Après ces pressantes et inutiles exhortations, le président ferma les

débats et présenta le résumé de cet odieux procès, qu’il termina en ces

termes: «Charles Dautun, qui paraît aujourd’hui devant vous, et qui a

essayé son bras sur sa tante, sur sa bienfaitrice, sur sa seconde mère,

avant de poignarder son frère, n’aurait peut-être jamais eu l’idée du

crime, s’il n’avait pas nourri dans son cœur la funeste passion du jeu;

et peut-être ne l’aurait-il jamais éprouvée, s’ils avaient été fermés

pour jamais ces lieux ouverts à tous les citoyens, où l’amour de l’or,

irrité par les calculs de l’espérance, exalte d’abord les idées, et

finit par déshonorer les âmes. Oh! quand viendra donc le jour où l’on

fermera ces salons du vice et de la perversité, où des pères barbares

jouent le pain de leur famille, où des fils avilis consomment la ruine

de leur fortune et la honte de leur nom!»

Le président posa ensuite les questions soumises à la délibération

du jury. Les deux premières étaient relatives à la complicité

d’assassinat et de vol qui pesait sur Girouard. Elles furent résolues

négativement, et le président, en prononçant l’acquittement de

Girouard, lui adressa l’allocution suivante: «Girouard, il est doux

pour moi, dans un jour aussi triste, de pouvoir vous rendre à la

liberté: si de violens soupçons ont pesé sur vous, ne vous en prenez

qu’à vous-même; si votre conduite avait toujours été bonne, elle aurait

suffi pour vous mettre à l’abri de l’accusation. Réprimez les penchans

honteux qui ont failli vous perdre pour jamais. Travaillez, et tâchez

de reconquérir l’estime publique que vous avez depuis si long-temps

perdue.»

La transition brusque de la crainte de la mort à la certitude de

la liberté produisit un si violent ébranlement sur les facultés de

Girouard, déjà affaibli par de longues souffrances, qu’il s’évanouit.

Vainement il essaya de parler, il n’eut pas la force de proférer une

seule parole. Il se retira, soutenu par quatre personnes, et une jeune

dame, aussi remarquable par les grâces de sa figure que par la bonté de

son cœur, fit pour ce malheureux une quête destinée à subvenir à ses

premiers besoins.

Il restait à prononcer sur le sort de Charles Dautun. La réponse du

jury fut affirmative sur tous les chefs d’accusation. Pendant la

lecture de la décision des jurés, l’abattement de Dautun augmentait par

degré, et, chaque fois qu’il entendait répéter: _Oui, Charles Dautun

est coupable_, il indiquait, par un signe de tête, qu’il ne l’était pas.

Lorsque le président, faisant l’application de la loi, prononça la

peine de mort, à ce dernier mot, Dautun tomba dans une profonde

stupeur, sa tête roula sur sa poitrine, puis il s’écria: _Je suis

perdu; je n’ai pas commis ce crime; je ne suis coupable que d’avoir

enlevé les effets_. «Dautun, lui dit le président, il ne vous reste

plus qu’une seule ressource: jetez-vous dans les bras de la religion.

Les crimes que vous avez commis sont bien grands, sans doute; mais la

miséricorde de Dieu est plus grande encore; implorez sa miséricorde.

Je vous préviens que vous avez trois jours pour vous pourvoir en

cassation.»

En entendant ces mots, le condamné sembla reprendre un peu d’assurance,

et, dans le trajet du tribunal à la prison, il s’écria plusieurs fois:

_Oui, j’en appellerai! j’en appellerai._

En effet, le 27 février, Charles Dautun se pourvut en cassation; mais,

son pourvoi ayant été rejeté par la cour suprême, le 29 mars, à deux

heures et demie, on vint l’avertir de se préparer à la mort. Cette

terrible nouvelle l’accabla à tel point qu’il put à peine proférer ces

mots entrecoupés: _Mon Dieu!.... quel sort!.... un soldat!... Je me

recommande à la clémence de l’empereur._ Il refusa les secours de la

religion, mais sans rudesse ni bravade.

A l’instant où la fatale toilette fut achevée, un officier public lui

dit: «Il est encore temps de déclarer la vérité: avez-vous quelques

révélations à faire? profitez d’un dernier moment.» Dautun répondit

d’une voix faible et très-altérée: «J’ai dit la vérité au tribunal,

c’est Girouard qui m’a remis la clé; d’après, jugez du reste.»

Dautun conserva le même abattement jusqu’au lieu du supplice; néanmoins

le prêtre qui l’avait accompagné ne put vaincre son obstination. A

quatre heures et demie, il avait subi son arrêt.

ASSASSINS DE FUALDÈS.

Fualdès!... ce nom seul réveille le souvenir d’un forfait qui, par le

voile mystérieux dont il est resté long-temps enveloppé, et par les

circonstances inouïes qui l’accompagnèrent, s’est acquis une déplorable

célébrité. L’intérêt bien mérité qu’inspirait la victime, la position

sociale des principaux meurtriers, la complication des incidens, la

monstrueuse atrocité de quelques détails, les révélations et les

réticences de la dame Manson, les débats qui eurent lieu devant deux

Cours d’assises et qui finirent par jeter quelques rayons de clarté sur

cet attentat ténébreux, rangent l’horrible assassinat de Fualdès parmi

les événemens le plus éminemment dramatiques. Quinze années ont passé

sur ce meurtre sans exemple, et ce laps de temps n’en a point affaibli

l’horreur. Quoique le crime eût été commis dans une ville éloignée

de la capitale; quoique les tribunaux, chargés de prononcer sur le

sort des coupables, fussent également à de très-grandes distances;

néanmoins, sur tous les points de la France, on s’en souvient encore,

tous les esprits vivement préoccupés par les réponses énigmatiques

d’une femme qui, comme témoin jouait le principal rôle dans cette

affaire attendaient de jour en jour des révélations décisives,

s’indignaient même contre la dame Manson, à cause de ses demi-aveux

suivis immédiatement d’un profond silence, et faisaient éclater leur

impatience de connaître l’issue de ce mémorable procès. Enfin l’attente

et l’anxiété du public furent à peu près satisfaites; nous disons à peu

près; car si plusieurs des assassins tombèrent sous le glaive des lois,

la vérité demeura encore obscure, malgré des recherches actives et des

débats solennels.

Nous allons essayer de retracer les circonstances les plus

intéressantes de cette tragique histoire, de manière à en présenter un

tableau qui ne laisse rien à désirer sous le rapport de l’exactitude,

et qui soit de nature à satisfaire également et ceux qui connaissent

déjà ces faits, et ceux pour qui ces détails seront entièrement

nouveaux.

Le 20 mars 1817, la ville de Rodez apprit avec un sentiment d’horreur

qu’un forfait inouï venait d’être commis dans ses murs. Dès le matin

même, un cadavre fut trouvé flottant sur les eaux de l’Aveyron; c’était

celui de M. Fualdès, ancien magistrat; toute idée de suicide fut à

l’instant écartée; une large blessure faite au cou de la victime ne

permettait pas de douter qu’elle n’eût succombé sous les coups de

lâches assassins.

Ce triste événement fit naître une foule de conjectures. Jouissant de

l’estime générale et de la considération publique, M. Fualdès s’était

toujours conduit de manière à ne point se faire d’ennemis particuliers;

du moins on ne lui en connaissait pas. Ses principes politiques bien

prononcés en faveur de la liberté, mais sages et tolérans, étaient trop

inoffensifs pour exciter la fureur des fanatiques les plus ardens;

sa fortune était en apparence trop peu considérable pour tenter la

cupidité d’un assassin.

Quels étaient donc et la cause et les auteurs du crime? Telle était

la question que l’on s’adressait mutuellement, et chacun y répondait

diversement. Les habitans de Rodez, éperdus, regardaient autour d’eux

avec effroi. Une voix trompeuse répandait à dessein que des gens

flétris par la justice avaient assouvi leur rage sur le magistrat

inflexible qui avait provoqué leur juste punition. Une autre rumeur

circulait aussi, rumeur qui répandit en un instant le trouble et

la terreur dans tout le pays. On cherchait à accréditer sourdement

que Fualdès avait été assassiné en haine de ses opinions politiques

par les nobles de Rodez; on désignait ce crime comme le prélude de

nouveaux attentats; on le regardait comme le signal d’une nouvelle

Saint-Barthélemy. Dans un moment où les esprits étaient encore

en fermentation, quels malheurs pouvaient causer des idées aussi

alarmantes répandues dans les masses! Cependant ces bruits étaient

l’œuvre d’infâmes calomniateurs dont le but était de soustraire les

vrais coupables à l’œil vigilant de la justice. Heureusement ces

craintes chimériques furent bientôt dissipées, l’effroi général

disparut, et l’intérêt, se reportant tout entier sur le malheureux

Fualdès, s’accrut encore, lorsqu’on parvint à saisir quelques

particularités du crime.

Bientôt les recherches de l’autorité produisirent des indices certains.

On avait su que, le 18 mars, M. Fualdès avait reçu de M. Seguret,

en effets de commerce, une somme considérable, à compte sur le prix

d’un domaine qu’il lui avait vendu; que, dans l’après-midi du 19, un

rendez-vous pour la négociation de ces effets lui avait été donné et

fixé à huit heures du soir. En effet, M. Fualdès sortit de chez lui

vers cet instant, après avoir pris sous sa redingotte quelque chose

qu’il soutenait avec son bras gauche, et, une demi-heure après, un

individu trouva, dans la rue du Terral, sur le prolongement de la rue

des Hebdomadiers, une canne reconnue depuis pour être celle de M.

Fualdès, et non loin de la maison _Bancal_, un mouchoir usé, récemment

tordu dans toute sa longueur. Ces premiers renseignemens en amenèrent

de plus concluans, et enfin il fut reconnu qu’un homme avait été

aposté près de la maison de M. Fualdès, et que, au moment où celui-ci

était sorti, cet individu avait quitté son poste, et était descendu en

grande hâte dans la rue de l’Ambergue-droite, qui aboutit à celle des

Hebdomadiers par la petite rue qui traverse celle de Saint-Vincent. On

avait remarqué que d’autres hommes étaient également postés au coin

des maisons de François Valat et de Missonnier, de la rue dite des

Frères-de-l’École-Chrétienne, et sur la porte de la maison Vergnes,

habitée par Bancal. L’infortuné Fualdès, se rendant au rendez-vous

qu’on lui avait donné, marchait avec sécurité; mais, à peine arrivé

près de la maison Missonnier, il est saisi par plusieurs scélérats,

à un signal convenu; on lui met un bâillon sur la bouche, et on

l’entraîne violemment dans la maison Bancal, lieu infâme, repaire de

la débauche et de la prostitution; c’est là que la scène horrible du

meurtre avait été préparée. Le malheureux vieillard est jeté sur une

table; les assassins rugissent autour de lui. Vainement il demande un

instant pour se recommander à Dieu; on le repousse avec ironie. Il se

débat, la table est renversée; les bourreaux la relèvent. L’un tient

les pieds de la victime; un autre, armé d’un couteau, essaie de lui

porter le coup mortel, mais sa main tremble. Un troisième reproche

à son complice son défaut d’assurance, et, lui arrachant le couteau

des mains, le plonge dans la gorge de la victime. O scène digne de

cannibales! détails dégoûtans d’horreur! Le sang qui coule de la

blessure est reçu dans un baquet, et donné ensuite en nourriture à

un porc. Après la consommation de cet odieux sacrifice, le corps de

Fualdès est placé sur deux barres, enveloppé dans un drap et dans une

couverture de laine, lié comme une balle de cuir avec des cordes, et

porté, vers les dix heures du soir, dans la rivière d’Aveyron, par

quatre individus précédés d’un homme à haute taille armé d’un fusil, et

suivi de deux autres, dont un seulement était aussi armé d’un fusil.

Ces renseignemens, quoique incomplets, provenaient d’aveux faits

à des tiers par la femme Bancal, ou sortis de la bouche naïve des

enfans de cette femme. C’était à peu de distance de la maison Bancal

qu’on avait trouvé la canne et le mouchoir tordu; cette circonstance,

coïncidant parfaitement avec les faits déjà articulés, Bancal, sa femme

et sa fille aînée furent aussitôt arrêtés, et leurs autres enfans

en bas âge, placés à l’hôpital de Rodez. Une visite, faite à leur

domicile, fit découvrir une couverture de laine et plusieurs linges

ensanglantés qui avaient servi à envelopper le corps de Fualdès. On

trouva également une veste que portait Bancal le jour de l’assassinat;

cette veste était tachée de sang qu’on avait essayé d’enlever, en le

râclant avec un couteau. Des propos tenus par la femme Bancal dans sa

prison ne manquèrent pas d’être recueillis; ainsi elle dit à une autre

prisonnière, la femme Lacroix, après avoir vomi les plus grossières

injures contre M. Fualdès, qu’il avait été bâillonné avec un mouchoir;

qu’on l’avait saigné avec un mauvais couteau; qu’il avait sur le corps

une chemise qui ressemblait à une aube; qu’elle avait pris une bague

qu’il portait au doigt, mais que le lendemain elle avait été forcée de

la rendre, et qu’on lui avait donné six francs à titre de compensation.

Elle ajouta que, si on lui demandait au tribunal ce qui s’était passé

chez elle, elle dirait aux juges qu’ils devaient bien le savoir,

puisqu’ils y étaient eux-mêmes; qu’elle avait reçu trois écus de cinq

francs et quelques autres pièces de monnaie qu’on avait trouvées dans

les poches du sieur Fualdès; qu’une clé, qui fut également trouvée

sur lui, fut donnée à un _monsieur de la campagne_; qu’enfin ces

_messieurs_ avaient dit qu’ils ne tuaient pas pour de l’argent.

Les enfans Bancal, séparés de leurs parens, et soustraits par

conséquent à leur influence, avaient raconté d’autres détails.

Madelaine, une des filles, ne cachait point que son père et sa mère

étaient en prison, parce qu’on avait tué un _monsieur_ chez eux. Elle

disait avoir été témoin du crime. Le soir qu’il avait été commis,

sa mère l’avait menée coucher dans une chambre au second étage de

la maison qu’ils habitaient; mais, excitée par la crainte ou par la

curiosité, à peine avait-elle été laissée seule, qu’elle se leva,

descendit au rez-de-chaussée, et, passant derrière une armoire, se

glissa dans le lit de son père et de sa mère; bientôt les assassins

entrèrent dans la chambre, y traînant leur victime. A travers un trou

du rideau du lit, elle vit étendre le _monsieur_ sur la table. Pendant

qu’on le _saignait_, son père tenait la lampe, et sa mère recevait le

sang. Elle ajoutait avec son jeune frère qu’il y avait des messieurs

qu’ils ne connaissaient pas, _excepté celui de la place de la Cité_;

que c’étaient ces messieurs qui avaient égorgé celui qui était mort, et

qu’après ils l’avaient emporté hors de la maison.

La justice obtint encore d’autres indices; si ceux qu’on vient de

lire suffisaient pour déterminer le lieu où le crime avait été commis,

il restait à connaître les assassins et leur nombre. La fille Anne

Benoît, qui demeurait dans la maison Bancal, et depuis impliquée au

procès, répéta à plusieurs personnes qu’on aurait beaucoup de peine

à reconnaître les auteurs de l’assassinat. «On cherche à le savoir,

disait-elle, mais on ne le saura pas, on n’a pas pris de témoins;

cela ne s’est pas fait dans la maison Bancal, mais hors de la ville,

dans quelque jardin. C’est pour cause d’opinion et non d’intérêt

qu’on l’a tué. On l’a saigné sur une table comme un cochon. Ce sont

les nobles qui ont commis le crime». Ces propos qui contredisaient en

quelque sorte les circonstances déjà connues, auraient pu plonger les

magistrats dans une embarrassante perplexité, si l’opinion publique,

en désignant hautement les assassins, ne les avait ramenés à examiner

scrupuleusement la conduite d’hommes qui d’abord avaient appelé leur

attention, et qui avaient su adroitement détourner les soupçons dont

ils avaient été l’objet.

Et cependant quels étaient ces hommes que des soupçons véhémens

allaient atteindre? Des hommes appartenant aux familles les plus

considérables du pays, admis dans les plus hautes sociétés de Rodez;

bien plus, ces hommes étaient des amis, des parens de Fualdès. Bastide

et Jausion, désignés comme les principaux meurtriers, semblaient,

par leur fortune même, être à l’abri de la plus simple idée d’un tel

attentat, qui n’aurait eu sa source que dans la cupidité. Le premier

était un propriétaire-cultivateur, l’autre avait une charge d’agent de

change à Rodez. Cependant on fut contraint de se rendre à l’évidence,

lorsqu’à l’appui des premiers faits qui tendaient à incriminer ces deux

individus, se joignirent de nouveaux élémens de conviction.

Le lendemain du crime, Jausion s’était introduit dans la maison

Fualdès, vers les sept heures et demie du matin; l’affreuse nouvelle

était déjà publique. Au lieu d’aller porter à la veuve les consolations

que réclamait le malheur qui venait de la frapper, Jausion monte aux

appartemens, les fouille, et, pénétrant dans le cabinet de M. Fualdès,

y enfonce à l’aide d’une hache, un bureau d’où il soustrait un sac

d’argent, un livre-journal, un grand portefeuille de maroquin à

fermoir et plusieurs effets de commerce, que Fualdès avait reçus la

veille de M. Séguret. Il se garde bien de faire part à la veuve de ce

qu’il vient de faire, et se contente de dire à un domestique qui lui

voit le sac dans les mains: _Je prends ce sac, parce qu’on doit mettre

le scellé; il ne faut rien dire à personne_. Le même jour, à dix heures

du matin, Bastide Gramont frappa rudement à la porte, et demanda, d’un

air égaré, si Fualdès y était. Remarquez bien qu’à cette heure, la mort

tragique de cet ancien magistrat était connue de toute la ville.--«Que

dites-vous? répondit la fille à qui il s’adressait.» Bastide, passant

sa main sur sa figure, reprit: «Ah! je me trompe! il faut aller tout

fermer.» Il monta rapidement à la chambre du maître de la maison sans

demander à être accompagné; la fille le suivit; il courut à l’armoire

où Fualdès tenait certains papiers, y mit la main, en ferma la porte

et en ôta la clé: il ferma aussi la chambre; mais, dans ce moment,

la servante de la maison se présenta pour retirer les draps du lit,

et Bastide rouvrit cette chambre; il se plaça d’un côté du lit; la

servante tira la couverture pour la rouler; alors il tomba aux

pieds de Bastide quelque chose qu’il ramassa aussitôt en manifestant

beaucoup d’étonnement: «C’est une clé, dit-il, nous la mettrons avec

les autres.» Cette clé était précisément celle du bureau de Fualdès, et

celui-ci la portait toujours sur lui.

Les dépositions de nombreux témoins attestaient tous ces faits. On

avait vu Jausion, le 20 mars, dans la maison Fualdès, avec son épouse,

sœur de Bastide; des domestiques et un ami de Fualdès l’affirmaient.

Avant de s’y rendre, et lorsqu’on lui apprit l’effrayante nouvelle dont

toute la ville retentissait, il ne témoigna ni surprise, ni émotion;

au contraire, rencontré sur la place de la Cité par une personne qui

lui parla du funeste événement, il avait répondu: _Ah f.....! que

voulez-vous que j’y fasse?_ Quant à Bastide, sa présence à Rodez, dans

la soirée du 19 mars, était démontrée d’une manière incontestable:

nombre d’habitans l’y avaient vu, et plusieurs déposaient qu’ils

l’avaient entendu ce jour-là même, assigner pour le soir, un

rendez-vous à M. Fualdès.

Ne semblait-il pas que la providence, qui se charge souvent du

châtiment du crime, voulût pousser les deux principaux coupables à

devenir leurs propres accusateurs? Qui n’a remarqué que leurs premières

démarches, leurs premières paroles après l’événement, étaient déjà de

fortes dépositions. Ils feignent d’ignorer ce que tout le monde sait,

et quand ils l’apprennent, c’est avec la plus froide indifférence. De

tels indices sont rarement trompeurs.

Jausion et Bastide furent arrêtés, et avec eux les nommés Bach, Colard,

Missonnier, Bousquier, et la fille Anne Benoît, que de nombreuses

déclarations firent regarder comme complice du crime.

Cependant la justice instruisait, et chaque jour semblait jeter de

nouvelles lumières sur les circonstances de l’assassinat de M. Fualdès.

Un mendiant, nommé Laville, couché dans une écurie dépendant de la

maison de Missonnier, déclara avoir entendu qu’on se débattait dans

la rue, près de la porte de l’écurie où il était couché. «On poussa,

dit-il, deux fois la porte. Le malheureux qu’on traînait, arrivé

devant la maison Bancal, fit deux ou trois cris, dont le dernier était

étouffé, comme celui d’une personne qui suffoquerait. Pendant ce

temps, des joueurs de vielle, placés devant la maison Bancal, firent

entendre, pendant une heure environ, le son de leurs instrumens.» Ces

joueurs de vielle, signalés dans cette déposition, avaient disparu le

lendemain matin, et toutes les recherches faites pour les retrouver

furent inutiles. Un autre témoin, le sieur Brast, raconta que, vers

les huit heures un quart, il entendit marcher dans la rue plusieurs

personnes, qui paraissaient porter une balle ou paquet, qu’elles

s’arrêtèrent devant la maison Bancal; qu’une porte s’ouvrit et se

ferma; mais que le son de la vielle l’empêcha de distinguer si c’était

celle de Bancal; que, peu de temps après, il entendit des sifflets et

des _Hem_! Les personnes qui marchaient ne faisaient pas de bruit et

paraissaient avoir des escarpins.

Cette déclaration, corroborée de plusieurs autres, établissait

les faits qui avaient précédé l’entrée des assassins chez Bancal;

l’instruction recueillit d’autres détails sur ce qu’ils avaient fait

ensuite. La fille Monteil, locataire dans la maison Bancal, déclara

que, le 25 mars, la jeune Madeleine Bancal lui avait tout conté. Cette

petite fille lui fit voir les deux trous du rideau du lit par lesquels

elle avait tout vu. Elle demanda du pain, la fille Monteil prit un

couteau pour lui en couper; mais Madeleine s’opposa à ce qu’on en fît

usage, en lui disant: _C’est avec ce couteau qu’on a tué le monsieur_.

Jusque là, il n’existait en réalité à l’appui de la prévention contre

Bastide et Jausion, que leurs démarches dans la matinée du 20 mars, et

les déclarations d’un enfant de huit ans, qui ne pouvaient suffire pour

servir de base à une accusation aussi terrible. Mais bientôt un éclair

imprévu vint jeter une lueur nouvelle sur les faits les plus importans

de l’affaire.

On répétait dans la ville, qu’une dame appartenant à une des familles

les plus considérables du département de l’Aveyron s’était trouvée, par

un motif que chacun expliquait à sa manière, dans la maison Bancal,

au jour et à l’heure que l’assassinat avait été commis, et qu’elle

avait été témoin du crime. On faisait, à ce sujet, mille histoires

romanesques et mystérieuses. On citait plusieurs femmes des meilleures

familles de Rodez. Voici comment cessèrent toutes les incertitudes à

cet égard:

Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 15 / 19 段