Quelques jours après, pour essayer la force de celui qu’elle avait

fabriqué, elle en mit dans un plat de haricots qu’elle avait fait

prendre chez le traiteur. Elle n’y toucha point, non plus que son mari;

mais la fille Magnien en ayant mangé, elle fut très-incommodée. Selon

sa déclaration, elle avait remarqué que l’assaisonnement de ces légumes

était extrêmement âcre; qu’il prenait à la gorge, et semblait y allumer

un feu dévorant, ainsi que dans l’estomac. Elle éprouva, après le dîner

un malaise général; il lui prit des éblouissemens, une grande faiblesse

et des mouvemens convulsifs dans les bras et dans les doigts; il se

manifesta, en outre, de l’enflure à l’estomac et au nombril; puis des

évanouissemens eurent lieu. Enfin, la fille Magnien, se rappelant que

sa maîtresse avait fabriqué du poison, soupçonna qu’on avait voulu en

faire l’essai sur elle. Dès le premier moment de son indisposition,

elle avait pris du vin, de l’eau-de-vie et de l’eau de Cologne; mais

ses douleurs n’ayant fait qu’augmenter avec de pareils remèdes, elle

but beaucoup de lait, ce qui lui procura un grand soulagement. Peu

après, elle vomit tout ce qu’elle avait mangé, et s’aperçut que

les alimens qu’elle rendait étaient d’une amertume extrême, et lui

picotaient le palais et la bouche; cependant, elle ne parla point de

cet accident, ce jour-là, aux sieur et dame Levaillant; et elle eut

encore avec eux la même réserve, elle garda le même silence, lorsque,

quelques jours après, elle les entendit se disputer, parce que la

femme Levaillant voulait recommencer l’épreuve du poison sur elle, en

en mettant sur une carpe frite, et que son mari s’y opposait. Mais

un autre jour que la fille Magnien causait avec sa maîtresse et que

celle-ci lui parlait de poison, elle lui dit: _Ne me croyez pas assez

imbécille pour ne m’être pas aperçue qu’on avait mis quelque chose

dans les haricots qu’on m’a donnés, il m’ont rendu très-malade_. Cette

observation fit rougir de confusion la femme Levaillant, qui se cacha

dans son schall, et répondit: _cela vient sans doute de la malpropreté

du traiteur_.--_Non_, répliqua la fille Magnien; _je me suis informée

si d’autres personnes avaient été incommodées, et cela n’est arrivé

qu’à moi seule_. La conversation changea; mais, la fille Magnien ayant

reparlé, quelque temps après, du vert-de-gris, la femme Levaillant lui

répondit: _Voyez si une très-petite quantité de vert-de-gris vous a

fait tant de mal, ce que doit faire une forte dose_.

Que de choses invraisemblables dans ce récit de la fille Magnien!

Est-il croyable qu’ayant soupçonné d’avoir été empoisonnée, elle n’ait

pas parlé de cet accident? Qui pourra croire qu’avec de semblables

motifs, elle ne sortit pas sur-le-champ de cette maison? Toute autre

n’aurait-elle pas abandonné sa maîtresse, et porté plainte? Ces

objections n’affaiblissent pas sans doute la principale accusation

portée contre la dame Levaillant; mais quelle idée peut-on se former de

la moralité de la fille Magnien?

Il paraît, au surplus, et toujours d’après la déclaration de la fille

Magnien, que c’était à Saint-Omer même que la femme Levaillant avait

conçu son projet d’empoisonnement; car un sieur Marescot lui ayant un

jour demandé quel était le but de son voyage, elle lui avait répondu:

_C’est mon secret_.

Quoi qu’il en soit, Adolphe, à qui la femme Levaillant avait fait

écrire de venir chez elle le 22, s’y rendit. Seule avec lui et la

fille Magnien, elle lui communiqua ses intentions, et lui dit qu’elle

comptait sur lui pour les remplir. Adolphe appuya sa tête sur sa main,

comme s’il eût voulu réfléchir. La dame Levaillant dit alors à sa femme

de chambre: _Voilà Adolphe qui réfléchit; il a raison, car, s’il n’a

pas assez de courage pour exécuter ce que je lui propose, j’attendrai

la saison des fraises, et j’empoisonnerai la dame Chénié au moyen de ce

fruit._ Adolphe, voyant que, s’il n’avait pas l’air de se prêter à ses

vues, il ne pourrait en arrêter l’exécution, dit: _Oui, je réfléchis;

mais j’aurai le courage de faire ce que vous voudrez._ Ensuite, et

toujours dans l’intention de l’en détourner, il prétendait qu’il lui

avait fait observer qu’elle ne retirerait qu’un médiocre bénéfice de

cet empoisonnement, la dame Chénié ayant donné tout son bien à son

mari. La dame Levaillant répondit que, les choses étant ainsi, il

faudrait aussi empoisonner M. Chénié, et demanda à Adolphe s’il se

sentirait le courage de le faire. Celui-ci répliqua que, _l’ayant bien

pour un individu, il l’aurait également pour deux_.

Satisfaite de cette réponse, la femme Levaillant parla alors du

mode d’exécution et de ses suites; elle voulait que, le soir du 1er

janvier, Adolphe jetât le poison qu’elle lui donnerait dans l’eau

tirée à clair qui aurait servi à faire bouillir le marc de café, afin

que cette substance eût le temps de se dissoudre, et d’opérer l’effet

qu’elle en attendait, lorsqu’on ferait, avec cette eau, le café pour le

lendemain. Elle ajouta qu’elle choisissait ce jour-là, parce que les

demoiselles Lucotte, petites-filles de la dame Chénié, viendraient voir

leur grand’mère, et que, comme la dame Chénié avait des difficultés

très-grandes avec leur mère, on pourrait soupçonner ses petites-filles

de l’empoisonnement.

Ensuite, elle fit observer à Adolphe qu’il pourrait être incarcéré;

mais qu’il n’avait qu’à se tenir ferme, et toujours nier, qu’il ne

lui en arriverait aucun mal. Elle ajouta que, lorsque la cuisinière

aurait terminé son service, il fallait qu’il passât du vinaigre dans

les casseroles, afin qu’en y apercevant du vert-de-gris, on pût

imputer encore à la négligence l’empoisonnement des sieur et dame

Chénié; que, sans doute, lorsque l’effet du poison se ferait sentir,

on l’enverrait, lui Adolphe, chercher un médecin; qu’il faudrait bien

qu’il y allât, mais qu’il ferait un grand tour dans la ville, afin de

laisser au poison le temps d’agir. Elle termina, en disant à Adolphe

qu’elle ne pourrait lui remettre le poison que le 29 décembre. Elle

comptait, en effet, en recevoir à cette époque; car, suivant ses

confidences à la fille Magnien, elle avait écrit au sieur Brutinel, son

père, à Saint-Omer, pour le prier de lui envoyer huit ou dix grains

d’arsenic, en lui annonçant que _c’était pour se défaire de deux têtes

qui la rendaient bien malheureuse_. Le 27, la femme Levaillant reçut de

Saint-Omer deux lettres contenant deux petits paquets, l’un d’arsenic,

l’autre d’opium. Elle les confia à sa femme de chambre, pour les garder

jusqu’au 29, jour fixé pour les remettre à Adolphe.

La déclaration de la fille Magnien portait encore que la femme

Levaillant, tout occupée de son projet, lui dit qu’aussitôt qu’elle

apprendrait la mort des sieur et dame Chénié, elle prendrait le

cabriolet du sieur d’Argenvillers, et le prierait de l’accompagner dans

les démarches qu’elle ferait pour solliciter, en faveur de son mari,

la place du sieur Chénié. Un autre jour, elle dit à la même fille que,

si son mari ne la rendait pas heureuse, elle trouverait bien le moyen

de s’en défaire, et qu’alors son père serait avec elle.

Que la plupart de ces propos atroces aient été tenus par la dame

Levaillant, ou qu’ils soient de l’invention de la fille Magnien, ils

n’en révoltent pas moins; on ne peut croire à tant de perversité;

on frémit malgré soi, en examinant tous ces calculs, toutes ces

combinaisons, toutes ces prévisions du crime.

Le 29, la femme Levaillant remit les paquets de poison à Adolphe; ils

étaient dans une petite boîte d’argent. Elle renouvela ses instructions

à son agent, lui donna sept pièces de cinq francs, lui promit en outre

deux cents louis et cent à la fille Magnien. Adolphe lui ayant demandé

si son mari était du complot, elle répondit que _non_, mais qu’on

ne devait pas le craindre, parce qu’il donnerait bien cent louis de

récompense à celui qui l’aurait exécuté.

A peine Adolphe fut-il rentré chez la dame Chénié, qu’il lui rendit

compte de tout ce qui venait de se passer, et lui remit les sept pièces

de cinq francs, ainsi que la boîte qui renfermait le poison. Cette

dame alla le lendemain même faire sa déclaration à la préfecture de

police, et le 31, elle y envoya Adolphe pour faire aussi la sienne.

Le 1er janvier, la femme Levaillant, après avoir été faire visite

à sa belle-mère, dit à la fille Magnien: _Ces petites mâtines_ (en

parlant des demoiselles Lucotte), _ne sont pas venues, et cela me gêne

dans l’exécution de mon projet; mais, comme une chose retardée manque

souvent, il faut que cela aille. Au surplus, j’ai aperçu un moyen

d’exécution dont je pourrai user par moi-même, si celui-ci manque._

Le même jour, après s’être concertée avec la police, la dame Chénié

reçut à dîner chez elle son fils et sa femme. Cette dernière avait

annoncé à Adolphe qu’elle avait encore à lui parler; et il avait

été convenu entre eux que, quand il entrerait dans le salon sous un

prétexte quelconque, et qu’il frapperait sur le fauteuil de la dame

Levaillant, cela voudrait dire qu’elle pouvait sortir et s’entretenir

avec lui. Après le dîner, le signal convenu fut en effet donné; la

femme Levaillant sortit, et Adolphe la conduisit dans une pièce près

de laquelle la dame Chénié avait fait cacher deux personnes: les sieurs

Bouvard et Beaupoil-Saint-Aulaire.

Adolphe dit à la femme Levaillant: «Vous voyez, madame, que les

demoiselles Lucotte ne sont pas venues et ne viendront pas.--Il faut,

répondit-elle, suspendre l’exécution et la remettre à un autre jour.»

Adolphe lui dit ensuite: «Madame, votre argent et vos promesses ne

pourront pas me dédommager de ce que vous avez fait à ma bonne amie;

vous l’avez empoisonnée.--Pourquoi en a-t-elle mangé? répondit la femme

Levaillant; d’ailleurs il n’y avait rien à craindre pour ses jours,

la dose était trop faible; ce n’était qu’un simple essai, afin de

m’assurer de l’effet du poison.»

En ce moment, une des personnes cachées dans la pièce voisine, ayant

fait un mouvement, la femme Levaillant fut épouvantée et voulut

sortir; mais voyant que la porte était fermée, elle se jeta aux genoux

d’Adolphe, en lui disant: _Vous me perdez, rendez-moi la boîte; je

renonce à tout_. Adolphe toussa; les deux personnes apostées sortirent

à ce signal, et parurent dans la chambre. La femme Levaillant se remit

aussitôt, et demanda au sieur Saint-Aulaire ce qu’il lui voulait:

«Rien, répondit-il.»

Alors elle retourna dans le salon, puis en sortit quelques instans

après, alla chercher Adolphe dans la salle à manger, l’emmena aux lieux

d’aisances, et lui reprocha de l’avoir perdue. Ce fut dans cet instant

que la police s’empara de sa personne.

Interrogée plusieurs fois, tant à la préfecture de police que par le

magistrat de sûreté et le juge d’instruction, elle varia dans tous ses

interrogatoires et souvent dans le même.

D’abord elle avait présenté Adolphe comme le premier instigateur du

complot, et comme voulant le mettre à exécution, quoique elle eût

fait tous ses efforts pour l’en détourner; mais elle ne persista pas

long-temps dans cette accusation; car, le même jour, elle fit une

déclaration que nous allons transcrire comme pièce à l’appui des faits

articulés jusqu’ici, lesquels, sans cette précaution, pourraient

paraître invraisemblables. La voici:

«Il est inutile ici de vous dissimuler la vérité. Si j’ai été

coupable, je dois avoir le courage d’en faire l’aveu; j’aurai

moins à souffrir, lorsque je l’aurai fait; et j’ose espérer

que M. le conseiller d’état préfet voudra bien avoir la bonté

d’avoir pitié de moi et de ma jeunesse, à laquelle seule je dois

attribuer la conception du projet d’empoisonner monsieur et

madame Chénié.

«Je déclare donc que nous étions abreuvés, mon mari et moi

d’amertume de la part de madame Chénié. Que, chaque fois que

nous la voyons, il n’est sorte de désagrémens qu’elle ne nous

fît éprouver, joint au refus qu’elle a constamment fait de venir

à notre secours, afin de nous procurer des moyens d’existence;

je déclare, dis-je, que toutes ces choses ayant irrité mon mari

et moi contre madame Chénié, et nous l’ayant fait détester l’un

et l’autre, dans des momens d’exaspération, et je pourrais même

dire, de délire, nous avons conçu le fatal projet d’attenter à

ses jours et à ceux de son mari. En conséquence, je déclare que

c’est moi qui me suis placée à la tête de ce détestable projet,

et qui l’ai conduit jusqu’au moment où j’ai été arrêtée. Il est

vrai que j’ai mis la fille Magnien dans ma confidence, qui,

au lieu de m’en détourner, à été la première à l’approuver,

et à alimenter ma haine contre madame Chénié et contre son

mari. Il est vrai que je lui ai dit que je ne connaissais

qu’Adolphe, cocher chez madame Chénié, capable d’exécuter le

projet d’empoisonnement dont il est question, et que je priai

cette fille de lui en parler comme d’une chose qu’elle avait

conçue elle-même, d’autant mieux qu’elle m’avait offert de tâcher

d’entrer comme femme de chambre chez madame Chénié, afin de

servir mes projets.

«Elle en parla véritablement à Adolphe, qui, le 22, s’est rendu

chez moi, où étant dans ma chambre à coucher, je lui ai dit

qu’il était vrai que j’avais dit à Mimi (la fille Magnien) que

j’avais conçu le projet d’empoisonner madame Chénié, et que,

pour cet effet, j’avais l’intention que du poison fût mis dans

la crème destinée au déjeûner de cette dame. Adolphe accepta la

proposition que je lui fis de se charger de verser ce poison dans

la crème de madame Chénié; et cependant il m’observa que cela

ne me rendrait pas plus heureuse, parce que M. Chénié s’était

fait tout donner par son épouse, au détriment de ses enfans, et

qu’alors j’aurais avec lui et mon mari de grandes discussions.

«J’avoue qu’alors M. Chénié partagea toute la haine que j’avais

contre sa femme, et que je dis à Adolphe qu’il fallait aussi

empoisonner M. Chénié. Au lieu de me détourner de ce détestable

projet, Adolphe le nourrit et m’a fortifiée dans ma conception,

puisqu’à ma proposition il m’a répondu, qu’il ne lui coûterait

pas plus d’empoisonner M. Chénié, qui, comme madame, prenait du

café le matin.

«En conséquence, je déclarai à Adolphe que je lui procurerais

le poison nécessaire pour mettre à exécution mon projet. En

conséquence, je fus avec Mimi chez plusieurs apothicaires pour

m’en procurer; mais aucun n’a voulu m’en vendre, à l’exception

d’un seul, demeurant dans une rue dont je ne me rappelle pas le

nom, qui me vendit pour quatre sous de mort aux rats. Il est faux

que j’aie mis cette mort aux rats dans des haricots, ainsi que

l’a prétendu Mimi, car elle est encore chez moi. Il est faux que

j’aie mis dans ces mêmes haricots aucun poison quelconque; et

assurément, si Mimi, qui en a mangé, a été indisposée, et si du

poison a été mis dans ce légume, cela ne venait pas de moi.

«Ne pouvant me procurer la dose de poison convenable pour

exécuter mon projet, j’écrivis à mon père, et je lui demandai

cinq ou six grains d’arsenic, sans lui dire quel était le motif

qui me les faisait désirer. Seulement je l’assurai que ce

_n’était pas pour nuire à quelqu’un; mais bien pour une cause

qui ferait mon bonheur_. Mon père m’a envoyé cet arsenic, et

y a joint de l’opium pour me guérir des douleurs de dents que

j’éprouve assez souvent. Il me les fit parvenir sous enveloppe de

papier cacheté, poste restante.

«Le 27 du mois dernier, jour pour lequel j’avais demandé le

poison à mon père, je fus à la poste avec Mimi, où je retirai

le paquet qui le contenait. De retour chez moi, je le remis à

Mimi pour le garder. Le même jour, le soir, Adolphe vint chez

moi, et je le lui donnai dans une petite boîte d’argent, faisant

partie de mon nécessaire, pour en faire usage le premier du

mois courant, le soir, c’est-à-dire pour verser le poison dans

le café qui devait servir au déjeûner du lendemain de monsieur

et de madame Chénié. Par mon interrogatoire de ce matin, je

vous ai rendu compte de ce qui s’y est passé, et notamment de

l’observation que j’ai faite à Adolphe qu’il n’était pas encore

temps d’exécuter le projet, et que je demandai le poison et la

boîte qui le contenait, mon intention alors étant changée, et ne

voulant plus qu’il fût exécuté.

«Comme j’entends faire un aveu sincère, je termine ma déclaration

par dire qu’il est de toute vérité que j’avais promis à Adolphe

et à Mimi de les récompenser pour la part que l’un et l’autre

prenaient dans l’exécution de mon projet; et j’avoue que ledit

jour 2 décembre, je donnai à Adolphe sept pièces de cinq francs,

parce qu’il me dit qu’il n’avait pas d’argent, et non, comme

il l’a prétendu, pour l’aider à vivre dans les prisons, si,

relativement à l’exécution du crime dont il s’était chargé, il

venait à être arrêté.»

Le lendemain, la prévenue dit qu’elle persistait dans sa déclaration

de la veille. Seulement elle ajouta quelques mots tendant à disculper

entièrement son mari et son père. Dans plusieurs autres interrogatoires

qu’elle eut à subir, on remarqua plusieurs contradictions au sujet de

l’envoi de poison qui lui avait été fait de Saint-Omer. Elle disait

qu’elle ne pouvait croire que ce fût son père qui le lui eût envoyé.

Dans l’intervalle qui s’était écoulé entre ces interrogatoires,

Levaillant avait été arrêté, en allant visiter sa femme. L’autorité

devait chercher à savoir s’il avait été réellement étranger au

crime dont on recherchait les auteurs. Interrogé sur les faits de

l’accusation, il répondit qu’il n’avait eu aucune connaissance du

complot formé contre sa mère et contre M. Chénié, et le lendemain, il

se donna la mort, en se suspendant à l’espagnolette d’une croisée par

le moyen d’un mouchoir passé autour de son cou.

On trouva sur la table de la chambre qu’il occupait une grande feuille

de papier, sur laquelle il avait écrit une espèce de testament de mort,

dont nous allons extraire les fragmens les plus importans.

«Plutôt mille mort que de vivre sans honneur; et ma seule

arrestation est une tache qui ne s’effacera jamais.

«C’est par toi, c’est pour toi, que je suis ici, mon Adèle;

mais je te pardonne de bon cœur: car, au moment de l’événement

affreux qui nous a séparés pour jamais, j’avais déjà pris mon

parti, et j’étais décidé à ne pas survivre à ta perte. L’espoir

seul de t’être encore utile, d’intéresser quelques amis à ton

sort, de te procurer quelques secours indispensables dans ta

position affreuse, m’a retenu quelques heures de plus à la vie.

Tu as dû recevoir de l’argent et des effets qui te prouvent ce

que j’avance.»

Voici ce que Levaillant adressait au préfet de police: «Que va-t-on

conclure de ma mort? tout ce qu’on voudra. Qu’on me croie coupable et

me condamne comme tel, si cela peut être utile à quelqu’un, surtout à

la malheureuse Adèle.

«C’est à genoux que j’écris ces deux lignes.

«Je prie en grâce M. le préfet d’avoir pitié d’une malheureuse

créature égarée, sans doute, par la démence.

«Je lui ai toujours connu malgré son caractère violent et

emporté, un excellent cœur; je prie M. le préfet de penser à deux

familles respectables.

«Je parle de celle de mon père qui a huit enfans encore, et de

celle de madame Chénié.

«Cette dernière, avec un peu d’humanité, de cordialité, de

générosité, nous aurait épargné bien des maux, et se serait fait

adorer, à bien peu de frais, de la malheureuse femme égarée qui

l’a si cruellement outragée.»

Dans l’article destiné à la fille Magnien et à Adolphe, il souhaite

que leur prochaine union soit heureuse. «Mais j’en doute, ajoute-t-il,

elle est formée sous de trop funestes auspices....... Si vous m’eussiez

averti, dès le principe, vous eussiez évité de grands malheurs, et

n’auriez pas fait des malheureux de ceux qui ne vous avaient, du moins

jusqu’ici, jamais fait que du bien.»

Venaient ensuite un article pour M. Chénié, un autre pour madame

Chénié, un troisième pour la mère de sa femme, tous trois pleins de

sens, de sentimens honnêtes et louables, de reproches respectueux

et mérités, et surtout empreints d’une résignation mélancolique et

vraiment touchante. Il est impossible d’être plus doux envers la mort.

Le dernier article était réservé à sa femme. Il était ainsi conçu:

«Ma première pensée fut pour mon Adèle, et la dernière est encore

pour elle. Je lui dis mon dernier adieu. Elle est là, tout près de

moi, couchée sans doute; elle ne sait pas que je suis si près d’elle.

Affreux verroux! sans eux, j’aurais été imprimer un dernier baiser sur

ses lèvres.

«Jamais femme ne fut aimée comme toi. Je devais être plus

heureux. Je ne vivais, je ne respirais que pour toi; c’est pour

toi que je meurs!..... Mon avant-dernière prière à la Divinité

est pour moi, la dernière est pour toi, ainsi que ma dernière

pensée.

«Si les dernières volontés d’un malheureux, qui sont respectées

partout, sont comptées pour quelque chose dans cet asile de

douleurs et de larmes, on transmettra à chaque personne que cet

écrit concerne ce qui lui est relatif.

«Minuit sonne..... Adieu, mon Adèle. Si je m’en souviens bien,

ton nom est au coin du mouchoir de batiste qui..... mais ne

t’afflige pas; adieu.....»

En marge on lisait: «Dans le fond de mon âme, je me crois encore digne

de la décoration dont je fus honoré. On la trouvera sur mon cœur après

mon dernier soupir. J’ai toujours été faible, mais jamais criminel.

Dieu, devant qui je vais paraître, sera mon juge, et je ne crains point

sa sévérité.

Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur.»

Et plus bas:

«Quand je l’aurais vu de mes deux yeux, je ne pourrais encore

croire au tissu d’horreurs qu’on m’a débité. La chose pourtant

existe, peut-être; _mais on n’en connaît pas, j’en suis sûr, les

ramifications_. Je supplie encore M. le préfet de se faire bien

instruire de toutes les moindres particularités qui peuvent y

être relatives, de ne rien négliger pour y parvenir, et peut-être

découvrira-t-il des choses qui le ramèneront à l’indulgence

naturelle qu’on dit être la base de son caractère humain,

généreux et bienfaisant.»

Dès que la femme Levaillant fut instruite de la mort tragique de son

mari, comme si elle eût voulu prendre à tâche de se montrer indigne des

sentimens tendres, passionnés et remplis de sollicitude dont il venait

de lui adresser la dernière expression, elle chercha à échapper au

châtiment dont elle se voyait menacée, en faisant décidément retomber

sur lui tout le poids de l’accusation dirigée contre elle. Mais ce

nouveau système de défense se trouvait détruit à l’avance par une

lettre qu’elle avait écrite à Levaillant, le lendemain du jour où elle

avait été arrêtée, et dans laquelle, pour se justifier aux yeux de son

mari, elle s’efforçait de lui persuader que c’était Adolphe qui avait

tout fait.

Le sieur Brutinel, père de la principale accusée, fut arrêté et mis en

accusation comme complice de sa fille, quoiqu’il affirmât ne lui avoir

point envoyé de poison.

Après les débats, qui furent animés et intéressans, et où les

défenseurs des accusés firent de généreux efforts pour sauver leurs

cliens, les jurés, après avoir délibéré, déclarèrent à l’unanimité

que la femme Levaillant n’était pas coupable d’avoir tenté un

empoisonnement sur la fille Magnien; qu’elle était coupable d’avoir

commis volontairement une tentative d’homicide par poison sur la

personne des sieur et dame Chénié; que cette tentative avait été

manifestée par des actes extérieurs, mais qu’elle n’avait pas été

suivie d’un commencement d’exécution; qu’elle n’avait pas été

suspendue par des circonstances fortuites, indépendantes de la volonté

de la femme Levaillant; que le sieur Brutinel n’était pas coupable de

s’être rendu complice de la tentative d’empoisonnement sur les sieur et

dame Chénié, en procurant à sa fille sciemment et dans le dessein de

nuire, le poison destiné à commettre ce double homicide.

En conséquence de cette déclaration, la cour acquitta les deux prévenus.

Mais le président, avant de prononcer l’ordonnance d’absolution,

adressa à la femme Levaillant les paroles suivantes:

«Le jury vous déclare coupable de la tentative d’un crime

horrible. Si cette tentative n’est pas suffisamment caractérisée,

vous le devez à la fortune. La cour ne peut prononcer contre vous

aucune peine; je suis forcé de vous acquitter. Je vous livre à

vos remords, si vous êtes capable d’en éprouver; puissent-ils

vous inspirer la vertu, dont vous vous êtes si criminellement

écartée!»

Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 7 / 19 段