Ils y restèrent cinq mois. La dame Voyneau les retira au mois de

juillet 1793, et les emmena avec elle à Roche-sur-Yon; mais au bout

d’un mois, les troubles de la guerre la mirent dans la nécessité

d’abandonner cette retraite.

Après le passage de la Loire par les insurgés, la dame Voyneau reparut

avec sa fille, sans que l’on sût ce qu’était devenu son fils, qu’elle

avait emmené cependant avec elle. On rapportait à ce sujet qu’Auguste

avait été laissé entre les mains d’une fille nommée Rose Seguin,

ancienne femme de chambre de sa mère, et que tous les deux avaient été

égorgés, le 27 février 1794, à la Fauconnière. Il était constant en

effet, que ce jour-là, ce village avait été pillé, incendié, ravagé;

que tous les habitans en avaient été massacrés. Mais rien d’abord

n’attestait positivement qu’Auguste eût été du nombre des victimes.

Cependant, des commissaires aux subsistances de la ville de Nantes, en

parcourant la Vendée avec une escorte, avaient trouvé à Sainte-Pezanne

trois enfans respirant encore au milieu des cadavres sanglans et

des décombres enflammés. Touchés de pitié à la vue de ces trois

intéressantes créatures, les commissaires les avaient fait mettre sur

un chariot, et conduire à Nantes. La dame Clavier, qui les vit arriver,

tendrement émue de leur sort, en prit un avec elle, et lui prodigua

tous les soins d’une mère.

Le 14 août 1796, Jean Martineau, homme d’affaires du sieur et de la

dame Voyneau, étant allé, par hazard, dans la ville de Nantes, vit,

chez la dame Clavier, l’enfant qu’elle avait adopté, le reconnut pour

le fils de ses patrons, et s’empressa d’annoncer cette nouvelle à sa

maîtresse: il y avait de quoi faire bondir de joie et de saisissement

le cœur d’une mère ordinaire; mais celle-ci demeura toujours, suivant

l’accusation, froide, indifférente, prétendant que son fils n’existait

plus. On ajoutait même qu’elle ne fit aucune démarche pour s’assurer

de la vérité.

La demoiselle d’Orioux, tante de l’enfant, ne partageant pas cette

insensibilité, vola aussitôt à Nantes, se rendit chez la dame Clavier,

reconnut son neveu, le pressa sur son sein, et protesta qu’elle ne

l’abandonnerait jamais. Elle était accompagnée d’une dame Constantin,

qui avait vu habituellement Auguste à Fontenay, et qui le reconnut

aussi sans peine.

Bientôt le bruit de cette découverte devient la nouvelle de toute

la ville de Fontenay; l’opinion publique, qui, comme l’on sait, se

passionne si facilement pour tout ce qui est extraordinaire, se

prononce avec énergie contre l’insouciance inexcusable de la dame

Voyneau, qui se voit enfin forcée de faire le voyage de Nantes. Elle

y arrive, se présente chez la dame Clavier, voit l’enfant, l’examine,

et persiste à dire que ce n’est pas le sien, tandis qu’un vieux

domestique, dont elle était accompagnée venait, a-t-on dit, d’être

reconnu spontanément et nommé par cet enfant, qu’il avait reconnu

lui-même.

La demoiselle d’Orioux et la dame Clavier réunirent leurs efforts

en faveur d’Auguste. On lui nomma un tuteur, en l’absence du sieur

Voyneau, qui était émigré depuis long-temps; un procès s’engage contre

la mère.

Pour repousser cette première attaque, la dame Voyneau produisit un

acte de décès, rédigé par le juge de paix de La Gaubretière, le 18

février 1795, duquel il résultait que plusieurs habitans avaient

déclaré qu’un enfant du nom d’Auguste, accompagné d’une gouvernante

nommée Rose Seguin, avait été massacré par des soldats, le 28 février

1794. Elle soutint, en outre, que l’enfant qu’on voulait la forcer de

reconnaître, était fils d’un nommé Pasti, meunier dans le département

de la Vendée.

La femme Pasti et une de ses parentes furent appelées; la première

ne reconnut pas l’enfant d’une manière très-positive; la seconde se

prononça plus formellement.

Mais on opposait à ces déclarations l’hésitation de la prétendue mère,

l’indifférence qu’elle avait montrée en voyant l’enfant, son refus de

le réclamer d’une manière expresse, et enfin la certitude que l’enfant

de Pasti avait les cheveux très-noirs, tandis qu’Auguste les avait

très-blonds. Quant à l’acte de mort du 18 février 1795, on allégua

qu’il avait été fait un an après le massacre de La Gaubretière; qu’il

avait été rédigé sur la déclaration de plusieurs témoins qui n’avaient

pas connu le jeune Voyneau; et que cette pièce méritait, d’ailleurs,

d’autant moins de confiance, que l’enfant à qui ils avaient donné le

nom d’Auguste était désigné comme ayant les cheveux noirs, ce qui

excluait l’identité, puisqu’il était constant que la chevelure de

celui-ci était blonde. Il fut prouvé d’ailleurs que la femme Pasti

et sa parente avaient passé la journée entière qui précéda leur

comparution, chez la dame Voyneau, et qu’elle avait eu une très-longue

conférence avec ses conseils.

Après une instruction longue et minutieuse, un jugement du tribunal de

Fontenay, en date du 24 nivose an 6 (13 janvier 1798) proclama l’enfant

fils de la dame Voyneau. L’appel de cette décision ayant été porté

devant le tribunal du département des Deux-Sèvres, à Niort; elle fut

confirmée, après quinze audiences de plaidoiries.

Tout paraissait donc irrévocablement terminé pour l’état de ce jeune

enfant, lorsque le sieur Voyneau père, rentré en France, à la faveur de

l’amnistie accordée aux émigrés, indigné de se voir forcément le père

d’un enfant qui lui était étranger, protesta contre les deux jugemens

rendus.

En partant pour la terre d’exil, il avait laissé un fils nommé Auguste,

âgé d’environ deux ans; il trouvait à son retour un enfant du même nom;

mais, instruit par sa femme de ce qui s’était passé en son absence,

et jaloux de faire rendre hommage à la vérité, il attaqua le jugement

souverain du tribunal de Niort par la voie de la tierce-opposition; de

sorte que la cour de Poitiers eut à juger si la résurrection du père,

frappé de mort civile jusqu’à l’amnistie, devait ravir au fils, s’il

était vrai qu’il ne fût pas mort, son existence sociale.

Par arrêt du 23 juillet 1806, la cour de Poitiers déclara le sieur

Voyneau non recevable dans sa tierce-opposition. Il était facile de

présumer que cet arrêt ne mettrait pas un terme aux justes prétentions

du sieur Voyneau, il se détermina donc à dénoncer au tribunal suprême

la décision de la cour de Poitiers. Le ministère public conclut encore

en faveur de l’enfant, et se fonda principalement sur l’indivisibilité

de la chose jugée; mais la cour, après en avoir délibéré dans ses

séances des 5 et 6 janvier 1809, prononça dans le sens contraire. La

décision de la cour de Poitiers fut annulée, et les parties furent

renvoyées devant la cour d’Orléans.

Au moment où fut rendu cet arrêt, le prétendu Auguste Voyneau était

sous nos victorieux étendards; il venait de se couvrir de gloire dans

une bataille encore récente; il donnait les plus grandes espérances. Il

n’était pas vraisemblable que le sieur Voyneau eût voulu se dépouiller

de tous les sentimens de la nature, de l’amour-propre même, qui est

ordinairement la dernière chose qui s’éteigne en nous, et ne se fût

pas empressé de reconnaître pour son fils ce jeune homme, couronné des

lauriers de la victoire, si de puissantes raisons ne l’eussent pas

repoussé de son sein, comme lui étant tout à fait étranger.

Cette affaire, portée devant la cour d’Orléans, ne tarda pas à prendre

une face tout-à-fait opposée à celle qu’elle avait eue jusqu’à ce

moment aux yeux du public. M. Moreau, avocat du sieur Voyneau,

s’attacha d’abord à faire ressortir les jeux cruels et bizarres de la

crédulité populaire. Il fit voir que, lorsque la dame Voyneau avait

succombé sous le poids des préventions du vulgaire, ces préventions

étaient portées à ce degré d’exaltation qui laisse si peu d’empire à

la raison, à la morale et à la justice. C’était alors une sorte de

vertu de mépriser les droits du sang et la distribution des rangs

dans la société. Il convenait d’ailleurs au système de nivellement et

d’égalité qui dominait alors, que l’enfant d’une maison distinguée pût

être remplacé par l’enfant égaré d’un paysan, et que celui-ci passât

brusquement de la misère à une honorable aisance.

«Voilà, disait l’avocat, les dispositions qui ont fait naître et

favorisé l’odieux projet de substituer Grégoire Pasti à Auguste

Voyneau, et de le jeter dans les bras de la dame Voyneau, à la

place du fils qu’elle avait perdu.

«M. Voyneau était absent; il se trouvait inscrit sur la liste des

émigrés; on eut la coupable pensée qu’on n’avait rien à ménager

avec lui ni les siens.

«Ce projet intéressait la dame Clavier, qui, croyant pouvoir

choisir entre deux mères, rejette celle qui n’a rien, et adopte

celle avec laquelle elle peut mettre à très-haut prix les soins

qu’elle a donnés à l’élève dont elle veut se débarrasser.»

L’avocat parla ensuite des manœuvres employées pour faire réussir

devant les premiers juges cette singulière et criminelle entreprise.

«C’est alors, dit-il, que des meneurs échauffèrent les esprits:

on donna cet enfant en spectacle; on l’endoctrina pour

l’accomplissement des desseins qu’on avait sur lui; on trouva

des témoins bénévoles, on en instruisit de crédules, qui se

dévouèrent; et à ceux qui résistaient en faveur de la vérité, on

leur disait: _Si vous croyez que ce n’est pas le petit Voyneau,

ne le dites pas; vous feriez tort à cet innocent_.»

Vint ensuite l’explication de l’illusion de la demoiselle d’Orioux.

Cette illusion sur l’existence de son neveu était si forte d’abord,

qu’entraînée par un caractère ardent et impétueux, cette demoiselle

aurait voulu la faire passer dans tous les esprits; et cette séduction,

tout à la fois innocente et funeste, avait commencé par les domestiques

de sa maison. La demoiselle d’Orioux avait bien remarqué des

différences notables entre son neveu et l’enfant qu’on lui présentait;

mais, comme ce que le cœur approuve l’esprit l’adopte par entraînement,

elle s’était laissée surprendre par quelques traits communs à tous les

enfans du même âge. Elle conserva cette erreur jusqu’à ce que, dans les

villages de La Gaubretière et de La Fauconnière, elle eut soigneusement

recueilli, de la bouche d’une foule de témoins irrécusables, les

détails de la mort et de la sépulture de son neveu. C’est alors qu’elle

eut la noble franchise de désavouer une reconnaissance qui n’avait

jamais été exempte de doute, et qui fut toujours l’erreur d’une

imagination exaltée. Alors elle avait rendu hommage à la courageuse et

noble résistance de la dame Voyneau, sa belle-sœur, en se reprochant

à elle-même d’avoir trop légèrement cédé aux premiers mouvemens d’une

fausse sensibilité.

Il était prouvé que c’étaient les servantes de cette demoiselle qui,

sur la foi de leur maîtresse, avaient reconnu, dans la personne

d’Auguste, le fils Voyneau, qu’elles n’avaient vu que momentanément

à un intervalle de quatre années. C’étaient ces mêmes servantes

qui, assistées de la veuve Clavier et de quelques autres femmes d’un

esprit faible et d’une tête exaltée, avaient promené cet enfant dans

les lieux jadis habités, pendant quelques mois, par le fils Voyneau;

et qui, après lui avoir attribué des reconnaissances locales que

leur aveugle prévention avait provoquées par des demandes faites de

manière à commander les réponses, les avaient racontées comme autant de

merveilles, à d’autres personnes associées par elles à la cause de leur

protégé.

Le sieur Voyneau fournit également la preuve que l’acte mortuaire

de son fils, dressé dans une forme probante, avait été extrait d’un

registre reconnu comme public, et devait prévaloir contre les preuves

testimoniales et les exclure, tant qu’on n’avait pas fait prononcer la

nullité de l’acte contenant, par écrit, la preuve contraire.

On mit en regard le signalement des deux enfans, tel qu’il avait été

présenté aux premiers juges, et tel qu’il avait été justifié par les

enquêtes.

D’après ce signalement, les sourcils d’Auguste étaient très-peu

garnis, et ses yeux petits, roux et enfoncés. Voyneau avait, au

contraire, des sourcils épais et de grands yeux bleus à fleur de tête.

Cette différence essentielle était reconnue par tous les témoins.

Auguste portait au front, du côté droit, à la racine des cheveux,

une cicatrice occasionée par une chûte. Voyneau avait au front une

cicatrice, suite d’un pareil accident, mais elle était à gauche, et se

perdait dans le sourcil. Des témoins irrécusables attestaient aussi

cette dissemblance. Auguste portait, dit-on, un signe au-dessous du

sein droit. Ce signe n’existait pas sur Voyneau, qui n’en avait aucun.

Les nourrices et les habitués de la maison paternelle le déclaraient.

Enfin, Voyneau avait eu la petite vérole au mois d’octobre 1793; les

ravages de cette maladie avaient laissé sur son visage des traces

ineffaçables; elles étaient apparentes pour tout le village de La

Fauconnière, à l’époque du mois de février 1794, peu de jours avant

qu’il pérît. Auguste, au contraire, n’avait pas le moindre vestige de

cette maladie, lorsqu’il était entré chez la veuve Clavier, et qu’il

avait paru devant les premiers juges. Il n’avait eu la petite vérole

que depuis les jugemens attaqués, et dans la maison de son tuteur. Tels

étaient les deux individus que l’on voulait identifier et confondre.

Pour achever de convaincre les juges, on produisit une déposition

d’un grand poids; c’était celle d’Anne Pasti, nièce de la meunière

dont nous avons parlé. Cette fille avait déclaré que l’enfant qui se

disait Voyneau n’était autre que son cousin Grégoire Pasti; qu’il avait

été arraché de ses bras dans un chemin qui conduit de La Chesnaye

à Sainte-Pezanne, par un volontaire faisant partie de la troupe

qui escortait un convoi; que cet enfant avait été placé dans une

charrette avec deux autres petits enfans qui étaient de la métairie

de Champ-Blanc; qu’elle avait plus tard reconnu cet enfant chez la

veuve Clavier, et qu’après l’avoir examiné bien attentivement, elle

persistait à dire que c’était Grégoire Pasti.

Éclairée par la discussion lumineuse de l’avocat, et par la production

de témoignages nombreux et irrécusables, la Cour d’Orléans rendit,

le 29 juin 1810, un arrêt par lequel, après avoir rappelé tous les

vices de l’enquête faite en faveur de l’enfant, elle fit défense au

réclamant de se dire et qualifier Louis-Auguste-René Voyneau, fils de

Louis-Athanase-François Voyneau et de Marie Honorée Monsorbier, son

épouse; ordonna que ladite qualification de Voyneau serait rayée de

tous actes et registres où elle aurait pu être prise et donnée, et le

condamna à rendre et restituer au sieur Voyneau les sommes qui seraient

justifiées avoir été payées à titre de provision ou autrement, en vertu

des jugemens rétractés.

Cette décision, rendue après une longue délibération et sur les

conclusions conformes du ministère public, dut donc effacer jusqu’à

la plus légère trace des soupçons outrageans qui s’étaient élevés

sur le compte des sieur et dame Voyneau. Ils avaient eu long-temps à

souffrir de toute l’influence des deux jugemens qui, en introduisant un

étranger dans leur famille, les avaient signalés comme des violateurs

des lois les plus saintes de la nature. L’arrêt de la cour d’Orléans

les affranchit de cette tyrannie de l’opinion, ce fut, en même temps,

un solennel hommage rendu à l’excellence des sentimens attachés à la

maternité. C’était presque déclarer, d’une manière implicite, qu’une

mère était incapable de désavouer son enfant, et que, d’un autre côté,

il était impossible, même à la plus parfaite ressemblance, de tromper

ses yeux ni son cœur.

COMPLOT D’EMPOISONNEMENT

FORMÉ PAR LA DAME LEVAILLANT CONTRE SA

BELLE-MÈRE ET LE MARI DE SA BELLE-MÈRE.

La révolution française, ce formidable et sanglant cataclysme, qui

devait produire, avec le temps, tant d’améliorations importantes, avait

commencé par confondre tous les rangs et toutes les classes. Cette

confusion, œuvre de la violence et du débordement général des idées, ne

pouvait manquer de donner naissance à bien des désordres. Le mépris des

anciennes croyances religieuses, la violation des plus saintes lois de

la morale, la théorie des droits de l’homme exploitée par quelques-uns,

sans égard pour les droits d’un grand nombre, le déplacement et la

dispersion des fortunes, avaient jeté dans tous les esprits une sorte

de frénésie qui devait y laisser des traces de longue durée. Un des

résultats les plus immédiats de cet état de choses, résultat qui est

une des plaies de la société actuelle, c’était le désir universel de

s’enrichir, comme par enchantement; comme si la richesse (nous parlons

de celle qui est légitimement acquise) n’était pas d’ordinaire le fruit

du temps, du travail et de l’économie. Vint ensuite un système général

d’éducation qui, pour les femmes surtout, produisit les effets les plus

nuisibles. Il n’y eut plus de fille de si petit bourgeois qui, avec

ses talens et ses arts d’agrément, ne se crût digne de briller dans

le monde, et de devenir la femme de quelque grand personnage. Toutes

les jeunes têtes de nos demoiselles de pensionnats, rougissant de

l’obscurité de leurs parens, séduites par le clinquant des honneurs et

de la gloriole, entretenues dans ces idées par de dangereuses lectures,

ne rêvaient de bonheur possible que dans l’éclat d’une haute condition;

de là tant de honteuses passions dont les exemples ne manquent pas; de

là tant de malheurs domestiques qui ont agité la société et attristé

l’observateur. Telle fut aussi la principale source des criminels

égaremens de la dame Levaillant et de l’odieuse flétrissure qui demeure

attachée à son nom.

Lors de la formation du fameux camp de Boulogne, Levaillant fut

attaché, comme capitaine-adjoint, à l’état-major général de l’armée.

Étant en garnison à Saint-Omer, il fut logé chez Brutinel, ancien

marchand retiré du commerce, et ne tarda pas à être épris des charmes

de sa fille. Il écrivit sur-le-champ à sa mère, mariée en secondes

noces à M. Chénié, receveur des contributions à Paris, pour la prier de

consentir à son mariage avec la demoiselle Brutinel.

La dame Chénié prit des renseignemens sur la famille Brutinel, et ceux

qu’elle reçut ne l’ayant pas satisfaite, elle refusa son consentement.

Vainement Levaillant renouvela ses instances; elles furent toutes

infructueuses: malheureusement les représentations, les ordres de sa

mère ne le furent pas moins. Levaillant, se trouvant âgé de vingt-cinq

ans, usa de la faculté que lui accordait la loi, il fit faire à sa mère

trois sommations respectueuses, et se maria le 10 thermidor an XII.

Il paraît que les illusions de bonheur que s’étaient faites les deux

époux s’évanouirent presqu’aussitôt qu’ils furent unis. D’ailleurs,

Levaillant eut à se plaindre de son beau-père. Puis la demoiselle

Brutinel, déçue dans ses espérances, parce que son mari, qui avait

trompé la confiance de ses chefs, n’était plus en activité de service,

et ne jouissait plus que d’un traitement de réforme très-modique,

vint joindre ses reproches aux mauvais procédés de son père. Voici ce

qu’elle écrivait à son mari, à la date du 11 janvier 1808:

«Tu me donnes un exposé de ta situation qui n’est guère brillante; je

ne vois que dix-sept cents francs de réel. Tu supposes ensuite quinze

cents francs pour une place; ce sont les appointemens d’un commis: je

n’y consentirai jamais. Je ne veux pas bien décidément être la femme

d’un être aussi subalterne: je préférerais renoncer à l’existence. Tu

comptes sur douze cents francs de mon père, que nous n’aurons jamais,

sans que tu cherches à te distinguer en ayant un état honorable;

il s’est expliqué là-dessus ouvertement. Il faut, Levaillant, que

je t’aime bien fortement pour pouvoir te pardonner le malheur dans

lequel tu me réduis. En vérité, j’en perdrai la tête, si l’espoir

ne renaît dans mon cœur; car j’ai l’âme bien grande, souviens-t-en,

et je ne saurais supporter un état abject. Combien tu es loin de

me ressembler!... Pour obtenir la plus petite faveur qui me fera

distinguer d’un être vulgaire, je me jetterais dix fois à genoux, s’il

le fallait: ce n’est que l’espoir que je tiendrai un jour un rang sur

la terre qui fait que mon cœur se dilate. Avec les idées aussi peu

élevées que tu les as, pourquoi m’as-tu épousée, en me berçant d’un

espoir que tu ne te sentais pas en état de réaliser? Tu as fait mon

malheur, et je ne fais pas ton bonheur, à mon grand regret.»

Nous pourrions citer d’autres lettres à peu près semblables pour le

fond des idées: celle-ci suffira pour donner la mesure de l’ambition

vaniteuse de la fille d’un petit marchand. Toutes les lettres

transcrites dans l’acte d’accusation, ou lues à l’audience, expriment

les mêmes regrets, les mêmes sentimens, le même besoin de changer de

situation et de rang.

Levaillant revint à Paris après la campagne de 1809, et sa femme partit

aussitôt de Saint-Omer pour venir le rejoindre. Elle sollicita alors

et elle obtint d’être présentée à la famille de son mari; elle en fut

accueillie avec bonté. Mais madame Chénié était heureuse, tant par

sa propre fortune que par la place de son mari. Le spectacle de ce

bonheur irritait d’autant plus la femme Levaillant, qu’il lui faisait

sentir plus vivement sa propre médiocrité, qui déjà la désespérait.

Aussi la haine de cette femme pour madame Chénié croissait-elle chaque

jour, et elle arriva enfin à ce point, que le 15 décembre, elle osa

déclarer à la fille Magnien, sa femme de chambre, qu’elle voulait

_faire avaler quelque chose_ à sa belle-mère.

Si l’on en croit la fille Magnien, elle fit tous ses efforts pour

amener la dame Levaillant à renoncer à ce projet criminel; mais tous

ses efforts à cet égard furent inutiles; et sa maîtresse, en lui

annonçant qu’elle persistait dans sa résolution, lui dit: _Je ne vois

qu’Adolphe qui puisse me seconder; parlez-lui-en, mais comme si cela

venait de vous_.

Cet Adolphe était un domestique, l’amant de la fille Magnien, et que,

sans doute, à la recommandation de celle-ci, Levaillant avait placé

lui-même, depuis peu de temps, auprès de sa mère. Dès le lendemain de

cette communication, la fille Magnien fit part à Adolphe de ce que

lui avait dit la dame Levaillant. Celui-ci, si toutefois on veut bien

ajouter foi à sa déposition, fut d’abord indigné d’une semblable

proposition, et crut devoir en prévenir la dame Chénié, qui, dans le

premier moment, manifesta le doute qu’il dit avoir exprimé lui-même.

Cependant, le même jour 19 décembre, la femme Levaillant, toujours

occupée de son affreux projet, se présenta, avec sa femme de chambre,

chez quatre pharmaciens, pour acheter de l’arsenic. Tous refusèrent de

lui en vendre; un seul lui vendit de la noix vomique, propre à détruire

les rats. La femme Levaillant demanda si cette drogue pouvait faire

périr une personne: on lui répondit que non; que d’ailleurs l’amertume

et le mauvais goût de cette substance préviendraient les personnes qui

seraient exposées à en prendre.

Alors elle essaya de fabriquer elle-même du poison, en faisant infuser

de la monnaie de cuivre dans du vinaigre et du sel, et dit à la fille

Magnien, à qui elle fit part de ce procédé, qu’elle était déjà parvenue

à rendre aussi blanc que l’arsenic le vert-de-gris qu’elle en retirait.

Elle lui témoigna ses craintes au sujet de l’insuffisance de ce poison,

et ajouta: _Si je pouvais m’en procurer, j’emploierais du sublimé

corrosif; c’est le poison qu’employait la Brinvilliers dans ses grandes

expéditions._

Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 6 / 19 段