tourneur. Le mardi, veille de l’assassinat, Rousseau partit de
Tours, à pied, par un très-mauvais temps, et se rendit au cabaret du
_Chêne-Pendu_, maison isolée, située sur la route, à moitié chemin de
Tours et de Commery. Arrivé dans ce cabaret, il s’informa si Pettangue
fils était venu le demander. Peu de temps après, celui-ci arriva. Il
était parti, le matin, de Caugey, son domicile, par un temps affreux,
et était venu déjeûner à Rochecave. Là, il avait demandé à son père des
nouvelles de sa santé. Celui-ci lui avait répondu: «Tu ne t’en occupes
guère.» Pettangue fils annonça qu’il voulait aller à Montbazon. Il
pleuvait; on lui prêta un manteau, et il partit. Chemin faisant, ayant
rencontré le père du jardinier de Rochecave, il lui demanda s’il venait
du _Chêne-Pendu_; il lui demanda aussi si son fils couchait toujours à
Rochecave, et l’engagea à lui dire de ne pas y coucher davantage, parce
qu’il pourrait lui arriver quelque accident. On a vu plus haut qu’une
recommandation à peu près semblable avait été faite par Pettangue fils
au père d’une domestique de Rochecave. D’un côté, cette domestique ne
descendit pas la première aux cris du vieillard assassiné; de l’autre,
le jardinier n’avait pas couché à Rochecave, et s’était retiré chez son
père, la nuit où le crime fut commis.
Quant à Pettangue fils et Rousseau, on prétendait qu’au _Chêne-Pendu_,
ils avaient eu une conférence dans l’écurie, et étaient rentrés dans
le cabaret, où ils burent une bouteille de vin avec un étranger. Ils
sortirent ensuite tous les trois, et prirent ensemble la route de
Tours. Le soir, Pettangue fils était revenu au _Chêne-Pendu_, et avait
couché chez son père. Le lendemain, mercredi 10 avril, il se présenta,
à cinq heures du matin, à la chambre à coucher de son père; et
s’apercevant que la porte était retenue en dedans: _Ah! f..._, dit-il,
_vous n’aviez pas coutume de vous renfermer.--Il y a commencement à
tout_, lui répondit-on; et on lui ouvrit. Il entra, et n’eut pas de
peine à reconnaître que la porte se fermait en dedans avec une targette
poussée dans un crampon. Il annonça à son père qu’il viendrait le
prendre, le lendemain matin, jeudi 11, pour aller à Tours. On l’invita
à rester pour déjeûner, il accepta; il descendit ensuite à la cave, et
en rapporta du vin; puis, après le déjeûner, renouvelant à son père la
promesse qu’il lui avait faite de venir le prendre le lendemain, pour
aller à Tours, il partit.
On observa que Pettangue fils, lorsqu’il descendit à la cave, y était
resté fort long-temps; ce qui donna d’abord lieu de croire que, pendant
cet intervalle, il avait retiré plusieurs pièces de bois, appelées
madriers, qu’on avait eu le soin d’appuyer à la porte à deux venteaux,
dont on avait perdu la clé, et par laquelle les assassins avaient dû
s’introduire.
On fit aussi la remarque que Pettangue fils n’était point venu chercher
son père dans la matinée du jeudi 11, et que pourtant il ne lui avait
pas fait dire qu’il ne viendrait pas. Cependant trois circonstances
semblaient nécessiter ce voyage de la part de Pettangue fils. D’abord,
il devait donner main-levée d’une inscription qui empêchait son père
de recevoir le prix d’un domaine qu’il avait vendu; il devait ensuite
toucher de son père une somme de mille francs, pour payer ses dettes
criardes; enfin, il était convenu qu’il se rendrait chez M. Bidaut,
notaire, pour y entendre la lecture du contrat de mariage de son père
et de Marie Brosse.
La nouvelle de l’assassinat commis à Rochecave s’était répandue
sur-le-champ dans les communes environnantes. Ce ne fut qu’à cinq
heures du soir que Pettangue fils fut arrêté à Mont-Louis, où il était
venu deux fois dans la journée, et il déclara qu’il ignorait, au moment
de son arrestation, la mort de son père.
Quand Pettangue fils avait été reconnu au moment de l’assassinat, il
était vêtu d’une blouse et redingotte bleue; il en fut trouvé une dans
la chambre occupée par Lazare-François Pettangue, son cousin, et elle
fut gardée comme pièce de conviction; mais il n’en fut pas trouvé chez
Pettangue fils.
Plusieurs personnes de la maison de Caugey déclarèrent avoir vu
Pettangue fils, le mercredi soir à neuf heures, dans sa cour, et avoir
été appelées par lui le jeudi, à trois heures du matin; mais depuis,
ces mêmes personnes prétendirent que c’était à dix heures du soir, au
lieu de neuf, que Pettangue était dans la cour, et que c’était à deux
heures du matin qu’il avait appelé un de ses domestiques.
Tels furent les élémens fournis par l’instruction, et d’après lesquels
Pettangue fils et Rousseau furent mis en accusation. Mais ce dernier,
qu’on n’avait pas cru devoir arrêter, parvint à se soustraire aux
poursuites de la justice.
Pettangue parut donc seul devant la cour d’assises de Tours, sous le
poids d’une accusation horrible. Il est vrai que tous les détails
que nous avons donnés relativement à l’assassinat n’étaient garantis
que par un seul témoin, et que ce témoin était la fille Brosse.
Aussi, le défenseur du jeune Pettangue ne manqua-t-il pas de tirer
avantage de cette circonstance. Afin de faire connaître jusqu’à quel
point on pouvait avoir foi en la moralité de ce témoin, il fouilla
sa vie, et en présenta les phases les plus remarquables. D’abord
fille publique à Tours, non contente de se prostituer à tout venant,
elle volait et escroquait, lorsqu’elle en trouvait l’occasion, et
faisait des faux pour des sommes considérables. Pour plusieurs de
ses méfaits, elle avait été condamnée, le 11 vendémiaire an IV, par
la police correctionnelle de Tours, à six mois de détention; et plus
tard, à Angers, à six années de réclusion et six heures d’exposition.
Après avoir subi ces divers jugemens, la fille Brosse avait fait la
connaissance du sieur Pettangue père, l’avait séduit par de trompeuses
apparences et de perfides caresses. Il est d’ailleurs si aisé à une
femme adroite de capter l’esprit d’un vieillard! La fille Brosse avait
fini par s’établir en souveraine dans la maison du sieur Pettangue.
Mais bientôt ce ne fut point assez de s’approprier la meilleure et la
plus grande partie du linge, en le dépouillant de la marque du maître,
pour y substituer la sienne, elle osa s’emparer de la presque totalité
de l’argenterie, sans compter l’argent, qu’il lui fut si facile de
mettre de côté. Elle se fit faire aussi par le sieur Pettangue un legs
de six cents francs de rente viagère, et se fit vendre un domaine que
l’acte mentionnait payé comptant par elle en un billet de dix mille
francs que, disait-on, lui avait souscrit le sieur Pettangue père. Bien
plus, après avoir envahi tout le patrimoine du fils de son maître,
elle amena ce dernier à consentir à la nommer son épouse.
Peindre la fille Brosse sous de telles couleurs, c’était plus
qu’affaiblir, c’était détruire entièrement sa déclaration; car quelle
confiance pouvait inspirer une créature aussi avilie! D’après les lois
romaines, on pouvait rejeter le témoignage de la fille Brosse: d’abord
à cause de sa qualité de prostituée, ensuite à cause des deux jugemens
qu’elle avait subis: d’ailleurs la déclaration de la fille Brosse se
trouvait nécessairement atténuée par le plus péremptoire de tous les
reproches, celui de l’intérêt personnel qui l’avait dictée; et comment
méconnaître cet intérêt, quand il était évident que cette fille ne
pouvait espérer de jouir paisiblement des libéralités qu’elle avait
arrachées au sieur Pettangue père, tant que le fils existerait. C’en
était trop, sans doute, pour qu’on pût craindre que le jury voulût
puiser les élémens de sa conviction dans une source aussi impure, et
cependant on va voir que ce n’était pas encore tout.
En effet, la fille Brosse avait prétendu s’être levée d’un lit qu’elle
occupait particulièrement dans la chambre, pour aller au secours du
sieur Pettangue, tandis qu’il était certain, d’après la déposition d’un
des témoins, que cette nuit-là la fille Brosse n’avait pas couché dans
son lit.
Ce mensonge, il faut en convenir, n’était pas d’une grande importance,
et pouvait s’excuser par la répugnance qu’avait eue la fille Brosse,
malgré son extrême dépravation, à avouer qu’elle avait partagé le lit
de son maître; mais ce n’était pas le seul: elle avait allégué que le
sieur Pettangue avait manifesté à M. Jephet, juge, des inquiétudes sur
les intentions de son fils, et ce magistrat avait donné le démenti le
plus formel à cette assertion.
D’un autre côté, elle avait fixé l’heure du crime, tantôt à dix heures,
tantôt à minuit, et, après avoir d’abord signalé le fils Pettangue
comme un des assassins, elle avait fini par dire un jour que c’était
dans un moment de révolution qu’elle l’avait chargé; qu’elle voudrait,
pour cent louis, ne l’avoir pas assuré; qu’elle ne pouvait croire
qu’il fût coupable. Ces impostures, ces variations, qui auraient suffi
pour faire suspecter la déclaration d’un témoin, même irréprochable,
étaient bien plus propres encore à faire repousser le témoignage d’un
individu noté d’infamie.
Les propos menaçans, attribués à Pettangue fils, et qui ont été cités
précédemment, étaient aussi de l’invention de la fille Brosse. Les
témoins qui les avaient rapportés déclarèrent qu’ils ne les avaient
répétés qu’à l’instigation de cette fille.
Enfin le défenseur de l’accusé prouva victorieusement son alibi,
et donna les explications les plus satisfaisantes sur les diverses
rencontres qui avaient eu lieu entre Pettangue fils et Rousseau. Parmi
les conjectures qu’il émit sur l’assassinat, il en était une qui
atteignait la fille Brosse, et qui montrait que, ayant eu intérêt à
la mort du père ainsi qu’à celle du fils, il n’était pas impossible
qu’elle eût fait commettre le crime, pour en charger ensuite le
fils Pettangue. On pouvait supposer aussi que ce meurtre avait pu
être l’effet d’une vengeance particulière. Le sieur Pettangue père,
emporté par un faux zèle, s’était antérieurement lancé dans le torrent
révolutionnaire. Il avait fait, à cette triste époque, partie d’une
commission militaire qui n’avait pas épargné les victimes. De plus,
il était acquéreur de biens nationaux, et l’on sait que la plupart
de ces propriétés étaient les dépouilles de ceux que l’on égorgeait.
De nombreux et vifs ressentimens avaient poursuivi depuis le sieur
Pettangue, l’avaient même contraint de s’expatrier, et l’étaient venu
chercher jusqu’en Touraine, où il s’était retiré. Dans les rues même,
en plein jour, il avait été menacé, attaqué plusieurs fois; il n’aurait
donc pas été étonnant que son assassinat n’eût été le résultat d’un
complot de ce genre.
Quoi qu’il en soit, l’innocence du fils fut reconnue. Le 12 décembre
1811, le jury déclara que Pettangue n’était ni auteur ni complice du
crime, et en conséquence ce jeune homme fut acquitté.
Quant à Rousseau, comme son absence pourrait laisser des nuages dans
quelques esprits, nous croyons devoir dire qu’il fut arrêté depuis, mis
en jugement, et reconnu innocent.
LA FEMME FERRET.
Pierre Ferret, ancien maçon, âgé de soixante-deux ans, avait épousé
Marguerite-Aubierge Parez, qui était de trente-quatre ans plus jeune
que lui. Cette disproportion fut la cause première des désordres qui
éclatèrent bientôt dans ce ménage, et préparèrent l’attentat dont nous
allons parler.
Ferret avait loué, depuis le mois d’octobre 1811, un logement à
Puteaux, canton de Nanterre. Sa femme habitait ce local avec Denise
Lavé, qui leur servait de domestique; quant à Ferret, il ne venait à
Puteaux que le samedi ou le dimanche de chaque semaine; il passait
le reste de son temps à Paris, où il était retenu par ses travaux
journaliers.
Le 17 février 1812, la fille Lavé vint trouver Ferret à Paris, et lui
fit, de la part de sa femme, des reproches amers sur ce qu’il n’était
venu à Puteaux ni le samedi, ni le dimanche précédent. Elle lui dit
aussi que sa femme était malade, et se trouvait sans argent. Ferret,
qui n’avait qu’une pièce de quinze sols, la remit à cette fille, et lui
annonça qu’il se rendrait à Puteaux le soir même.
Il s’y rendit effectivement comme il l’avait promis; il arriva peu
d’instans avant la fille Lavé, et un peu avant la nuit. Sa femme
le reçut avec une extrême froideur, et se plaignit, en termes
très-indécens, de ce qu’il ne lui fournissait pas assez d’argent. Elle
dit ensuite à la fille Lavé de faire le feu dans le poële, et pour
l’éloigner de la maison, lui ordonna d’aller chercher de la chandelle;
quelques instans après, elle sortit elle-même, sous prétexte d’aller
porter au nommé Lenormand un pantalon qu’elle lui avait raccommodé.
Ferret resta donc seul. Mais bientôt s’impatientant de ne voir rentrer
ni sa femme, ni la fille Lavé, il se détermina à aller au-devant
d’elles; en traversant le logement pour sortir, il entendit ouvrir
la porte d’un cabinet, et fut saisi par un individu qui lui asséna
plusieurs coups de marteau sur la tête. Ferret reconnut, à la voix,
cet homme pour être le nommé Homo, qui lui avait été signalé comme le
corrupteur de sa femme; il le reconnut encore à sa casquette garnie de
trois rangs de fourrures, sur laquelle il porta la main en se défendant.
Une lutte s’engagea entre l’assassin et sa victime; Ferret criait de
toutes ses forces, en appelant à son secours. Homo, pour étouffer ses
cris, appuya avec effort son poing sur la bouche de Ferret qui lui fit
une morsure à la main. L’assassin chercha alors à étrangler sa victime;
mais il ne put y parvenir, grâce à une cravatte que portait Ferret, et
qui faisait trois fois le tour de son cou. Les cris de ce malheureux
ayant été enfin entendus du sieur Pouthaux, propriétaire de la maison,
qui connaissait les habitudes criminelles de la femme Ferret avec Homo,
il présuma qu’elles avaient été pour Ferret une occasion de maltraiter
sa femme, et il engagea sa femme et sa fille à aller s’assurer si ses
conjectures étaient fondées.
En montant l’escalier qui conduisait au domicile de Ferret, la
femme Pouthaux, sa fille et le sieur Meunier, qui les accompagnait,
entendirent très-distinctement une voix partant de la chambre de
Ferret, qui s’écriait: _Je te demande grâce, mon ami: tu feras tout
ce que tu voudras chez moi: laisse-moi la vie._ La femme Pouthaux,
arrivée à la porte du logement, adressa des reproches à Ferret: _C’est
une chose indigne_, lui dit-elle, _de maltraiter ainsi votre femme_, et
elle entendit, ainsi que sa fille et le sieur Meunier, cette réponse de
Ferret: _Je ne bats pas ma femme, c’est le fils Homo qui m’assassine_.
A ces mots, le sieur Meunier enfonça la porte, qui était fermée au
verrou. Le marteau dont s’était servi Homo, se trouva embarrassé
sous cette porte, et ne permit pas qu’elle s’ouvrît assez pour qu’on
pût entrer dans la chambre; mais à la clarté du flambeau que portait
la femme Pouthaux, le sieur Meunier aperçut un homme escaladant une
fenêtre, et fuyant sur les toits.
Enfin, après de nouveaux efforts, la porte fut enfoncée, et Ferret
fut trouvé couvert de sang, à genoux auprès d’une tablette au-dessous
de laquelle il s’était traîné pour se mettre à l’abri des nouveaux
coups que lui portait l’assassin. Pendant que ce crime horrible
s’exécutait, la femme Ferret était chez le sieur Lenormand, où elle
prolongeait sa visite, sans motif, puisqu’il ne lui fallait qu’un
moment pour remettre le pantalon qui avait été le prétexte de son
absence. Lenormand lui demanda des nouvelles de son mari. Elle lui
répondit qu’il n’était pas à Puteaux; et pendant tout le temps qu’elle
resta dans cette maison, elle parut pâle, tremblante, et l’on remarqua
qu’elle cherchait à déguiser son trouble et son émotion. La fille Lavé
vint la trouver, et elles sortirent ensemble pour rentrer à leur logis.
Plusieurs personnes rassemblées à la porte dirent à la femme Ferret
d’aller chez le maire, où elle verrait son mari couvert de blessures.
Elle s’y rendit; Ferret, en la voyant, lui reprocha ses désordres avec
Homo, et lui imputa même de n’être sortie et de n’avoir éloigné la
fille Lavé, que pour laisser l’assassin libre de faire son coup.
Ces reproches, l’indignation qui se peignait sur tous les visages,
la vue des blessures sanglantes de son mari, produisirent une vive
impression sur la femme Ferret; elle s’évanouit. Quand on lui eut fait
reprendre l’usage de ses sens, elle et son mari furent conduits à leur
domicile par le maire, qui examina l’état des lieux, et fit visiter
par un homme de l’art les blessures de Ferret. Le maire ordonna ensuite
l’arrestation de sa femme et de la fille Lavé.
L’homme qui avait exécuté la tentative d’assassinat, et que Ferret
avait reconnu pour être Homo, celui qui avait été vu par le sieur
Meunier, fuyant sur les toits; cet individu devait nécessairement avoir
cherché une issue par une maison voisine. A la même heure, où toutes
ces circonstances avaient eu lieu, la femme Guilbert, demeurant dans
une maison voisine de celle habitée par Ferret, rentra chez elle avec
de la lumière dans une lanterne, rencontra Homo sur le palier de son
logement. A cette rencontre imprévue, elle poussa un cri de frayeur.
Homo, lui dit: _Paix! Paix!_ et disparut. Il était alors six heures et
demie du soir.
Homo se rendit à Suresne et y arriva vers sept heures et un quart ou
sept heures et demie. Il affecta de se montrer d’abord chez le nommé
Lortin, perruquier, ensuite, chez le nommé Fortier, marchand de vin,
où il trouva _Cuillerée_, dit Manceau, qui lui donna asile pour la
nuit. Le lendemain matin, Homo, ouvrier couvreur, voulut travailler
à la forge, avec Cuillerée, chez le sieur Daniel, maréchal-ferrant.
Mais il était déjà recherché par la gendarmerie; il fut arrêté ce même
jour, 18 février. Au moment de son arrestation, on remarqua qu’il avait
plusieurs empreintes de dents sur le dos de la main gauche, et une
blessure sur le doigt du milieu de la main.
La fille Lavé, interrogée sur ce qui était à sa connaissance,
relativement aux liaisons criminelles de la femme Ferret avec Homo,
fit des révélations dont l’obscénité nous empêche de reproduire les
détails. Elle déclara aussi qu’elle avait entendu dire à sa maîtresse
que _son mari, âgé de soixante-deux ans, était trop vieux pour elle,
qui n’en avait que vingt-huit; que, puisqu’on la soupçonnait de vivre
avec Homo, il valait autant qu’elle le fit, et qu’elle l’épouserait
quand son mari serait mort_. Elle ajouta même qu’ayant été arrêtée le
17 février, et, se trouvant détenue avec la femme Ferret, celle-ci
l’avait menacée dans la prison, de la maltraiter et même de la tuer, si
elle parlait à qui que ce fût de sa liaison avec Homo.
Homo se défendit devant le juge d’instruction, en alléguant un
_alibi_. Il prétendit qu’il ne pouvait pas être l’auteur du crime,
puisque, le jour même qu’il avait été commis, il était parti de
Puteaux, à cinq heures et demie, pour se rendre à Suresne, où il était
arrivé vers six heures, et où il s’était couché à sept heures, avec
Manceau.
Mais la déposition de la femme Guilbert, qui l’avait rencontré, comme
on l’a vu, dans sa maison à six heures et demie du soir, ne pouvait
se concilier avec cette allégation du prévenu. Du reste, après avoir
fait l’aveu de sa liaison criminelle avec la femme Ferret, il s’était
retracté; et sa complice, qui d’abord avait fait les mêmes aveux, avait
suivi son exemple.
Toutefois leurs dénégations étaient contredites par leurs premières
déclarations et par la notoriété publique. Aussi Homo, sentant qu’il
lui serait impossible de détruire les preuves qui s’élevaient contre
lui, se détermina-t-il, la veille même des assises à faire appeler le
président du tribunal à qui il dit: _Monsieur, je vous ai fait venir
pour vous dire que j’ai menti jusqu’à présent, c’est moi qui ai commis
l’assassinat.--Savez-vous la conséquence de votre aveu?_ lui répondit
ce magistrat. _Il y va de votre tête, et aurez-vous le courage de
le soutenir?--Monsieur_, répliqua Homo, _il arrivera ce qui pourra;
je ne puis plus supporter le poids de la vérité, et je soutiendrai
mon dire partout où besoin sera_.» En effet, il persista, pendant les
débats, à confesser son crime, et il déclara formellement qu’il avait
été excité à le commettre par la femme Ferret qui l’avait enivré,
et lui avait remis le fatal instrument dont il s’était servi. Cette
franchise attestait déjà un repentir sincère; cette disposition de
l’accusé fut encore bien mieux exprimée par le torrent de larmes qui
s’échappa de ses yeux, lorsqu’il entendit l’avocat-général proférer ces
mots foudroyans: _Charles Homo qui, dans quelques momens, aura cessé
d’appartenir à la justice humaine_.
L’avocat de l’assassin prétendit que Homo, subjugué par l’ascendant que
la femme Ferret avait usurpé sur lui, et, enivré par elle, n’avait pas
été véritablement libre: que, par conséquent, il n’y avait pas eu de
préméditation de sa part. La défense de la femme Ferret fut présentée
avec talent par un jeune avocat, M. Mérilhou, qui débutait alors dans
une carrière qu’il devait parcourir avec gloire; mais son éloquence
échoua contre la conviction du jury, qui, après cinq heures de
délibération, déclara que Charles Homo avait commis avec préméditation
et de guet-à-pens une tentative d’assassinat sur la personne de Pierre
Ferret; mais qu’il avait été dominé par une influence étrangère; et,
quant à la femme, qu’elle avait été complice de cette tentative, en
fournissant sciemment des instructions, et facilitant l’exécution;
mais qu’elle n’avait pas fourni le marteau. En conséquence, il furent
condamnés l’un et l’autre par arrêt du 22 mai 1812, à la peine de mort.
Cet arrêt ayant été cassé par la cour suprême, le 12 juin suivant, pour
un vice de formes, l’affaire fut renvoyée devant la cour d’assises de
Versailles. Le jury de ce tribunal fut unanime, comme celui de Paris,
sur la culpabilité des deux accusés, et la cour de Versailles les
condamna, en conséquence, le 27 juillet 1812, à la peine de mort.
Ces deux misérables, en montant sur l’échafaud, offrirent un nouvel
exemple des lamentables suites de la débauche et du libertinage; tant
il est vrai que, lorsqu’on en est venu à briser un des anneaux de la
chaîne sociale, il est quelquefois bien difficile de ne pas chercher à
briser les autres. Souvent la coquetterie ou l’amour du plaisir signale
le début; l’adultère suit de près; l’adultère, qui entraîne après
lui l’oubli de tous les devoirs; l’adultère, enfin, qui sait manier
le couteau ou préparer le poison, quand il s’agit de s’affranchir de
l’odieuse présence d’un mari outragé, ou de prévenir une vengeance trop
bien méritée.
Le forfait dont la femme Ferret fut l’instigatrice doit aussi ouvrir
les yeux sur le danger des unions mal assorties, surtout sous le
rapport de l’âge.
VOL ET MEURTRE,
COMMIS PAR UNE FILLE DE TREIZE ANS,
SUR AUTRE PETITE FILLE AGÉE DE CINQ ANS.
Il est des êtres tristement privilégiés, qui semblent apporter, en
naissant, le crime tout développé. Ordinairement c’est par de lentes et
insensibles gradations que le cœur de l’homme se déprave et finit par
se blaser sur toute espèce de mal à faire ou d’attentat à commettre.
Dans ce cas, si l’on rencontre, dès les premières fautes, un ami sage
et zélé, qui se hâte de montrer avec effroi l’abîme vers lequel on se
précipite, alors, il en est temps encore; avec de bons conseils et
une ferme volonté de vertu, non seulement on peut s’arrêter au milieu
de cette pente entraînante et perfide, mais encore il est possible de
rétrograder, et de rentrer dans les limites du bien. Au moins, le mal
n’est pas toujours irrémédiable; sans quoi, le moraliste ne pourrait
jeter que des regards de désespoir sur la malheureuse humanité. En
effet, tous les raisonnemens sont confondus, toute la sagesse de
l’homme se trouve en défaut, quand il se présente quelques-uns de
ces monstres chez qui le crime n’attend pas le nombre des années,
qui en parcourent toutes les périodes avec une rapidité effrayante,
et arrivent au forfait le plus exécrable avant même d’être sortis de
la folâtre enfance, et avec le sang-froid de la scélératesse la plus
consommée. Ainsi l’on voit quelquefois des maladies aiguës saisir,
torturer, faire succomber la personne la mieux organisée, avant même
qu’on ait pu appeler le médecin pour la secourir. De tels symptômes,
quelque tendre que soit l’âge des criminels, ne laissent aucune
espérance de guérison; alors le devoir de la justice n’est pas douteux;
elle doit sévir; sa tâche est de retrancher du corps social tout membre
gangréné, dont une plus longue conservation mettrait tout le reste en
péril.