les âmes, il n’était ni rare, ni surprenant de voir des ermites en
imposer à la populace ignorante par des dehors pieux, et se procurer,
avec une feinte humilité, une puissance quelquefois supérieure à celle
des magistrats. Notre _chronique_ en offre plusieurs exemples. Alors,
cela n’avait rien d’extraordinaire; c’était une des conséquences des
mœurs et des croyances de ces époques. Mais, au dix-neuvième siècle,
où l’indifférence en matière de religion ne craint pas de s’ériger en
système et ne s’est que trop malheureusement infiltrée dans toutes les
classes de la société, comment se trouve-t-il des gens assez stupides
pour se laisser duper par de pareils jongleurs? Vraiment, plus on
examine l’homme, plus on le trouve inexplicable; il se rit de la
religion, il se moque de ses ministres, et se jette aveuglément entre
les bras d’hommes sans aveu comme sans mission, qui, au nom et avec les
pratiques dévotieuses de cette même religion, finissent quelquefois par
les actions les plus criminelles. Ainsi la cour de justice criminelle
de Bruges condamna, le 22 septembre 1809, à onze années de fers, un
misérable qui, à la faveur de l’habit religieux qu’il portait, s’était
introduit dans un pensionnat et y avait enlevé une jeune fille de onze
ans, pour en faire la victime de sa brutalité.
Le fait dont nous allons rendre compte n’est pas moins affligeant,
et peut-être offre-t-il un plus révoltant exemple d’hypocrisie et de
perversité.
Un individu, connu sous le nom de _frère Antoine_, avait attiré,
depuis plusieurs années, l’attention publique, dans le département de
Lot-et-Garonne. Il faisait mystère de son origine; mais il avait soin
d’insinuer qu’il était issu d’une grande famille, et qu’il avait fait
le sacrifice des plaisirs mondains et des richesses pour se résigner
à la vie des solitaires. Il fixa pendant quelque temps son séjour
à Hauterive, dans des grottes isolées de toute habitation, et se
transporta ensuite dans un petit ermitage taillé dans le roc, au lieu
de Nicole, où il vécut avec toutes les apparences de l’humilité et du
dénûment recommandés par l’Évangile.
Le frère Antoine affectait de ne savoir ni lire ni écrire, de fuir les
femmes et même de faire des extravagances, quand il en apercevait.
Mais, ayant été admis dans quelques maisons, il y prouva qu’il
connaissait parfaitement la musique, et qu’il touchait assez bien du
clavecin, ce qui annonçait qu’il avait reçu une éducation soignée.
Pendant la révolution, il quitta Nicole, pour courir les campagnes,
tantôt comme marchand de mouchoirs et de montres, tantôt comme
mendiant, et affichant, suivant les lieux et les personnes, une piété
fervente qui édifiait les gens simples et crédules. Il se procurait par
ce moyen, diverses lettres de recommandation qui lui servaient à faire
de nouvelles dupes.
Lorsque le rétablissement du culte vint ranimer un peu de ferveur dans
le cœur des fidèles, le frère Antoine se fixa dans la commune de Penne,
arrondissement de Villeneuve. Il y acheta un petit terrain où il y
avait eu autrefois une petite chapelle en grande vénération dans le
pays, et parvint à se procurer, sans faire le moindre sacrifice, les
matériaux et les ouvriers nécessaires pour y construire un ermitage. Le
local qu’il fit construire, et auquel il donna le nom de chapelle, ne
présentait qu’une seule chambre, où il eut l’impudence de placer même
son lit.
Bientôt sa vie licencieuse appela les regards de l’autorité. Le maire
le fit arrêter et conduire dans les prisons de Villeneuve. Avant d’y
arriver, il voulut se révolter; les gendarmes furent obligés de le
garrotter, et, lorsqu’ils lui demandèrent les motifs de sa résistance,
il répondit qu’il y avait été déterminé par l’espoir _que le peuple,
voyant le frère Antoine garrotté, le délivrerait_.
Conduit devant le sous-préfet, ce magistrat le pressa de lui faire
connaître sa famille. Il déclara qu’il était fils naturel de M. le
duc de Nivernais; qu’ayant été fait officier, à l’âge de dix ans,
dans le régiment de Bourbonnais, il avait eu, à seize ans, un duel
avec l’un de ses camarades, à Strasbourg; qu’il l’avait tué dans ce
combat singulier, et que, épouvanté des suites de ce meurtre, il
s’était réfugié au grand Saint-Bernard, d’où il était allé à Rome, de
là à Notre-Dame de Lorette, ensuite à Avignon, à Nîmes et à Toulouse,
jusqu’au moment où il était venu dans l’Angoumois.
Le sous-préfet l’ayant fait remettre en liberté, cet intrigant reprit
le commerce et fit même l’infâme métier d’usurier. Il prêtait à
certaines personnes, empruntait à d’autres, et donnait en nantissement
à celles-ci les lettres de change des premières.
Après avoir emprunté de cette manière plusieurs petites sommes, qu’il
rendit exactement, il en obtint de plus considérables, et donna aux
prêteurs, pour gages de leurs créances, trois lettres de change fausses.
Traduit, pour ce crime, devant la cour d’Agen, lorsque l’accusé parut
devant ses juges, il chercha, comme il l’avait fait chez le juge
instructeur, à se disculper par des mensonges. Il avait laissé croître
sa barbe, et portait une espèce de soutane avec un manteau de voyage.
Il scandalisa l’auditoire, par son costume, par ses gestes extravagans,
dont tout annonçait qu’il avait fait une étude, afin de faire croire
qu’il était atteint de démence, et surtout par son obstination à
refuser les éclaircissemens qu’on lui demandait sur son origine.
Par arrêt de la cour spéciale d’Agen, en date du mois de mars 1811, le
frère Antoine fut condamné à six années de fers.
MEURTRE
DU PRÊTRE JEAN FABIANI,
DANS L’ILE DE CORSE.
ACCUSÉS D’ABORD CONDAMNÉS, ENSUITE
RECONNUS INNOCENS ET ACQUITTÉS.
La position géographique de la Corse, ses montagnes couvertes de
forêts, son affinité avec certains peuples de l’Italie, en isolant
les habitans de cette île au milieu de la civilisation européenne,
leur ont conservé jusqu’ici un caractère original avec des mœurs qui
tiennent encore des tristes époques de la barbarie. Là, quand une fois
la division éclate entre plusieurs familles ou même au sein d’une
seule, on ne connaît plus d’autres lois que celle de la vengeance,
d’autre médiateur que l’assassinat. Une haine toujours vivace, toujours
héréditaire, sépare pour jamais ces individus, qui, marchant sans cesse
armés d’un fusil, se trouvent tout préparés pour tirer sur l’ennemi
que l’occasion leur amène. Cette disposition constante à en appeler
de leurs débats au jugement des armes, a donné lieu, dans tous les
temps, à une multitude effrayante de crimes; et, malgré les efforts des
gouvernemens pour établir chez les Corses l’empire des lois, ces scènes
de carnage et de meurtres se sont encore renouvelées plusieurs fois
dans ces dernières années, ainsi que nos lecteurs auront déjà pu le
voir dans la _Gazette des Tribunaux_.
Ces réflexions sont, pour ainsi dire, le récitatif obligé du fait que
nous allons rapporter.
Le sieur Jean Fabiani, prêtre, domicilié à Aregno, dépendant alors
du département du Golo, était âgé de soixante-dix-huit ans. Il avait
eu autrefois des discussions d’intérêt avec Dominico Fabiani, son
cousin-germain; mais une transaction, conclue en 1792, avait mis fin à
ces débats.
Plus de quinze ans après, une clause de cet acte fit naître une légère
difficulté. Il s’agissait de savoir de quelle manière devait être payé
le fermage d’un fonds de terre dont l’usufruit avait été laissé à titre
de bail à Dominico, par cette même transaction de 1792. Ce fermage ne
s’élevait pas à quarante francs.
Dominico Fabiani, mort depuis cette convention, avait laissé deux fils,
Joseph et Guerino. La nouvelle contestation avait donc lieu entre eux
et Jean Fabiani. Les parties convinrent de transiger, sous la médiation
du sieur Delarosa, juge de paix du canton d’Aregno, et du sieur Moretti
de Lambio, oncle maternel des deux frères Joseph et Guerino. La maison
du sieur Delarosa était le lieu où l’on devait se réunir le 15 du mois
de mai 1810.
Joseph Fabiani, entièrement livré à la culture des terres et aux
soins de sa maison, ne s’était jamais mêlé d’affaires contentieuses.
Il pria son frère Guerino de se rendre chez le sieur Delarosa pour
la conciliation projetée. Guerino ayant accepté la mission, invita
son oncle Moretti à s’y rendre de son côté. Les choses étant, ainsi
réglées, Joseph Fabiani alla ce jour-là même, deux heures avant le
point du jour, à la Paratella, pour y confectionner du charbon.
Guerino était chez le sieur Delarosa vers dix heures du matin; il y
attendait son oncle Moretti et le sieur Jean Fabiani, lorsqu’une jeune
fille vint annoncer que ce dernier venait de mourir, en tombant de
cheval, au lieu nommé Aggioli, à peu de distance d’Algaiola.
A cette nouvelle, Guerino sortit de la maison du sieur Delarosa, pour
aller à la rencontre du sieur Moretti, et l’engager à retourner sur
ses pas. Après avoir rencontré son oncle, il retourna à Lavatoggio, où
il arriva en plein jour; il rentra chez lui, et se coucha à l’heure
accoutumée. Peu d’instans après, le sieur Negretti, neveu de Jean
Fabiani, arriva chez le sieur Delarosa, et confirma la mort de son
oncle, en en donnant une version nouvelle.
Ce vieillard était tombé de son cheval, blessé d’un coup d’arme à feu,
qui avait été tiré de derrière un mur; l’assassin s’était montré à la
distance de douze pas, la figure couverte d’un masque; il avait fait
à Negretti un geste menaçant et s’était retiré à pas lents. Il fut
désigné par la couleur de la veste qu’il portait, et Negretti déclara
ne l’avoir pas reconnu; mais, peu de temps après, il dit que cet homme
ressemblait à un particulier qu’il nomma.
Joseph Fabiani revint chez lui, le même soir, de la Paratella, où il
était allé faire du charbon. Mais il paraît que le sieur Negretti,
bien qu’il eut annoncé n’avoir pas reconnu l’assassin, se concerta
ensuite avec le sieur Delarosa, qui était aussi son oncle, pour accuser
du crime les frères Fabiani; Joseph comme auteur, et Guerino comme
complice.
Le sieur Delarosa, en sa qualité de juge de paix, devait commencer
par procéder à la visite et à la levée du cadavre; mais il jugea
plus convenable de s’occuper de l’accusation qu’il voulait provoquer
contre les frères Fabiani. A cet effet, au lieu de dénoncer le crime
au magistrat de sûreté, il écrivit au sieur Ginbeca, sous-préfet de
l’arrondissement de Calvi, autre oncle de ce même Negretti, pour
l’informer de ce triste événement et des mesures qu’il allait prendre
pour s’assurer des deux frères Fabiani, qui, disait-il, lui étaient
dénoncés par la voix publique, l’un comme auteur, et l’autre, comme
complice de l’assassinat. Il ajoutait: «Que déjà il en avait rendu
compte au commandant militaire, et l’avait invité à mettre la force
armée en mouvement pour arrêter les coupables, qu’il serait difficile
de rencontrer chez eux, mais qu’on trouverait probablement à
Calenzana, où ils avaient des parens et des amis, et où, sans doute,
ils s’étaient retirés, notamment Joseph, qui avait tiré le coup de
fusil.»
Il faut remarquer que le sieur Delarosa n’avait point vu le cadavre,
qui, cependant, n’était qu’à un quart de lieue de sa maison; il n’avait
entendu que Negretti sur les circonstances de l’assassinat; ce Negretti
avait vu l’assassin, et ne l’avait pas reconnu pour être Joseph
Fabiani; il ignorait quelle était l’arme qui avait donné la mort.
Comment le sieur Delarosa pouvait-il donc invoquer _la voix publique_,
qui n’avait pu encore se faire entendre? Comment pouvait-il avoir la
certitude que l’assassin eût employé un fusil plutôt qu’un pistolet?
Au reste, après avoir bâti cette accusation, il procéda, en qualité
d’officier de police judiciaire, à la visite et à la levée du cadavre,
mais il n’entendit, pour tous témoins, que le sieur Negretti, par qui
il fit déclarer que l’auteur de l’assassinat ne pouvait être un autre
que Joseph Fabiani, de complicité avec son frère Guerino, _vu qu’il
existait entre eux et le défunt de grands intérêts de famille qui les
divisaient_.
Le procès-verbal dressé dans cette circonstance, constatait la
découverte de deux balles de plomb dans le ventre du défunt; elles
furent jointes à l’acte et déposées au greffe, avec une tabatière et un
morceau de papier qui fut trouvé, deux jours après, à cinquante pas du
lieu du délit.
Au milieu de la même nuit, la maison des deux frères Fabiani fut cernée
par la gendarmerie: effrayés de cet appareil, ils prirent la fuite;
mais, peu de jours après, Joseph y fut arrêté; et c’était peut-être la
preuve la plus forte de son innocence, car, si sa conscience lui eût
reproché un crime, il n’est pas vraisemblable qu’il fût rentré dans son
domicile.
Un second procès-verbal fut dressé par le sieur Delarosa, dans lequel
il supposa que le papier trouvé à cinquante pas du lieu du meurtre
était un fragment du masque de l’assassin, et que la tabatière était
tombée de sa poche. On joignit ensuite au procès une autre pièce de
conviction; c’était un projet d’assignation que l’on prétendait avoir
été écrit de la main du défunt contre les frères Fabiani. Par le moyen
de cette pièce, on voulait constater qu’il y avait, entre le vieillard
et les deux frères, des divisions d’intérêt qui avaient pu motiver
l’assassinat.
Des témoins déclarèrent que la tabatière trouvée était celle de
Joseph Fabiani, ou que, du moins, il en avait une semblable; mais
ces témoins avaient été indiqués au magistrat de sûreté par le sieur
Delarosa lui-même, dans une lettre du 25 mai, où il disait qu’André
Allegrini reconnaîtrait _jusqu’au tabac dont la boîte était remplie_.
Il fallait que cet André Allegrini eût une faculté bien singulière pour
reconnaître le tabac, ou qu’il fût bien dévoué aux volontés du juge de
paix. Dans la même lettre, Delarosa nommait une foule de témoins qui,
selon lui, pourraient instruire la justice de l’opinion qu’on devait
avoir des frères Fabiani; il recommandait de _les interroger sur toute
la conduite de l’assassin, sur ses pas, ses mouvemens, sur les mauvais
propos que lui et son frère avaient tenus, dans tous les temps, contre
le défunt, et sur les menaces qu’ils lui avaient adressées; sur le
jugement porté par la voix publique contre eux et toute leur famille_.
Il terminait en présentant leur fuite comme une preuve de leur
culpabilité, et en alléguant que, quelques jours avant l’assassinat,
Guerino avait retiré son fusil des mains d’un particulier qui le lui
avait emprunté.
L’information ne put présenter d’autres faits que ceux relatés par
les procès-verbaux et par les lettres de Delarosa. Tous les témoins
entendus déposèrent avoir _ouï dire_ que la _voix publique_ accusait
les frères Fabiani; ce qui prouve que le sieur Delarosa composait, à
lui tout seul, la voix publique. Afin de suivre cette affaire avec
plus de succès, le juge de paix avait abandonné momentanément son
domicile et ses fonctions, et s’était transporté à Bastia, siége de la
cour spéciale. Plusieurs magistrats de cette ville, et notamment le
président de la cour, étaient parens ou alliés des accusateurs. Joseph
Fabiani présenta requête pour les récuser comme juges; mais cette
requête fut rejetée, et les débats s’ouvrirent le 30 mai.
Les principales charges dirigées contre les accusés roulaient sur les
discussions d’intérêt qui s’étaient élevées entre eux et le défunt,
sur l’indifférence avec laquelle Guerino avait appris la mort de
son parent, sur la fuite des deux frères, lors de l’arrivée de la
gendarmerie. On alléguait aussi, d’après la déclaration d’un témoin,
que _Dominico, leur père, avait toujours eu l’idée d’assassiner Jean
Fabiani, et devait avoir inspiré ce dessein à ses fils_. A-t-on jamais
vu accusation de meurtre appuyée sur des motifs aussi misérables?
Jusqu’où peuvent aller la prévention et la mauvaise foi? Comment
un accusateur a-t-il l’impudeur et l’effronterie de produire, dans
une circonstance aussi grave, des raisons de ce genre? Comment des
magistrats éclairés pouvaient-ils les entendre avec faveur, et leur
donner gain de cause?
Joseph Fabiani, seul traduit devant la cour, puisque son frère était
en fuite, se défendit en alléguant un _alibi_ qu’il prouva par le
témoignage de plusieurs personnes recommandables, qui attestèrent
l’avoir vu, le jour même de l’assassinat, à neuf heures du matin, à la
Paratella, c’est-à-dire, à sept lieues d’Aggioli, où le crime avait été
commis. D’un autre côté, il fit entendre un témoin, Jean Petrucci, qui
déclara que Negretti lui avait avoué avoir vu la figure de l’assassin,
qu’elle était horrible; et que, si Augustin, fils de Pierre-Jean
d’Aregno, eût été dans le canton, il aurait pensé que ce particulier
était l’auteur du crime. Enfin Negretti, lui-même, vivement interpellé
par l’accusé, fut forcé de convenir que l’assassin lui avait paru
beaucoup plus haut de taille que lui.
Quant à la tabatière, personne ne la reconnut aux débats pour être
celle de Joseph; et il prouva, au contraire, par des témoins sans
reproche, que, depuis un an, il n’en avait pas d’autre que celle qu’il
présentait aux magistrats et au public.
Il se présenta un témoin, nommé Jean-François Vincentelli, qui déposa
que l’accusé et son frère avaient assailli, de nuit, il y avait environ
douze ans, la maison du défunt, à Lavatoggio, où il demeurait alors.
Il n’y avait, dans cette déposition, qu’erreur volontaire de dates et
de personnes. La rixe bruyante dont Vincentelli voulait parler, et à
laquelle il donnait les couleurs d’une tentative de meurtre, avait
eu lieu avant 1792, entre Jean Fabiani et le père des accusés. Depuis
1792, les parties étaient restées en paix, et n’avaient cessé de bien
vivre ensemble. Cette bonne intelligence fut attestée par l’ancien et
le nouveau curé de Lavatoggio, hommes intègres et vénérés dans toute la
Corse.
Cependant la cour spéciale, par arrêt du 30 décembre 1810, condamna
Joseph Fabiani à la peine de mort et acquitta Guerino, contumace.
Cette décision excita dans l’assemblée un murmure prolongé; tous les
assistans montraient, sur leur visage, une indignation mêlée d’une
douleur profonde. Joseph Fabiani appela de cette sentence, à la cour
suprême, qui annula le fatal arrêt, pour violation de formes légales,
le 14 mars 1811. La cause fut en même temps renvoyée devant la cour
spéciale du Liamone, séante à Ajaccio; et l’innocence de Joseph
Fabiani y fut formellement reconnue, par arrêt du 7 juin 1811, rendu à
l’unanimité, sur les conclusions du ministère public.
Loin de nous l’intention d’incriminer les intentions des premiers
juges. En condamnant à mort un innocent, ils avaient en vue le
châtiment d’un grand crime. Mais ne peut-on pas leur reprocher une bien
funeste légèreté? Des magistrats qui tiennent dans leurs mains la vie
des accusés et la sûreté de tous les citoyens, devraient-ils jamais
oublier que des indices éloignés, des analogies, des présomptions
vagues, ne suffisent pas pour motiver une condamnation.
«Souvent une première impression, dit l’illustre d’Aguesseau,
peut décider de la vie et de la mort. Un amas fatal de
circonstances, qu’on dirait que la fortune a rassemblées exprès
pour faire périr un malheureux, déposent contre l’innocence; le
juge se prévient; l’indignation s’allume, et son zèle même le
séduit. Moins juge qu’accusateur, il ne voit que ce qui sert à
le condamner, et il sacrifie aux raisonnemens de l’homme celui
qu’il aurait sauvé, s’il n’avait admis que les preuves de la
loi. Un événement imprévu fait quelquefois éclater dans la suite
l’innocence accablée sous le poids des conjectures, et dément les
indices trompeurs dont la fausse lumière avait ébloui l’esprit
du magistrat. La vérité sort du nuage de la vraisemblance; mais
elle en sort trop tard: le sang de l’innocence demande vengeance
contre la prévention de son juge, et le magistrat est réduit à
pleurer toute sa vie un malheur que son repentir ne peut réparer.»
LA VEUVE MORIN
ET SA FILLE.
C’est un spectacle bien déplorable que celui d’une mère initiant
sa propre fille, à peine âgée de seize ans, aux manœuvres les plus
criminelles, et se l’associant pour l’exécution d’un complot dont la
noire férocité surpasse la plupart des odieuses combinaisons de la
scélératesse. Cet attentat, qui heureusement ne put être consommé,
était une de ces machinations sataniques de la nature de celle dont la
ville de Rodez fut le théâtre quelques années plus tard. Les détails
que nous allons mettre sous les yeux des lecteurs, quelque révoltans
qu’ils soient, pourront faire naître plus d’une réflexion dans
l’intérêt de la morale.
Voici les faits qui servent comme d’avant-scène au drame dans lequel la
veuve Morin et sa fille jouèrent les principaux rôles.
Au commencement de 1806, la vente par expropriation de la maison dite
l’hôtel Saint-Phar, située à Paris, boulevard Poissonnière, était
poursuivie au tribunal de première instance du département de la Seine.
Le sieur Ragouleau et la veuve Morin se présentaient comme acquéreurs.
Cette dernière en resta adjudicataire le 3 avril suivant, moyennant la
somme de quatre-vingt-seize mille francs.
Avant cette circonstance, Ragouleau et la veuve Morin ne se
connaissaient pas; des relations d’intérêt s’établirent entre eux à
cette époque. La veuve Morin n’avait pas les fonds nécessaires pour
payer son acquisition. Ragouleau lui prêta cent mille francs, par
acte du 19 juillet 1806, à rente viagère, à raison de dix pour cent,
1º sur sa tête; 2º sur celle de la femme Ragouleau; 3º sur celles de
chacun de leurs deux enfans. Cette somme fut employée à acquitter
environ soixante mille francs du prix de la vente, et le surplus à des
constructions auxquelles la veuve Morin faisait travailler dans sa
nouvelle propriété pour y établir un hôtel garni. Cette dame, par son
contrat d’acquisition, s’était chargée de servir trois rentes viagères
hypothéquées sur l’hôtel Saint-Phar, et d’en rembourser les capitaux à
d’autres créanciers utilement colloqués, à mesure d’extinction desdites
rentes viagères.
L’un de ces rentiers viagers étant mort, la veuve Morin eut à
rembourser dix-neuf mille deux cent vingt francs à un sieur Simon.
Celui-ci sollicita le paiement de sa créance, consentant à faire une
remise à la veuve Morin; mais, peu après, il rompit avec elle la
négociation entamée, parce que, séduit par des propositions qui lui
avaient été faites par le notaire de Ragouleau, il était décidé à
vendre sa créance à ce dernier. Par suite de ce dernier arrangement,
Ragouleau se trouva subrogé aux droits du sieur Simon.
La veuve Morin ne servait pas exactement la rente viagère due à
Ragouleau. D’abord le créancier crut devoir mettre l’hôtel Saint-Phar
en expropriation; il consentit ensuite que la vente fût convertie en
adjudication volontaire, poursuivie à la requête de la veuve Morin;
et lors de cette poursuite, il se rendit adjudicataire, au prix de
cent soixante mille francs. La veuve Morin proposa alors à Ragouleau
d’acheter la maison sur la vente qu’elle lui en ferait. De nouvelles
conférences eurent lieu chez le notaire, et il fut convenu que la
veuve Morin vendrait l’hôtel Saint-Phar, moyennant cent soixante-cinq
mille francs, à Ragouleau, qui paierait en outre, par forme de
pot-de-vin, une somme de neuf mille francs pour les frais de poursuite
et de vente. Ces cent soixante-cinq mille francs se trouvèrent
absorbés, soit par les créances de Ragouleau, soit par les charges qui
lui étaient imposées par le contrat de vente; en sorte que la veuve
Morin n’eut rien à recevoir du prix de la vente, et qu’elle ne toucha
que trois mille sept cent cinquante francs, sur les neuf mille francs
de pot-de-vin. Cet acte de vente fut rédigé et signé le 18 avril 1811.
Tout semblait terminé à la satisfaction des parties. La veuve Morin
paraissait n’avoir qu’à se louer de ce nouvel arrangement; elle
félicita même les locataires de l’hôtel Saint-Phar d’avoir à traiter à
l’avenir avec Ragouleau, devenu propriétaire de la maison.
Mais ces témoignages cachaient la haine et le désir de la vengeance qui
couvaient au fond du cœur de la veuve Morin. Elle regardait Ragouleau
comme l’artisan de sa ruine, et le ressentiment qu’elle en éprouvait,
devait augmenter de jour en jour. Elle s’était persuadée que, pour
l’empêcher de louer avantageusement sa maison, cet homme avait, par
toutes sortes de moyens artificieux, éloigné les locataires qui se
présentaient et détourné de même les personnes qui avaient manifesté
l’intention de faire l’acquisition de l’immeuble, le tout pour la
forcer à le lui vendre au prix qu’il voudrait en donner.
Ce fut donc à dater de cette vente qu’elle nourrit le dessein de
reprendre ce dont elle se persuadait qu’elle avait été dépouillée, et
de se venger de Ragouleau.