fâcheux auspices. Ses parens, que l’on ne connaissait point,
l’abandonnèrent de bonne heure à la pitié publique. Elle paraissait
avoir environ quatre ans, lorsqu’elle fut amenée dans la commune
de Saint-Maurice-sur-Aveyron, arrondissement de Montargis, par des
mendians, qui ne fournirent que des notions très-vagues sur sa
naissance. Cette malheureuse créature, recueillie par des habitans
de cette commune qui étaient fort pauvres eux-mêmes, ne put recevoir
qu’une éducation très-grossière. On l’employait aux travaux des champs.
Ainsi livrée à son mauvais naturel, Rose Buisson ne tarda pas à
manifester des inclinations vicieuses, que des corrections fréquentes
et sévères ne purent réprimer. Le vol était devenu son habitude
journalière; et son audace croissait chaque jour avec l’impunité.
Enfin, le 25 avril 1812, la cupidité la poussa à commettre le forfait
qui la fit traduire devant la justice. Elle était alors dans sa
treizième année.
Elle était occupée à faire de l’herbe auprès d’une mare assez
considérable, lorsqu’elle vit venir une petite fille, nommée Anne Pogé,
dont les parens habitaient la commune de Saint-Maurice. Cette enfant,
âgée de cinq ans, allait, avec son âne, rejoindre son père et sa
mère, qui travaillaient à une assez grande distance. Elle était vêtue
fort simplement, comme le sont les enfans de journaliers peu fortunés.
Cependant ses vêtemens tentèrent la cupidité de Rose Buisson, et lui
inspirèrent l’idée d’un crime horrible.
Elle s’approche donc de la petite Marie-Anne, et, la voyant isolée
de tout secours, elle lui demande son fichu et sa jupe; l’enfant les
lui refuse; Rose Buisson s’en empare de vive force; l’enfant se met à
pleurer et menace d’_appeler son papa_; alors Rose Buisson la prend
à bras-le-corps et la précipite dans la mare. Quelques minutes après
cet attentat, un jeune frère de la petite Pogé, âgé de dix ans, vient
auprès de Rose Buisson et lui demande si elle n’a pas vu sa petite
sœur. «_Oui_, répond-t-elle, _elle s’est enfoncée dans le bois où elle
cherche son âne_. Et, en parlant ainsi, la misérable était assise sur
les habits dont elle venait de dépouiller sa victime.
Le jeune Pogé, sur cette indication, court dans le bois, et ne trouvant
point sa sœur, revient à la mare. Rose Buisson n’y était plus: mais il
aperçoit sur l’eau le cadavre flottant de sa petite sœur. Cette vue le
remplit d’effroi; il court en avertir son père, qui arrive à l’instant
sur cette scène de douleur. Il retire de l’eau, en versant des torrens
de larmes, le corps de sa malheureuse enfant, qu’il _trouva_, disait-il
dans sa déposition, _le visage tourné vers le ciel, et qu’il rapporta
chez lui où la désolation de toute sa famille fut à son comble_.
Cependant Rose Buisson était revenue dans son domicile et avait caché
sous un tas de paille le bonnet et le jupon qui faisaient partie du
vol; mais on la trouva saisie du fichu, et cet indice ne laissa plus de
doute sur le reste.
Le cadavre de Marie-Anne Pogé, examiné par un officier de santé,
présenta non-seulement tous les signes de la submersion, mais encore
des meurtrissures sur plusieurs parties du corps, ce qui attestait la
violence dont on avait usé pour précipiter l’enfant dans l’eau.
Rose Buisson nia d’abord effrontément le double crime dont toutes les
circonstances faisaient peser la prévention sur elle. Mais à la fin,
vaincue soit par ses remords, soit par les menaces qu’on lui faisait,
elle consentit à faire des aveux, et sa culpabilité parut dans toute
son affreuse évidence.
Elle fut traduite devant la cour d’assises d’Orléans, le 7 juillet
1812. La seule question à résoudre était celle du discernement de
l’accusée. Le jury la résolut affirmativement, à l’unanimité, et par
suite de cette décision, Rose Buisson fut condamnée à un emprisonnement
de vingt ans dans une maison de correction, à une surveillance de dix
autres années et à un cautionnement fixé à la somme de trois cents
francs.
LOUIS LOMONT,
ASSASSIN DE SA BELLE-MÈRE.
Une vie dont les plus jeunes ans ont été flétris par le crime du vol,
et qui ensuite, faute d’un amendement sincère, se continue au milieu
d’infidélités et de rapines de tous genres, doit, presque à coup sûr,
avoir un triste dénouement; le bagne ou l’échafaud, tel doit être son
dernier théâtre. L’histoire des grands scélérats est là pour prouver
cette vérité.
Louis Lomont eut le malheur de devoir le jour à une femme qui ne
pouvait que lui donner de dangereux exemples. Quelques années avant
l’horrible attentat de son fils, elle avait été accusée d’avoir tenté
d’incendier une maison; on l’avait surprise tenant en main une torche
enflammée, et elle avait été punie pour cette criminelle entreprise.
Quant à Louis Lomont, élevé par une telle mère, il n’est pas étonnant
que, jeune encore, il se livrât déjà à des actions coupables. Il fut
convaincu de vol, de complicité avec son frère; et s’il ne subit
pas une peine, ce ne fut qu’à cause de son âge; on supposa qu’il
avait agi sans discernement. Bientôt, encouragé par l’impunité, il
détourna, à son profit, des marchandises qui avaient été confiées à
son père par un négociant de province. Dans une autre occasion, il
falsifia la signature des mêmes particuliers pour voler à son père une
somme de trois mille livres. Plus tard, étant marié, il dérobait à
sa belle-mère, quand il allait la voir, tantôt une chose, tantôt une
autre; et, ayant été placé chez un commissaire de police en qualité
de secrétaire, durant le seul jour qu’il y demeura, il y enleva des
feuilles de papier destinées à des passeports. Avec une cupidité aussi
permanente, aussi désordonnée, avec un caractère emporté, violent et
même cruel, comme l’était celui de Lomont, il était presque impossible
que, dans l’occasion, il ne devînt pas assassin.
Il avait épousé une des filles de la veuve Barberis, logeuse et
herboriste, rue de Verneuil. Les deux époux vécurent long-temps avec
leur mère; mais, vers 1809, ils firent l’acquisition du fonds de
l’hôtel de Russie, maison garnie, située rue Tiquetonne, nº 11. Pour
en payer le prix convenu, Lomont emprunta une somme de huit mille
francs, pour laquelle sa belle-mère s’obligea comme caution, et dont le
remboursement devait avoir lieu le 15 juillet 1812.
Le terme fatal de l’échéance approchait. Lomont et sa femme n’avaient
pas de quoi faire face à leurs engagemens: leur établissement était
dans un état de détresse qui ne leur permettait pas d’espérer le
moindre atermoiement. Il paraît que Lomont avait sollicité plusieurs
fois sa belle-mère de lui prêter de l’argent, mais qu’il n’avait pu
l’obtenir, et qu’elle avait seulement consenti à chercher un acquéreur
pour le fonds de l’hôtel garni. Peut-être avait-elle l’intention de
l’acheter elle-même: ce qui autorise du moins à le présumer, c’est
qu’elle avait demandé à son gendre un état détaillé des meubles qui
garnissaient cet hôtel, et qu’elle désirait l’avoir promptement.
Le dimanche 11 juillet, la demoiselle Louise Barberis était allée dîner
en ville; elle rentra vers dix heures du soir; sa mère lui demanda si
elle avait passé chez son beau-frère pour y prendre l’état des meubles
de son hôtel que celui-ci lui avait promis. «Maman, dit Louise, j’irai
demain le voir, je n’en ai pas eu le temps aujourd’hui.--Non, ma fille,
il faut y aller à présent.--Ah! ma bonne maman, il est bien tard,
et je suis si fatiguée!--Soit, mon enfant; mais, demain, ne manque
pas d’aller de bonne heure chez Lomont, entends-tu? Je veux le voir
absolument.--Oui, maman, je te le promets.» Alors Louise laissa sa mère
dans sa boutique, et, accompagnée de la fille Esther Cassaude, jeune
domestique à leur service, elle monta, pour se coucher, à sa chambre,
située au troisième étage de la maison.
La demoiselle Barberis, en se couchant, avait eu la précaution d’ôter
la clé de sa chambre et de la placer sur sa commode. Quand elle fut
couchée, la fille Esther se retira; elle ferma la porte en la tirant
à elle avec force, poussa aussi celle du corridor qui conduisait à la
chambre, et descendit aussitôt dans la boutique, où elle soupa avec
la fille Marguerite Luïdel, autre domestique de la maison. Après leur
repas, elles allèrent se coucher l’une et l’autre. La veuve Barberis
prit soin de les éclairer, et leur dit qu’elle se chargeait de fermer
la porte de l’allée.
A onze heures et demie environ, la demoiselle Barberis, plongée dans
un profond sommeil, est tout à coup réveillée par des coups violens
qu’on lui portait sur la tête, sur le cou, sur la poitrine et au
poignet gauche. Elle jette des cris de douleur et d’effroi. Des voisins
arrivent tout effarés; ils trouvent la porte de la chambre ouverte
sans aucune effraction. A la faveur de l’obscurité, l’assassin s’était
enfui, sans avoir été aperçu par sa victime.
Malgré l’état affreux dans lequel elle se trouvait, la demoiselle
Barberis pense aussitôt à sa mère, qui couchait ordinairement au
rez-de-chaussée. Toute couverte du sang qui jaillit de ses blessures,
elle a encore le courage d’y descendre. Elle entre; quelle est sa
douleur! quel est son effroi! Sa malheureuse mère s’offre à ses
regards, étendue dans son arrière-boutique, baignée dans son sang,
expirante! Elle appelle elle-même les deux domestiques, et court en
toute hâte chercher le sieur Marquais, officier de santé de la mairie
du 10me arrondissement. Le commissaire de police arrive au même
instant; on prodigue à la dame Barberis tous les secours possibles;
mais ils furent infructueux: quelques instans après, elle rendit le
dernier soupir. On s’occupa ensuite de donner des soins à sa fille,
dont les blessures, moins graves, furent guéries au bout de quelque
temps.
Une perquisition exacte ayant été faite dans la maison, on n’y trouva
point l’instrument du crime; on ne remarqua non plus aucune trace de
vol ni dans la boutique, ni dans la chambre de la demoiselle Barberis;
mais ce qui frappa l’attention, c’est que l’on trouva sur une table, à
côté du cadavre, un cahier de papier en six feuillets, contenant l’état
des meubles de l’hôtel de Russie, lequel état était écrit en entier de
la main de Lomont, gendre de la veuve Barberis.
Cette circonstance, jointe à plusieurs autres indices, fit naître
des soupçons contre Lomont. Rien n’ayant été soustrait, on devait en
conclure que ce n’étaient point des voleurs qui avaient commis ce
double attentat. Par la mort de la veuve Barberis et de sa fille,
Louise, la femme de Lomont, serait devenue seule héritière de sa
famille; Lomont seul avait donc eu intérêt à commettre ce crime,
puisque lui seul devait en recueillir le fruit; et la circonstance du
double assassinat commis presque au même instant, rapprochée de cet
autre fait, que les affaires de Lomont se trouvaient fort embarrassées,
et qu’il avait huit mille francs à payer dans quatre jours, donnait
encore plus de force aux soupçons.
Le lendemain, 12 juillet, à cinq heures du matin, on envoie chercher
Lomont par la fille Esther, à qui l’on avait défendu d’ouvrir la bouche
de ce qui s’était passé. Il arrive avec elle; mais, en entrant dans la
maison, il pâlit et paraît saisi d’un trouble qu’il ne peut dissimuler.
Il est introduit dans la chambre de sa belle-sœur, et, quoiqu’il voie
l’état affreux dans lequel elle se trouve, il ne fait aucune question,
ne s’informe nullement des circonstances du fatal événement. Il demande
des nouvelles de sa belle-mère; on lui dit qu’elle se porte bien et
qu’elle est sortie. Alors il répond d’un air embarrassé: _En êtes-vous
bien sûr?_
Il se retire ensuite, et revient, à sept heures du matin, avec sa
femme. Tous deux comparaissent devant le commissaire de police; Lomont
est interrogé sur l’emploi qu’il avait fait de son temps la veille.
Il déclare être venu chez sa belle-mère, pour lui porter l’état des
meubles de l’hôtel qu’elle lui avait demandé; mais il dit en même temps
qu’il a fait cette visite à dix heures du soir, qu’elle n’a duré que
cinq minutes, et qu’il est rentré aussitôt chez lui, où il est arrivé à
onze heures.
Son intention était d’établir un alibi et de prouver qu’il était
rentré chez lui au moment où le crime avait dû être commis. Mais
sa déclaration sur ce point fut contredite et démentie par toute
l’information; car il était constant qu’à dix heures du soir, Lomont
n’était pas encore venu apporter l’état de ses meubles à sa belle-mère,
puisqu’à cette même heure la dame Barberis voulait que sa fille allât
le lui demander; et d’un autre côté, il n’était pas moins certain qu’il
n’était pas encore venu à onze heures, puisque les deux domestiques,
qui s’étaient couchées précisément à cette heure, déclaraient ne pas
l’avoir aperçu. Il n’avait donc pu venir dans la maison que vers onze
heures et demie, c’est-à-dire, à l’instant même du crime; et cela
était d’autant plus vraisemblable, qu’il résultait de l’instruction,
qu’au lieu de rentrer chez lui à onze heures, il n’y était rentré que
de minuit à une heure.
On verra plus tard l’accusé se trahir plusieurs fois lui-même, au
milieu de ses constantes dénégations. C’est de sa bouche, et bien
malgré lui, que sortiront les preuves les plus fortes de son forfait.
Lors de sa première comparution devant le commissaire de police, on
avait remarqué des taches de sang sur sa manche droite et au bas du
côté droit de sa redingotte. On avait remarqué aussi dans l’intérieur
de la redingotte sous le bras gauche, et auprès de la poche du
portefeuille, une tache qui paraissait être de sang fraîchement lavé,
et une déchirure à la doublure qui semblait avoir été faite avec un
instrument tranchant qui aurait été placé sous le bras gauche et aurait
glissé transversalement. Il fut constaté et Lomont avoua que c’était
le même vêtement qu’il portait la veille, jour de l’assassinat. Dans
la perquisition qui fut faite à son domicile, on trouva le pantalon
et les souliers qu’il portait la veille. On remarqua une tache de
sang au bas du gousset gauche et quelques gouttes au bas de la jambe
droite et sur l’un des souliers. Ces divers objets furent soumis à la
vérification d’experts chimistes. Tous déclarèrent que ces différentes
taches étaient effectivement du sang. L’un deux déclara que la tache
qu’on voyait au gousset gauche du pantalon paraissait avoir été faite
par l’approche d’un corps ensanglanté, et que les gouttes de sang qui
étaient à la jambe droite paraissaient provenir de sang qui aurait
jailli de bas en haut. Tous ces détails s’accordaient avec la position
dans laquelle avait été trouvé le cadavre de la veuve Barberis.
Interrogé plusieurs fois sur la cause de ces diverses taches, Lomont
varia souvent et donna des raisons plus ou moins vagues. Il s’attacha
principalement à dire qu’elles provenaient de sangsues qu’on lui
avait posées quelque temps auparavant; mais il fut constaté dans
l’instruction que c’était à la fin de l’hiver qu’on lui avait posé
les sangsues, qu’il était alors dans son lit, et que, ce jour-là, il
n’avait pas mis sa redingotte.
Dans la même perquisition faite au domicile de Lomont, le commissaire
de police avait constaté qu’une grande quantité d’eau avait été
récemment jetée dans la cuisine, ce qui fit présumer que Lomont y était
entré après l’assassinat, pour se laver du sang dont il était couvert.
Lomont nia toutes les circonstances qui se rattachaient à cette
observation.
Mais jusque là, l’instrument du crime avait échappé à toutes les
recherches. Il résultait du rapport du chirurgien que les blessures
de la veuve et de la demoiselle Barberis avaient été faites avec un
instrument tout à la fois tranchant et contondant, ce qui s’appliquait
bien à une hache ou hachette.
Lomont convenait avoir eu chez lui une hachette, mais elle n’avait
pu être retrouvée dans les perquisitions faites à son domicile.
Dans le cours de l’instruction, on saisit deux lettres écrites par
Lomont à sa mère, dans lesquelles il l’engageait à venir déclarer
au juge d’instruction qu’elle avait emporté cette hachette depuis
plusieurs mois à la campagne. Cette circonstance qui semblait indiquer
l’importance que mettait Lomont à faire perdre la trace de cette
hachette, fut un motif de plus pour activer les recherches à cet égard.
Lomont avait déclaré être passé sur le pont des Tuileries en sortant
de chez sa belle-mère. On pensa qu’il avait pu se débarrasser de
l’instrument du crime, en le jetant dans la rivière, et l’on en fit
fouiller le lit par des plongeurs, mais inutilement.
On fit aussi vider la fosse d’aisance de la maison de la dame Barberis,
pour savoir si l’assassin ne l’y aurait pas jeté; mais ces recherches
ne furent pas plus fructueuses.
Enfin, le 15 août, plus d’un mois après l’assassinat, le hasard fit
découvrir une hachette cachée au fond d’une fontaine de grès placée
dans la cuisine de Lomont. Cette hachette fut représentée à Lomont;
il la reconnut pour lui appartenir, et manifesta alors le plus grand
trouble. Il fut constaté qu’elle avait été fraîchement aiguisée,
qu’elle n’avait même depuis coupé aucun corps dur, et qu’elle avait
été récemment emmanchée. _Ah! la voilà_, dit Lomont en la voyant et en
composant son visage; _oui, c’est elle, c’est bien elle_. Il prit la
hache dans ses mains et promena sur cet instrument des regards curieux
et inquiets, cherchant avec anxiété à voir si la hache conservait
encore quelque empreinte de sang. Le juge qui, pendant ce temps-là,
examinait attentivement l’accusé, lui dit: _Eh bien! vous le voyez,
cette hache a été trouvée dans l’eau!_ et le juge ne donna aucune
autre explication. _Dans l’eau!_ dit l’accusé, _non, certainement,
elle aura été trouvée enfoncée en terre, elle est couverte de boue
desséchée._--_Non, Lomont, non, je vous déclare que cette hache a été
trouvée dans l’eau, regardez, elle est toute rouillée._--_Dans l’eau!_
continua Lomont, _oh! mon Dieu non! D’ailleurs, qu’on fasse venir le
porteur d’eau..._
Après un tel propos qui le condamnait, l’accusé pouvait-il prétendre
qu’il avait ignoré le lieu où la hache avait été découverte?
Des chirurgiens rapprochèrent la hachette des plaies de la demoiselle
Barberis, de la déchirure du mouchoir dont elle avait la tête
enveloppée lors de l’assassinat, ainsi que de la description des
blessures de la veuve Barberis dans le rapport de M. Marquais; et ils
déclarèrent que cet instrument avait pu faire toutes ces plaies.
On soumit à l’analyse chimique les substances étrangères dont la
hachette était empreinte, et toutes celles qu’on put remarquer dans
l’eau qui se trouvait alors dans la fontaine. Le résultat des
expériences attestait la présence d’une matière animale analogue à
celle du sang. Ainsi, tout concourait à faire penser que cette hachette
était bien l’instrument du double crime commis sur la personne de la
dame Barberis et sur celle de sa fille.
D’un autre côté, le soin qu’avait pris Lomont de la faire aiguiser et
d’y mettre un manche neuf, l’attention prévoyante et nécessairement
criminelle avec laquelle elle avait été cachée dans un lieu aussi
extraordinaire qu’une fontaine, enfin le trouble qu’il avait manifesté
lorsqu’on lui avait représenté cet instrument, toutes ces circonstances
fournissaient autant d’indices de sa culpabilité.
Quant à sa femme, qui avait d’abord été enveloppée dans les soupçons
dirigés contre lui, en se disculpant elle-même, elle chercha dans un
premier interrogatoire, à justifier son mari, en affirmant, comme lui,
qu’il était rentré à onze heures du soir le jour de l’assassinat; mais
ensuite, pressée par la force de la vérité, elle déclara spontanément
qu’il n’était effectivement rentré qu’à minuit et demi; qu’il avait,
à son retour, l’air pâle et abattu; qu’il n’avait pas dormi de la
nuit, qu’il paraissait très-oppressé, se plaignait d’un violent mal de
poitrine, et que le lendemain matin, elle l’avait vu plongé dans de
profondes réflexions.
Du reste, la femme Lomont se trouva d’accord avec tous les témoins
sur toutes les circonstances de l’affaire; aucune charge ne s’élevait
contre elle; elle fut mise en liberté.
Lomont, traduit devant la Cour d’assises de la Seine, fut défendu par
Me Maugeret, qui remplit cette tâche difficile avec beaucoup d’adresse
et de talent. Mais que pouvait-il contre tant et de si accablantes
preuves? Il était impossible de réfuter les charges qui résultaient
de l’absence de Lomont de son domicile, au moment où le crime avait
été commis; de l’impossibilité où il était d’édifier la justice sur
l’emploi de son temps; de la découverte de l’état des meubles de son
hôtel, auprès du cadavre de sa belle-mère, du trouble qu’il éprouva
lorsqu’il fut appelé sur les lieux. Comment expliquer surtout ces
taches de sang dont les vêtemens de l’accusé étaient empreints; cette
déchirure produite par l’instrument de mort; et la découverte de cet
instrument dans la fontaine?
Le jury déclara Lomont convaincu du crime, et la cour d’assises le
condamna, le 12 octobre 1812, à la peine de mort.
LA SŒUR HOSPITALIÈRE
DE CHINON.
Le pistolet d’un brigand, le stilet d’un lâche assassin, sont bien
moins à craindre que la calomnie, poignard invisible, à double
tranchant, dont les coups sont inévitables, et qui laisse dans les
blessures qu’il fait, un venin infernal dont les effets peuvent être
comparés à ceux de la sanglante chemise du centaure Nessus. Que l’on
soit attaqué sur un grand chemin, ou la nuit, au détour d’une rue, par
un homme devenu scélérat par vengeance ou par cupidité, du moins a-t-on
quelquefois la possibilité de se défendre avec avantage; ou, si l’on
succombe, c’est avec la certitude d’être l’objet de la commisération
générale, tandis que l’auteur du forfait sera maudit et exécré. Mais
les résultats de la calomnie sont bien autrement déplorables, surtout
quand elle triomphe. Non seulement ses victimes expirent sous ses
coups, mais encore leur mémoire est flétrie, et elles transmettent à
leurs descendans un nom injustement déshonoré. Quelque éclatantes que
puissent être les réparations tardives que leur ménage la providence,
rien ne saurait entièrement cicatriser les plaies faites par l’arme
empoisonnée; et d’ailleurs n’est-il pas des malheurs qui, bien qu’un
peu adoucis, n’en sont pas moins irréparables? Nous devons le dire
à la louange de notre siècle, les exemples de tant de calamités
domestiques, causées par suite d’accusations reconnues calomnieuses
après le jugement, c’est-à-dire lorsqu’il n’était plus temps de sauver
l’innocence, n’ont pas été perdus pour les magistrats, organes de la
justice. Nous ne pouvons qu’admirer leur prudente circonspection;
aussi, n’a-t-on plus, comme sous l’ancienne législation, à déplorer
de ces malheureuses erreurs qui, dans d’autres temps, pouvaient faire
regarder comme une tyrannie effroyable, la justice qui doit être, au
contraire, la protectrice naturelle de la société. C’est à cet heureux
changement, introduit dans l’application des lois et dans l’exercice
de la pénalité, qu’il faut attribuer la favorable issue de l’affaire
qui nous a suggéré ces réflexions. Certes, sous l’ancien ordre de
choses, encore plus malheureuse que l’abbé des Brosses et que le curé
de Chazelles, dont nous avons fait connaître l’innocence, la sœur
Charlotte Nautonnier, accusée d’empoisonnement, eût péri sous les
coups de ses calomniateurs. On pourra juger de l’énormité des charges
accumulées contre elle par ses secrets ennemis, en parcourant l’extrait
de l’acte d’accusation qui en fut le triste résumé.
Le 27 février 1812, la dame Grandmaison, âgée de soixante-dix-huit ans,
et la dame Prost-de-l’Isle, âgée de soixante, toutes deux religieuses
hospitalières de l’hospice de Chinon, mangèrent à leur souper une soupe
grasse, qui avait été réservée pour elles sur la soupe du dîner. A
peine eurent-elles mangé cette soupe, qu’elles éprouvèrent des maux
de cœur, des vomissemens et des convulsions qui exigèrent de prompts
secours. Le premier médecin qui arriva trouva ces dames _en proie à
des vomissemens énormes, accompagnés de déjections de bas-ventre,
fréquentes et considérables, et dans un état d’anxiété et d’angoisses
qui lui inspira des craintes pour leur vie_. Jugeant que cet état
pouvait provenir de quelque substance nuisible, il s’empressa de leur
administrer une potion huileuse, des boissons mucilagineuses et du
lait, pour atténuer l’effet du poison.