Telle fut l’issue de ce procès fameux qui occupa long-temps l’attention

du public. Cependant il est vrai de le dire, tout le monde en

avait parlé, sans en connaître les circonstances principales, qui

présentent, comme on l’a vu, un épouvantable, un affligeant tableau:

une procédure criminelle, dirigée par la propre famille de la prévenue;

les manœuvres perfides de quelques méprisables valets; enfin l’emploi

de moyens peu délicats pour constater le crime. Une seule pensée offre

quelque chose de consolant: au milieu de machinations aussi perverses,

combinées avec tant de sang-froid, et encouragées par des subalternes

aussi infâmes, c’est qu’il ne fut pas prouvé que l’inexécution du crime

ne pouvait qu’être attribuée au repentir. Il est bien certain que la

femme Levaillant témoigna plusieurs fois, après la remise du poison,

le désir de revoir Adolphe, et que celui-ci affecta de l’éviter. Cette

considération, qui dicta l’opinion du jury, suffit pour qu’il soit

permis de penser que la haine et le désir du crime avaient déjà fait

place au repentir.

LES ASSASSINS DU SIEUR COTTENTIN.

Le 28 mars 1810, deux particuliers passant, entre six et sept heures du

matin, dans la rue des Moulins, à Paris, aperçurent un panier propre à

contenir du vin; ils s’en approchèrent, le soulevèrent, et, remarquant

qu’il en découlait du sang, ils s’empressèrent d’aller instruire de

cette découverte le commissaire du quartier.

Ce magistrat s’étant transporté sur les lieux, on fit l’ouverture du

panier, qui était attaché avec une corde ensanglantée, et on y trouva

le cadavre d’un homme bien vêtu, ainsi qu’un chapeau dans l’intérieur

duquel était écrit le nom de Cottentin. Des officiers de santé,

mandés sur-le-champ, constatèrent que le cadavre avait, autour du

cou, une forte pression, et une contusion au côté droit de la tête.

Ils conclurent de là que l’homme assassiné avait été frappé avec un

instrument contondant, et qu’ensuite il avait été étranglé, à l’aide

d’une corde semblable à celle qui avait servi à lier le panier.

Le commissaire se rendit au domicile de Cottentin, que ses agens

avaient découvert sans peine. Les employés, les domestiques du mort

furent appelés; tous reconnurent leur patron et leur maître, et

déclarèrent qu’il était sorti de chez lui le 27 mars, à neuf ou dix

heures du matin, et n’avait pas reparu depuis. Le domestique Joseph

dit qu’en sortant, le sieur Cottentin avait pris sa montre en or à

répétition, avec sa chaîne également en or, et son portefeuille de

maroquin vert, dans lequel il y avait, outre beaucoup de papiers,

quatre à cinq billets de la banque de France. Tous ces objets avaient

disparu; on n’avait trouvé sur le cadavre qu’un mouchoir, une cravate

négligemment nouée, une petite épingle en or, une pièce de six liards

et un centime; il n’était donc pas douteux que le malheureux Cottentin

n’eût été assassiné par des gens qui voulaient le voler; mais rien

encore ne pouvait mettre sur la piste des coupables.

Le magistrat de sûreté employa tous ses soins à obtenir des

renseignemens sur les personnes que Cottentin fréquentait le plus

assiduement; il apprit bientôt qu’il avait pour ami intime le nommé

Lepeley-des-Longs-Champs; qu’il avait mis toute sa confiance en cet

homme; qu’il allait le voir plusieurs fois par jour, et qu’il avait

déposé chez lui son argenterie et ses papiers les plus précieux.

Ce Lepeley-des-Longs-Champs demeurait, depuis environ trois mois, dans

une maison garnie, rue Neuve-des-Bons-Enfans, au troisième, au-dessus

de l’entresol. Son logement était composé d’une antichambre longue et

obscure, et d’une chambre à coucher avec alcôve.

Le commissaire se présenta chez lui le 28 mars, vers quatre heures du

soir, et l’invita à le suivre chez le magistrat de sûreté. Lepeley se

rendit à son invitation, et, ce qui ne laisse pas d’être frappant,

c’est que, à peine fut-il entré, avant même que le magistrat lui eût

adressé aucune question, il s’empressa de lui dire que, la veille, il

lui était arrivé un _singulier_ événement. Il rendit compte alors des

relations qui existaient entre Cottentin et lui, du dépôt de papiers

et autres objets que celui-ci lui avait confiés, et il s’exprima

ensuite en ces termes: «Le 27 mars, vers les onze heures du matin,

Cottentin vint chez moi, et me remit un projet de compromis entre

lui et ses coassociés, qu’il me pria d’examiner. Peu de temps après,

il sortit en m’annonçant qu’il reviendrait vers les quatre heures. A

une heure environ, il est revenu, et m’a demandé ce que je pensais de

l’acte qu’il m’avait remis; je lui répondis que, l’écrit ayant été

rédigé par des hommes de loi qui connaissaient mieux les affaires que

moi, je n’avais rien à dire.

«Deux minutes après, j’entends sonner à la porte de mon

antichambre; je l’ouvre: deux hommes se présentent, et me

demandent si le sieur Cottentin n’est pas chez moi. Sur ma

réponse affirmative, ils entrent dans ma chambre, où était

Cottentin. L’un d’eux, s’adressant à lui, l’interpella, pour

savoir s’il comptait bientôt terminer l’affaire qu’ils avaient

ensemble. Cottentin ayant répondu qu’il s’occupait d’un

arrangement avec ses créanciers, l’individu lui répliqua qu’il

y avait des dettes sacrées qui devaient être mises hors de

ligne. Cottentin lui observa alors qu’il n’était pas chez lui.

Sur quoi, le même homme lui dit que, puisqu’on ne l’y trouvait

pas, il fallait bien qu’on vînt le chercher dans la maison où

on l’avait vu entrer. Au même instant, et sans autre réflexion,

il porta, avec la crosse d’un pistolet (autant que le trouble

où j’étais a pu me permettre de le remarquer), un violent coup

sur la tête de mon ami Cottentin, qui, étourdi et tremblant,

se jeta dans mes bras, en s’écriant: _Ah! mon ami!_ Aussitôt

l’autre particulier, qui n’avait pas dit un mot, s’arma de deux

pistolets, et me les présenta, en disant que, si je faisais un

mouvement, il me brûlerait la cervelle; que je voulais aussi

faire tort aux créanciers de Cottentin; que mon tour n’était pas

encore venu, mais qu’il viendrait.

«Celui qui avait porté le premier coup à Cottentin lui passa

aussitôt une corde au cou, et l’étrangla. Quatre minutes après,

les deux individus se retirèrent, en me défendant de rien dire de

ce qui venait de se passer. Ils n’ont rien pris à leur victime.

«Anéanti par ce fatal événement, je n’eus pas la force de faire

aucun mouvement, ni de dire un mot pour faire arrêter les

assassins de mon ami.

«Environ un quart-d’heure après, j’entendis de nouveau sonner à

la porte. Craignant que ce ne fussent les mêmes hommes, j’allai

regarder par la croisée qui donne sur l’escalier, et j’aperçus

Héluin, avec lequel j’étais en relation d’affaires. Je lui ouvris

la porte; il entra dans ma chambre à coucher, où je lui fis voir

le cadavre de Cottentin étendu sur le carreau; et, après lui

avoir raconté la déplorable scène qui venait de se passer chez

moi, je lui demandai des conseils sur le parti que je devais

prendre. J’avais parlé d’une déclaration devant le commissaire de

police; mais Héluin n’adopta pas cette idée, et nous arrêtâmes

d’acheter un grand panier propre à contenir des bouteilles de

vin, de le faire remplir, porter ensuite chez moi, d’en retirer

les bouteilles, de mettre à la place le cadavre de Cottentin, et

de le faire déposer dans un endroit quelconque. Tout cela fut

exécuté. J’appris depuis, par Héluin, que le panier renfermant le

cadavre avait été porté chez la femme Thubry, sa sœur, rue des

Moulins. J’avais remis à Héluin de l’argent pour fournir aux

dépenses nécessaires à cette opération.»

Nous avons cru devoir mettre textuellement sous les yeux des lecteurs

cette déclaration _singulière_, pour nous servir de l’expression si

singulièrement employée ci-dessus par Lepeley. Elle servira à faire

voir jusqu’où peut aller l’effronterie du crime, et à faire ressortir

en même temps l’esprit de vertige et de maladresse dont le ciel frappe

quelquefois les coupables, quelque rusés qu’ils soient d’ailleurs. Il

fallait que Lepeley eût une bien grande confiance dans l’effet que

devait produire cette fable si artistement combinée, pour oser, de

son propre mouvement, sans être interrogé, venir la débiter devant

un magistrat chargé de poursuivre les auteurs de l’assassinat. Et

cependant, qui ne serait frappé de l’invraisemblance de ce récit,

jusque dans ses moindres circonstances?

Après avoir reçu cette déclaration, le magistrat de sûreté se

transporta sur les lieux où s’était commis le crime, et constata que

le carreau de la chambre à coucher de Lepeley avait été lavé tout

récemment, mais que des taches de sang y étaient encore empreintes. Il

en remarqua aussi sur la redingotte et le pantalon que portait alors

Lepeley, et qui avaient été également lavés.

On s’assura de la personne de Lepeley, et comme sa déclaration exigeait

la même mesure à l’égard d’Héluin, on l’arrêta aussi, dans la nuit du

28 au 29 mars, dans une maison de jeu. Interrogé par le magistrat de

sûreté, il fit des réponses à peu près conformes au récit de Lepeley,

avec cette différence néanmoins qu’il prétendait avoir d’abord

conseillé à celui-ci de se présenter chez un commissaire de police pour

lui rendre compte de l’événement. Mais, tout en avouant qu’il avait

reçu de l’argent de Lepeley, et remis cent cinquante francs à sa sœur,

la femme Thubry, il soutint que cette femme ignorait que le panier

renfermât un cadavre; «je lui avais déclaré, dit-il, qu’il contenait du

vin, que dans une heure je l’enverrais reprendre pour le faire porter à

Passy, et ensuite embarquer pour Rouen.»

Thubry et sa femme furent également interrogés. Il résulta de leurs

déclarations qu’en effet Héluin avait fait porter dans leur loge (ils

étaient portiers) un panier qu’il avait dit contenir du vin; mais que,

l’ayant déplacé pour faciliter l’arrangement du lit de leurs enfans, et

ayant remarqué du sang, Thubry était allé aussitôt dans la maison de

jeu où il avait laissé Héluin, pour le prévenir de cette découverte, et

lui signifier qu’ils ne voulaient pas garder un pareil dépôt; qu’alors

Héluin avait manifesté de l’étonnement, et dit: _Ah! le scélérat!

il m’a trompé!_ mais que, lui ayant proposé de se rendre chez le

commissaire de police, il s’y était opposé, en disant qu’ils seraient

perdus; et qu’alors ils avaient transporté le panier de l’autre côté de

la rue, à l’endroit où on l’avait trouvé le lendemain matin.

La veuve Thubry dit aussi que son frère, qui l’avait quittée après

avoir fait déposer le panier dans sa loge, était revenu dans la même

soirée, paraissant ivre; qu’il lui avait montré une montre à répétition

avec une chaîne en or, qu’il disait valoir quinze louis, et qu’il

avait aussi étalé des pièces d’or, en annonçant qu’il avait fait dans

la journée une affaire qui lui valait plus de deux mille francs. Elle

annonça aussi que sachant que son frère était joueur, elle lui avait

demandé quelque argent, et qu’il lui avait donné cent cinquante francs,

mais que ce n’était nullement pour prix de sa complaisance.

Héluin avait indiqué une fausse demeure; la police découvrit qu’il

habitait un cabinet dépendant d’un local loué par une veuve Delaulne,

avec laquelle il y a tout lieu de croire qu’il était en relation de

concubinage. On fit perquisition dans le domicile de cette veuve,

et l’on découvrit, entre la sangle et les matelas de son lit,

deux portefeuilles verts, vides, l’un petit, ayant une serrure;

l’autre, plus grand, sans serrure. La femme Delaulne déclara que ces

portefeuilles lui appartenaient. Joseph, le domestique de Cottentin,

et plusieurs employés de sa maison, reconnurent le plus grand de ces

portefeuilles pour être tout semblable à celui de Cottentin. Héluin

prétendit qu’il l’avait acheté depuis quatre ans, mais il ne put

indiquer la personne qui le lui avait vendu.

La montre à répétition, avec sa chaîne, fut retrouvée entre les mains

du sieur Béraud, employé dans les jeux, qui avait prêté cinq louis à

Héluin sur ce nantissement.

On savait que Cottentin, par mesure de sûreté et en vertu d’un permis

de port d’armes, ne marchait jamais sans avoir sur lui une paire de

pistolets. On trouva ces armes dans la fosse de la maison garnie où

demeurait Lepeley, ainsi que la clé du bureau de Cottentin, celle d’une

malle déposée chez Lepeley et dans laquelle il renfermait ses papiers

et une petite fiole contenant une liqueur blanche dont il faisait

continuellement usage.

Tant de charges réunies contre Lepeley et Héluin les signalaient à la

justice comme les auteurs du meurtre de Cottentin, ainsi que du vol de

ses effets; mais il était présumable qu’un aussi mince intérêt n’avait

pas été l’unique mobile d’un aussi grand attentat.

Divers renseignemens donnèrent lieu de croire que Cottentin, gêné

dans ses opérations, convaincu que sa maison ne pouvait pas se

soutenir et que bientôt elle serait obligée de déclarer sa faillite,

s’occupait, depuis quelque temps, des moyens de mettre sa fortune à

l’abri des poursuites de ses créanciers. Son _ami_ Lepeley n’avait pas

été étranger à tous les tripotages usités en pareille circonstance.

Plusieurs comptes ouverts sur les registres de la maison Cottentin

ne permettaient pas d’en douter. Différens effets pour des valeurs

considérables, qui avaient été vus dans le portefeuille de Cottentin,

la veille de sa mort, n’avaient pas été retrouvés après l’événement.

Des actes importans avaient aussi disparu. Enfin, on apprit aussi que

Lepeley avait déterminé Cottentin à lui vendre, pour dix-huit mille

francs, une propriété qu’il avait à Marigny, évaluée quarante mille

francs. Le contrat portait quittance; mais, n’en ayant pas payé le

prix, il en avait souscrit, au profit de Cottentin, une reconnaissance

sous signature privée. Cette reconnaissance avait été remise par

celui-ci à un sieur Marguerit, qui, à la nouvelle de sa mort, était

venu la déposer, en déclarant qu’il pensait que l’infortuné Cottentin

était venu chez lui quelques heures avant sa fin tragique pour la

retirer.

La justice, pour s’éclaircir sur le compte de Lepeley, objet d’aussi

violens soupçons, crut devoir fouiller dans sa vie passée. Elle apprit

que, quoiqu’ayant une épouse et deux filles estimables, cet homme avait

vécu en concubinage, à Coutances, avec trois femmes; que le mari de

l’une d’elles avait demandé le divorce, et était mort bientôt après,

victime du chagrin qu’il en avait éprouvé. Un autre mari, moins offensé

de la conduite de sa femme, prêta à Lepeley dix-huit cents francs.

Quelque temps après, il reçut quarante mille francs; Lepeley en fut

instruit, il convoita cette somme, et voulut se libérer sans argent.

Pour y parvenir, il dit à la femme: _ton mari nous ennuie, il faut nous

en défaire. Tu m’as dit qu’il avait le sommeil profond: laisse ce soir

ta porte ouverte; j’entrerai dans ta maison, je m’introduirai dans sa

chambre, je l’étranglerai, je l’attacherai ensuite sur l’escalier: je

t’attacherai aussi. Je me retirerai aussitôt, tu crieras à l’assassin:

on viendra et tu diras que ce sont des voleurs qui ont fait tout cela._

Heureusement la femme, toute libertine qu’elle était, repoussa cette

révoltante proposition.

Lepeley, poursuivi de toutes parts par ses nombreux créanciers, fut

obligé de s’éloigner de Coutances, où il laissa sa famille sans

ressources, et vint à Paris, vers le mois de mai 1809, étant lui-même

dans un dénûment absolu. Bientôt après, on le vit mieux vêtu, et

toutes les personnes de la maison Cottentin pensèrent que celui-ci

fournissait à toutes ses dépenses. Six semaines environ avant la

mort de ce dernier, Joseph étant allé, de la part de son maître,

chez Lepeley, celui-ci le fit déjeûner, et, dans la conversation,

lui demanda s’il ne songeait pas à s’établir. _Je le voudrais bien_,

répondit Joseph, _mais je n’en ai pas les moyens_. Alors Lepeley lui

dit: «Si tu veux, je pourrai te faire avoir vingt mille francs.--_Eh!

qui voulez-vous_, répliqua Joseph, _qui me donne cette somme_?--_Moi_,

répondit Lepeley, _mais il faut tuer un homme_.--_Non, monsieur,

j’aimerais mieux mendier mon pain toute ma vie._ Ce langage d’honnête

homme ne déconcerta pas le scélérat, qui lui dit: «Si le fait n’est

pas connu, tu jouiras de la somme.» Joseph se retira, en répondant à

Lepeley que tôt ou tard les coupables étaient reconnus.

Tous ces faits, toutes ces découvertes, toutes ces révélations,

résultats d’une minutieuse instruction, étaient plus que suffisans

pour accabler Lepeley. Cependant il persistait toujours obstinément à

nier. Son complice Héluin vint encore ajouter ses propres aveux aux

notions déjà acquises par la justice. Héluin, effrayé sans doute de la

découverte de la montre et du portefeuille de Cottentin, se détermina,

le 19 avril, à faire une confession complète devant le directeur du

jury. Il sera curieux de rapprocher cette déclaration de celle déjà

donnée par Lepeley; c’est pourquoi nous la donnons dans son intégrité.

«Depuis deux mois et demi, dit Héluin, je connaissais Lepeley; il

m’avait chargé plusieurs fois de lui négocier des effets.

«Le 26 mars dernier, je me rendis chez lui dans la matinée,

pour lui faire part que j’avais eu le malheur de perdre au jeu

deux mille francs provenant d’un effet qu’il m’avait remis pour

en faire la négociation, et lui proposer de lui souscrire des

billets pour la sûreté de cette somme. Lepeley me dit qu’il était

occupé d’un objet bien plus important, qui ne lui laissait de

repos ni le jour ni la nuit; qu’un particulier refusait de lui

remettre un écrit qui compromettait la moitié de sa fortune. Je

lui demandai si ce n’était pas de M. Cottentin qu’il me parlait;

il me répondit que non; que celui dont il s’agissait était un

coquin, un lâche et un poltron, et me demanda si j’étais homme à

l’aider dans cette circonstance. Imaginant qu’il n’était question

que de contraindre cet individu à se dessaisir d’un écrit qu’il

retenait injustement, je lui promis de ne pas l’abandonner.

«Lepeley me dit alors: Demain matin il doit venir chez moi;

trouvez-vous-y à dix heures.

«Je me rendis, en effet, chez Lepeley. Un instant après,

Cottentin, que je connaissais, arrive; je lui cédai le fauteuil

dans lequel j’étais assis. Je vis, par un signe que me fit

Lepeley, que c’était là celui dont il m’avait parlé. Mais

l’impression que fait toujours l’homme estimable sur un cœur

qui n’était pas né pour le crime, me déconcerta à un tel point,

que je sentis mon courage abattu. Lepeley, qui s’en aperçut, ne

demanda pas l’écrit à Cottentin, qui sortit peu de temps après.

«Alors, Lepeley me dit: «Vous êtes un enfant; si Cottentin vous

avait regardé, il vous aurait demandé ce que vous aviez. Allons,

venez déjeûner; car je vois bien qu’il faut vous remettre.»

«Nous nous rendîmes chez un traiteur, où nous déjeûnâmes.

Lepeley, qui avait soin de me verser à boire, me demanda si je

me sentais le courage de lui porter secours. Je lui répondis que

oui, que je ne l’abandonnerais pas. «Si vous saviez, me dit-il,

combien cet homme est perfide! Songez qu’il y va de la vie à la

mort.» Étourdi par l’état d’ivresse dans lequel il m’avait mis,

je promis à Lepeley tout ce qu’il exigea. Je lui dis pourtant:

«Si Cottentin vous remet l’écrit, tout sera fini?--Oui, me

répondit-il; mais, s’il s’y refuse, m’abandonnerez-vous?» Je

protestai que non. «Cottentin, ajouta Lepeley, doit revenir à

une heure, je lui demanderai l’écrit; et, si vous voyez qu’il

résiste, avec votre tabatière, que vous tiendrez à la main,

vous lui porterez un coup sur la tempe, pour l’étourdir, et

alors j’aurai mon écrit. Soyez certain, mon cher Héluin, de ma

reconnaissance.»

«Après avoir déjeûné, nous retournâmes chez Lepeley, où bientôt

arriva Cottentin. Lepeley le prit par le corps, et me dit:

Vous voyez bien qu’il ne veut pas me le rendre. Aussitôt je

portai, avec ma tabatière, un coup sur la tête de Cottentin,

qui l’étourdit et le renversa. Alors Lepeley m’ordonna d’aller

chercher une corde qui était derrière la malle placée dans

l’antichambre; j’obéis; je remis cette corde à Lepeley, qui la

passa autour du cou de Cottentin, et l’étrangla.

«Je vis ensuite Lepeley fouiller dans les poches de Cottentin, en

retirer un portefeuille rouge foncé, et un papier plié en quatre

qu’il me montra, en me disant: «Le voilà cet écrit si précieux!»

Il prit aussi la montre, qu’il me remit, ainsi qu’un billet de

banque de cinq cents francs qui a servi à payer tant le panier

que les bouteilles. Il m’avait aussi autorisé à remettre deux

cents francs à ma sœur, je lui en ai donné cent cinquante.»

Héluin convint, en outre, que c’était lui qui avait fait toutes les

démarches pour faire disparaître le cadavre de Cottentin.

Le directeur du jury communiqua à Lepeley les révélations que venait de

faire Héluin. Lepeley répondit d’abord: _Je suis altéré_. Il demanda

un verre d’eau, qu’on lui servit; et, après l’avoir bu, et repris ses

sens, il dit qu’il ne pouvait concevoir les motifs qui avaient pu

déterminer Héluin à faire une révélation aussi contraire à la vérité.

L’acte d’accusation fut dressé contre Lepeley, Héluin, Thubry et sa

femme; le premier, comme prévenu d’avoir commis avec préméditation un

homicide sur la personne de Cottentin, lequel homicide avait été suivi

de vol; le second, comme prévenu d’avoir assisté et aidé Lepeley dans

les faits qui avaient préparé et facilité l’exécution de l’homicide,

et dans l’acte même qui l’avait consommé, ainsi que dans le vol qui en

avait été la suite; les deux derniers, comme ayant sciemment recélé le

cadavre d’un homme homicidé.

Cet acte, soumis au jury d’accusation, fut admis, et, en conséquence,

les accusés furent traduits devant la Cour criminelle. Là, Lepeley et

Héluin persistèrent, le premier dans le système de dénégation qu’il

avait adopté, le second dans les révélations qu’il avait faites au

jury. Les débats apprirent une circonstance jusqu’alors ignorée.

Lepeley, dépositaire d’une partie de l’argenterie de Cottentin, l’avait

fait porter au mont-de-piété par le sieur Sanfourche-Laporte, qui en

avait retiré huit cents francs, sur lesquels il s’en était fait prêter

deux cents par Lepeley. Thubry et sa femme alléguèrent encore dans les

débats leur parfaite ignorance de ce que contenait le panier déposé

chez eux par leur beau-frère.

Me Lebon, qui, d’abord s’était chargé de la défense de Lepeley, et

qui ne l’avait acceptée, sans doute, que parce qu’il le croyait

innocent, l’abandonna, dès qu’il eut reconnu, par les débats, toute la

scélératesse de ce misérable. Lepeley se vit alors forcé de se défendre

lui-même; une heure de recueillement lui suffit pour remplir cette

tâche avec une méthode, avec un calme, avec un ton de sensibilité, qui

auraient pu le faire triompher, si les charges de l’instruction eussent

été moins accablantes.

Le 1er juillet 1810, sur la déclaration unanime du jury, la Cour rendit

un arrêt qui acquittait Thubry et sa femme, et condamnait Lepeley et

Héluin à la peine de mort, avec injonction de conduire les coupables au

lieu de l’exécution, revêtus d’une robe rouge.

Les condamnés dénoncèrent cet arrêt à la Cour suprême, mais leur

pourvoi fut rejeté comme il devait l’être, et ils subirent, en

conséquence, la peine due à leur forfait.

LE FRÈRE ANTOINE,

OU L’ERMITE DE LOT-ET-GARONNE.

Les charlatans en tous genres, et il est peu de genres qui n’aient

les leurs et en plus ou moins grand nombre, peuvent être généralement

regardés comme des individus hostiles à la société, qu’ils semblent

considérer comme une vaste exploitation à leur bénéfice. Mais de

tous ces imposteurs, les plus dangereux, sans contredit, sont les

saltimbanques de dévotion et de sainteté, personnages patelins et

pervers, qui, doublement criminels, outragent et décréditent la

religion par les sacriléges cagoteries qu’ils mettent en œuvre pour

piper et voler le crédule vulgaire.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 8 / 19 段