne pourrais que

très-difficilement le distinguer d’avec son frère.» M. Clémendot lui

témoigna son étonnement de ce qu’étant du pays, elle n’en connaissait

pas mieux les habitans; à quoi elle répondit qu’elle avait été

long-temps absente.

La déclaration de M. Clémendot se terminait ainsi: «Il est une foule

de petits détails qui ont échappé à ma mémoire. Ce que je puis dire

avec vérité, c’est que la faiblesse des raisonnemens de madame Manson,

et l’embarras que lui causaient mes pressantes questions sur ces deux

personnages (Bastide et Jausion) me convainquirent qu’elle connaissait

tous les acteurs de cette horrible scène. Ma conviction était si forte,

que je lui dis: «Madame, tout ce que vous venez de me dire présente

comme un des principaux coupables un homme qu’on ne croyait coupable

que du vol commis chez M. Fualdès, le lendemain de son assassinat.--Qui

donc? me dit-elle alors.--Jausion,» lui dis-je. A l’instant, elle se

couvrit le visage, et dit: _Ne parlons plus de cela_; ce que je pris

pour un aveu tacite. Je ramenai sans cesse la conversation sur cette

affaire; et, lui ayant dit, d’après le bruit qui courait dans la ville,

que Bastide et Jausion n’étaient sans doute pas les seuls machinateurs

de cet assassinat, elle me répondit qu’en effet il en était encore deux

autres qui jouaient un rôle, et qui n’étaient point arrêtés, ajoutant

qu’elle ne les connaissait pas. Je lui demandai pourquoi elle n’avait

point fait de révélations à la justice. «Ces gens-là, me dit-elle,

tiennent à tant de familles! Tôt ou tard, je paierais bien cher mon

imprudence; d’ailleurs, les visites que j’ai reçues de madame Pons et

de madame Bastide m’en ont empêchée.»

Ces révélations étaient d’une trop haute gravité pour que l’on ne

s’empressât pas d’acquérir la preuve qu’elles reposaient sur la vérité.

La dame Manson était fille d’un magistrat recommandable, épouse d’un

ancien officier; elle avait été admise dans les meilleures sociétés

de Rodez. Sa conduite, extrêmement légère, sa tournure d’esprit

tout-à-fait romanesque, son goût bien connu pour les aventures

extraordinaires, firent douter d’abord qu’elle eût été témoin de

l’assassinat de Fualdès. Toutefois, sur les révélations de M.

Clémendot, elle fut appelée devant la justice. Mais, en présence des

magistrats, elle nia tout. Cependant il était impossible de croire

que M. Clémendot, homme d’honneur, eût inventé malignement les faits

qu’il avait allégués. Ses allégations compromettaient la réputation de

madame Manson, puisqu’elles signalaient sa présence dans une maison

de débauche. M. Enjalran, père de cette dame, s’adressa au comte

d’Estourmel, préfet du département, et le pria d’interroger sa fille,

dans l’espoir qu’il l’amènerait à dire la vérité.

Dès ce moment, toute l’attention publique se porta sur madame Manson;

on semblait pressentir que c’était par elle seule que l’on pourrait

connaître la vérité touchant l’assassinat de Fualdès. Mais on verra

qu’il n’était nullement facile d’arracher le secret de ce témoin

mystérieux.

Le 31 juillet, M. le comte d’Estourmel, pour obtempérer au désir de

M. Enjalran, manda chez lui madame Manson. Cette dame assura d’abord

qu’elle connaissait à peine M. Clémendot, et nia lui avoir jamais rien

confié au sujet de l’assassinat de M. Fualdès. Le lendemain, dans une

nouvelle entrevue qu’elle eût avec M. le préfet, elle commença par

reconnaître qu’elle avait en effet raconté à M. Clémendot la plupart

des choses contenues dans sa déposition; mais, en même temps, elle

soutint qu’elle avait cherché à l’intriguer par une histoire faite à

plaisir. Mise en présence de M. Clémendot, madame Manson reconnut que

cet officier n’avait réellement rien répété que ce qu’elle lui avait

dit dans leur conversation. Cette assertion parut dénuée de fondement;

on n’invente pas de gaîté de cœur une semblable histoire. M. Enjalran

menaça sa fille de toute son indignation, si elle ne disait pas la

vérité; elle était fort émue. Elle disait souvent: _Mais pourquoi

veut-on que je témoigne? N’en sait-on pas assez sur cette affaire? Je

n’ai rien vu, rien entendu. Je n’ai connu personne._ La veille, elle

avait dit: _Je n’ai point été chez Bancal, mais dans le cas contraire,

la mort ne m’en ferait pas convenir_.

Elle consentit enfin à faire ses aveux devant son père, mais elle y

mit pour condition qu’on ne la séparerait pas de son enfant, et qu’on

lui assurerait les moyens de pourvoir à son existence. M. Enjalran s’y

engagea, et madame Manson répéta devant lui, qu’elle s’était en effet

trouvée chez Bancal, dans la soirée du 19 mars, mais qu’elle n’avait

connu personne.

A la suite de cette conférence, madame Manson fut menée dans la maison

Bancal pour reconnaître les lieux. Elle signala le cabinet où elle

avait été jetée; on se convainquit que de cet endroit, il était facile

d’entendre ce qui se disait dans la salle. La vue de ces lieux causait

à madame Manson une agitation impossible à décrire.

Le lendemain 2 août, le préfet eut un nouvel entretien avec cette dame,

dont l’anxiété était visible; on voyait sur ses traits altérés, qu’un

violent combat tourmentait sa conscience. Ce fut alors qu’elle compléta

sa déposition dont elle consacra la vérité en y apposant sa signature.

Nous allons mettre cette pièce importante textuellement sous les yeux

des lecteurs, elle était ainsi conçue:

«A l’entrée de la nuit, le 19 mars 1817, je passai dans la rue

des Hebdomadiers. Étant près de la maison de M. Vainettes,

j’entendis venir plusieurs personnes; pour les éviter, j’entrai

dans une porte que je trouvai ouverte, et que j’ai su depuis

être celle de la maison Bancal. Comme je traversais le passage,

je fus saisie par un homme qui venait soit du dehors, soit de

l’intérieur de la maison; le trouble où j’étais ne me permit

pas de distinguer. On me transporta rapidement dans un cabinet;

«Tais-toi,» me dit une voix; on ferma la porte et je restai comme

évanouie.

«Je ne sais pas le temps que je suis restée dans le cabinet:

j’entendais de temps en temps parler et marcher dans la pièce à

côté, mais sans distinguer ce qu’on pouvait dire. Un silence d’un

quart-d’heure succéda au bruit que j’avais entendu. J’essayai

d’ouvrir une porte ou une fenêtre dont la serrure se trouva sous

ma main, et je me donnai un coup violent à la tête.

«Bientôt un homme entre dans le cabinet, me prend fortement

par le bras, me fait traverser une salle où je crus entrevoir

une faible clarté, et nous sortons dans la rue. Cet homme

m’entraîna rapidement jusqu’à la place de la Cité, du côté du

puits; il s’arrêta, et me dit à voix basse: «Me connais-tu?--Non,

lui répondis-je, sans oser lever les yeux sur lui. J’avoue

que je ne cherchai pas à le reconnaître..... «Sais-tu d’où

tu viens?--Non.--N’as-tu rien entendu?--Non.--Si tu parles,

tu périras.» Et en me serrant violemment le bras: «Va-t’en»

me dit-il, et il me poussa; je fis quelques pas sans oser me

retourner. Après être un peu remise du trouble excessif que

j’éprouvais, je fus frapper chez Victoire, ancienne femme de

chambre de maman. On ne m’entendit pas. Je descendis l’Ambergue

droite et je fus me cacher sous l’escalier de la maison de

l’Annonciade que je savais être abandonné. Je m’aperçus qu’un

homme me suivait; je le reconnus pour le même qui m’avait

conduite précédemment. Il s’approcha, et me dit: «Est-il bien

vrai que vous ne me connaissez pas?--Non.--Je vous connais bien,

moi.--Cela est possible; tant de personnes peuvent me connaître

de vue que je ne connais pas!--Nous l’avons échappée belle l’un

et l’autre; j’étais entré dans cette maison pour voir une fille.

Je ne suis pas du nombre des assassins; au moment où je vous ai

saisie, voyant que vous étiez une femme, j’ai eu pitié de vous,

et je vous ai mise à l’abri du danger. Mais que veniez-vous

faire dans cette maison?--J’y avais vu entrer quelqu’un que

j’ai cru reconnaître, et je voulais m’en assurer.--Est-il bien

sûr que vous ne me connaissez pas? S’il vous échappe la moindre

chose concernant cette affaire..... Jurez que vous ne parlerez

jamais de moi. Sur la place il ne faisait pas si noir qu’ici:

me reconnaîtriez-vous en me voyant au jour? Je lui répondis que

non. Il me quitta au bout d’une demi-heure, et me dit: Ne rentrez

qu’au jour, et ne me suivez pas.» Je l’assurai que je n’en avais

pas envie.

«Au point du jour, je regagnai ma demeure, je me couchai; on

ignora que j’avais passé la nuit dehors. Peu d’heures après, la

nouvelle de l’assassinat se répandit dans la ville, et j’éprouvai

une telle frayeur, que pendant long-temps je fis coucher une

petite fille dans ma chambre.»

_Signé_ E. MANSON.

Il faut ajouter ici un aveu que madame Manson avait fait précédemment,

et qui se trouve omis dans sa déclaration écrite. Elle avait dit à M.

Clémendot qu’elle était habillée en homme lorsqu’elle fut chez Bancal.

Le costume dont elle s’était servi se composait d’une veste qu’elle

avait encore, et d’un pantalon, qu’elle dit avoir brûlé. Interrogée

sur le motif de cette action, elle garda le silence; voyant qu’elle

se troublait, le préfet, qui lui avait fait cette question, ajouta,

en la regardant fixement: _Vous avez brûlé ce pantalon parce qu’il

était taché de sang_. Elle répondit: «C’est vrai; au moment où je me

sentis saisie et transportée dans le cabinet, je m’écriai: _Je suis une

femme!_ Ce fut alors qu’on me répondit: Tais-toi..... En me jetant dans

ce cabinet, j’ai heurté, je crois, contre le loquet d’une fenêtre, et

il n’en fallut pas davantage pour me procurer un _saignement de nez_;

j’y suis d’ailleurs sujette. Mon pantalon fut tout ensanglanté; je m’en

aperçus plus tard, et quand je fus à l’Annonciade, je me r’habillai en

femme; ce qui me fut d’autant plus facile, que j’avais conservé ma robe

sous mes habits d’homme.»

Madame Manson avait bien dit la vérité, mais pas _toute la vérité_;

bientôt, adoptant un système de variations qu’on ne saurait concevoir,

elle déclara mensongère la déclaration qu’elle avait faite le 2 août;

cependant il était impossible de douter que cette dame n’eût pas été

témoin de l’affreuse catastrophe; et ce qui donnait encore plus de

poids à cette présomption, c’étaient les démarches que faisaient auprès

d’elle les parens et les amis des accusés Bastide et Jausion. Néanmoins

madame Manson se refusait à lever le voile qui s’opposait encore à la

conviction des magistrats, lorsque les révélations d’un des complices

de l’assassinat de Fualdès dissipèrent presque tous les nuages qui

empêchaient la vérité de paraître au grand jour.

Ce complice était le nommé Bousquier. Les circonstances principales

de l’assassinat nous sont connues; maintenant nous allons apprendre

comment avaient été préparés à l’avance les moyens de se débarrasser de

la victime, après que le meurtre aurait été commis, et comment en effet

les assassins transportèrent le cadavre du théâtre du crime aux eaux de

l’Aveyron. Écoutons le récit de Bousquier.

«Je n’avais pas connu, dit Bousquier, l’accusé Bach, avant la

foire de la mi-carême dernière (17 mars 1817), lorsque je le

rencontrai ce jour-là dans Rodez; il me demanda où je demeurais;

je lui indiquai mon domicile; alors Bach me demanda si je ne

lui aiderais pas à porter une balle de tabac de contrebande; je

lui répondis que je le ferais, et, de son côté, il me promit de

bien payer ma course, ajoutant _que, tous les quinze jours, il

pourrait m’employer à un semblable travail_. Je dois dire que

Bach me demanda le secret lorsqu’il me parla de cette balle de

tabac. Il revint chez moi, et me dit que cette balle n’était pas

encore prête. Il vint encore dans la matinée du jour suivant,

mercredi 19 mars, me redemander chez moi; il ne m’y trouva point;

j’étais occupé à travailler sur la place. Il revint le soir, et

me pria de lui donner vingt-quatre sous que je lui remis. Bach me

donna alors en gage un mouchoir que j’ai encore, et que voilà,

en disant qu’il me rendrait mon argent lorsque je lui aurais

porté le tabac. Il prétendit avoir besoin de ces vingt-quatre

sous pour préparer et apprêter le tabac avec quelques drogues

qu’il lui fallait acheter. Bach sortit en disant qu’il allait

revenir; il ne tarda pas, en effet, à rentrer; il me dit qu’on

apprêtait le tabac, et que, en attendant, il fallait aller boire

une bouteille de vin. Nous sortîmes de chez moi un peu avant

huit heures; nous nous dirigeâmes vers la place de la Cité; Bach

me quitta au milieu de cette place, m’invitant à aller faire

tirer le vin, et qu’il allait, lui, voir si le tabac était prêt.

J’entrai, pour lors, dans la maison de la nommée Rose Ferral, où

je trouvai Baptiste Colard. Le nommé Palayret vint bientôt; et

j’avais commencé à boire avec lui, lorsque Bach revint; il but

quelques coups et ressortit. Il revint, et s’assit avec nous, fit

quelque temps la conversation, et sortit de nouveau. Bach rentra,

et ressortit une ou deux fois. Lorsque j’eus fini de boire avec

Palayret, nous payâmes notre écot, et nous sortîmes tous deux.

Je trouvai Bach dans la rue, posté à l’angle de la maison Ramon;

il me dit alors: Venez actuellement, le tabac est prêt. Je le

suivis; il me mena dans la rue des Hebdomadiers, dans la maison

habitée par Bancal. Nous entrâmes tous deux; Bach me disait de

faire doucement. Arrivés dans la cuisine, au rez-de-chaussée, j’y

trouvai Bancal, sa femme, Baptiste Colard, Joseph Missonnier,

Anne Benoît, et encore une autre fille que je ne pus distinguer.

Je trouvai encore, dans ladite cuisine de Bancal, deux messieurs

que je ne connaissais pas de nom. Bach me dit ensuite que l’un

des deux était Bastide Gramont, de Gros; Bach ne me nomma

point l’autre; il n’était pas d’une taille aussi haute que le

premier: ces deux messieurs défendirent de parler. Le monsieur

de haute taille, c’est-à-dire, Bastide, fut le premier à dire

que, si quelqu’un parlait de ce qui se passait, il ne vivrait

pas long-temps. Nous promîmes tous de ne rien dire, quoi qu’il

arrivât. J’avais vu, en entrant dans la cuisine, un grand paquet

étendu sur la table; Bach me dit que c’était _un mort, et qu’il

fallait aller le porter quelque part_. Alors je fus saisi

d’effroi, je frissonnai; mais je n’osai rien dire, après les

menaces qui venaient d’être faites. Le mort était plié dans une

couverture de laine, et attaché avec une corde grosse comme le

doigt: il y avait deux petites barres par-dessous pour servir à

le porter.

«Nous partîmes de la maison Bancal, Baptiste Colard et Bancal

étaient les premiers; Bach et moi, nous étions sur les derrières.

Le monsieur de haute taille, Bastide, nous précédait, armé d’un

fusil double. L’autre monsieur et Missonnier marchaient à la

suite ou à côté; ce monsieur avait aussi un fusil, mais simple.

Nous allâmes d’abord de la maison Bancal dans la rue du Terral;

de là nous descendîmes cette dernière rue; nous passâmes le long

de l’hôtel de la préfecture, et sortîmes par le portail dit de

l’Évêché. Nous suivîmes le boulevard d’Estourmel jusqu’à la

ruelle qui va au jardin du Bourguet; arrivés dans cet endroit,

nous nous détournâmes dans cette petite rue, et nous posâmes

là le mort pendant quelques instans; alors j’entendis un homme

passant sur le boulevard, qui prononça un f..... prolongé. Nous

reprîmes notre paquet, et le portâmes, en suivant toujours le

boulevard, jusqu’au travers qui se trouve au fond de l’Ambergue;

nous nous arrêtâmes encore ici quelques momens, après quoi nous

descendîmes dans ledit travers par un chemin de charrette.

Lorsque la pente fut trop rapide, Bancal et Colard prirent le

corps à eux deux, parce qu’il n’était plus possible de marcher à

quatre. Arrivés sur le bord de l’Aveyron, on délia les cordes, on

retira la couverture, et on jeta le corps dans la rivière. Les

deux messieurs et Missonnier ne nous avaient pas quittés.

«Après cela, les deux messieurs réitérèrent la recommandation de

garder le secret, avec menace que le premier qui lâcherait un mot

serait puni de mort. Nous nous séparâmes; le monsieur à haute

taille s’en alla du côté de la Guioude, l’autre vers le moulin

de Bessès; Bancal, Colard et Missonnier remontèrent par où nous

étions descendus. Bach et moi, nous allâmes joindre le chemin

du monastère, et nous nous retirâmes chez moi vers minuit. Bach

me donna alors deux écus de cinq francs: c’est aussi après être

rentré dans ma chambre que Bach me dit que le monsieur de haute

taille était Bastide, de Gros.»

Cette déposition, que nous avons cru devoir donner dans tous ses

détails, achevait de dévoiler les auteurs et les complices du crime;

on en connaissait assez pour les poursuivre avec toute la rigueur des

lois; mais le véritable motif de leur forfait demeurait encore ignoré:

était-ce la vengeance ou la cupidité?

On se souvint que, quelques jours avant l’assassinat, M. Fualdès et

Jausion avaient eu ensemble une querelle très-animée, dans laquelle

le premier avait menacé Jausion de faire revivre des pièces relatives

à une affaire criminelle dont celui-ci s’était tiré par suite de

soustraction de papiers importans. On se rappela les détails de cette

affaire depuis long-temps assoupie. Jausion, séducteur, adultère, avait

assassiné son enfant! Nous allons donner les principaux traits de cet

épisode, digne en tout de l’ensemble.

Un riche négociant de Rodez, lié d’intérêt avec Jausion, avait épousé

en secondes noces une jeune fille pauvre, mais honnête et vertueuse.

Bientôt Jausion jeta sur cette jeune femme des regards adultères. Sans

respect pour l’amitié qui l’unissait au mari, ou plutôt profitant

de cette amitié même, il employa tous les genres de séduction pour

satisfaire ses désirs impudiques. La malheureuse femme devint coupable.

Son mari, infirme et valétudinaire, ne quittait presque jamais son

appartement, séparé de celui de son épouse. On se vit bientôt forcé de

lui dissimuler une grossesse; un médecin, gagné par Jausion, déclara

que la femme du négociant avait une hydropisie; et l’époux, trompé,

crut aux paroles de l’homme de l’art. Enfin l’heure de l’enfantement

arriva; Jausion était présent. La patiente ne put étouffer les cris

que lui arrachaient les douleurs. Son mari alarmé, s’efforce de

quitter le fauteuil où le retenait une longue maladie; il se traîne

à la chambre de sa femme; il frappe, il veut absolument entrer. La

jeune femme, pendant ce temps, suppliait Jausion de faire disparaître

l’enfant, d’étouffer ses cris. Jausion l’emporte; il sort par une

issue dérobée, une fosse d’aisance se trouve sur son passage, et il y

précipite l’innocente créature. Cependant les vagissemens de l’enfant

avaient été entendus par quelques voisins. La police, prévenue, fit

des perquisitions; on retira l’enfant qui venait d’expirer, et une

procédure criminelle s’instruisit. Jausion cependant ne fut pas

mis en accusation; mais on croit qu’il le dut à la bienveillance

de M. Fualdès, alors procureur impérial, chargé de l’instruction.

La malheureuse femme comparut seule devant la justice; elle fut

acquittée mais elle ne tarda pas à mourir en démence; tandis que son

lâche complice, à l’ombre de l’impunité et à l’aide de l’hypocrisie,

consolida sa réputation un moment ébranlée.

Les reproches que M. Fualdès avait pu adresser à Jausion dans la

chaleur de la dispute pouvaient donc être pour quelque chose dans les

causes de l’assassinat. Mais la ligue criminelle formée entre Jausion

et Bastide avait un autre motif que la vengeance; c’était la vile soif

de l’or.

On apprit que Fualdès, entraîné par ses rapports avec Jausion, lui

fournissait des signatures de complaisance que celui-ci négociait à

son profit personnel; c’est-à-dire que Jausion empruntait au nom de

Fualdès, et sur des effets de lui, des fonds qu’il retenait pour les

faire valoir à son profit, de sorte que Fualdès n’était emprunteur

que de nom. Il était impossible de supposer que le sieur Fualdès ne

retirât pas une contre-lettre, une déclaration quelconque, une promesse

de garantie pour les signatures qu’il fournissait ainsi. Il est à

présumer que M. Fualdès, par suite de la situation de ses propres

affaires, avait voulu exiger de Jausion qu’il libérât sa signature

compromise. Jausion embarrassé sans doute par cette réclamation, conçut

la pensée criminelle de la supprimer d’un seul coup ainsi que son

auteur et toutes les traces de cette importante négociation. Ainsi,

en adoptant cette affreuse supposition, Fualdès aurait été égorgé,

principalement pour faire retomber sur sa succession peut-être cent ou

cent cinquante mille francs de dettes qui, dans le fait, étaient celles

de Jausion. C’est ce qui explique l’empressement avec lequel on enfonça

le bureau de la victime, non pour prendre des lettres de change, mais

pour détruire la contre-lettre, et le livre-journal qui eussent dévoilé

la vérité. Or, l’enlèvement de ces papiers dans le cabinet de Fualdès a

été prouvé sans réplique.

Quant à Bastide, en même temps que les promesses de Jausion avaient

contribué à fixer son infâme résolution, son intérêt personnel l’avait

suffisamment engagé à ce crime. Une masse irrécusable de dépositions

avait affirmé que cet accusé était débiteur de Fualdès d’une somme de

dix mille francs; et que, le jour même de l’assassinat, pressé par

Fualdès de se libérer, il lui avait dit: Croyez-vous que je veuille

vous faire du tort? Je _cherche tous les moyens de vous faire votre

compte ce soir_. Trois heures après l’infortuné Fualdès était entre les

mains de ses assassins.

Malgré la masse accablante de faits qui déposaient contre les accusés,

tous, excepté Bousquier, gardèrent un silence absolu. Bancal qui, dès

le moment de son arrestation, avait donné lieu d’espérer qu’il ferait

d’importantes révélations, fut trouvé mort dans sa prison. Ce misérable

avait obtenu, dit-on, du vert de gris, en faisant croupir des gros

sous dans son urine qu’il avait recueillie dans un vieux soulier, et

il s’était empoisonné. Le seul propos qu’il tint et dont pût s’appuyer

l’accusation, concernait Bastide. Il avait dit, lorsqu’il apprit que

celui-ci venait d’être arrêté, _que c’était un de ceux qui avaient tué

Fualdès, qu’il y en avait bien d’autres et qu’on les aurait tous_.

La justice étant suffisamment éclairée, la Cour royale de Montpellier

renvoya les accusés devant la Cour d’assises de Rodez. Jausion,

Bastide, Bach, Colard, Bousquier, Missonnier, la femme et la fille

Bancal, et la fille Anne Benoît, étaient poursuivis comme auteurs ou

complices de l’assassinat de Fualdès et de la noyade de son corps dans

l’Aveyron; et en outre, Jausion, Bastide, Victoire Bastide (femme

Jausion), et Françoise Bastide (veuve Galtier) étaient accusés de vols

commis dans la matinée du 20 mars, le lendemain du crime, dans la

maison de Fualdès.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 16 / 19 段