Cependant, après la seconde perquisition, et lorsque la justice fut en

possession des fragmens provenant de la fabrication du manche de la

hache, il convint que ce manche avait été scié et varlopé chez lui;

mais il prétendit qu’il l’avait été par le même compagnon menuisier,

auquel antérieurement il avait donné de quoi faire un manche d’outil;

que cet homme, l’ayant rencontré, lui avait demandé un morceau du même

bois pour faire un manche de marteau; que lui Heller l’avait invité

à monter chez lui, et que là, il avait façonné ce morceau de bois.

Il ajouta que le fer auquel ce manche était destiné n’avait pas été

apporté chez lui, et que, sur l’observation qu’il fit à son camarade

que peut-être la longueur du bois était trop considérable, celui-ci en

scia une petite portion qu’il fendit ensuite sans y songer, ce qui fit

les quatre petits morceaux de bois trouvés depuis dans son domicile. Il

dit qu’il croyait que le compagnon menuisier dont il parlait portait

le nom et le surnom de Picard; qu’il avait travaillé chez le nommé

Bouillé; que, depuis ce temps, il avait été trois ans sans le revoir;

que dernièrement il l’avait rencontré deux fois; que, la première, il

lui avait donné le morceau de bois destiné à faire un manche d’outil,

et, la seconde, le morceau avec lequel avait été fabriqué le manche de

la hache. Enfin il déclara que, lors de ses premiers interrogatoires,

il avait entièrement oublié toutes ces circonstances, qui depuis

s’étaient représentées à sa mémoire.

On lui objecta qu’il paraissait peu vraisemblable que le manche eût

été façonné en l’absence du fer auquel il devait servir. Il répondit

que lui même en avait fait la réflexion en présence de Picard, et que

celui-ci lui avait dit qu’il avait pris, autant que possible, la mesure

du fer avec son doigt. On lui objecta encore que le coup de marteau,

dont l’empreinte existait sur les quatre morceaux de bois, annonçait

que la hache avait été emmanchée dans son domicile. Il répondit que

cette empreinte pouvait provenir d’un coup donné avec le bout d’une

varlope.

Il paraît, tant d’après la déclaration de Heller que d’après divers

documens, que le morceau de bois saisi chez lui et le manche de la

hache avaient originairement fait partie d’un bâton nommé _garot_,

instrument à l’usage des voituriers porteurs de marée.

Au surplus, les recherches faites dans l’instruction ne purent faire

découvrir quel était l’individu que Heller avait désigné sous le nom de

Picard, et donnèrent lieu de supposer que c’était un être imaginaire.

Heller, cherchant à rendre compte de l’emploi de son temps pendant la

soirée du 25 février, ne le fit pas d’une manière satisfaisante. Il

était constant que, ce jour-là, Heller était resté depuis midi jusqu’à

quatre heures avec un nommé Colignon et deux autres jeunes gens; qu’à

quatre heures, il les quitta à la porte Saint-Martin, en prenant pour

prétexte qu’il devait se rendre chez une personne qui voulait lui

commander de l’ouvrage; qu’il leur promit d’aller les rejoindre, à la

chûte du jour, dans un cabaret de la Courtille; qu’ils l’y attendirent

en vain jusqu’à huit heures moins un quart, et se retirèrent. Dans son

interrogatoire à la préfecture de police, Heller prétendit qu’après

avoir quitté ses camarades, il était rentré chez lui; qu’à six heures

et demie, il en était sorti pour aller faire un tour sur le boulevard;

qu’il était rentré sur-le-champ; que, plus tard, il était sorti encore

pour rejoindre ses camarades; qu’étant arrivé à la Courtille après leur

départ, il était revenu à huit heures un quart chez lui, d’où il était

allé souper chez un traiteur, rue du Caire.

Dans ses interrogatoires devant le juge d’instruction, il ajouta à ce

récit une autre circonstance, savoir qu’en revenant de la Courtille,

à huit heures un quart, il était entré chez le nommé Delamotte, son

beau-frère, demeurant rue du Temple, y était resté quelques instans, et

n’était revenu chez lui qu’à huit heures et demie. Cette déclaration

tardive fut confirmée par Delamotte; mais le récit de Heller ne

s’accorda pas avec les dépositions du portier et de la portière de

la maison. Ils déclarèrent qu’ils l’avaient vu rentrer chez lui vers

quatre heures après midi; qu’il sortit ensuite, probablement avant la

nuit, sans qu’ils l’eussent aperçu; qu’enfin, à huit heures et demie,

il était rentré, puis sorti encore, sans doute pour aller souper.

Ils ajoutèrent qu’à la chûte du jour, la porte de la maison était

toujours fermée, et que, si depuis six heures et demie jusqu’à huit

heures et demie, Heller fût sorti deux fois et rentré une, ainsi qu’il

le prétendait, ils auraient été obligés de lui tirer le cordon, et

l’auraient infailliblement aperçu.

Heller convint que le prétexte qu’il avait allégué, en quittant ses

camarades, était faux, et qu’il n’avait personne à aller voir. Il

prétendit s’être servi de cette défaite pour éviter la dépense à

laquelle il aurait été entraîné en se rendant au cabaret avec eux.

Diverses taches rouges furent trouvées sur les vêtemens de Heller; on

en remarqua une, notamment, à la manche de sa redingotte; mais des gens

de l’art décidèrent qu’elle ne pouvait être l’effet d’un jet de sang.

Quant à lui, il prétendit que cette tache provenait d’une coupure qu’il

s’était faite au doigt.

Dans la nuit du 9 au 10 avril, Heller chercha à se donner la mort, en

se frappant la tête contre les murs de sa prison. Pour le contenir, on

fut forcé de lui mettre la camisole dont on fait usage en pareil cas.

Ayant été interrogé sur les motifs qui l’avaient porté à attenter à sa

vie, il répondit qu’il ne pouvait rendre compte de la position dans

laquelle il s’était trouvé.

Heller fut traduit devant la cour d’assises de la Seine. M. Gohier

Duplessis, son avocat, le défendit avec talent, mais ne porta pas sa

conviction dans l’esprit de tous les jurés. Heller fut déclaré coupable

par le jury, à la majorité de sept voix contre cinq. Mais la cour

adopta l’avis de la minorité des jurés, et l’accusé fut acquitté.

Cette décision excita l’étonnement universel, tant étaient fortes

les charges que s’élevaient contre le prévenu, mais qui cependant ne

suffisaient pas pour sa condamnation.

FRATRICIDE

DE CHARLES DAUTUN.

Le crime de Caïn, cet horrible forfait qui, le premier, souilla la

terre de sang humain, du sang d’un frère massacré par un frère, nous

fait voir, dès les premiers jours du monde, un exemple effrayant des

sombres fureurs de la jalousie, passion de désespoir et de rage, furie

implacable qui dévore et déchire sans relâche le cœur du malheureux

qui en est atteint, jette le trouble et la mort dans sa pensée, et lui

souffle un féroce instinct de carnage. L’histoire, depuis ce premier

meurtre, qui ouvrit violemment à la mort les portes de son vaste

domaine, eut à retracer plus d’une fois des drames du même genre,

œuvres lugubres de l’ambition et de la rivalité, passions souvent

terribles et sanguinaires, filles d’un égoïsme qui se déborde, prêt

à renverser tout ce qui pourrait lui faire obstacle ou lui porter

ombrage. Mais de telles scènes, bien qu’épouvantables, ne laissent pas

d’intéresser en faveur du coupable; on approuve les lois justes qui le

punissent, et l’on donne des larmes à ses malheurs; on aime à penser

qu’il n’eût manqué au criminel qu’une direction utile et sage, pour

qu’une passion exaltée pût être changée en une émulation louable.

Bien au contraire, le cœur demeure sans pitié pour le scélérat qui, mû

par une vile et basse cupidité, non seulement trempe ses mains dans

le sang de son frère, mais encore exerce sa férocité sur ses membres

dispersés, et, en même temps qu’il cherche à cacher son attentat,

semble vouloir frapper d’horreur toute une capitale, en ménageant à

plusieurs quartiers le hideux spectacle de quelques lambeaux de sa

victime. Tel se présente à nous Charles Dautun. Son crime répandit

la stupeur dans tout Paris; sa scélératesse inouïe souleva tous les

cœurs d’indignation; et, quand il ne fut plus permis de douter de son

abominable culpabilité, il ne se trouva personne qui n’apprît avec une

sorte de satisfaction l’arrêt qui devait venger une atroce violation

des droits de la nature et de la société.

Le 9 novembre 1814, entre dix et onze heures du matin, des bateliers

trouvèrent dans la Seine, au bas de l’escalier du quai Desaix, une tête

d’homme fraîchement coupée, et portant plusieurs contusions. Cette tête

était enveloppée dans un torchon marqué A. D. On pêcha près de là deux

serviettes marquées L. S. et D.

Le même jour, à neuf heures du soir, entre les fiacres et les planches

qui se trouvaient alors devant la colonnade du Louvre, on trouva un

tronc d’homme, percé de plusieurs coups dans la poitrine, enveloppé de

deux draps marqués P. C., A. D., et d’une chemise marquée A. D.

A onze heures du soir, également le même jour, aux Champs-Élysées,

près des fossés qui bordent la place Louis XV, deux cuisses et deux

jambes furent trouvées dans un drap marqué A. D., avec une redingotte

noisette, percée de deux coups, et deux serviettes ensanglantées. Ces

divers restes furent reconnus pour appartenir au même individu. Il y

avait à la poitrine et auprès du cou, trois plaies faites à l’aide d’un

instrument à deux tranchans.

Il était constant, par suite de diverses observations, que la

personne assassinée boitait; mais on ne put d’abord recueillir aucun

renseignement propre à mettre sur la trace des auteurs de ce meurtre.

Un mois s’écoula ainsi; on s’était borné à faire modeler le buste de la

victime, qu’une foule immense avait été voir à la Morgue.

Cependant la femme Calamar, blanchisseuse, entendant parler du crime

atroce qui occupait tous les esprits, et, ayant appris que l’individu

exposé à la Morgue avait une verrue au menton et qu’il avait dû boiter,

s’écria aussitôt: _Ah! vous me faites le portrait d’Auguste Dautun!_

Cette femme court aussitôt à la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, n.

79, où Auguste Dautun s’était choisi un modeste domicile, dans une

maison habitée par un grand nombre de locataires; elle interroge

le propriétaire; on lui répond que depuis long-temps on n’a pas vu

Auguste; elle monte chez lui, frappe inutilement à sa porte; de là,

elle court à la Morgue, donne le signalement d’Auguste, et acquiert la

douloureuse certitude que c’était bien celui de l’infortuné dont on

cherchait le nom. A la préfecture de police, on lui montra le buste

de la victime; la femme Calamar ne pouvait plus douter que ce ne fût

Auguste Dautun. Sur sa déclaration, la police se transporta aussitôt

dans la chambre qui lui fut indiquée; on enfonça la porte; tout fut

trouvé dans le plus grand désordre; partout on remarquait des traces

de sang. On apprit par des voisins que, depuis le dépôt du cadavre à

la Morgue, plusieurs effets d’un très-gros volume avaient été enlevés

successivement de cette chambre. Déjà la justice était sur la trace du

crime.

Le 16 décembre, pendant que le commissaire de police constatait l’état

des lieux dans la chambre qu’avait occupée Auguste, Charles Dautun se

présente, et dit qu’il ignore ce qui est arrivé à son frère. Conduit à

la préfecture de police, il est interrogé, et déclare demeurer rue de

la Montagne-Sainte-Geneviève. On s’y transporte; on fait perquisition

chez lui, on n’y trouve rien. Charles ajoute qu’il était à Paris

depuis le mois de mai; qu’Auguste était venu dîner chez lui à la fin

d’octobre ou de novembre 1814; qu’il n’était allé le voir qu’une seule

fois; que, depuis, ne l’ayant pas rencontré, il crut qu’il était à la

campagne.

Mais, avant de passer outre, et pour l’intelligence des faits, il est

indispensable de reprendre les choses de plus haut.

Claude-Jean-Charles Dautun, était né à Sedan, en 1780. Son père,

honnête industriel, était parvenu à réunir une petite fortune qui lui

avait permis de donner une éducation solide à ses enfans. Pendant son

séjour à la pension, Charles se lia d’une manière intime avec Girouard,

son cousin. On va voir tout à l’heure pourquoi nous signalons cette

particularité.

Charles Dautun perdit ses parens, et, à sa sortie de pension, il fut,

par décision d’un conseil de famille, confié aux soins du docteur

Vaume, son oncle et beau-frère de son père. Le docteur forma le

projet d’enseigner à son pupille les préceptes de son art, et, pour

qu’il en profitât mieux, il ne négligea rien de tout ce qui était

en son pouvoir. Pendant quelque temps, le jeune Dautun parut docile

aux volontés de son tuteur; mais bientôt il se livra avec une ardeur

inconcevable à tous les genres de dissipation, cherchant dans le

tumulte des passions un remède aux inquiétudes vagues et douloureuses

qui résultaient de son oisiveté. Dès ce moment, il perdit les bonnes

grâces de son oncle, et le fit renoncer à l’espoir de mettre à

exécution les projets qu’il avait sur lui. Ainsi, par un funeste

aveuglement, Charles Dautun s’était placé dans une position si fausse,

qu’il lui devenait presque impossible de revenir aux principes de la

saine raison. Le désœuvrement et la nécessité le forcèrent de prendre

du service dans un régiment. Il y avait long-temps qu’il était séparé

de Girouard, son ami d’enfance; il le retrouva dans les camps, et leur

liaison reprit une nouvelle intimité. Le sort des armes les sépara de

nouveau, et, ce ne fut qu’en 1814, qu’ils se revirent et déplorèrent

ensemble l’événement qui leur fermait une carrière qui aurait pu leur

être profitable et glorieuse: Charles Dautun était parvenu au grade de

lieutenant; Girouard s’était attaché aux administrations nombreuses que

nécessitait l’état permanent de guerre où se trouvait la France, et

avait acquis dans les postes un emploi assez lucratif.

Mais, peu après, Girouard perdit cet emploi; et Dautun, se trouvant

également sans occupation, tous deux, réduits à l’oisiveté, se lièrent

plus étroitement que jamais; ils usèrent leurs dernières ressources,

vendirent leur patrimoine, et allèrent l’engloutir dans les maisons de

jeu, gouffres impurs d’où surgissent tant de calamités sociales.

On connaît la vie habituelle des joueurs de profession; on connaît

leurs désordres, leurs alternatives de gain et de perte, leurs folles

dépenses quand la fortune leur sourit, leurs accès de désespoir

lorsqu’elle les trompe, les actions honteuses auxquelles ils sont trop

souvent poussés par la détresse. Telle était la position que s’étaient

faite les deux amis Charles Dautun et Girouard, lorsqu’on apprit le

meurtre de la dame Jeanne-Marie Dautun, femme du docteur Vaume, dont il

a été parlé plus haut.

Cette dame, âgée de cinquante-trois ans, vivait, depuis plusieurs

années, séparée de son mari; elle occupait seule et sans domestique,

un petit appartement situé rue Grange-Batelière, nº 7. Craintive et

soupçonneuse, elle n’ouvrait sa porte qu’après avoir reconnu la voix

des personnes qui venaient pour la voir; elle vivait fort retirée.

Le 19 juillet 1814, son portier, inquiet de ne l’avoir pas vue depuis

trois jours, et apercevant les croisées de son appartement ouvertes,

l’appela à plusieurs reprises; mais, personne ne lui répondant, il

appliqua une échelle à l’une des fenêtres, monta et vit, non sans

effroi, le cadavre de la dame Vaume étendu dans la cuisine. Informé

de cet événement, le commissaire de police arriva. Il fut procédé

sur-le-champ à l’examen du corps et des lieux où le meurtre avait été

commis. La dame Vaume était percée de plusieurs coups à la poitrine;

elle était en déshabillé du matin; rien ne paraissait dérangé sur elle;

on constata même qu’elle tenait encore une petite tabatière à la main.

Ce point parut important, en ce sens qu’il annonçait que la victime,

immolée sans crainte comme sans résistance, n’avait dû nécessiter aucun

effort de la part de l’assassin. De l’argent et une reconnaissance

d’une assez forte somme n’avaient pas été enlevés. Quelques bijoux,

plusieurs couverts d’argent étaient les seuls objets qui eussent

disparu. On trouva derrière un buffet un cordon ensanglanté, avec un

nœud; cependant le cadavre ne portait aucune marque de strangulation.

On avait vu la dame Vaume le 15 juillet au soir; elle avait demandé,

pour le lendemain, plus de lait qu’à l’ordinaire, parce qu’elle devait

avoir, disait-elle, quelqu’un à déjeûner. Le 16 au matin, la laitière

était montée chez elle vers neuf heures, et personne ne lui avait

répondu.

Cependant Auguste Dautun, objet de l’affection de sa tante, madame

Vaume, était parti au commencement de juillet pour la Belgique; et

Charles Dautun, ayant rencontré, au mois d’août suivant, la femme

Calamar, blanchisseuse, ancienne domestique de la dame Vaume, témoigna

la plus vive douleur, quand elle lui apprit la mort tragique de

sa tante, qu’il assurait avoir ignorée. Malgré les instances de

cette femme, il ne voulut pas être présent à la levée des scellés,

alléguant qu’il aurait trop à souffrir, en y rencontrant son oncle,

qu’il supposait être l’auteur du crime. Cette perfide insinuation

n’avait rien de bien dangereux pour le docteur Vaume; heureusement sa

moralité, bien connue, le mettait à l’abri de tout soupçon; aussi ne

dirigea-t-on contre lui aucune poursuite.

Comme on vient de le voir, l’assassinat de la tante avait précédé de

quelques mois celui du neveu, qui fut commis dans les premiers jours

de novembre. Charles Dautun, lors de son premier interrogatoire, avait

adopté un système d’ignorance complète sur le sort de son frère.

Le lendemain, il avoua qu’il l’avait assassiné, de complicité avec

Girouard, le 8 novembre, à huit heures du matin. Suivant lui, Girouard

était venu le trouver, s’était exhalé en imprécations contre Auguste,

et lui avait proposé de l’assassiner. Charles ajoutait qu’il avait

eu le malheur d’accompagner Girouard, qui était assisté d’un autre

individu. Auguste, à la voix de son frère, avait ouvert la porte de

sa chambre; mais, au même instant, il avait été saisi à bras-le-corps

par Girouard, qui l’avait tué, sur-le-champ, d’un coup de couteau.

Enfin Charles Dautun déclara que c’était Girouard, qui avait séparé la

tête du tronc; et que lui, Charles, avait porté cette tête sur le quai

Desaix et l’avait jetée dans la rivière.

Sur cette déclaration, Girouard fut arrêté; mais il nia tous les faits

qui lui étaient imputés, et prétendit qu’au moment de l’événement,

il était couché avec sa femme. Ce n’était que postérieurement,

c’est-à-dire, vers le 15 ou le 16 novembre, que son épouse, avec qui il

vivait en mauvaise intelligence, ayant déménagé furtivement, il avait

été obligé d’aller demander un asile à Charles Dautun.

Ce dernier, dans son cinquième interrogatoire, disculpa entièrement

Girouard, et assuma entièrement sur lui l’horrible responsabilité du

meurtre de son frère. Jusqu’alors, souvent interrogé sur l’assassinat

de la dame Vaume, il avait formellement repoussé les soupçons qui

planaient sur lui, et avait cherché à les rejeter sur le sieur Vaume,

son oncle. Tout à coup, c’est à-dire le 24 décembre, il déclara que, le

16 juillet, vers onze heures du matin, il avait assassiné sa tante chez

elle; qu’après avoir été frappée, elle n’avait pas jeté un seul cri;

que son projet, en commettant ce crime, avait été de voler l’argent

et les effets de sa tante, pour aller au jeu; qu’il n’avait pris

qu’une petite montre d’or, une cuillère à ragoût, deux couverts, deux

cuillères à bouche, deux cuillères à café, et pas autre chose; que,

saisi de remords, il n’avait pas eu le courage d’en prendre davantage.

Il convint, en outre, qu’il avait vendu la montre d’or, moyennant une

somme de soixante-neuf francs. Il fit aussi connaître l’orfèvre qui lui

avait acheté les effets précieux dérobés à son frère, et dont il avait

tiré la misérable somme de cent quatre-vingt-quatorze francs.

Girouard, soumis à de nombreux interrogatoires, persista dans un

système de dénégation que semblaient favoriser les rétractations de

Charles Dautun; mais, lors du procès, le plan de défense adopté par ce

dernier fit naître des péripéties bien pénibles et bien douloureuses

pour Girouard, qui se vit tantôt accusé, tantôt excusé par son ancien

ami, selon que ce dernier le croyait nécessaire à sa cause.

Les deux accusés, Charles Dautun et Girouard, comparurent devant

la cour d’assises de la Seine, le 13 février 1815. Une affluence

considérable de personnes de toutes les classes encombrait la salle.

On voyait parmi les pièces de conviction, les vêtemens ensanglantés

dont étaient revêtus les membres épars de la victime; près de ces

vêtemens était un vase de grès, où le meurtrier avait recueilli le sang

de l’infortuné Auguste Dautun, avec l’eau dont il s’était servi pour

laver la chambre; enfin, par une singularité qui n’appartient qu’à ce

procès, les traits de la victime, modelés en plâtre, dominaient cet

effrayant faisceau.

Quand les accusés furent introduits, on remarqua que Charles Dautun

affectait une sorte de tranquillité qui donnait à sa physionomie,

naturellement farouche, un aspect vraiment sinistre. Girouard portait

sur ses traits l’empreinte de la douleur; il ne marchait qu’avec peine

et soutenu par deux gendarmes.

Charles Dautun était accusé du meurtre de la dame Vaume, sa tante;

et l’acte d’accusation le signalait en outre comme ayant assassiné,

de complicité avec Girouard, Auguste Dautun, ex-receveur de

l’enregistrement à Bruxelles.

Dans le nouvel interrogatoire qu’il eut à subir, Charles Dautun

rétracta ses précédens aveux, dit qu’il les avait faits dans un moment

de désordre; qu’il s’était dévoué pour Girouard; qu’il soupçonnait

celui-ci d’être le coupable; que, quant à lui, il persistait à soutenir

qu’il était innocent. Interpellé sur la manière dont il s’était procuré

les divers effets, appartenant à son frère, qu’il avait vendus à des

orfèvres; il répondit que c’était Girouard qui lui avait remis la clé

de l’appartement d’Auguste Dautun. Quant aux deux assassinats, il

déclara ne rien connaître des circonstances de ces deux crimes.

Confronté deux fois avec Girouard, Dautun détourna les yeux, en disant

qu’il ne pouvait voir cet homme sans horreur. «C’est toi, répondit

Girouard, qui me fais horreur, monstre, et tu veux me perdre.»

Après l’audition des témoins, qui n’ajouta que peu de chose aux

lumières déjà recueillies par la justice, mais qui fit connaître

l’immoralité des prévenus, l’avocat-général prononça son réquisitoire;

et la parole fut accordée successivement aux défenseurs des accusés.

Comme aucun avocat n’avait voulu se charger volontairement de la cause

de Charles Dautun, la cour avait nommé d’office Me Dumolard, qui sut

remplir sa pénible tâche avec un talent remarquable. Le principal

argument que le défenseur de Girouard fit valoir en faveur de son

client, fut relatif à la prétendue remise de la clé. «Charles Dautun

soutient, dit-il, que c’est Girouard qui lui a remis la clé de

l’appartement, de son frère, le 14 novembre, et dès le 10, le 11 et

le 12, il avait enlevé les meubles et effets de cet appartement; vous

voyez donc que l’imposture est palpable. Je recommande ces réflexions à

votre sagesse, et Girouard à votre justice.»

Après les plaidoiries et avant de clore les débats, le président

tenta un dernier effort pour obtenir de Dautun des aveux sincères.

«Dautun, lui dit-il, les débats vont être fermés; vous pouvez encore

éclairer la justice; recueillez vos idées. Pourquoi avez-vous accusé

Girouard d’avoir coopéré à cet assassinat?--Comme Girouard m’avait

remis la clé, j’ai craint qu’il ne fût compromis.--Vous persistez donc

à dire qu’il vous a remis la clé?--J’y persiste.--Dautun, tâchez de

désarmer, non pas la justice de l’homme, mais celle de l’Éternel; et

songez que vous seriez bien plus coupable encore, si vous laissiez

planer le soupçon sur l’innocence. Je vous le demande encore une fois,

êtes-vous coupable de l’assassinat de votre frère?--Non.--Vous n’en

êtes pas coupable?--Non.--Et vous, Girouard?--Je n’ai commis aucun

crime.--C’est pour la dernière fois, Dautun, je le répète, il est

peut-être encore un moyen de fléchir le courroux céleste; dites la

vérité.--Je n’ai point tué mon frère.»

Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 14 / 19 段