La veuve Morin avait une fille d’un premier mariage contracté avec

Pierre-Edme Delaporte, lequel mariage avait été rompu par le divorce.

Cette fille, nommée Angélique Delaporte, était âgée de seize ans. Elle

demeurait avec sa mère, qui lui avait fait donner une éducation qui

ne pouvait porter que les plus tristes fruits. La musique, la danse

et la déclamation, tels avaient été les principaux objets des études

d’Angélique. Des romans propres à fausser l’esprit et à gâter le

cœur, étaient son unique lecture. Il en était résulté, chose presque

inévitable, une grande exaltation dans les idées, le goût de la parure

et de la vanité, une ignorance complète des devoirs que la société

impose au sexe destiné à fournir des épouses et des mères; de plus,

les mauvais exemples de sa mère ne pouvaient qu’éloigner Angélique du

chemin de la vertu. Il ne fut pas difficile à la veuve Morin de se

faire une complice de sa fille. Elle s’était emparée de bonne heure de

l’esprit de cet enfant, et lui avait fait partager toutes les rêveries

de son imagination. Ainsi, sur la foi de sa mère, Angélique croyait

bien fermement que leur fortune avait été spoliée par Ragouleau; cette

croyance n’était pas de nature à lui faire combattre les suggestions

vindicatives de la veuve Morin; et la cupidité, attisée encore par la

crainte de la misère, la porta sans peine à seconder tous les projets

de sa mère.

Elles imaginèrent donc de concert divers plans dont elles combinèrent

ensemble tous les moyens d’exécution, et qu’elles rejetèrent

successivement. L’important, pour parvenir au but qu’elles se

proposaient, était de ne pas perdre de vue l’homme dont elles voulaient

tirer vengeance. Il fallait entretenir avec lui des rapports

d’intimité. Aussi, fidèle à ce système de conduite, la veuve Morin

cajolait le sieur Ragouleau, lui manifestait la plus entière confiance,

et le conjurait souvent de ne pas lui refuser ses conseils. Tantôt,

elle prétendait avoir des fonds dont elle pouvait disposer, et disait

qu’elle ne s’en rapporterait qu’à lui seul pour leur placement; tantôt,

elle supposait l’intention d’acheter une maison de campagne; mais elle

voulait qu’il visitât cet immeuble, et qu’il lui en dît son sentiment,

avant de conclure cette acquisition.

Depuis long-temps la veuve Morin avait mis la fille Jonard dans sa

confidence, relativement à ses projets contre Ragouleau; et, lorsque le

plan définitif fut arrêté, on ne manqua pas d’en instruire cette fille.

Ce projet consistait à engager Ragouleau à venir déjeûner chez la veuve

Morin et à l’accompagner, ainsi que sa fille, à la maison de campagne

dont le projet d’acquisition était supposé. On devait extorquer à

Ragouleau, dans cette maison, par menace et par violence, pour trois

cent mille francs de signatures sur des billets à ordre, et lui donner

la mort, après qu’il les aurait signés.

Le samedi 21 septembre, la veuve Morin, annonça à la fille Jonard que

tout était disposé pour l’exécution, qui devait, disait-elle, avoir

lieu le 24; qu’elle allait inviter Ragouleau à se trouver chez elle, ce

jour-là même, pour y déjeûner, et aller visiter ensuite la prétendue

maison de campagne. Elle ajoutait qu’elle le solliciterait de désigner

cinq mets à son choix, qui lui seraient servis au déjeûner; mais que ce

seraient les derniers dont il mangerait.

La fille Jonard prit la résolution de faire connaître à Ragouleau ce

qui se tramait contre lui, et, quoique malade, elle se fit conduire, à

cet effet, en voiture, au domicile de Ragouleau, à Paris; mais celui-ci

venait de partir pour sa terre d’Essonne. La fille Jonard lui dépêcha

une de ses amies, la veuve Petit, qui avait reçu des instructions

précises sur ce qu’elle devait révéler. Ragouleau reçut cette

confidence, et revint sur-le-champ à Paris. Il trouva chez son portier

une lettre de la veuve Morin, portant invitation de déjeûner chez elle,

le mardi 24 septembre. Il se rendit dans une maison où l’attendait la

fille Jonard. Elle lui dévoila, avec plus de détails que n’avait pu le

faire la dame Petit, tout ce qu’elle savait du projet tramé contre sa

fortune, et contre ses jours, par la dame Morin et par sa fille.

Ragouleau dénonça aussitôt à la préfecture de police les faits dont il

venait d’être instruit, et la fille Jonard ne tarda pas à être appelée

devant le magistrat, pour y faire une déclaration en formes.

Cette déclaration portait: que la veuve Morin avait souvent entretenu

la fille Jonard de son ressentiment envers Ragouleau et des desseins de

vengeance qu’elle avait formés; qu’elle l’avait priée de lui procurer

deux hommes, tels que des joueurs ou des forçats libérés, propres à

seconder ses desseins; que, sur la réponse de la fille Jonard qu’elle

n’en connaissait pas, ladite veuve Morin avait fait le voyage de

Nogent, et, à son retour, avait annoncé qu’elle avait trouvé deux

anciens domestiques sur lesquels elle pouvait compter; qu’elle lui

avait confié, depuis peu de temps, qu’elle avait loué une maison de

campagne où elle devait attirer Ragouleau, sous prétexte que, désirant

l’acheter, elle voulait avoir son avis avant d’en faire l’acquisition;

qu’elle avait fait murer les soupiraux de la cave de cette maison,

dans laquelle on avait ensuite tiré des coups de pistolet et jeté

des cris, et, que le bruit de la voix ni celui des armes, n’avaient

été entendus au-dehors; que, lorsque Ragouleau serait entré dans la

maison, il serait saisi par les domestiques, et entraîné dans cette

cave, lieu choisi pour l’exécution; qu’il y serait attaché à un poteau

avec des chaînes fermées par des cadenas, et qu’il serait encore lié

avec des cordes; qu’au pied du poteau serait une chaise sur laquelle

on le ferait asseoir; qu’il y aurait devant lui une table sur laquelle

on aurait placé de la lumière, une plume et de l’encre; qu’Angélique

Delaporte lui présenterait des billets préparés pour une somme de trois

cent mille francs, et un écrit, par lequel il lui serait ordonné de

les signer, sous peine de la vie; que cette menace lui serait réitérée

de vive voix, en lui montrant les pistolets, dont la mère et la fille

seraient armées; qu’elles le laisseraient seul et toujours enchaîné,

pendant un quart-d’heure; qu’elles rentreraient après, et compareraient

l’écriture et les signatures des billets à celles de plusieurs lettres

de Ragouleau qu’elles auraient eu la précaution d’apporter, comme

moyen de comparaison; qu’après cette vérification, la veuve Morin lui

passerait un cordon au cou et l’étranglerait; que le cadavre serait

mis dans un sac, transporté de nuit hors de la maison, et jeté dans la

rivière ou abandonné dans un champ; que ce transport du cadavre serait

fait au moyen d’une charrette appartenant à la veuve Morin.

Enfin, la fille Jonard déclara avoir vu l’écrit qui devait être mis

sous les yeux de Ragouleau, et, que cet écrit, ne respirait que haine

et vengeance, sentimens qui se manifestaient par les expressions les

plus furibondes et les plus inconvenantes.

Après avoir reçu cette dénonciation, le préfet de police donna des

ordres pour faire arrêter la veuve Morin, sa fille et leurs complices.

Ragouleau avait accepté, pour le 2 octobre, le déjeûner de la veuve

Morin, à la suite duquel il devait accompagner la mère et la fille à

la maison de campagne. En conséquence, il se rendit chez elles. Le

déjeûner était servi; mais il refusa de l’accepter, et proposa de

partir sur-le-champ pour la campagne. Un carrosse de place fut loué

par Angélique Delaporte, et l’ordre fut donné au cocher de conduire à

Clignancourt. A la barrière de la Villette, la voiture fut cernée par

des agens de police, et l’on conduisit la veuve Morin et sa fille dans

les bureaux de l’octroi, où elles furent interrogées par un commissaire

de police.

Angélique Delaporte déclara qu’elle allait, avec sa mère et Ragouleau,

voir une maison de campagne à vendre, située dans les environs de

Montmartre. Angélique, tout en parlant, tenait son mouchoir à la main;

il parut cacher quelque chose de suspect. Le commissaire s’en aperçut,

et y trouva un rouleau de papiers composé 1º de quinze billets à ordre,

en blanc quant aux noms, soit de celui au profit de qui ils devaient

être fait, soit du souscripteur, savoir: quatorze, de la somme de vingt

mille francs, et le quinzième, de dix mille francs, sur papier de

timbre perfectionné, et portant tous la date du 20 août 1811; 2º d’un

billet à ordre, sur papier mort, qui ne différait des premiers qu’en ce

qu’il y était écrit au bas: _Bon pour la somme de vingt mille francs,

valeur reçue en espèces_; lequel billet parut avoir servi de modèle

aux premiers; 3º d’un papier sous enveloppe cachetée, sur laquelle

étaient écrits ces mots: _Décachetez et lisez_; 4º trois lettres

missives, écrites et signées par Ragouleau. On décacheta l’enveloppe,

et l’on y trouva l’écrit dont la fille Jonard avait parlé dans sa

déclaration. Angélique Delaporte avoua que cet écrit menaçant était son

ouvrage, ainsi que les billets; que cet écrit était destiné à intimider

Ragouleau, pour lui faire signer les billets; que c’était elle qui

avait indiqué à sa mère ce moyen de forcer Ragouleau à une restitution

qu’elle disait être légitime; elle ajouta que «l’escroquerie de ce

dernier étant constante, sans qu’on pût la prouver en justice, elle

avait voulu le forcer à une restitution, qui, de même, ne pût être

judiciairement prouvée.»

Ce ne sera pas sans une curieuse surprise que le lecteur verra cet

étrange _ultimatum_. Cette pièce était conçue en ces termes:

«Si dans ma vie j’ai un jour de justice, vous serez la première à qui

je la rendrai. Voilà ce que vous me dîtes au Louvre, lorsque nous nous

y rencontrâmes, trois jours avant que je consentisse à vous livrer de

bon gré ce que vous me preniez de force par vos horribles forfaits, à

la vue de tout ce qui vous connaît.

«Il est inutile d’entrer dans tous ces détails d’horreur qui me font

frémir. Comment la nature a-t-elle pu vomir un tel monstre que vous.

Il est donc bien décidé que c’est aujourd’hui que sera votre jour de

justice ou mon jour de vengeance. Ah! quelle jouissance pour l’individu

opprimé! En ma puissance mon adresse vous a mis. Choisissez.....

la mort..... ou de me rendre ce qui m’appartient. Soyez redevable

à mes enfans du choix que je vous donne. Si moi seule j’existais,

j’explosionnerais ma rage avec toute la férocité qu’exigent toutes

ces horribles monstruosités dirigées par vous contre moi. Deux cent

mille francs est le montant des billets que vous allez signer. Vous

mettrez sur chaque billet: _Bon pour la somme de vingt mille francs,

pour valeur reçue en espèces_, et vous signerez. Je confronterai votre

écriture; ayez soin que je la trouve semblable: je vous donne un

quart-d’heure pour l’option. Si vous préférez ma vengeance, à l’instant

je l’exécuterai moi-même: vous concevez que cette affaire ne peut être

que d’une demi-seconde. La prudence me l’ordonne; car, si je pouvais

sans crainte faire durer le plaisir, ce serait le cas de se livrer à

tous les genres de barbarie que l’imagination peut fournir....»

La veuve Morin, interrogée après sa fille, soutint qu’elle allait

auprès de Montmartre, voir une maison de campagne qu’elle voulait

acheter; mais qu’elle n’avait aucune connaissance, ni des billets, ni

de l’écrit saisi sur sa fille.

Après cet interrogatoire préliminaire, le commissaire de police fit

conduire ses deux prisonnières à Clignancourt, dans une maison que la

veuve Morin avait louée depuis environ quinze jours. Il fut constaté

que les soupiraux de la cave, ouverts sur le jardin, avaient été

bouchés par l’ordre de la locataire. On trouva, au premier étage,

sur un lit de sangle, de la poudre fine à tirer et des balles pour

pistolets. Il y avait dans la cave une petite table sur laquelle

étaient deux flambeaux avec des chandelles allumées, un encrier, une

bouteille d’encre, des plumes taillées et environ une demi-main de

papier. On voyait aussi sur cette même table, une corde d’un mètre et

demi de long, trois autres bouts de corde et un lacet en soie de deux

lignes de large sur un mètre de long. Deux pistolets, chargés à balles

et amorcés, furent trouvés cachés dans le sable. Enfin, au fond du

caveau, on découvrit un poteau de deux pieds et demi de hauteur sur

six pouces d’équarrissage; une chaise y était adossée, et l’on y avait

fixé une chaîne qui devait être fermée au moyen de cadenas placés aux

extrémités.

Avant l’arrivée du commissaire, un officier de paix avait arrêté

Lucie Jacotin et Nicolas Lefèvre, tous deux domestiques au service

de la veuve Morin, depuis trois semaines seulement. Interrogés l’un

et l’autre sur les préparatifs que l’on avait trouvés dans la cave,

ils répondirent que le tout avait été ainsi disposé par les ordres de

leur maîtresse qui voulait se venger d’un homme qui lui avait volé de

l’argent.

Angélique Delaporte, amenée dans la cave et interpellée d’indiquer

à quel usage étaient destinés les armes, les instrumens et tous les

objets qui s’y trouvaient, confessa que le tout avait été disposé

pour contraindre Ragouleau à signer les billets saisis sur elle; que

les pistolets et le lacet devaient servir à l’effrayer, la chaîne à

l’attacher au poteau, les cordes à lui lier les jambes; mais que, du

reste, on ne voulait lui faire aucun mal; que la restitution qu’on

voulait exiger de lui ne devait être que de deux cent mille francs,

et que, s’il avait été préparé pour deux cent quatre-vingt-dix mille

francs de billets, c’était afin de pouvoir rejeter ceux dont la

signature présenterait quelques indices de contrainte.

La veuve Morin, introduite à son tour dans la cave, parut étonnée de

tout ce qu’elle y vit, et dit qu’elle ne savait ce que cela voulait

dire. Mais, plus tard, elle revint sur cette déclaration, et se

détermina à avouer que, de concert avec sa fille, elle avait formé le

projet d’arracher, par violence, deux cent mille francs à Ragouleau,

qu’elle regardait comme le spoliateur de sa fortune. En un mot, elle

confessa tous les faits, toutes les circonstances révélées par la fille

Jonard, à l’exception néanmoins de celles relatives à la préméditation

de l’assassinat de Ragouleau, comme complément du complot.

Angélique Delaporte se présenta comme l’auteur du projet, et comme en

ayant médité et dirigé seule les moyens d’exécution. Mais la veuve

Morin, ne voulant pas profiter du dévoûment de sa fille, revendiqua

l’invention de tout le projet, dit que c’était le désespoir qui lui en

avait suggéré la pensée, et assuma sur sa tête tout ce qui avait été

fait à cette occasion.

La mère et la fille, tout en avouant leur projet d’extorquer à

Ragouleau pour deux cent mille francs de billets, soutinrent

constamment qu’elles n’avaient jamais eu l’intention ni la pensée

d’attenter à sa vie.

La veuve Morin, Angélique Delaporte, Nicolas Lefèvre et Lucie

Jacotin furent en conséquence traduits devant la cour d’assises du

département de la Seine; les deux premières, accusées d’avoir tenté,

de complicité, d’extorquer, par violence, de Jean-Charles Ragouleau,

des billets à ordre pour une somme de deux cent quatre-vingt-dix mille

francs; et d’avoir, en outre, tenté de commettre volontairement, avec

préméditation et de guet-à-pens, un homicide sur la personne du même

sieur Ragouleau. Les deux domestiques étaient prévenus de complicité.

Les preuves des préparatifs du double crime formaient une masse

accablante. Les dépositions des témoins et les débats ne firent que

les corroborer. Angélique Delaporte se défendit elle-même, et débita

son plaidoyer écrit, non pas avec le trouble que pourrait généralement

éprouver une jeune fille courbée sous une accusation capitale, ni

avec la timidité naturelle aux personnes de son sexe, mais avec tout

l’aplomb de l’actrice la plus consommée. Le ministère public soutint

l’accusation avec une impartiale énergie et réfuta l’argumentation des

défenseurs des accusés, qui se fondait sur ce qu’il n’y avait pas eu

commencement d’exécution.

Le jury adopta en partie les conclusions de ce magistrat; car il

déclara que la veuve Morin et sa fille étaient coupables de la

tentative d’extorsion dont on les accusait; que Nicolas Lefèvre et

Lucie Jacotin étaient leurs complices; que cette tentative avait eu un

commencement d’exécution et qu’elle n’avait été suspendue que par des

circonstances fortuites, indépendantes de la volonté des accusés.

En conséquence, la cour, par arrêt du 11 janvier 1813, acquitta Nicolas

Lefèvre et Lucie Jacotin, et condamna la veuve Morin et Angélique

Delaporte à la peine des travaux forcés pendant vingt ans, à une heure

d’exposition au carcan, et au remboursement envers l’État des frais

de la procédure. Cet arrêt fut attaqué par les deux condamnées; et

le ministère public en appela aussi à cause de l’absolution des deux

domestiques. Le 6 février suivant, la cour de cassation rejeta le

premier pourvoi; mais, adoptant le second, elle renvoya Nicolas Lefèvre

et Lucie Jacotin devant la cour d’assises de Versailles, pour y être

prononcé un nouvel arrêt, d’après la même déclaration du jury.

Telle fut l’issue de ce procès qui occupa pendant quelque temps la

curiosité publique. On avait cru dans le premier moment que la veuve

Morin et sa fille avaient été égarées par un juste ressentiment

et qu’elles avaient été réellement les victimes de la rapacité de

Ragouleau; mais les débats démontrèrent que les actes passés entre

Ragouleau et la veuve Morin, ne contenaient que des conventions

légitimes. Il résultait donc de cette démonstration, que les desseins

des principales accusées contre leur prétendu spoliateur, n’avaient

pour motif qu’une criminelle cupidité. En admettant même que les griefs

qu’elles articulaient contre Ragouleau fussent aussi fondés qu’ils

l’étaient peu, leur conduite n’en aurait pas été moins condamnable,

parce que la vengeance ne saurait jamais faire excuser un crime. Si

chaque particulier était libre de réparer par la force les torts dont

il croirait avoir à se plaindre, alors la société, minée par sa base,

croulerait infailliblement.

Quant à la fille Jonard, révélatrice de tout le complot, il paraît

qu’elle joua un rôle bien odieux dans toute cette affaire; elle était

la confidente intime des deux accusées principales; elle garda pendant

long-temps le silence sur leur projet et les encouragea même dans son

exécution. Le ministère public en parla comme d’une de ces prétendues

sorcières qui abusent de la crédulité des esprits faibles et la signala

comme ayant exercé un funeste ascendant sur la veuve Morin, à l’aide

de la superstition. On est fondé à croire qu’elle ne s’était décidée

à révéler le complot, que dans le double espoir de rentrer en grâce

auprès de la police dont elle avait été autrefois l’un des agens, et

d’obtenir une forte récompense de l’homme dont la fortune et la vie

étaient menacées.

FILS

CALOMNIEUSEMENT ACCUSÉ

DU MEURTRE DE SON PÈRE.

Dans la nuit du 10 au 11 avril 1811, le sieur Pettangue, propriétaire,

domicilié à Rochecave, commune d’Azais-sur-Cher, fut assassiné entre

onze heures et minuit, dans sa chambre à coucher. Il y eut, en même

temps, tentative d’homicide sur la personne de Marie-Anne Brosse qui

couchait dans la même chambre.

Le sieur Pettangue fut trouvé baigné dans son sang, et mort auprès de

son lit. Un coupe-marc ensanglanté était sur son cadavre. La chambre

était jonchée des débris d’un pot de nuit, et l’on y trouva encore un

autre coupe-marc sans manche et tout fraîchement aiguisé, mais non

ensanglanté.

On conjectura que les assassins s’étaient introduits dans la maison

par une porte à deux venteaux dont l’un était ordinairement fixé

à l’intérieur par une barre de fer se levant et s’abaissant sur un

crampon. Cette porte communiquait du dehors au pressoir; du pressoir on

avait dû passer dans la cave; de la cave à un escalier sombre, étroit

et rapide qui menait à un corridor dans lequel on avait décroché un

instrument appelé coupe-marc qui avait servi à commettre le crime. Il

fut constaté que le sieur Pettangue avait reçu plusieurs coups de cet

instrument sur la tête et un sur la main droite. Marie-Anne Brosse

avait été frappée de trois coups sur la tête; de plus, elle avait été

blessée à la cuisse avec un instrument tranchant, et on lui avait porté

un autre coup au-dessus de l’œil gauche avec un instrument contondant;

mais soit que les coups qu’on lui avait portés n’eussent pas été aussi

forts, soit que sa tête eût été garantie de leur violence par le nœud

du mouchoir qui l’enveloppait, elle survécut à cet assassinat, et les

prompts secours qu’on lui administra ne tardèrent pas à la rétablir.

Le crime bien constaté, il s’agissait d’en connaître les auteurs. La

déposition de Marie-Anne Brosse fut le principal guide de la justice

dans cette affaire, et amena les magistrats à former une accusation de

parricide.

Suivant cette déposition, deux individus s’étaient introduits dans

la chambre, et au moment où ils se disposaient à frapper le sieur

Pettangue, celui-ci avait dit à l’un d’eux: _Ah! mon fils, laisse moi

la vie et celle de ma chère amie; demande-moi ce que tu voudras, je te

le donnerai_. Mais loin d’être attendri par cette prière, l’assassin

avait porté plusieurs coups au vieillard qui alors s’était écrié:

_Donne-moi encore un coup; je t’ai donné la vie et tu me donnes la

mort!_ La fille Marie-Anne Brosse s’étant levée de son lit pour aller

au secours de Pettangue, l’un des deux assassins l’avait frappée avec

un pot de nuit et l’autre lui avait asséné sur la tête plusieurs coups

qui l’avaient renversée.

La déposante ajouta que celui qui était armé du coupe-marc avait des

bottes, un grand chapeau rond, une blouse bleue, et qu’elle l’avait

reconnu pour être Pettangue fils, non seulement à la faveur du clair de

lune, mais encore à la voix, parce qu’en se retirant, il avait dit à

son complice: _Elle est bien_.

Sur cette déclaration qui devait nécessairement exciter l’attention

de la justice, Pettangue fils fut aussitôt arrêté, et l’on se livra à

une instruction longue et minutieuse. Nous allons mettre le lecteur au

courant des principales circonstances qu’on parvint à recueillir.

Le sieur Pettangue père, devenu veuf en 1806, et se trouvant dans un

isolement qui pouvait nuire à sa santé, à cause d’une infirmité grave

qui lui causait parfois des crises violentes pendant la nuit, avait

choisi Marie-Anne Brosse, âgée de trente ans, pour veiller à ses

besoins et lui servir même de garde-malade. Cette fille avait pris

bientôt sur l’esprit du vieillard un ascendant qui donna de l’ombrage

et de l’inquiétude à Pettangue, son fils unique. Ce dernier ne put

s’empêcher d’en témoigner son mécontentement à son père et il en

résulta des scènes très-pénibles dans lesquelles Marie Brosse ne fut

pas épargnée. En rapportant une de ces scènes à quelqu’un, Pettangue

fils aurait dit: _Je crois que si j’avais eu des pistolets, j’aurais

brûlé la cervelle à mon père et je me la serais brûlée après_.

Pettangue fils avait dissipé sa dot, et il lui revenait peu de chose

du bien de sa mère. D’un autre côté, le père aliénait des biens

provenant de la communauté, et, pour qu’il ne pût toucher le prix des

aliénations, son fils avait fait prendre des inscriptions au bureau des

hypothèques. Il s’agissait d’obtenir main-levée de ces inscriptions,

pour toucher le prix de la vente d’un domaine. Pettangue fils avait

promis cette main-levée à son père; mais il ne la donnait pas. C’était

dans ces circonstances que Marie Brosse avait écrit, le 24 mars,

dix-sept jours avant l’assassinat, à Pettangue, en lui reprochant de

manquer de parole à son père; elle le menaçait d’une alliance qui

pourrait être très-préjudiciable à lui et à ses enfans. Postérieurement

à la réception de cette lettre, Pettangue fils avait dit au père d’une

domestique de la maison: _Mon père se marie; il y aura sous peu du

vacarme à la maison: dites à votre fille qu’elle ne descende pas la

première_.

Le dimanche des Rameaux, 7 avril, le mariage du sieur Pettangue et de

Marie Brosse avait été publié dans la commune; le même jour, Pettangue

fils s’était trouvé à Tours, dans un café; et, à l’occasion de ce

prochain mariage, plusieurs personnes lui avaient tenu des propos

très-mortifians contre son père et sa future belle-mère.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 10 / 19 段