Pierre-Edme Delaporte, lequel mariage avait été rompu par le divorce.
Cette fille, nommée Angélique Delaporte, était âgée de seize ans. Elle
demeurait avec sa mère, qui lui avait fait donner une éducation qui
ne pouvait porter que les plus tristes fruits. La musique, la danse
et la déclamation, tels avaient été les principaux objets des études
d’Angélique. Des romans propres à fausser l’esprit et à gâter le
cœur, étaient son unique lecture. Il en était résulté, chose presque
inévitable, une grande exaltation dans les idées, le goût de la parure
et de la vanité, une ignorance complète des devoirs que la société
impose au sexe destiné à fournir des épouses et des mères; de plus,
les mauvais exemples de sa mère ne pouvaient qu’éloigner Angélique du
chemin de la vertu. Il ne fut pas difficile à la veuve Morin de se
faire une complice de sa fille. Elle s’était emparée de bonne heure de
l’esprit de cet enfant, et lui avait fait partager toutes les rêveries
de son imagination. Ainsi, sur la foi de sa mère, Angélique croyait
bien fermement que leur fortune avait été spoliée par Ragouleau; cette
croyance n’était pas de nature à lui faire combattre les suggestions
vindicatives de la veuve Morin; et la cupidité, attisée encore par la
crainte de la misère, la porta sans peine à seconder tous les projets
de sa mère.
Elles imaginèrent donc de concert divers plans dont elles combinèrent
ensemble tous les moyens d’exécution, et qu’elles rejetèrent
successivement. L’important, pour parvenir au but qu’elles se
proposaient, était de ne pas perdre de vue l’homme dont elles voulaient
tirer vengeance. Il fallait entretenir avec lui des rapports
d’intimité. Aussi, fidèle à ce système de conduite, la veuve Morin
cajolait le sieur Ragouleau, lui manifestait la plus entière confiance,
et le conjurait souvent de ne pas lui refuser ses conseils. Tantôt,
elle prétendait avoir des fonds dont elle pouvait disposer, et disait
qu’elle ne s’en rapporterait qu’à lui seul pour leur placement; tantôt,
elle supposait l’intention d’acheter une maison de campagne; mais elle
voulait qu’il visitât cet immeuble, et qu’il lui en dît son sentiment,
avant de conclure cette acquisition.
Depuis long-temps la veuve Morin avait mis la fille Jonard dans sa
confidence, relativement à ses projets contre Ragouleau; et, lorsque le
plan définitif fut arrêté, on ne manqua pas d’en instruire cette fille.
Ce projet consistait à engager Ragouleau à venir déjeûner chez la veuve
Morin et à l’accompagner, ainsi que sa fille, à la maison de campagne
dont le projet d’acquisition était supposé. On devait extorquer à
Ragouleau, dans cette maison, par menace et par violence, pour trois
cent mille francs de signatures sur des billets à ordre, et lui donner
la mort, après qu’il les aurait signés.
Le samedi 21 septembre, la veuve Morin, annonça à la fille Jonard que
tout était disposé pour l’exécution, qui devait, disait-elle, avoir
lieu le 24; qu’elle allait inviter Ragouleau à se trouver chez elle, ce
jour-là même, pour y déjeûner, et aller visiter ensuite la prétendue
maison de campagne. Elle ajoutait qu’elle le solliciterait de désigner
cinq mets à son choix, qui lui seraient servis au déjeûner; mais que ce
seraient les derniers dont il mangerait.
La fille Jonard prit la résolution de faire connaître à Ragouleau ce
qui se tramait contre lui, et, quoique malade, elle se fit conduire, à
cet effet, en voiture, au domicile de Ragouleau, à Paris; mais celui-ci
venait de partir pour sa terre d’Essonne. La fille Jonard lui dépêcha
une de ses amies, la veuve Petit, qui avait reçu des instructions
précises sur ce qu’elle devait révéler. Ragouleau reçut cette
confidence, et revint sur-le-champ à Paris. Il trouva chez son portier
une lettre de la veuve Morin, portant invitation de déjeûner chez elle,
le mardi 24 septembre. Il se rendit dans une maison où l’attendait la
fille Jonard. Elle lui dévoila, avec plus de détails que n’avait pu le
faire la dame Petit, tout ce qu’elle savait du projet tramé contre sa
fortune, et contre ses jours, par la dame Morin et par sa fille.
Ragouleau dénonça aussitôt à la préfecture de police les faits dont il
venait d’être instruit, et la fille Jonard ne tarda pas à être appelée
devant le magistrat, pour y faire une déclaration en formes.
Cette déclaration portait: que la veuve Morin avait souvent entretenu
la fille Jonard de son ressentiment envers Ragouleau et des desseins de
vengeance qu’elle avait formés; qu’elle l’avait priée de lui procurer
deux hommes, tels que des joueurs ou des forçats libérés, propres à
seconder ses desseins; que, sur la réponse de la fille Jonard qu’elle
n’en connaissait pas, ladite veuve Morin avait fait le voyage de
Nogent, et, à son retour, avait annoncé qu’elle avait trouvé deux
anciens domestiques sur lesquels elle pouvait compter; qu’elle lui
avait confié, depuis peu de temps, qu’elle avait loué une maison de
campagne où elle devait attirer Ragouleau, sous prétexte que, désirant
l’acheter, elle voulait avoir son avis avant d’en faire l’acquisition;
qu’elle avait fait murer les soupiraux de la cave de cette maison,
dans laquelle on avait ensuite tiré des coups de pistolet et jeté
des cris, et, que le bruit de la voix ni celui des armes, n’avaient
été entendus au-dehors; que, lorsque Ragouleau serait entré dans la
maison, il serait saisi par les domestiques, et entraîné dans cette
cave, lieu choisi pour l’exécution; qu’il y serait attaché à un poteau
avec des chaînes fermées par des cadenas, et qu’il serait encore lié
avec des cordes; qu’au pied du poteau serait une chaise sur laquelle
on le ferait asseoir; qu’il y aurait devant lui une table sur laquelle
on aurait placé de la lumière, une plume et de l’encre; qu’Angélique
Delaporte lui présenterait des billets préparés pour une somme de trois
cent mille francs, et un écrit, par lequel il lui serait ordonné de
les signer, sous peine de la vie; que cette menace lui serait réitérée
de vive voix, en lui montrant les pistolets, dont la mère et la fille
seraient armées; qu’elles le laisseraient seul et toujours enchaîné,
pendant un quart-d’heure; qu’elles rentreraient après, et compareraient
l’écriture et les signatures des billets à celles de plusieurs lettres
de Ragouleau qu’elles auraient eu la précaution d’apporter, comme
moyen de comparaison; qu’après cette vérification, la veuve Morin lui
passerait un cordon au cou et l’étranglerait; que le cadavre serait
mis dans un sac, transporté de nuit hors de la maison, et jeté dans la
rivière ou abandonné dans un champ; que ce transport du cadavre serait
fait au moyen d’une charrette appartenant à la veuve Morin.
Enfin, la fille Jonard déclara avoir vu l’écrit qui devait être mis
sous les yeux de Ragouleau, et, que cet écrit, ne respirait que haine
et vengeance, sentimens qui se manifestaient par les expressions les
plus furibondes et les plus inconvenantes.
Après avoir reçu cette dénonciation, le préfet de police donna des
ordres pour faire arrêter la veuve Morin, sa fille et leurs complices.
Ragouleau avait accepté, pour le 2 octobre, le déjeûner de la veuve
Morin, à la suite duquel il devait accompagner la mère et la fille à
la maison de campagne. En conséquence, il se rendit chez elles. Le
déjeûner était servi; mais il refusa de l’accepter, et proposa de
partir sur-le-champ pour la campagne. Un carrosse de place fut loué
par Angélique Delaporte, et l’ordre fut donné au cocher de conduire à
Clignancourt. A la barrière de la Villette, la voiture fut cernée par
des agens de police, et l’on conduisit la veuve Morin et sa fille dans
les bureaux de l’octroi, où elles furent interrogées par un commissaire
de police.
Angélique Delaporte déclara qu’elle allait, avec sa mère et Ragouleau,
voir une maison de campagne à vendre, située dans les environs de
Montmartre. Angélique, tout en parlant, tenait son mouchoir à la main;
il parut cacher quelque chose de suspect. Le commissaire s’en aperçut,
et y trouva un rouleau de papiers composé 1º de quinze billets à ordre,
en blanc quant aux noms, soit de celui au profit de qui ils devaient
être fait, soit du souscripteur, savoir: quatorze, de la somme de vingt
mille francs, et le quinzième, de dix mille francs, sur papier de
timbre perfectionné, et portant tous la date du 20 août 1811; 2º d’un
billet à ordre, sur papier mort, qui ne différait des premiers qu’en ce
qu’il y était écrit au bas: _Bon pour la somme de vingt mille francs,
valeur reçue en espèces_; lequel billet parut avoir servi de modèle
aux premiers; 3º d’un papier sous enveloppe cachetée, sur laquelle
étaient écrits ces mots: _Décachetez et lisez_; 4º trois lettres
missives, écrites et signées par Ragouleau. On décacheta l’enveloppe,
et l’on y trouva l’écrit dont la fille Jonard avait parlé dans sa
déclaration. Angélique Delaporte avoua que cet écrit menaçant était son
ouvrage, ainsi que les billets; que cet écrit était destiné à intimider
Ragouleau, pour lui faire signer les billets; que c’était elle qui
avait indiqué à sa mère ce moyen de forcer Ragouleau à une restitution
qu’elle disait être légitime; elle ajouta que «l’escroquerie de ce
dernier étant constante, sans qu’on pût la prouver en justice, elle
avait voulu le forcer à une restitution, qui, de même, ne pût être
judiciairement prouvée.»
Ce ne sera pas sans une curieuse surprise que le lecteur verra cet
étrange _ultimatum_. Cette pièce était conçue en ces termes:
«Si dans ma vie j’ai un jour de justice, vous serez la première à qui
je la rendrai. Voilà ce que vous me dîtes au Louvre, lorsque nous nous
y rencontrâmes, trois jours avant que je consentisse à vous livrer de
bon gré ce que vous me preniez de force par vos horribles forfaits, à
la vue de tout ce qui vous connaît.
«Il est inutile d’entrer dans tous ces détails d’horreur qui me font
frémir. Comment la nature a-t-elle pu vomir un tel monstre que vous.
Il est donc bien décidé que c’est aujourd’hui que sera votre jour de
justice ou mon jour de vengeance. Ah! quelle jouissance pour l’individu
opprimé! En ma puissance mon adresse vous a mis. Choisissez.....
la mort..... ou de me rendre ce qui m’appartient. Soyez redevable
à mes enfans du choix que je vous donne. Si moi seule j’existais,
j’explosionnerais ma rage avec toute la férocité qu’exigent toutes
ces horribles monstruosités dirigées par vous contre moi. Deux cent
mille francs est le montant des billets que vous allez signer. Vous
mettrez sur chaque billet: _Bon pour la somme de vingt mille francs,
pour valeur reçue en espèces_, et vous signerez. Je confronterai votre
écriture; ayez soin que je la trouve semblable: je vous donne un
quart-d’heure pour l’option. Si vous préférez ma vengeance, à l’instant
je l’exécuterai moi-même: vous concevez que cette affaire ne peut être
que d’une demi-seconde. La prudence me l’ordonne; car, si je pouvais
sans crainte faire durer le plaisir, ce serait le cas de se livrer à
tous les genres de barbarie que l’imagination peut fournir....»
La veuve Morin, interrogée après sa fille, soutint qu’elle allait
auprès de Montmartre, voir une maison de campagne qu’elle voulait
acheter; mais qu’elle n’avait aucune connaissance, ni des billets, ni
de l’écrit saisi sur sa fille.
Après cet interrogatoire préliminaire, le commissaire de police fit
conduire ses deux prisonnières à Clignancourt, dans une maison que la
veuve Morin avait louée depuis environ quinze jours. Il fut constaté
que les soupiraux de la cave, ouverts sur le jardin, avaient été
bouchés par l’ordre de la locataire. On trouva, au premier étage,
sur un lit de sangle, de la poudre fine à tirer et des balles pour
pistolets. Il y avait dans la cave une petite table sur laquelle
étaient deux flambeaux avec des chandelles allumées, un encrier, une
bouteille d’encre, des plumes taillées et environ une demi-main de
papier. On voyait aussi sur cette même table, une corde d’un mètre et
demi de long, trois autres bouts de corde et un lacet en soie de deux
lignes de large sur un mètre de long. Deux pistolets, chargés à balles
et amorcés, furent trouvés cachés dans le sable. Enfin, au fond du
caveau, on découvrit un poteau de deux pieds et demi de hauteur sur
six pouces d’équarrissage; une chaise y était adossée, et l’on y avait
fixé une chaîne qui devait être fermée au moyen de cadenas placés aux
extrémités.
Avant l’arrivée du commissaire, un officier de paix avait arrêté
Lucie Jacotin et Nicolas Lefèvre, tous deux domestiques au service
de la veuve Morin, depuis trois semaines seulement. Interrogés l’un
et l’autre sur les préparatifs que l’on avait trouvés dans la cave,
ils répondirent que le tout avait été ainsi disposé par les ordres de
leur maîtresse qui voulait se venger d’un homme qui lui avait volé de
l’argent.
Angélique Delaporte, amenée dans la cave et interpellée d’indiquer
à quel usage étaient destinés les armes, les instrumens et tous les
objets qui s’y trouvaient, confessa que le tout avait été disposé
pour contraindre Ragouleau à signer les billets saisis sur elle; que
les pistolets et le lacet devaient servir à l’effrayer, la chaîne à
l’attacher au poteau, les cordes à lui lier les jambes; mais que, du
reste, on ne voulait lui faire aucun mal; que la restitution qu’on
voulait exiger de lui ne devait être que de deux cent mille francs,
et que, s’il avait été préparé pour deux cent quatre-vingt-dix mille
francs de billets, c’était afin de pouvoir rejeter ceux dont la
signature présenterait quelques indices de contrainte.
La veuve Morin, introduite à son tour dans la cave, parut étonnée de
tout ce qu’elle y vit, et dit qu’elle ne savait ce que cela voulait
dire. Mais, plus tard, elle revint sur cette déclaration, et se
détermina à avouer que, de concert avec sa fille, elle avait formé le
projet d’arracher, par violence, deux cent mille francs à Ragouleau,
qu’elle regardait comme le spoliateur de sa fortune. En un mot, elle
confessa tous les faits, toutes les circonstances révélées par la fille
Jonard, à l’exception néanmoins de celles relatives à la préméditation
de l’assassinat de Ragouleau, comme complément du complot.
Angélique Delaporte se présenta comme l’auteur du projet, et comme en
ayant médité et dirigé seule les moyens d’exécution. Mais la veuve
Morin, ne voulant pas profiter du dévoûment de sa fille, revendiqua
l’invention de tout le projet, dit que c’était le désespoir qui lui en
avait suggéré la pensée, et assuma sur sa tête tout ce qui avait été
fait à cette occasion.
La mère et la fille, tout en avouant leur projet d’extorquer à
Ragouleau pour deux cent mille francs de billets, soutinrent
constamment qu’elles n’avaient jamais eu l’intention ni la pensée
d’attenter à sa vie.
La veuve Morin, Angélique Delaporte, Nicolas Lefèvre et Lucie
Jacotin furent en conséquence traduits devant la cour d’assises du
département de la Seine; les deux premières, accusées d’avoir tenté,
de complicité, d’extorquer, par violence, de Jean-Charles Ragouleau,
des billets à ordre pour une somme de deux cent quatre-vingt-dix mille
francs; et d’avoir, en outre, tenté de commettre volontairement, avec
préméditation et de guet-à-pens, un homicide sur la personne du même
sieur Ragouleau. Les deux domestiques étaient prévenus de complicité.
Les preuves des préparatifs du double crime formaient une masse
accablante. Les dépositions des témoins et les débats ne firent que
les corroborer. Angélique Delaporte se défendit elle-même, et débita
son plaidoyer écrit, non pas avec le trouble que pourrait généralement
éprouver une jeune fille courbée sous une accusation capitale, ni
avec la timidité naturelle aux personnes de son sexe, mais avec tout
l’aplomb de l’actrice la plus consommée. Le ministère public soutint
l’accusation avec une impartiale énergie et réfuta l’argumentation des
défenseurs des accusés, qui se fondait sur ce qu’il n’y avait pas eu
commencement d’exécution.
Le jury adopta en partie les conclusions de ce magistrat; car il
déclara que la veuve Morin et sa fille étaient coupables de la
tentative d’extorsion dont on les accusait; que Nicolas Lefèvre et
Lucie Jacotin étaient leurs complices; que cette tentative avait eu un
commencement d’exécution et qu’elle n’avait été suspendue que par des
circonstances fortuites, indépendantes de la volonté des accusés.
En conséquence, la cour, par arrêt du 11 janvier 1813, acquitta Nicolas
Lefèvre et Lucie Jacotin, et condamna la veuve Morin et Angélique
Delaporte à la peine des travaux forcés pendant vingt ans, à une heure
d’exposition au carcan, et au remboursement envers l’État des frais
de la procédure. Cet arrêt fut attaqué par les deux condamnées; et
le ministère public en appela aussi à cause de l’absolution des deux
domestiques. Le 6 février suivant, la cour de cassation rejeta le
premier pourvoi; mais, adoptant le second, elle renvoya Nicolas Lefèvre
et Lucie Jacotin devant la cour d’assises de Versailles, pour y être
prononcé un nouvel arrêt, d’après la même déclaration du jury.
Telle fut l’issue de ce procès qui occupa pendant quelque temps la
curiosité publique. On avait cru dans le premier moment que la veuve
Morin et sa fille avaient été égarées par un juste ressentiment
et qu’elles avaient été réellement les victimes de la rapacité de
Ragouleau; mais les débats démontrèrent que les actes passés entre
Ragouleau et la veuve Morin, ne contenaient que des conventions
légitimes. Il résultait donc de cette démonstration, que les desseins
des principales accusées contre leur prétendu spoliateur, n’avaient
pour motif qu’une criminelle cupidité. En admettant même que les griefs
qu’elles articulaient contre Ragouleau fussent aussi fondés qu’ils
l’étaient peu, leur conduite n’en aurait pas été moins condamnable,
parce que la vengeance ne saurait jamais faire excuser un crime. Si
chaque particulier était libre de réparer par la force les torts dont
il croirait avoir à se plaindre, alors la société, minée par sa base,
croulerait infailliblement.
Quant à la fille Jonard, révélatrice de tout le complot, il paraît
qu’elle joua un rôle bien odieux dans toute cette affaire; elle était
la confidente intime des deux accusées principales; elle garda pendant
long-temps le silence sur leur projet et les encouragea même dans son
exécution. Le ministère public en parla comme d’une de ces prétendues
sorcières qui abusent de la crédulité des esprits faibles et la signala
comme ayant exercé un funeste ascendant sur la veuve Morin, à l’aide
de la superstition. On est fondé à croire qu’elle ne s’était décidée
à révéler le complot, que dans le double espoir de rentrer en grâce
auprès de la police dont elle avait été autrefois l’un des agens, et
d’obtenir une forte récompense de l’homme dont la fortune et la vie
étaient menacées.
FILS
CALOMNIEUSEMENT ACCUSÉ
DU MEURTRE DE SON PÈRE.
Dans la nuit du 10 au 11 avril 1811, le sieur Pettangue, propriétaire,
domicilié à Rochecave, commune d’Azais-sur-Cher, fut assassiné entre
onze heures et minuit, dans sa chambre à coucher. Il y eut, en même
temps, tentative d’homicide sur la personne de Marie-Anne Brosse qui
couchait dans la même chambre.
Le sieur Pettangue fut trouvé baigné dans son sang, et mort auprès de
son lit. Un coupe-marc ensanglanté était sur son cadavre. La chambre
était jonchée des débris d’un pot de nuit, et l’on y trouva encore un
autre coupe-marc sans manche et tout fraîchement aiguisé, mais non
ensanglanté.
On conjectura que les assassins s’étaient introduits dans la maison
par une porte à deux venteaux dont l’un était ordinairement fixé
à l’intérieur par une barre de fer se levant et s’abaissant sur un
crampon. Cette porte communiquait du dehors au pressoir; du pressoir on
avait dû passer dans la cave; de la cave à un escalier sombre, étroit
et rapide qui menait à un corridor dans lequel on avait décroché un
instrument appelé coupe-marc qui avait servi à commettre le crime. Il
fut constaté que le sieur Pettangue avait reçu plusieurs coups de cet
instrument sur la tête et un sur la main droite. Marie-Anne Brosse
avait été frappée de trois coups sur la tête; de plus, elle avait été
blessée à la cuisse avec un instrument tranchant, et on lui avait porté
un autre coup au-dessus de l’œil gauche avec un instrument contondant;
mais soit que les coups qu’on lui avait portés n’eussent pas été aussi
forts, soit que sa tête eût été garantie de leur violence par le nœud
du mouchoir qui l’enveloppait, elle survécut à cet assassinat, et les
prompts secours qu’on lui administra ne tardèrent pas à la rétablir.
Le crime bien constaté, il s’agissait d’en connaître les auteurs. La
déposition de Marie-Anne Brosse fut le principal guide de la justice
dans cette affaire, et amena les magistrats à former une accusation de
parricide.
Suivant cette déposition, deux individus s’étaient introduits dans
la chambre, et au moment où ils se disposaient à frapper le sieur
Pettangue, celui-ci avait dit à l’un d’eux: _Ah! mon fils, laisse moi
la vie et celle de ma chère amie; demande-moi ce que tu voudras, je te
le donnerai_. Mais loin d’être attendri par cette prière, l’assassin
avait porté plusieurs coups au vieillard qui alors s’était écrié:
_Donne-moi encore un coup; je t’ai donné la vie et tu me donnes la
mort!_ La fille Marie-Anne Brosse s’étant levée de son lit pour aller
au secours de Pettangue, l’un des deux assassins l’avait frappée avec
un pot de nuit et l’autre lui avait asséné sur la tête plusieurs coups
qui l’avaient renversée.
La déposante ajouta que celui qui était armé du coupe-marc avait des
bottes, un grand chapeau rond, une blouse bleue, et qu’elle l’avait
reconnu pour être Pettangue fils, non seulement à la faveur du clair de
lune, mais encore à la voix, parce qu’en se retirant, il avait dit à
son complice: _Elle est bien_.
Sur cette déclaration qui devait nécessairement exciter l’attention
de la justice, Pettangue fils fut aussitôt arrêté, et l’on se livra à
une instruction longue et minutieuse. Nous allons mettre le lecteur au
courant des principales circonstances qu’on parvint à recueillir.
Le sieur Pettangue père, devenu veuf en 1806, et se trouvant dans un
isolement qui pouvait nuire à sa santé, à cause d’une infirmité grave
qui lui causait parfois des crises violentes pendant la nuit, avait
choisi Marie-Anne Brosse, âgée de trente ans, pour veiller à ses
besoins et lui servir même de garde-malade. Cette fille avait pris
bientôt sur l’esprit du vieillard un ascendant qui donna de l’ombrage
et de l’inquiétude à Pettangue, son fils unique. Ce dernier ne put
s’empêcher d’en témoigner son mécontentement à son père et il en
résulta des scènes très-pénibles dans lesquelles Marie Brosse ne fut
pas épargnée. En rapportant une de ces scènes à quelqu’un, Pettangue
fils aurait dit: _Je crois que si j’avais eu des pistolets, j’aurais
brûlé la cervelle à mon père et je me la serais brûlée après_.
Pettangue fils avait dissipé sa dot, et il lui revenait peu de chose
du bien de sa mère. D’un autre côté, le père aliénait des biens
provenant de la communauté, et, pour qu’il ne pût toucher le prix des
aliénations, son fils avait fait prendre des inscriptions au bureau des
hypothèques. Il s’agissait d’obtenir main-levée de ces inscriptions,
pour toucher le prix de la vente d’un domaine. Pettangue fils avait
promis cette main-levée à son père; mais il ne la donnait pas. C’était
dans ces circonstances que Marie Brosse avait écrit, le 24 mars,
dix-sept jours avant l’assassinat, à Pettangue, en lui reprochant de
manquer de parole à son père; elle le menaçait d’une alliance qui
pourrait être très-préjudiciable à lui et à ses enfans. Postérieurement
à la réception de cette lettre, Pettangue fils avait dit au père d’une
domestique de la maison: _Mon père se marie; il y aura sous peu du
vacarme à la maison: dites à votre fille qu’elle ne descende pas la
première_.
Le dimanche des Rameaux, 7 avril, le mariage du sieur Pettangue et de
Marie Brosse avait été publié dans la commune; le même jour, Pettangue
fils s’était trouvé à Tours, dans un café; et, à l’occasion de ce
prochain mariage, plusieurs personnes lui avaient tenu des propos
très-mortifians contre son père et sa future belle-mère.