Rose Buisson, le triste sujet de cet article, était née sous de

fâcheux auspices. Ses parens, que l’on ne connaissait point,

l’abandonnèrent de bonne heure à la pitié publique. Elle paraissait

avoir environ quatre ans, lorsqu’elle fut amenée dans la commune

de Saint-Maurice-sur-Aveyron, arrondissement de Montargis, par des

mendians, qui ne fournirent que des notions très-vagues sur sa

naissance. Cette malheureuse créature, recueillie par des habitans

de cette commune qui étaient fort pauvres eux-mêmes, ne put recevoir

qu’une éducation très-grossière. On l’employait aux travaux des champs.

Ainsi livrée à son mauvais naturel, Rose Buisson ne tarda pas à

manifester des inclinations vicieuses, que des corrections fréquentes

et sévères ne purent réprimer. Le vol était devenu son habitude

journalière; et son audace croissait chaque jour avec l’impunité.

Enfin, le 25 avril 1812, la cupidité la poussa à commettre le forfait

qui la fit traduire devant la justice. Elle était alors dans sa

treizième année.

Elle était occupée à faire de l’herbe auprès d’une mare assez

considérable, lorsqu’elle vit venir une petite fille, nommée Anne Pogé,

dont les parens habitaient la commune de Saint-Maurice. Cette enfant,

âgée de cinq ans, allait, avec son âne, rejoindre son père et sa

mère, qui travaillaient à une assez grande distance. Elle était vêtue

fort simplement, comme le sont les enfans de journaliers peu fortunés.

Cependant ses vêtemens tentèrent la cupidité de Rose Buisson, et lui

inspirèrent l’idée d’un crime horrible.

Elle s’approche donc de la petite Marie-Anne, et, la voyant isolée

de tout secours, elle lui demande son fichu et sa jupe; l’enfant les

lui refuse; Rose Buisson s’en empare de vive force; l’enfant se met à

pleurer et menace d’_appeler son papa_; alors Rose Buisson la prend

à bras-le-corps et la précipite dans la mare. Quelques minutes après

cet attentat, un jeune frère de la petite Pogé, âgé de dix ans, vient

auprès de Rose Buisson et lui demande si elle n’a pas vu sa petite

sœur. «_Oui_, répond-t-elle, _elle s’est enfoncée dans le bois où elle

cherche son âne_. Et, en parlant ainsi, la misérable était assise sur

les habits dont elle venait de dépouiller sa victime.

Le jeune Pogé, sur cette indication, court dans le bois, et ne trouvant

point sa sœur, revient à la mare. Rose Buisson n’y était plus: mais il

aperçoit sur l’eau le cadavre flottant de sa petite sœur. Cette vue le

remplit d’effroi; il court en avertir son père, qui arrive à l’instant

sur cette scène de douleur. Il retire de l’eau, en versant des torrens

de larmes, le corps de sa malheureuse enfant, qu’il _trouva_, disait-il

dans sa déposition, _le visage tourné vers le ciel, et qu’il rapporta

chez lui où la désolation de toute sa famille fut à son comble_.

Cependant Rose Buisson était revenue dans son domicile et avait caché

sous un tas de paille le bonnet et le jupon qui faisaient partie du

vol; mais on la trouva saisie du fichu, et cet indice ne laissa plus de

doute sur le reste.

Le cadavre de Marie-Anne Pogé, examiné par un officier de santé,

présenta non-seulement tous les signes de la submersion, mais encore

des meurtrissures sur plusieurs parties du corps, ce qui attestait la

violence dont on avait usé pour précipiter l’enfant dans l’eau.

Rose Buisson nia d’abord effrontément le double crime dont toutes les

circonstances faisaient peser la prévention sur elle. Mais à la fin,

vaincue soit par ses remords, soit par les menaces qu’on lui faisait,

elle consentit à faire des aveux, et sa culpabilité parut dans toute

son affreuse évidence.

Elle fut traduite devant la cour d’assises d’Orléans, le 7 juillet

1812. La seule question à résoudre était celle du discernement de

l’accusée. Le jury la résolut affirmativement, à l’unanimité, et par

suite de cette décision, Rose Buisson fut condamnée à un emprisonnement

de vingt ans dans une maison de correction, à une surveillance de dix

autres années et à un cautionnement fixé à la somme de trois cents

francs.

LOUIS LOMONT,

ASSASSIN DE SA BELLE-MÈRE.

Une vie dont les plus jeunes ans ont été flétris par le crime du vol,

et qui ensuite, faute d’un amendement sincère, se continue au milieu

d’infidélités et de rapines de tous genres, doit, presque à coup sûr,

avoir un triste dénouement; le bagne ou l’échafaud, tel doit être son

dernier théâtre. L’histoire des grands scélérats est là pour prouver

cette vérité.

Louis Lomont eut le malheur de devoir le jour à une femme qui ne

pouvait que lui donner de dangereux exemples. Quelques années avant

l’horrible attentat de son fils, elle avait été accusée d’avoir tenté

d’incendier une maison; on l’avait surprise tenant en main une torche

enflammée, et elle avait été punie pour cette criminelle entreprise.

Quant à Louis Lomont, élevé par une telle mère, il n’est pas étonnant

que, jeune encore, il se livrât déjà à des actions coupables. Il fut

convaincu de vol, de complicité avec son frère; et s’il ne subit

pas une peine, ce ne fut qu’à cause de son âge; on supposa qu’il

avait agi sans discernement. Bientôt, encouragé par l’impunité, il

détourna, à son profit, des marchandises qui avaient été confiées à

son père par un négociant de province. Dans une autre occasion, il

falsifia la signature des mêmes particuliers pour voler à son père une

somme de trois mille livres. Plus tard, étant marié, il dérobait à

sa belle-mère, quand il allait la voir, tantôt une chose, tantôt une

autre; et, ayant été placé chez un commissaire de police en qualité

de secrétaire, durant le seul jour qu’il y demeura, il y enleva des

feuilles de papier destinées à des passeports. Avec une cupidité aussi

permanente, aussi désordonnée, avec un caractère emporté, violent et

même cruel, comme l’était celui de Lomont, il était presque impossible

que, dans l’occasion, il ne devînt pas assassin.

Il avait épousé une des filles de la veuve Barberis, logeuse et

herboriste, rue de Verneuil. Les deux époux vécurent long-temps avec

leur mère; mais, vers 1809, ils firent l’acquisition du fonds de

l’hôtel de Russie, maison garnie, située rue Tiquetonne, nº 11. Pour

en payer le prix convenu, Lomont emprunta une somme de huit mille

francs, pour laquelle sa belle-mère s’obligea comme caution, et dont le

remboursement devait avoir lieu le 15 juillet 1812.

Le terme fatal de l’échéance approchait. Lomont et sa femme n’avaient

pas de quoi faire face à leurs engagemens: leur établissement était

dans un état de détresse qui ne leur permettait pas d’espérer le

moindre atermoiement. Il paraît que Lomont avait sollicité plusieurs

fois sa belle-mère de lui prêter de l’argent, mais qu’il n’avait pu

l’obtenir, et qu’elle avait seulement consenti à chercher un acquéreur

pour le fonds de l’hôtel garni. Peut-être avait-elle l’intention de

l’acheter elle-même: ce qui autorise du moins à le présumer, c’est

qu’elle avait demandé à son gendre un état détaillé des meubles qui

garnissaient cet hôtel, et qu’elle désirait l’avoir promptement.

Le dimanche 11 juillet, la demoiselle Louise Barberis était allée dîner

en ville; elle rentra vers dix heures du soir; sa mère lui demanda si

elle avait passé chez son beau-frère pour y prendre l’état des meubles

de son hôtel que celui-ci lui avait promis. «Maman, dit Louise, j’irai

demain le voir, je n’en ai pas eu le temps aujourd’hui.--Non, ma fille,

il faut y aller à présent.--Ah! ma bonne maman, il est bien tard,

et je suis si fatiguée!--Soit, mon enfant; mais, demain, ne manque

pas d’aller de bonne heure chez Lomont, entends-tu? Je veux le voir

absolument.--Oui, maman, je te le promets.» Alors Louise laissa sa mère

dans sa boutique, et, accompagnée de la fille Esther Cassaude, jeune

domestique à leur service, elle monta, pour se coucher, à sa chambre,

située au troisième étage de la maison.

La demoiselle Barberis, en se couchant, avait eu la précaution d’ôter

la clé de sa chambre et de la placer sur sa commode. Quand elle fut

couchée, la fille Esther se retira; elle ferma la porte en la tirant

à elle avec force, poussa aussi celle du corridor qui conduisait à la

chambre, et descendit aussitôt dans la boutique, où elle soupa avec

la fille Marguerite Luïdel, autre domestique de la maison. Après leur

repas, elles allèrent se coucher l’une et l’autre. La veuve Barberis

prit soin de les éclairer, et leur dit qu’elle se chargeait de fermer

la porte de l’allée.

A onze heures et demie environ, la demoiselle Barberis, plongée dans

un profond sommeil, est tout à coup réveillée par des coups violens

qu’on lui portait sur la tête, sur le cou, sur la poitrine et au

poignet gauche. Elle jette des cris de douleur et d’effroi. Des voisins

arrivent tout effarés; ils trouvent la porte de la chambre ouverte

sans aucune effraction. A la faveur de l’obscurité, l’assassin s’était

enfui, sans avoir été aperçu par sa victime.

Malgré l’état affreux dans lequel elle se trouvait, la demoiselle

Barberis pense aussitôt à sa mère, qui couchait ordinairement au

rez-de-chaussée. Toute couverte du sang qui jaillit de ses blessures,

elle a encore le courage d’y descendre. Elle entre; quelle est sa

douleur! quel est son effroi! Sa malheureuse mère s’offre à ses

regards, étendue dans son arrière-boutique, baignée dans son sang,

expirante! Elle appelle elle-même les deux domestiques, et court en

toute hâte chercher le sieur Marquais, officier de santé de la mairie

du 10me arrondissement. Le commissaire de police arrive au même

instant; on prodigue à la dame Barberis tous les secours possibles;

mais ils furent infructueux: quelques instans après, elle rendit le

dernier soupir. On s’occupa ensuite de donner des soins à sa fille,

dont les blessures, moins graves, furent guéries au bout de quelque

temps.

Une perquisition exacte ayant été faite dans la maison, on n’y trouva

point l’instrument du crime; on ne remarqua non plus aucune trace de

vol ni dans la boutique, ni dans la chambre de la demoiselle Barberis;

mais ce qui frappa l’attention, c’est que l’on trouva sur une table, à

côté du cadavre, un cahier de papier en six feuillets, contenant l’état

des meubles de l’hôtel de Russie, lequel état était écrit en entier de

la main de Lomont, gendre de la veuve Barberis.

Cette circonstance, jointe à plusieurs autres indices, fit naître

des soupçons contre Lomont. Rien n’ayant été soustrait, on devait en

conclure que ce n’étaient point des voleurs qui avaient commis ce

double attentat. Par la mort de la veuve Barberis et de sa fille,

Louise, la femme de Lomont, serait devenue seule héritière de sa

famille; Lomont seul avait donc eu intérêt à commettre ce crime,

puisque lui seul devait en recueillir le fruit; et la circonstance du

double assassinat commis presque au même instant, rapprochée de cet

autre fait, que les affaires de Lomont se trouvaient fort embarrassées,

et qu’il avait huit mille francs à payer dans quatre jours, donnait

encore plus de force aux soupçons.

Le lendemain, 12 juillet, à cinq heures du matin, on envoie chercher

Lomont par la fille Esther, à qui l’on avait défendu d’ouvrir la bouche

de ce qui s’était passé. Il arrive avec elle; mais, en entrant dans la

maison, il pâlit et paraît saisi d’un trouble qu’il ne peut dissimuler.

Il est introduit dans la chambre de sa belle-sœur, et, quoiqu’il voie

l’état affreux dans lequel elle se trouve, il ne fait aucune question,

ne s’informe nullement des circonstances du fatal événement. Il demande

des nouvelles de sa belle-mère; on lui dit qu’elle se porte bien et

qu’elle est sortie. Alors il répond d’un air embarrassé: _En êtes-vous

bien sûr?_

Il se retire ensuite, et revient, à sept heures du matin, avec sa

femme. Tous deux comparaissent devant le commissaire de police; Lomont

est interrogé sur l’emploi qu’il avait fait de son temps la veille.

Il déclare être venu chez sa belle-mère, pour lui porter l’état des

meubles de l’hôtel qu’elle lui avait demandé; mais il dit en même temps

qu’il a fait cette visite à dix heures du soir, qu’elle n’a duré que

cinq minutes, et qu’il est rentré aussitôt chez lui, où il est arrivé à

onze heures.

Son intention était d’établir un alibi et de prouver qu’il était

rentré chez lui au moment où le crime avait dû être commis. Mais

sa déclaration sur ce point fut contredite et démentie par toute

l’information; car il était constant qu’à dix heures du soir, Lomont

n’était pas encore venu apporter l’état de ses meubles à sa belle-mère,

puisqu’à cette même heure la dame Barberis voulait que sa fille allât

le lui demander; et d’un autre côté, il n’était pas moins certain qu’il

n’était pas encore venu à onze heures, puisque les deux domestiques,

qui s’étaient couchées précisément à cette heure, déclaraient ne pas

l’avoir aperçu. Il n’avait donc pu venir dans la maison que vers onze

heures et demie, c’est-à-dire, à l’instant même du crime; et cela

était d’autant plus vraisemblable, qu’il résultait de l’instruction,

qu’au lieu de rentrer chez lui à onze heures, il n’y était rentré que

de minuit à une heure.

On verra plus tard l’accusé se trahir plusieurs fois lui-même, au

milieu de ses constantes dénégations. C’est de sa bouche, et bien

malgré lui, que sortiront les preuves les plus fortes de son forfait.

Lors de sa première comparution devant le commissaire de police, on

avait remarqué des taches de sang sur sa manche droite et au bas du

côté droit de sa redingotte. On avait remarqué aussi dans l’intérieur

de la redingotte sous le bras gauche, et auprès de la poche du

portefeuille, une tache qui paraissait être de sang fraîchement lavé,

et une déchirure à la doublure qui semblait avoir été faite avec un

instrument tranchant qui aurait été placé sous le bras gauche et aurait

glissé transversalement. Il fut constaté et Lomont avoua que c’était

le même vêtement qu’il portait la veille, jour de l’assassinat. Dans

la perquisition qui fut faite à son domicile, on trouva le pantalon

et les souliers qu’il portait la veille. On remarqua une tache de

sang au bas du gousset gauche et quelques gouttes au bas de la jambe

droite et sur l’un des souliers. Ces divers objets furent soumis à la

vérification d’experts chimistes. Tous déclarèrent que ces différentes

taches étaient effectivement du sang. L’un deux déclara que la tache

qu’on voyait au gousset gauche du pantalon paraissait avoir été faite

par l’approche d’un corps ensanglanté, et que les gouttes de sang qui

étaient à la jambe droite paraissaient provenir de sang qui aurait

jailli de bas en haut. Tous ces détails s’accordaient avec la position

dans laquelle avait été trouvé le cadavre de la veuve Barberis.

Interrogé plusieurs fois sur la cause de ces diverses taches, Lomont

varia souvent et donna des raisons plus ou moins vagues. Il s’attacha

principalement à dire qu’elles provenaient de sangsues qu’on lui

avait posées quelque temps auparavant; mais il fut constaté dans

l’instruction que c’était à la fin de l’hiver qu’on lui avait posé

les sangsues, qu’il était alors dans son lit, et que, ce jour-là, il

n’avait pas mis sa redingotte.

Dans la même perquisition faite au domicile de Lomont, le commissaire

de police avait constaté qu’une grande quantité d’eau avait été

récemment jetée dans la cuisine, ce qui fit présumer que Lomont y était

entré après l’assassinat, pour se laver du sang dont il était couvert.

Lomont nia toutes les circonstances qui se rattachaient à cette

observation.

Mais jusque là, l’instrument du crime avait échappé à toutes les

recherches. Il résultait du rapport du chirurgien que les blessures

de la veuve et de la demoiselle Barberis avaient été faites avec un

instrument tout à la fois tranchant et contondant, ce qui s’appliquait

bien à une hache ou hachette.

Lomont convenait avoir eu chez lui une hachette, mais elle n’avait

pu être retrouvée dans les perquisitions faites à son domicile.

Dans le cours de l’instruction, on saisit deux lettres écrites par

Lomont à sa mère, dans lesquelles il l’engageait à venir déclarer

au juge d’instruction qu’elle avait emporté cette hachette depuis

plusieurs mois à la campagne. Cette circonstance qui semblait indiquer

l’importance que mettait Lomont à faire perdre la trace de cette

hachette, fut un motif de plus pour activer les recherches à cet égard.

Lomont avait déclaré être passé sur le pont des Tuileries en sortant

de chez sa belle-mère. On pensa qu’il avait pu se débarrasser de

l’instrument du crime, en le jetant dans la rivière, et l’on en fit

fouiller le lit par des plongeurs, mais inutilement.

On fit aussi vider la fosse d’aisance de la maison de la dame Barberis,

pour savoir si l’assassin ne l’y aurait pas jeté; mais ces recherches

ne furent pas plus fructueuses.

Enfin, le 15 août, plus d’un mois après l’assassinat, le hasard fit

découvrir une hachette cachée au fond d’une fontaine de grès placée

dans la cuisine de Lomont. Cette hachette fut représentée à Lomont;

il la reconnut pour lui appartenir, et manifesta alors le plus grand

trouble. Il fut constaté qu’elle avait été fraîchement aiguisée,

qu’elle n’avait même depuis coupé aucun corps dur, et qu’elle avait

été récemment emmanchée. _Ah! la voilà_, dit Lomont en la voyant et en

composant son visage; _oui, c’est elle, c’est bien elle_. Il prit la

hache dans ses mains et promena sur cet instrument des regards curieux

et inquiets, cherchant avec anxiété à voir si la hache conservait

encore quelque empreinte de sang. Le juge qui, pendant ce temps-là,

examinait attentivement l’accusé, lui dit: _Eh bien! vous le voyez,

cette hache a été trouvée dans l’eau!_ et le juge ne donna aucune

autre explication. _Dans l’eau!_ dit l’accusé, _non, certainement,

elle aura été trouvée enfoncée en terre, elle est couverte de boue

desséchée._--_Non, Lomont, non, je vous déclare que cette hache a été

trouvée dans l’eau, regardez, elle est toute rouillée._--_Dans l’eau!_

continua Lomont, _oh! mon Dieu non! D’ailleurs, qu’on fasse venir le

porteur d’eau..._

Après un tel propos qui le condamnait, l’accusé pouvait-il prétendre

qu’il avait ignoré le lieu où la hache avait été découverte?

Des chirurgiens rapprochèrent la hachette des plaies de la demoiselle

Barberis, de la déchirure du mouchoir dont elle avait la tête

enveloppée lors de l’assassinat, ainsi que de la description des

blessures de la veuve Barberis dans le rapport de M. Marquais; et ils

déclarèrent que cet instrument avait pu faire toutes ces plaies.

On soumit à l’analyse chimique les substances étrangères dont la

hachette était empreinte, et toutes celles qu’on put remarquer dans

l’eau qui se trouvait alors dans la fontaine. Le résultat des

expériences attestait la présence d’une matière animale analogue à

celle du sang. Ainsi, tout concourait à faire penser que cette hachette

était bien l’instrument du double crime commis sur la personne de la

dame Barberis et sur celle de sa fille.

D’un autre côté, le soin qu’avait pris Lomont de la faire aiguiser et

d’y mettre un manche neuf, l’attention prévoyante et nécessairement

criminelle avec laquelle elle avait été cachée dans un lieu aussi

extraordinaire qu’une fontaine, enfin le trouble qu’il avait manifesté

lorsqu’on lui avait représenté cet instrument, toutes ces circonstances

fournissaient autant d’indices de sa culpabilité.

Quant à sa femme, qui avait d’abord été enveloppée dans les soupçons

dirigés contre lui, en se disculpant elle-même, elle chercha dans un

premier interrogatoire, à justifier son mari, en affirmant, comme lui,

qu’il était rentré à onze heures du soir le jour de l’assassinat; mais

ensuite, pressée par la force de la vérité, elle déclara spontanément

qu’il n’était effectivement rentré qu’à minuit et demi; qu’il avait,

à son retour, l’air pâle et abattu; qu’il n’avait pas dormi de la

nuit, qu’il paraissait très-oppressé, se plaignait d’un violent mal de

poitrine, et que le lendemain matin, elle l’avait vu plongé dans de

profondes réflexions.

Du reste, la femme Lomont se trouva d’accord avec tous les témoins

sur toutes les circonstances de l’affaire; aucune charge ne s’élevait

contre elle; elle fut mise en liberté.

Lomont, traduit devant la Cour d’assises de la Seine, fut défendu par

Me Maugeret, qui remplit cette tâche difficile avec beaucoup d’adresse

et de talent. Mais que pouvait-il contre tant et de si accablantes

preuves? Il était impossible de réfuter les charges qui résultaient

de l’absence de Lomont de son domicile, au moment où le crime avait

été commis; de l’impossibilité où il était d’édifier la justice sur

l’emploi de son temps; de la découverte de l’état des meubles de son

hôtel, auprès du cadavre de sa belle-mère, du trouble qu’il éprouva

lorsqu’il fut appelé sur les lieux. Comment expliquer surtout ces

taches de sang dont les vêtemens de l’accusé étaient empreints; cette

déchirure produite par l’instrument de mort; et la découverte de cet

instrument dans la fontaine?

Le jury déclara Lomont convaincu du crime, et la cour d’assises le

condamna, le 12 octobre 1812, à la peine de mort.

LA SŒUR HOSPITALIÈRE

DE CHINON.

Le pistolet d’un brigand, le stilet d’un lâche assassin, sont bien

moins à craindre que la calomnie, poignard invisible, à double

tranchant, dont les coups sont inévitables, et qui laisse dans les

blessures qu’il fait, un venin infernal dont les effets peuvent être

comparés à ceux de la sanglante chemise du centaure Nessus. Que l’on

soit attaqué sur un grand chemin, ou la nuit, au détour d’une rue, par

un homme devenu scélérat par vengeance ou par cupidité, du moins a-t-on

quelquefois la possibilité de se défendre avec avantage; ou, si l’on

succombe, c’est avec la certitude d’être l’objet de la commisération

générale, tandis que l’auteur du forfait sera maudit et exécré. Mais

les résultats de la calomnie sont bien autrement déplorables, surtout

quand elle triomphe. Non seulement ses victimes expirent sous ses

coups, mais encore leur mémoire est flétrie, et elles transmettent à

leurs descendans un nom injustement déshonoré. Quelque éclatantes que

puissent être les réparations tardives que leur ménage la providence,

rien ne saurait entièrement cicatriser les plaies faites par l’arme

empoisonnée; et d’ailleurs n’est-il pas des malheurs qui, bien qu’un

peu adoucis, n’en sont pas moins irréparables? Nous devons le dire

à la louange de notre siècle, les exemples de tant de calamités

domestiques, causées par suite d’accusations reconnues calomnieuses

après le jugement, c’est-à-dire lorsqu’il n’était plus temps de sauver

l’innocence, n’ont pas été perdus pour les magistrats, organes de la

justice. Nous ne pouvons qu’admirer leur prudente circonspection;

aussi, n’a-t-on plus, comme sous l’ancienne législation, à déplorer

de ces malheureuses erreurs qui, dans d’autres temps, pouvaient faire

regarder comme une tyrannie effroyable, la justice qui doit être, au

contraire, la protectrice naturelle de la société. C’est à cet heureux

changement, introduit dans l’application des lois et dans l’exercice

de la pénalité, qu’il faut attribuer la favorable issue de l’affaire

qui nous a suggéré ces réflexions. Certes, sous l’ancien ordre de

choses, encore plus malheureuse que l’abbé des Brosses et que le curé

de Chazelles, dont nous avons fait connaître l’innocence, la sœur

Charlotte Nautonnier, accusée d’empoisonnement, eût péri sous les

coups de ses calomniateurs. On pourra juger de l’énormité des charges

accumulées contre elle par ses secrets ennemis, en parcourant l’extrait

de l’acte d’accusation qui en fut le triste résumé.

Le 27 février 1812, la dame Grandmaison, âgée de soixante-dix-huit ans,

et la dame Prost-de-l’Isle, âgée de soixante, toutes deux religieuses

hospitalières de l’hospice de Chinon, mangèrent à leur souper une soupe

grasse, qui avait été réservée pour elles sur la soupe du dîner. A

peine eurent-elles mangé cette soupe, qu’elles éprouvèrent des maux

de cœur, des vomissemens et des convulsions qui exigèrent de prompts

secours. Le premier médecin qui arriva trouva ces dames _en proie à

des vomissemens énormes, accompagnés de déjections de bas-ventre,

fréquentes et considérables, et dans un état d’anxiété et d’angoisses

qui lui inspira des craintes pour leur vie_. Jugeant que cet état

pouvait provenir de quelque substance nuisible, il s’empressa de leur

administrer une potion huileuse, des boissons mucilagineuses et du

lait, pour atténuer l’effet du poison.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 12 / 19 段