pour transporter les malades dans une chambre et les mettre au lit.
Les vomissemens successifs, le froid et les tremblemens qu’elles
éprouvaient, les crispations nerveuses qu’elles ressentaient dans les
cuisses et dans les jambes, leur accablement et leur faiblesse extrême,
confirmèrent les soupçons d’empoisonnement. On remarqua en outre dans
les déjections des malades des lambeaux assez considérables de matières
muqueuses et sanguinolentes, connues sous le nom de _velouté de
l’estomac et des intestins_.
Le lendemain, on fit l’examen du plat qui avait contenu la soupe, et
du vase dans lequel les malades avaient rendu les alimens. On trouva,
sur les bords et au fond, des particules de substances minérales, qu’on
présuma être du sublimé corrosif ou de l’arsenic.
Cependant les soins prodigués à la dame Grandmaison furent inutiles;
les symptômes devinrent de plus en plus alarmans; elle succomba, le
29, à midi. Dans la soirée du même jour, il fut procédé à l’autopsie
cadavérique. On trouva, dans la partie supérieure de l’estomac, deux
pouces environ au-dessus de l’orifice cordiaque, une scarre gangréneuse
de dix-huit lignes de long, sur six de large, entourée d’un cercle
inflammatoire, et percée de deux trous. La membrane extérieure de
l’estomac était enflammée en quelques endroits, et percée également
de deux trous correspondant à ceux dont nous venons de parler. Les
intestins étaient très-enflammés. La trop petite quantité de substance
qui s’était trouvée sur les bords du plat ne permit pas de faire les
expériences suffisantes pour en déterminer la nature; on ne put pas
affirmer que ce fût de l’arsenic ou du sublimé corrosif; mais la
perforation de l’estomac, l’inflammation des intestins, convainquirent
les gens de l’art que l’empoisonnement avait été occasioné par une
substance corrosive.
La dame Prost-de-l’Isle fut traitée plus efficacement que la dame
Grandmaison; elle avait été soulagée par des vomissemens plus fréquens,
et avait pris avec constance tous les remèdes qui lui étaient
indiqués. Peut-être aussi avait-elle pris une moindre quantité de soupe.
Ces deux dames ne furent pas les seules victimes de l’empoisonnement.
La fille Nadreau, dite Fermé, domestique, qui avait goûté la soupe
avant de la servir, éprouva des accidens que l’on attribua à la même
cause; mais le lait et l’huile qu’on lui administra neutralisèrent
complètement les effets du poison.
Le crime était bien constaté; mais comment et par qui avait-il été
commis?
Le 27 février, jour du fatal événement, une soupe grasse et une soupe
maigre furent servies au dîner des dames hospitalières et pensionnaires
de l’hospice de Chinon. Les dames Grandmaison, Prost-de-l’Isle, et
Marthe Nodeau furent du nombre de celles qui mangèrent de la soupe
grasse, qui avait été trouvée excellente. Il était d’usage, lorsque la
soupe était bonne, d’en réserver pour le souper de la dame Grandmaison.
Cette dame manifestait son intention, et alors, ou elle en tirait
elle-même, ou elle en faisait tirer par la domestique; et cela se
faisait, soit à table, après avoir mangé la soupe, soit immédiatement
après le repas.
La dame Charlotte Nautonnier de Castelfranc, qui n’était pas chargée
de ce soin habituellement, mit de côté de la soupe grasse pour le
souper des dames Grandmaison et Prost-de-l’Isle, et porta le plat
qui la contenait dans un petit buffet qui lui appartenait, lequel
était placé dans le réfectoire, à deux mètres de la porte d’entrée,
et où l’on n’avait pas coutume d’enfermer des alimens. On remarqua
que, ce jour-là, quoique la soupe eût été trouvée fort bonne, la dame
Grandmaison n’avait nullement manifesté le désir qu’on lui en gardât,
et que Charlotte Nautonnier n’avait pris le soin d’en réserver que de
son propre mouvement, et contre son usage.
La substance nuisible qui avait causé l’empoisonnement n’avait pu être
placée que dans la soupe réservée par Charlotte Nautonnier; et depuis
le moment où cette dame la mit dans le petit plat jusqu’à celui où elle
fut servie à la dame Grandmaison, c’est-à-dire depuis deux heures et
demie jusqu’à environ sept heures, non seulement le réfectoire n’était
pas resté vide un seul instant, mais on ne vit personne s’approcher du
buffet où était la soupe. On pensa aussi que le poison n’avait pu être
mis dans la soupe que par une personne de la maison, et que le crime ne
pouvait être l’effet que de l’intérêt, de la haine, de la jalousie ou
de l’ambition.
Mais qui donc avait retiré la soupe du buffet pour la faire chauffer et
pour la servir? c’était la fille Fermé. Qui lui avait appris qu’elle y
était? Ce ne pouvait être que la dame Nautonnier puisque la domestique
ignorait l’endroit où on l’avait mise, et la personne à qui elle était
destinée.
Quant à la fille Fermé, elle déclara que c’était Charlotte Nautonnier,
qui l’en avait prévenue, en lui disant qu’elle avait placé d’abord la
soupe dans l’office, puis dans son buffet, de crainte qu’à son retour
elle ne la mît dans la bassine des malades; et elle ajouta qu’elle
n’avait pu deviner le motif qui avait déterminé la dame Nautonnier à
ne pas serrer ce plat dans l’endroit où se mettent ordinairement les
alimens.
L’acte d’accusation qui fut dressé contre la dame Nautonnier,
retraçait, expliquait et commentait la conduite de cette sœur. Soit
lorsque les effets du poison se manifestèrent, soit après, on avait
remarqué qu’elle n’était point restée auprès des malades au réfectoire
pour leur donner des secours; qu’elle était troublée, qu’elle se
désespérait, qu’elle allait partout criant qu’elle était bien
malheureuse d’avoir gardé de la soupe pour la mère Grandmaison, qu’elle
était la cause de sa mort, etc. On signala comme de l’affectation et de
l’hypocrisie les marques de douleur qu’elle donna pendant la cérémonie
de l’enterrement.
Il y avait une question importante à résoudre, celle de savoir comment
on s’était procuré du poison. On acquit la certitude que, depuis cinq
à six ans, il existait dans la pharmacie de l’hospice un paquet qui
contenait du sublimé corrosif. L’une des dames apothicaires déclara
qu’elle avait caché ce paquet dans une boîte placée dans une armoire;
que ce paquet, séparé des autres médicamens, était difficile à
trouver; et elle assura que, depuis cette époque de cinq à six ans,
il n’en avait été fait aucun usage. Cette dame détruisait, par cette
déclaration, l’idée qu’il eût été pris du sublimé corrosif dans
l’apothicairerie, et éloignait le soupçon que quelqu’un de l’hospice
s’en fût servi pour l’empoisonnement. Mais on était déjà informé qu’un
chirurgien de l’hospice avait fait quelques mois auparavant, dans
l’apothicairerie, une dissolution de quinze grains de sublimé corrosif,
et qu’il les avait pris dans un paquet que lui avait remis la même dame
qui prétendait qu’on n’en avait point employé depuis cinq ou six ans.
Au reste, ce paquet fut trouvé composé de trois enveloppes de papier.
Sur la seconde et la troisième étaient écrits ces mots: _sublimé
corrosif_; sur la première, qui renfermait la substance, on lisait:
_sublimé corrosif_, deux onces demi gros. La substance fut pesée, et il
ne s’en trouva qu’une once deux gros soixante-dix grains. Il en avait
été extrait par le chirurgien quinze grains; il devait en rester deux
onces vingt-un grains. Il en manquait donc cinq gros vingt-trois grains.
Charlotte Nautonnier prétendit que jamais elle n’avait touché de
poison, et qu’elle ne savait que du jour même ou de la veille de
l’interrogatoire qu’elle subissait, qu’il y avait dans l’apothicairerie
du _suble_ ou _subli corrosif_. On prétendit à ce sujet qu’il y avait
affectation bien marquée de sa part à ne pas se rappeler le nom de
cette substance.
Enfin l’acte d’accusation présentait la dame Charlotte Nautonnier comme
ayant un caractère difficile, ambitieux et jaloux. On lui prêtait des
moyens tortueux qu’elle aurait employés pour tâcher de se faire élire
supérieure. Le crime, ajoutait-on, n’a pu être commis que par quelqu’un
qui y eût intérêt; et, puisqu’il est démontré que Charlotte Nautonnier
était la seule à laquelle la mort des dames Grandmaison et de l’Isle
pût profiter; puisqu’elle avait déclaré qu’elle ne connaissait point
les auteurs de l’empoisonnement; qu’elle ne pouvait dénoncer personne,
parce qu’elle serait un monstre, il fallait bien se résoudre à la
considérer comme coupable.
Ainsi, une femme, plus que sexagénaire, dont la vie entière avait
été vouée au soulagement de l’humanité; une femme, dont toutes les
actions avaient attesté jusqu’alors la sensibilité et la bienfaisance;
une femme généralement estimée et chérie de toutes les personnes
avec lesquelles elle avait eu des rapports; une femme comblée
des bénédictions de tous les malheureux dont elle avait été la
consolation, se vit tout à coup signalée à la justice comme l’auteur du
forfait le plus exécrable.
Cette longue série d’actions vertueuses semblait annoncer que
l’accusation était le fruit de la calomnie; l’opinion publique était
toute en faveur de l’accusée.
La cour d’assises d’Indre-et-Loire fut saisie de cette affaire
criminelle, et bientôt Charlotte Nautonnier comparut devant ce
tribunal; elle y fut défendue avec talent par un jeune avocat, nommé
Bernazais, qui s’attacha à démontrer qu’aucun des faits contenus dans
l’acte d’accusation n’était prouvé. Appuyé de l’autorité de plusieurs
médecins distingués, il déclara que la substance qui avait été mise
dans la soupe était de l’_arsenic_ et non du _sublimé_. Cette seule
considération faisait évanouir tous les raisonnemens qui avaient
été faits sur l’emploi du sublimé corrosif de la pharmacie, sur la
vraisemblance que l’accusée s’y fût introduite pour extraire du
paquet la quantité dont elle avait besoin pour commettre son crime.
Or, il n’existait point d’arsenic dans cette apothicairerie: comment
aurait-elle pu s’en procurer, elle qui ne quittait jamais son cloître?
Passant ensuite à l’examen du caractère de l’accusée, le défenseur
s’exprimait ainsi: «Racontons et ne discutons plus; c’est au seul
exposé des faits à prouver. Le caractère de l’accusée est égal; la
nature la fit douce et bonne; elle la fit comme il importait au sort
des pauvres qu’elle était appelée à soulager. Ses mœurs sont simples;
elle n’a jamais cru avoir assez d’intelligence pour commander; elle
s’est vouée à l’obéissance. _Je suis la moindre des moindres_: telle
est l’opinion qu’elle a d’elle.
«Elle était unie depuis trente-cinq ans à la dame Grandmaison;
jamais amitié ne fut ni plus vive ni plus tendre. La dame
Grandmaison était pauvre; la dame Nautonnier a de l’aisance;
celle-ci consacrait sa petite fortune à faire le bonheur de
son amie; elle observait tous ses besoins pour lui éviter des
privations. Vous avez entendu les neveux de la dame Grandmaison
rendre hommage à l’accusée, arracher à la modestie son secret,
et vous dire avec quelle délicatesse la dame Nautonnier faisait
offrir un vêtement ou un meuble à leur tante chérie. L’orfèvre
Bonhommaux vous a appris un trait qui peint l’âme de l’accusée.
La dame Grandmaison désirait un meuble; mais elle ne pouvait
en faire la dépense; la dame Nautonnier va chez cet orfèvre,
lui remet de l’argenterie pour payer le meuble que désire son
amie, et le prie d’aller l’offrir à celle qui l’attache à la
vie. La dame Nautonnier peut mourir; elle veut laisser à la
dame Grandmaison un témoignage de son affection; par-devant
Lenoir, notaire à Chinon, elle lui constitue une petite rente
de soixante-quinze francs. Et voilà l’assassin de la dame
Grandmaison! et l’on veut faire croire que le poison est sorti
des mains de l’amitié et de la bienfaisance! le cœur se soulève
d’indignation.»
Cette belle défense obtint le succès qu’elle méritait. La dame
Nautonnier fut acquittée le 11 septembre 1812, sur la déclaration
unanime du jury, et la joie universelle qu’excita le triomphe de son
innocence fut égale au vif intérêt qu’avait inspiré son infortune.
Il demeura évident que les magistrats avaient été trompés par de faux
rapports; que des êtres pervers, seuls auteurs de l’empoisonnement,
avaient employé toutes sortes de criminelles manœuvres pour faire
tomber sur l’infortunée Charlotte Nautonnier les soupçons du crime
qu’ils avaient commis, dans le but de se soustraire eux-mêmes aux
poursuites de la justice. A la première nouvelle de l’empoisonnement,
la rumeur publique avait signalé, comme auteur du forfait, la dame
Ruelle, femme du receveur de l’hospice. Certainement ce n’était pas
suffisant pour attester sa culpabilité: quelquefois le peuple se trompe
cruellement. Sans remonter bien haut dans notre histoire, on pourrait
en citer plus d’un déplorable exemple. Mais ici la clameur publique
avait pour fondement la mauvaise réputation de la dame Ruelle, ainsi
que le reconnut formellement le procureur impérial dans son résumé;
et la justice, pressée par ce cri accusateur, avait été obligée de
prendre toutes les précautions nécessaires pour s’assurer si ces
soupçons étaient fondés. La fille Fermé, domestique de l’hospice, fut
aussi enveloppée dans les premières poursuites, mais il paraît que
l’instruction de la procédure fut favorable à toutes deux, puisqu’un
arrêt de la cour d’Orléans ordonna leur mise en liberté. Cependant,
puisque c’était sur de simples indices que l’on avait porté, contre
la dame Nautonnier, une accusation capitale, pourquoi rendre la
liberté à la fille Fermé, contre qui s’élevaient des présomptions
bien plus fortes? Il était prouvé au procès que la fille Fermé tenait
deux cuillères à la main, lorsqu’elle faisait chauffer la soupe, et
qu’elle la tournait dans le plat, ce qui n’était pas son usage; il
était prouvé qu’elle avait éteint la lumière, ce qu’elle ne faisait
pas ordinairement, et ce qui l’avait rendue suspecte aux dames
hospitalières; il était prouvé que toutes les fois qu’elle entrait
dans la chambre de la dame Grandmaison, pendant ses derniers momens,
celle-ci retournait la tête avec un sentiment douloureux, et faisait
signe de la main qu’on l’éloignât; enfin, il était encore prouvé que
la fille Fermé, chassée de l’hospice, était allée consulter le sieur
Ruelle, et qu’elle avait constamment nié cette démarche, quoiqu’elle
eût été vue. Il sera bon aussi de faire remarquer que le bureau du
receveur de l’hospice était situé près de la porte du réfectoire; il
était à moins de six pieds du buffet dans lequel la soupe avait été
déposée; on pouvait entendre de là tout ce qui se disait, on pouvait
voir, si l’on voulait, tout ce qui se faisait dans le réfectoire.
Il pouvait donc être bien facile à des ennemis de l’accusée et de
la maison de jeter du poison dans le plat, sans être aperçus. Tous
ces indices ne prouvent rien sans doute; d’ailleurs, notre intention
n’est pas de récriminer contre la chose jugée. Mais, dans l’intérêt de
l’innocence, nous avons cru devoir rappeler ces diverses circonstances,
pour faire voir quelle fatale légèreté avait présidé à la première
instruction de cette affaire.
HELLER,
PRÉVENU D’ASSASSINAT,
ACQUITTÉ FAUTE DE PREUVES SUFFISANTES.
Le 25 février 1813, vers neuf heures du soir, Marcelin Dousse, associé
avec ses père et mère, marchands de beurre, et demeurant chez eux,
rue de la Lingerie, nº 1, à Paris, revenant d’une maison où il avait
passé la soirée, entra dans une chambre au second étage pour y changer
d’habit et reprendre son tablier de travail. S’apercevant qu’il venait
d’y être commis un vol à l’aide d’effraction, il redescendit aussitôt
pour en avertir sa mère, qui était dans sa boutique. L’un et l’autre
remontèrent ensemble, et ouvrirent la porte de leur cuisine attenant à
la chambre du second étage, où Dousse fils était entré; mais, à la vue
de traces d’un assassinat récent, ils se retirèrent avec effroi et sans
autre examen.
Instruit de cet événement, le commissaire de police se transporta
aussitôt sur les lieux, accompagné d’un médecin et d’un chirurgien.
On trouva dans la cuisine le cadavre de Cécile Normand, domestique de
la maison. L’assassin lui avait fait sept blessures, tant au visage
qu’à la tête et au cou, la plupart mortelles. Une hachette, dont le
fer, ainsi que la moitié du manche étaient teints de sang, fut trouvée
sur le carreau. Il n’était pas douteux que cette hachette, inconnue à
toutes les personnes de la maison, ne fût l’instrument du crime.
On put juger qu’au moment où le meurtre avait été commis, Cécile
Normand était assise auprès de la cheminée, et occupée, selon son
usage, à faire des sacs de papier. Sa mort devait être encore toute
récente, car ses membres avaient conservé de la chaleur et de la
souplesse. L’inspection de la pièce contiguë à la cuisine fit remarquer
plusieurs effractions; le panneau de rabattement d’un secrétaire
avait été brisé; on avait ouvert une armoire en placard à laquelle se
trouvait la clé, et on en avait retiré un coffret qu’on avait brisé à
l’aide d’un instrument tranchant.
Dousse père et fils déclarèrent que, dans les meubles fracturés, il
leur avait été volé une somme de quatre cents francs; mais diverses
pièces d’argenterie, placées dans le tiroir du milieu de l’armoire en
placard, et parfaitement en évidence, n’avaient pas été distraites.
Plusieurs remarques que l’on fit donnèrent lieu de soupçonner que les
auteurs du crime connaissaient les localités et les habitudes de la
famille Dousse. La porte de l’allée était habituellement fermée, et ne
s’ouvrait qu’à l’aide d’un secret. Il paraissait qu’à six heures du
soir, une personne l’avait vue fermée, et qu’au contraire, vers huit
heures une autre l’avait trouvée ouverte. Tous les soirs Dousse père
et son fils sortaient, et ne rentraient qu’assez tard; la femme Dousse
restait constamment à sa boutique, et la fille Normand travaillait
seule dans la cuisine.
Dousse fils avait exercé le métier de menuisier: il avait conservé,
en le quittant, ses outils et son établi, qui étaient placés dans
la cuisine. C’était là qu’on avait pris un ciseau et un maillet qui
paraissaient avoir été les instrumens des effractions commises dans la
chambre voisine. Dousse fils avait construit lui-même le coffret que
l’on avait brisé. Ce coffret était destiné à renfermer une somme de
six mille francs qu’il en avait retirée quelque temps avant le crime,
pour la prêter à son père. Il existait à ce coffret une sorte de secret
consistant en ce qu’une fausse ouverture avait été figurée, tandis
que la ferrure et la véritable ouverture étaient assez adroitement
cachées. Il est à remarquer que les auteurs du crime, sans s’attacher
à la fausse ouverture, par laquelle l’effraction était, en apparence,
très-facile, avaient dirigé tous leurs efforts du côté du secret.
Ainsi, le corps du délit était parfaitement constaté; il n’était pas
aussi facile de découvrir les assassins. On savait que la fille Normand
n’avait aucune liaison, et que très-peu de personnes fréquentaient
l’appartement de la famille Dousse. Les nommés Chevalier, Guenot,
Prudhomme et Heller, camarades de Dousse fils, étaient les seuls qui y
vinssent habituellement; dès le 26 février, ils furent tous arrêtés;
mais, l’instruction ne présentant aucune charge contre les trois
premiers, qui justifièrent d’ailleurs de l’emploi qu’ils avaient fait
de leur temps, pendant la soirée du 25, on les remit en liberté. Heller
était celui dont la liaison avec Dousse était la plus intime; ils
avaient fait connaissance, quelques années avant, dans un atelier où
ils travaillaient ensemble. L’instruction apprit que Heller connaissait
la construction du coffre et le secret qui y avait été ménagé; que même
un jour, il avait dit à Dousse: _Ton secret n’est pas bien malin_;
que, quatre jours avant l’assassinat, il était venu voir Dousse, qui
s’habillait dans la chambre contiguë à la cuisine, qu’il avait vu
l’armoire ouverte, et avait pu remarquer où était le coffret; que, la
veille, il était revenu encore, voulant, disait-il, emprunter à Dousse
un outil appelé _guillaume de côté_, qu’il n’avait trouvé que la mère,
qui lui avait dit de chercher lui-même cet outil; que, d’après cette
invitation, il était resté une demi-heure en haut.
On savait, de plus, qu’à l’époque du 25 février, Heller relevait d’une
longue maladie qui avait épuisé toutes ses ressources. Il se plaignait,
à ce sujet, de la situation dans laquelle il se trouvait, et de la
dureté de ses parens, qui l’avaient forcé de leur rembourser jusqu’aux
moindres avances qu’ils avaient faites pour lui. Il avait toujours eu
un goût très-prononcé pour le spectacle et pour la toilette.
Le 17 mars, la hachette ensanglantée, trouvée dans la cuisine de
Dousse, fut soumise à l’examen de deux experts taillandiers. Ils
déclarèrent qu’elle avait été emmanchée récemment; qu’elle ne l’avait
pas été par une personne ayant l’habitude de ce genre de travail;
qu’elle l’avait été par un menuisier, les gens de cet état emmanchant
leurs outils d’une manière tout-à-fait semblable; enfin, le manche
n’avait pas été tourné, mais façonné avec varloppe. Le 19, le juge
d’instruction, assisté d’un maître menuisier, fit perquisition dans
le logement de Heller. On y trouva un morceau de bois de hêtre, de
la longueur de vingt-deux pouces six lignes, semblable à du bois de
falourde, et paraissant fraîchement scié.
Deux fois, et par des experts différens, le manche de la hachette fut
comparé avec ce morceau de bois. Ils prononcèrent unanimement que ces
deux morceaux n’en avaient fait qu’un, et ils fondèrent leur opinion
sur la similitude parfaite de la nature du bois, de la situation du
cœur, du nombre de couches ligneuses, des rayons de croissance,
surtout d’un accident produit par la gélivure. Ils observèrent, au
surplus, qu’il paraissait qu’avant la séparation, l’un et l’autre ne
se joignaient pas immédiatement, et, qu’il manquait, entre deux, une
petite portion de la longueur d’un pouce environ. Le 6 avril, nouvelle
perquisition fut faite chez Heller, et l’on y trouva une grande
quantité de copeaux, qui, par leur nature, les nœuds qui y étaient
marqués, leur longueur et leur largeur, se rapportaient très-bien au
manche de la hachette, et paraissaient venir des coups de varloppe au
moyen desquels il avait été poli. On saisit, de plus, quatre petits
morceaux de bois de la longueur d’un pouce et quelques lignes, qui,
précédemment, n’en avaient fait qu’un, et avaient été fendus à l’aide
d’un ciseau. Ces quatre fractions réunies présentèrent un tout d’une
dimension et d’une forme exactement semblable à celle de l’extrémité
du manche de la hache opposée au fer. Il fut reconnu que le tranchant
du ciseau dont elles portaient la marque visible, se rapportait
parfaitement à un ciseau que l’on trouva dans la même perquisition;
et, sur l’une d’elles, on remarqua l’empreinte d’un coup de marteau,
en sorte qu’il parut que la hache avait été emmanchée chez Heller, que
l’on avait frappé le manche à coups de marteau pour le faire entrer
dans le fer, et qu’ensuite, ce manche ayant paru trop long, on en avait
scié une petite portion que l’on avait fendue en quatre, soit par
distraction, soit par amusement.
Lors de la première perquisition, et dans l’intervalle qui s’écoula
entre celle-ci et la seconde, Heller nia positivement que le manche de
la hache qui lui fut représenté eût jamais fait partie du morceau de
bois dont le reste avait été trouvé chez lui. Il déclara qu’il avait
employé la portion manquante à faire divers ouvrages, et notamment deux
manches d’outils qui depuis avaient été brisés et brûlés; qu’enfin il
avait donné un morceau de ce bois à un compagnon menuisier dont il
ignorait le nom et la demeure.