du public. Cependant il est vrai de le dire, tout le monde en
avait parlé, sans en connaître les circonstances principales, qui
présentent, comme on l’a vu, un épouvantable, un affligeant tableau:
une procédure criminelle, dirigée par la propre famille de la prévenue;
les manœuvres perfides de quelques méprisables valets; enfin l’emploi
de moyens peu délicats pour constater le crime. Une seule pensée offre
quelque chose de consolant: au milieu de machinations aussi perverses,
combinées avec tant de sang-froid, et encouragées par des subalternes
aussi infâmes, c’est qu’il ne fut pas prouvé que l’inexécution du crime
ne pouvait qu’être attribuée au repentir. Il est bien certain que la
femme Levaillant témoigna plusieurs fois, après la remise du poison,
le désir de revoir Adolphe, et que celui-ci affecta de l’éviter. Cette
considération, qui dicta l’opinion du jury, suffit pour qu’il soit
permis de penser que la haine et le désir du crime avaient déjà fait
place au repentir.
LES ASSASSINS DU SIEUR COTTENTIN.
Le 28 mars 1810, deux particuliers passant, entre six et sept heures du
matin, dans la rue des Moulins, à Paris, aperçurent un panier propre à
contenir du vin; ils s’en approchèrent, le soulevèrent, et, remarquant
qu’il en découlait du sang, ils s’empressèrent d’aller instruire de
cette découverte le commissaire du quartier.
Ce magistrat s’étant transporté sur les lieux, on fit l’ouverture du
panier, qui était attaché avec une corde ensanglantée, et on y trouva
le cadavre d’un homme bien vêtu, ainsi qu’un chapeau dans l’intérieur
duquel était écrit le nom de Cottentin. Des officiers de santé,
mandés sur-le-champ, constatèrent que le cadavre avait, autour du
cou, une forte pression, et une contusion au côté droit de la tête.
Ils conclurent de là que l’homme assassiné avait été frappé avec un
instrument contondant, et qu’ensuite il avait été étranglé, à l’aide
d’une corde semblable à celle qui avait servi à lier le panier.
Le commissaire se rendit au domicile de Cottentin, que ses agens
avaient découvert sans peine. Les employés, les domestiques du mort
furent appelés; tous reconnurent leur patron et leur maître, et
déclarèrent qu’il était sorti de chez lui le 27 mars, à neuf ou dix
heures du matin, et n’avait pas reparu depuis. Le domestique Joseph
dit qu’en sortant, le sieur Cottentin avait pris sa montre en or à
répétition, avec sa chaîne également en or, et son portefeuille de
maroquin vert, dans lequel il y avait, outre beaucoup de papiers,
quatre à cinq billets de la banque de France. Tous ces objets avaient
disparu; on n’avait trouvé sur le cadavre qu’un mouchoir, une cravate
négligemment nouée, une petite épingle en or, une pièce de six liards
et un centime; il n’était donc pas douteux que le malheureux Cottentin
n’eût été assassiné par des gens qui voulaient le voler; mais rien
encore ne pouvait mettre sur la piste des coupables.
Le magistrat de sûreté employa tous ses soins à obtenir des
renseignemens sur les personnes que Cottentin fréquentait le plus
assiduement; il apprit bientôt qu’il avait pour ami intime le nommé
Lepeley-des-Longs-Champs; qu’il avait mis toute sa confiance en cet
homme; qu’il allait le voir plusieurs fois par jour, et qu’il avait
déposé chez lui son argenterie et ses papiers les plus précieux.
Ce Lepeley-des-Longs-Champs demeurait, depuis environ trois mois, dans
une maison garnie, rue Neuve-des-Bons-Enfans, au troisième, au-dessus
de l’entresol. Son logement était composé d’une antichambre longue et
obscure, et d’une chambre à coucher avec alcôve.
Le commissaire se présenta chez lui le 28 mars, vers quatre heures du
soir, et l’invita à le suivre chez le magistrat de sûreté. Lepeley se
rendit à son invitation, et, ce qui ne laisse pas d’être frappant,
c’est que, à peine fut-il entré, avant même que le magistrat lui eût
adressé aucune question, il s’empressa de lui dire que, la veille, il
lui était arrivé un _singulier_ événement. Il rendit compte alors des
relations qui existaient entre Cottentin et lui, du dépôt de papiers
et autres objets que celui-ci lui avait confiés, et il s’exprima
ensuite en ces termes: «Le 27 mars, vers les onze heures du matin,
Cottentin vint chez moi, et me remit un projet de compromis entre
lui et ses coassociés, qu’il me pria d’examiner. Peu de temps après,
il sortit en m’annonçant qu’il reviendrait vers les quatre heures. A
une heure environ, il est revenu, et m’a demandé ce que je pensais de
l’acte qu’il m’avait remis; je lui répondis que, l’écrit ayant été
rédigé par des hommes de loi qui connaissaient mieux les affaires que
moi, je n’avais rien à dire.
«Deux minutes après, j’entends sonner à la porte de mon
antichambre; je l’ouvre: deux hommes se présentent, et me
demandent si le sieur Cottentin n’est pas chez moi. Sur ma
réponse affirmative, ils entrent dans ma chambre, où était
Cottentin. L’un d’eux, s’adressant à lui, l’interpella, pour
savoir s’il comptait bientôt terminer l’affaire qu’ils avaient
ensemble. Cottentin ayant répondu qu’il s’occupait d’un
arrangement avec ses créanciers, l’individu lui répliqua qu’il
y avait des dettes sacrées qui devaient être mises hors de
ligne. Cottentin lui observa alors qu’il n’était pas chez lui.
Sur quoi, le même homme lui dit que, puisqu’on ne l’y trouvait
pas, il fallait bien qu’on vînt le chercher dans la maison où
on l’avait vu entrer. Au même instant, et sans autre réflexion,
il porta, avec la crosse d’un pistolet (autant que le trouble
où j’étais a pu me permettre de le remarquer), un violent coup
sur la tête de mon ami Cottentin, qui, étourdi et tremblant,
se jeta dans mes bras, en s’écriant: _Ah! mon ami!_ Aussitôt
l’autre particulier, qui n’avait pas dit un mot, s’arma de deux
pistolets, et me les présenta, en disant que, si je faisais un
mouvement, il me brûlerait la cervelle; que je voulais aussi
faire tort aux créanciers de Cottentin; que mon tour n’était pas
encore venu, mais qu’il viendrait.
«Celui qui avait porté le premier coup à Cottentin lui passa
aussitôt une corde au cou, et l’étrangla. Quatre minutes après,
les deux individus se retirèrent, en me défendant de rien dire de
ce qui venait de se passer. Ils n’ont rien pris à leur victime.
«Anéanti par ce fatal événement, je n’eus pas la force de faire
aucun mouvement, ni de dire un mot pour faire arrêter les
assassins de mon ami.
«Environ un quart-d’heure après, j’entendis de nouveau sonner à
la porte. Craignant que ce ne fussent les mêmes hommes, j’allai
regarder par la croisée qui donne sur l’escalier, et j’aperçus
Héluin, avec lequel j’étais en relation d’affaires. Je lui ouvris
la porte; il entra dans ma chambre à coucher, où je lui fis voir
le cadavre de Cottentin étendu sur le carreau; et, après lui
avoir raconté la déplorable scène qui venait de se passer chez
moi, je lui demandai des conseils sur le parti que je devais
prendre. J’avais parlé d’une déclaration devant le commissaire de
police; mais Héluin n’adopta pas cette idée, et nous arrêtâmes
d’acheter un grand panier propre à contenir des bouteilles de
vin, de le faire remplir, porter ensuite chez moi, d’en retirer
les bouteilles, de mettre à la place le cadavre de Cottentin, et
de le faire déposer dans un endroit quelconque. Tout cela fut
exécuté. J’appris depuis, par Héluin, que le panier renfermant le
cadavre avait été porté chez la femme Thubry, sa sœur, rue des
Moulins. J’avais remis à Héluin de l’argent pour fournir aux
dépenses nécessaires à cette opération.»
Nous avons cru devoir mettre textuellement sous les yeux des lecteurs
cette déclaration _singulière_, pour nous servir de l’expression si
singulièrement employée ci-dessus par Lepeley. Elle servira à faire
voir jusqu’où peut aller l’effronterie du crime, et à faire ressortir
en même temps l’esprit de vertige et de maladresse dont le ciel frappe
quelquefois les coupables, quelque rusés qu’ils soient d’ailleurs. Il
fallait que Lepeley eût une bien grande confiance dans l’effet que
devait produire cette fable si artistement combinée, pour oser, de
son propre mouvement, sans être interrogé, venir la débiter devant
un magistrat chargé de poursuivre les auteurs de l’assassinat. Et
cependant, qui ne serait frappé de l’invraisemblance de ce récit,
jusque dans ses moindres circonstances?
Après avoir reçu cette déclaration, le magistrat de sûreté se
transporta sur les lieux où s’était commis le crime, et constata que
le carreau de la chambre à coucher de Lepeley avait été lavé tout
récemment, mais que des taches de sang y étaient encore empreintes. Il
en remarqua aussi sur la redingotte et le pantalon que portait alors
Lepeley, et qui avaient été également lavés.
On s’assura de la personne de Lepeley, et comme sa déclaration exigeait
la même mesure à l’égard d’Héluin, on l’arrêta aussi, dans la nuit du
28 au 29 mars, dans une maison de jeu. Interrogé par le magistrat de
sûreté, il fit des réponses à peu près conformes au récit de Lepeley,
avec cette différence néanmoins qu’il prétendait avoir d’abord
conseillé à celui-ci de se présenter chez un commissaire de police pour
lui rendre compte de l’événement. Mais, tout en avouant qu’il avait
reçu de l’argent de Lepeley, et remis cent cinquante francs à sa sœur,
la femme Thubry, il soutint que cette femme ignorait que le panier
renfermât un cadavre; «je lui avais déclaré, dit-il, qu’il contenait du
vin, que dans une heure je l’enverrais reprendre pour le faire porter à
Passy, et ensuite embarquer pour Rouen.»
Thubry et sa femme furent également interrogés. Il résulta de leurs
déclarations qu’en effet Héluin avait fait porter dans leur loge (ils
étaient portiers) un panier qu’il avait dit contenir du vin; mais que,
l’ayant déplacé pour faciliter l’arrangement du lit de leurs enfans, et
ayant remarqué du sang, Thubry était allé aussitôt dans la maison de
jeu où il avait laissé Héluin, pour le prévenir de cette découverte, et
lui signifier qu’ils ne voulaient pas garder un pareil dépôt; qu’alors
Héluin avait manifesté de l’étonnement, et dit: _Ah! le scélérat!
il m’a trompé!_ mais que, lui ayant proposé de se rendre chez le
commissaire de police, il s’y était opposé, en disant qu’ils seraient
perdus; et qu’alors ils avaient transporté le panier de l’autre côté de
la rue, à l’endroit où on l’avait trouvé le lendemain matin.
La veuve Thubry dit aussi que son frère, qui l’avait quittée après
avoir fait déposer le panier dans sa loge, était revenu dans la même
soirée, paraissant ivre; qu’il lui avait montré une montre à répétition
avec une chaîne en or, qu’il disait valoir quinze louis, et qu’il
avait aussi étalé des pièces d’or, en annonçant qu’il avait fait dans
la journée une affaire qui lui valait plus de deux mille francs. Elle
annonça aussi que sachant que son frère était joueur, elle lui avait
demandé quelque argent, et qu’il lui avait donné cent cinquante francs,
mais que ce n’était nullement pour prix de sa complaisance.
Héluin avait indiqué une fausse demeure; la police découvrit qu’il
habitait un cabinet dépendant d’un local loué par une veuve Delaulne,
avec laquelle il y a tout lieu de croire qu’il était en relation de
concubinage. On fit perquisition dans le domicile de cette veuve,
et l’on découvrit, entre la sangle et les matelas de son lit,
deux portefeuilles verts, vides, l’un petit, ayant une serrure;
l’autre, plus grand, sans serrure. La femme Delaulne déclara que ces
portefeuilles lui appartenaient. Joseph, le domestique de Cottentin,
et plusieurs employés de sa maison, reconnurent le plus grand de ces
portefeuilles pour être tout semblable à celui de Cottentin. Héluin
prétendit qu’il l’avait acheté depuis quatre ans, mais il ne put
indiquer la personne qui le lui avait vendu.
La montre à répétition, avec sa chaîne, fut retrouvée entre les mains
du sieur Béraud, employé dans les jeux, qui avait prêté cinq louis à
Héluin sur ce nantissement.
On savait que Cottentin, par mesure de sûreté et en vertu d’un permis
de port d’armes, ne marchait jamais sans avoir sur lui une paire de
pistolets. On trouva ces armes dans la fosse de la maison garnie où
demeurait Lepeley, ainsi que la clé du bureau de Cottentin, celle d’une
malle déposée chez Lepeley et dans laquelle il renfermait ses papiers
et une petite fiole contenant une liqueur blanche dont il faisait
continuellement usage.
Tant de charges réunies contre Lepeley et Héluin les signalaient à la
justice comme les auteurs du meurtre de Cottentin, ainsi que du vol de
ses effets; mais il était présumable qu’un aussi mince intérêt n’avait
pas été l’unique mobile d’un aussi grand attentat.
Divers renseignemens donnèrent lieu de croire que Cottentin, gêné
dans ses opérations, convaincu que sa maison ne pouvait pas se
soutenir et que bientôt elle serait obligée de déclarer sa faillite,
s’occupait, depuis quelque temps, des moyens de mettre sa fortune à
l’abri des poursuites de ses créanciers. Son _ami_ Lepeley n’avait pas
été étranger à tous les tripotages usités en pareille circonstance.
Plusieurs comptes ouverts sur les registres de la maison Cottentin
ne permettaient pas d’en douter. Différens effets pour des valeurs
considérables, qui avaient été vus dans le portefeuille de Cottentin,
la veille de sa mort, n’avaient pas été retrouvés après l’événement.
Des actes importans avaient aussi disparu. Enfin, on apprit aussi que
Lepeley avait déterminé Cottentin à lui vendre, pour dix-huit mille
francs, une propriété qu’il avait à Marigny, évaluée quarante mille
francs. Le contrat portait quittance; mais, n’en ayant pas payé le
prix, il en avait souscrit, au profit de Cottentin, une reconnaissance
sous signature privée. Cette reconnaissance avait été remise par
celui-ci à un sieur Marguerit, qui, à la nouvelle de sa mort, était
venu la déposer, en déclarant qu’il pensait que l’infortuné Cottentin
était venu chez lui quelques heures avant sa fin tragique pour la
retirer.
La justice, pour s’éclaircir sur le compte de Lepeley, objet d’aussi
violens soupçons, crut devoir fouiller dans sa vie passée. Elle apprit
que, quoiqu’ayant une épouse et deux filles estimables, cet homme avait
vécu en concubinage, à Coutances, avec trois femmes; que le mari de
l’une d’elles avait demandé le divorce, et était mort bientôt après,
victime du chagrin qu’il en avait éprouvé. Un autre mari, moins offensé
de la conduite de sa femme, prêta à Lepeley dix-huit cents francs.
Quelque temps après, il reçut quarante mille francs; Lepeley en fut
instruit, il convoita cette somme, et voulut se libérer sans argent.
Pour y parvenir, il dit à la femme: _ton mari nous ennuie, il faut nous
en défaire. Tu m’as dit qu’il avait le sommeil profond: laisse ce soir
ta porte ouverte; j’entrerai dans ta maison, je m’introduirai dans sa
chambre, je l’étranglerai, je l’attacherai ensuite sur l’escalier: je
t’attacherai aussi. Je me retirerai aussitôt, tu crieras à l’assassin:
on viendra et tu diras que ce sont des voleurs qui ont fait tout cela._
Heureusement la femme, toute libertine qu’elle était, repoussa cette
révoltante proposition.
Lepeley, poursuivi de toutes parts par ses nombreux créanciers, fut
obligé de s’éloigner de Coutances, où il laissa sa famille sans
ressources, et vint à Paris, vers le mois de mai 1809, étant lui-même
dans un dénûment absolu. Bientôt après, on le vit mieux vêtu, et
toutes les personnes de la maison Cottentin pensèrent que celui-ci
fournissait à toutes ses dépenses. Six semaines environ avant la
mort de ce dernier, Joseph étant allé, de la part de son maître,
chez Lepeley, celui-ci le fit déjeûner, et, dans la conversation,
lui demanda s’il ne songeait pas à s’établir. _Je le voudrais bien_,
répondit Joseph, _mais je n’en ai pas les moyens_. Alors Lepeley lui
dit: «Si tu veux, je pourrai te faire avoir vingt mille francs.--_Eh!
qui voulez-vous_, répliqua Joseph, _qui me donne cette somme_?--_Moi_,
répondit Lepeley, _mais il faut tuer un homme_.--_Non, monsieur,
j’aimerais mieux mendier mon pain toute ma vie._ Ce langage d’honnête
homme ne déconcerta pas le scélérat, qui lui dit: «Si le fait n’est
pas connu, tu jouiras de la somme.» Joseph se retira, en répondant à
Lepeley que tôt ou tard les coupables étaient reconnus.
Tous ces faits, toutes ces découvertes, toutes ces révélations,
résultats d’une minutieuse instruction, étaient plus que suffisans
pour accabler Lepeley. Cependant il persistait toujours obstinément à
nier. Son complice Héluin vint encore ajouter ses propres aveux aux
notions déjà acquises par la justice. Héluin, effrayé sans doute de la
découverte de la montre et du portefeuille de Cottentin, se détermina,
le 19 avril, à faire une confession complète devant le directeur du
jury. Il sera curieux de rapprocher cette déclaration de celle déjà
donnée par Lepeley; c’est pourquoi nous la donnons dans son intégrité.
«Depuis deux mois et demi, dit Héluin, je connaissais Lepeley; il
m’avait chargé plusieurs fois de lui négocier des effets.
«Le 26 mars dernier, je me rendis chez lui dans la matinée,
pour lui faire part que j’avais eu le malheur de perdre au jeu
deux mille francs provenant d’un effet qu’il m’avait remis pour
en faire la négociation, et lui proposer de lui souscrire des
billets pour la sûreté de cette somme. Lepeley me dit qu’il était
occupé d’un objet bien plus important, qui ne lui laissait de
repos ni le jour ni la nuit; qu’un particulier refusait de lui
remettre un écrit qui compromettait la moitié de sa fortune. Je
lui demandai si ce n’était pas de M. Cottentin qu’il me parlait;
il me répondit que non; que celui dont il s’agissait était un
coquin, un lâche et un poltron, et me demanda si j’étais homme à
l’aider dans cette circonstance. Imaginant qu’il n’était question
que de contraindre cet individu à se dessaisir d’un écrit qu’il
retenait injustement, je lui promis de ne pas l’abandonner.
«Lepeley me dit alors: Demain matin il doit venir chez moi;
trouvez-vous-y à dix heures.
«Je me rendis, en effet, chez Lepeley. Un instant après,
Cottentin, que je connaissais, arrive; je lui cédai le fauteuil
dans lequel j’étais assis. Je vis, par un signe que me fit
Lepeley, que c’était là celui dont il m’avait parlé. Mais
l’impression que fait toujours l’homme estimable sur un cœur
qui n’était pas né pour le crime, me déconcerta à un tel point,
que je sentis mon courage abattu. Lepeley, qui s’en aperçut, ne
demanda pas l’écrit à Cottentin, qui sortit peu de temps après.
«Alors, Lepeley me dit: «Vous êtes un enfant; si Cottentin vous
avait regardé, il vous aurait demandé ce que vous aviez. Allons,
venez déjeûner; car je vois bien qu’il faut vous remettre.»
«Nous nous rendîmes chez un traiteur, où nous déjeûnâmes.
Lepeley, qui avait soin de me verser à boire, me demanda si je
me sentais le courage de lui porter secours. Je lui répondis que
oui, que je ne l’abandonnerais pas. «Si vous saviez, me dit-il,
combien cet homme est perfide! Songez qu’il y va de la vie à la
mort.» Étourdi par l’état d’ivresse dans lequel il m’avait mis,
je promis à Lepeley tout ce qu’il exigea. Je lui dis pourtant:
«Si Cottentin vous remet l’écrit, tout sera fini?--Oui, me
répondit-il; mais, s’il s’y refuse, m’abandonnerez-vous?» Je
protestai que non. «Cottentin, ajouta Lepeley, doit revenir à
une heure, je lui demanderai l’écrit; et, si vous voyez qu’il
résiste, avec votre tabatière, que vous tiendrez à la main,
vous lui porterez un coup sur la tempe, pour l’étourdir, et
alors j’aurai mon écrit. Soyez certain, mon cher Héluin, de ma
reconnaissance.»
«Après avoir déjeûné, nous retournâmes chez Lepeley, où bientôt
arriva Cottentin. Lepeley le prit par le corps, et me dit:
Vous voyez bien qu’il ne veut pas me le rendre. Aussitôt je
portai, avec ma tabatière, un coup sur la tête de Cottentin,
qui l’étourdit et le renversa. Alors Lepeley m’ordonna d’aller
chercher une corde qui était derrière la malle placée dans
l’antichambre; j’obéis; je remis cette corde à Lepeley, qui la
passa autour du cou de Cottentin, et l’étrangla.
«Je vis ensuite Lepeley fouiller dans les poches de Cottentin, en
retirer un portefeuille rouge foncé, et un papier plié en quatre
qu’il me montra, en me disant: «Le voilà cet écrit si précieux!»
Il prit aussi la montre, qu’il me remit, ainsi qu’un billet de
banque de cinq cents francs qui a servi à payer tant le panier
que les bouteilles. Il m’avait aussi autorisé à remettre deux
cents francs à ma sœur, je lui en ai donné cent cinquante.»
Héluin convint, en outre, que c’était lui qui avait fait toutes les
démarches pour faire disparaître le cadavre de Cottentin.
Le directeur du jury communiqua à Lepeley les révélations que venait de
faire Héluin. Lepeley répondit d’abord: _Je suis altéré_. Il demanda
un verre d’eau, qu’on lui servit; et, après l’avoir bu, et repris ses
sens, il dit qu’il ne pouvait concevoir les motifs qui avaient pu
déterminer Héluin à faire une révélation aussi contraire à la vérité.
L’acte d’accusation fut dressé contre Lepeley, Héluin, Thubry et sa
femme; le premier, comme prévenu d’avoir commis avec préméditation un
homicide sur la personne de Cottentin, lequel homicide avait été suivi
de vol; le second, comme prévenu d’avoir assisté et aidé Lepeley dans
les faits qui avaient préparé et facilité l’exécution de l’homicide,
et dans l’acte même qui l’avait consommé, ainsi que dans le vol qui en
avait été la suite; les deux derniers, comme ayant sciemment recélé le
cadavre d’un homme homicidé.
Cet acte, soumis au jury d’accusation, fut admis, et, en conséquence,
les accusés furent traduits devant la Cour criminelle. Là, Lepeley et
Héluin persistèrent, le premier dans le système de dénégation qu’il
avait adopté, le second dans les révélations qu’il avait faites au
jury. Les débats apprirent une circonstance jusqu’alors ignorée.
Lepeley, dépositaire d’une partie de l’argenterie de Cottentin, l’avait
fait porter au mont-de-piété par le sieur Sanfourche-Laporte, qui en
avait retiré huit cents francs, sur lesquels il s’en était fait prêter
deux cents par Lepeley. Thubry et sa femme alléguèrent encore dans les
débats leur parfaite ignorance de ce que contenait le panier déposé
chez eux par leur beau-frère.
Me Lebon, qui, d’abord s’était chargé de la défense de Lepeley, et
qui ne l’avait acceptée, sans doute, que parce qu’il le croyait
innocent, l’abandonna, dès qu’il eut reconnu, par les débats, toute la
scélératesse de ce misérable. Lepeley se vit alors forcé de se défendre
lui-même; une heure de recueillement lui suffit pour remplir cette
tâche avec une méthode, avec un calme, avec un ton de sensibilité, qui
auraient pu le faire triompher, si les charges de l’instruction eussent
été moins accablantes.
Le 1er juillet 1810, sur la déclaration unanime du jury, la Cour rendit
un arrêt qui acquittait Thubry et sa femme, et condamnait Lepeley et
Héluin à la peine de mort, avec injonction de conduire les coupables au
lieu de l’exécution, revêtus d’une robe rouge.
Les condamnés dénoncèrent cet arrêt à la Cour suprême, mais leur
pourvoi fut rejeté comme il devait l’être, et ils subirent, en
conséquence, la peine due à leur forfait.
LE FRÈRE ANTOINE,
OU L’ERMITE DE LOT-ET-GARONNE.
Les charlatans en tous genres, et il est peu de genres qui n’aient
les leurs et en plus ou moins grand nombre, peuvent être généralement
regardés comme des individus hostiles à la société, qu’ils semblent
considérer comme une vaste exploitation à leur bénéfice. Mais de
tous ces imposteurs, les plus dangereux, sans contredit, sont les
saltimbanques de dévotion et de sainteté, personnages patelins et
pervers, qui, doublement criminels, outragent et décréditent la
religion par les sacriléges cagoteries qu’ils mettent en œuvre pour
piper et voler le crédule vulgaire.