Dalleux mangea très-peu des mets qui composaient le repas; le goût qui

lui restait de sa soupe les lui faisait trouver tous amers. Bientôt,

étant encore à table, il éprouva du malaise. Pour se remettre, il

demanda un peu d’eau-de-vie; sa femme lui répondit que, n’en ayant pas,

elle ne pouvait en donner.

On quitta la table. Le sieur Guenot dit qu’il allait chercher un

cheval à Mitry, et qu’il serait revenu à temps pour se rendre, avec

son beau-frère et sa sœur, au Plessis-l’Évêque, où ils devaient dîner.

Avant même de sortir de la cour pour conduire son beau-frère et le

mettre dans son chemin, le sieur Dalleux eut des envies de vomir. Après

avoir fait quelques pas dans la plaine, et avoir montré au sieur Guenot

le clocher de Mitry, il rentra au logis, et se mit tout habillé sur son

lit. Alors il s’évanouit, et s’écria: _Ah! mon Dieu, je suis perdu!_

Bientôt les vomissemens commencèrent. Sa femme lui ôta sa cravatte, et

lui tint la tête. Dalleux prit d’abord son mal pour une indigestion;

mais les douleurs étant devenues plus aiguës, et les maux de cœur ayant

augmenté, il fut obligé de se déshabiller et de se mettre au lit.

Cependant sa femme paraissait alarmée de son état, elle lui demandait

ce qu’il éprouvait, elle lui adressait des paroles consolantes, et

lui faisait boire de l’eau sucrée. Elle passa la nuit entière, seule

auprès de lui, et lui fit prendre plusieurs breuvages, notamment de

l’eau de groseilles. Dalleux trouvait tout ce qu’on lui donnait à

boire fort amer, et ne pouvait jamais l’achever. Les vomissemens

étaient continuels; ils redoublaient aussitôt qu’il avait bu; alors il

s’écriait: _Ah! mon dieu, si tu n’étais pas ma femme, je croirais que

tu m’empoisonnes_.

Le lendemain, lundi 3 avril, la femme d’un des charretiers du sieur

Dalleux fut appelée pour le garder. Arrivée vers midi, cette garde

trouva le malade vomissant; ses évacuations étaient mousseuses et

verdâtres; il se plaignait de douleurs affreuses dans l’estomac. Il

refusa toute espèce de boisson, hors de l’eau chaude; l’eau sucrée lui

était en horreur: il avait vomi chaque fois que sa femme lui en avait

donné.

Un chirurgien de Juilly vint, sur les trois heures de l’après-midi,

visiter Dalleux. Prenant le mal de celui-ci pour une indigestion, il

prescrivit une potion calmante et des lavemens. La garde veilla seule

auprès du malade, qui éprouvait encore des vomissemens.

Le mardi matin, la femme Dalleux donna à son mari, sur l’ordonnance

du chirurgien, un bouillon de veau, cerfeuil et laitue. Il était

recommandé de mettre du sel de nitre dans toutes les boissons du

malade. Dalleux trouva le bouillon très-mauvais, et n’en prit

qu’environ deux gorgées. Il sentit sous ses dents quelque chose qui

craquait, et, dans le moment même, il éprouva une forte brûlure depuis

la bouche jusque dans les entrailles.

Vers midi, la mère de Dalleux arriva, et ayant conçu de vives

inquiétudes sur l’état de son fils, elle envoya chercher le sieur de la

Barthe, médecin de la maison de Juilly. Venu sur les trois heures, il

ordonna, entre autres choses, de l’eau de tilleul et de l’eau d’orge.

Ce furent la dame Dalleux mère et sa bru qui firent boire le malade.

Quoique jusqu’alors celui-ci eût préféré d’être servi par sa femme

qu’il demandait sans cesse, et qu’en termes d’amitié il appelait _sa

grosse_, il commença à prendre plus volontiers ce que lui offrait sa

mère, parce que, chaque fois que l’autre lui donnait quelque chose, il

éprouvait des nausées et des vomissemens; et, à cette occasion, il lui

répéta ce qu’il lui avait déjà dit à plusieurs reprises: _Si tu n’étais

pas ma femme, je croirais que tu m’empoisonnes._

Le même jour, à neuf heures du soir, la dame Dalleux la mère étant

allée se coucher, sa bru ordonna très-impérativement à la garde d’en

faire autant pour deux heures; et resta seule avec son mari, jusqu’à

onze heures, qu’étant venue éveiller la garde, en allant jeter les

matières que Dalleux avait vomies, elle la fit lever, en disant qu’il

vomissait toujours, et qu’elle ne pouvait rester davantage. Avant

d’aller se mettre au lit, la garde avait laissé devant le feu deux

cafetières; l’une pour l’eau d’orge, l’autre pour l’eau de tilleul.

Dans la nuit, en donnant au malade de l’eau d’orge dans un verre,

elle s’aperçut que cette eau était trouble, et pensa d’abord que cela

provenait de ce qu’ayant bouilli long-temps, l’orge avait crevé et fait

farine. Quelques minutes après avoir pris ce breuvage, Dalleux éprouva

de nouveaux vomissemens et des crises très-douloureuses. En s’agitant,

en se tourmentant, il disait qu’il était _à la mort_. Il prit deux

grands verres de pure eau chaude, en disant: _Il n’y a que cela qui

passe, et qui me fasse du bien._

Le mercredi matin, la dame Dalleux la mère, avant fait vider sur

l’évier la cafetière d’eau de tilleul, et celle où était l’eau d’orge,

on y trouva une matière blanchâtre, et d’une odeur très-fétide. Cette

odeur ne cessa de se faire sentir dans les cafetières, qu’après

qu’elles eurent été nettoyées plusieurs fois. Le médecin La Barthe

trouva Dalleux plus accablé que la veille, et sur son ordonnance, la

dame Dalleux présenta à son mari un peu de bouillon gras coupé, dans un

gobelet d’argent. Après en avoir bu au plus deux cuillerées, Dalleux

dit à sa femme: Cela est bien mauvais, et il répéta encore ces mots:

_Si tu n’étais pas ma femme, je croirais que tu m’empoisonnes._ Peu

après, les vomissemens et les souffrances recommencèrent.

Le même jour, le sieur La Barthe étant revenu, et ayant été témoin d’un

vomissement très-abondant, contenant beaucoup de matières verdâtres, il

défendit de rien donner au malade, et revint lui administrer lui-même

une potion calmante. La nuit qui suivit fut assez calme. Le jeudi,

le sieur La Barthe trouva Dalleux dans une situation beaucoup moins

inquiétante; il concevait de grandes espérances.

Pendant la matinée du jeudi, tandis que la dame Dalleux mère était à la

messe, on donna à son fils d’une potion qui était dans une bouteille

ordinaire, et que jusqu’alors il avait trouvée bonne, mais très-bonne,

et que cette fois, il dit être _comme du poison_. Ce jour-là même,

la mère de Dalleux, rassurée par les paroles du médecin, partit pour

retourner chez elle; et l’on rapporta qu’à cette occasion, sa bru avait

dit: _Ah! la voilà allée! Tant mieux: nous serons tranquilles_; et

qu’en tenant ce propos, elle faisait des croix à la cheminée.

On remarqua aussi que, durant les souffrances du sieur Dalleux, et

lorsque trouvant amères les boissons que lui donnait sa femme, il ne

voulait point achever de les boire, elle lui disait: _Si tu ne bois

pas ce que les médecins t’ordonnent, tu ne guériras pas_; qu’elle lui

mettait dans la bouche des grains de raisins secs, et que les trouvant

_amers_, il était obligé de les jeter.

Cependant la garde ayant remarqué une substance de couleur verte au

fond des cafetières, conçut des soupçons, mit l’eau de côté pour la

faire voir au médecin, et en la versant dans un saladier, reconnut que

ladite eau était blanchâtre et filandreuse comme l’eau de tilleul qui

avait été jetée la veille.

Arriva, sur le soir le médecin La Barthe; s’étant approché de la garde,

qui lui avait fait un signe, il apprit d’elle que l’eau de graine

de lin, qu’il avait prescrite pour les lavemens, était toute noire;

conduit par cette femme dans la cour, auprès de la rigole de l’évier,

le sieur La Barthe remarqua sur une pierre et ramassa avec le doigt une

crasse encore humide et d’un gris foncé qu’il examina de près et qu’il

crut reconnaître pour du vert-de-gris. Un petit vacher du sieur Dalleux

ayant paru au moment où l’on venait de jeter sur l’évier une partie

de l’eau destinée pour les lavemens, et ayant remarqué la substance

verte que cette eau avait laissée, remarqua que c’était absolument

comme la poudre qu’il avait rapportée de Dammartin pour sa maîtresse.

Cet enfant fut questionné par le sieur La Barthe. Enfin le médecin

eut des soupçons d’empoisonnement, et il en fit part à la garde et au

sieur Dalleux père; il rentra auprès du malade, et il lui défendit de

rien prendre avant son retour. La garde fut prévenue de cette défense,

et Dalleux père, invité à envoyer de suite chercher quelqu’un de ses

enfans pour passer la nuit suivante auprès du malade. A dater de ce

moment, le sieur Dalleux fils ayant été surveillé et sagement soigné,

recouvra, sinon une santé excellente, mais la vie, qu’il était menacé

de perdre, et donna des espérances de rétablissement prochain.

Cependant l’autorité fut prévenue. Des perquisitions furent ordonnées.

On découvrit que la dame Dalleux s’était procuré du _vert-de-gris_,

du _sublimé_ et de l’_arsenic_ par le moyen d’une dame Gouverneur,

épicière à Dammartin, et sous le prétexte qu’elle avait besoin de _mort

aux rats_. On produisit une lettre dans laquelle elle demandait à cette

épicière des matières de la même nature. On remit entre les mains de

la justice un paquet de ces drogues et autres objets pouvant et devant

servir à conviction.

La femme Dalleux, interrogée par les magistrats, nia d’abord son crime,

disant qu’elle avait distribué dans ses greniers les drogues qu’elle

avait achetées chez la dame Gouverneur. Mais ensuite elle convint du

fait de l’empoisonnement de l’eau du lavement, et d’avoir auparavant,

c’est-à-dire les 2, 3, 4, 5 et 6 avril, empoisonné son mari avec

une partie de ces drogues. Elle avoua explicitement qu’elle avait

acheté ces drogues pour en donner à son mari; quoique, dans un autre

interrogatoire, elle eût fait beaucoup d’efforts pour restreindre ses

nombreux empoisonnemens à celui de la soupe qu’elle lui avait donnée

le dimanche 2 avril. La force de la vérité l’entraîna bientôt, et il

lui échappa de dire qu’après avoir mêlé avec cette soupe une partie des

poisons qu’elle avait été chercher à Dammartin, elle en avait mis deux

ou trois fois dans des boissons qu’elle avait présentées depuis à son

mari.

Quant aux motifs qui avaient pu déterminer la prévenue à un forfait

aussi épouvantable, on ne peut qu’être étonné de leur frivolité. Elle

se plaignait que son mari grondait continuellement, quand il était à

la maison, et surtout lorsqu’il revenait de ses voyages, qui étaient

fréquens; qu’à son retour, il se faisait rendre compte de ce qui

s’était passé durant son absence; qu’il était enclin à la jalousie,

sans qu’elle y eût donné sujet. Elle convint cependant qu’il ne l’avait

jamais frappée ni menacée, mais qu’elle le craignait, parce qu’il

tempêtait toujours. Enfin, elle disait qu’elle était désespérée par

sa nouvelle existence, si différente de celle qu’elle avait dans la

maison de sa mère. Quelque temps avant son crime, elle avait dit à une

personne qu’elle avait le projet de se _noyer et de se jeter dans son

puits_.

Du reste, cette malheureuse protestait qu’elle n’avait pas eu

l’intention de faire mourir son mari; qu’elle croyait que, devenu

malade, il n’eût pas été si rude, et qu’il fût resté à la maison, ce

qu’elle avait été d’autant plus fondée à croire, que son mari lui

disait: «Vois-tu que les hommes sont bien gentils, quand ils sont pris

comme cela.» Elle savait bien, disait-elle, que les drogues données par

elle à son mari faisaient mourir les rats; mais elle ignorait qu’elles

produisissent cet effet sur les hommes.

La femme Dalleux fut traduite devant la cour criminelle du département

de Seine-et-Marne; ses défenseurs argumentèrent d’un prétendu

dérangement dans les facultés intellectuelles de leur cliente; mais,

sur la déclaration du jury, la Cour la condamna à la peine de mort, le

19 octobre 1809.

La Cour de cassation ayant rejeté son pourvoi, cette malheureuse

femme subit, le 2 décembre suivant, la peine qu’elle n’avait que trop

méritée.

LES FRÈRES MAGAGNOS,

ACCUSÉS FAUSSEMENT DE MEURTRE

PAR LES FRÈRES BAGARRIS.

Le sieur Joseph Magagnos, après un long séjour dans les Etats-Unis,

revint en France avec deux navires chargés de produits coloniaux.

Ayant été trompé, à son arrivée, par quelques individus avec lesquels

il avait eu des relations de commerce, le dépit lui inspira le projet

de retourner avec sa famille en Amérique. Il devait emmener aussi le

sieur Jean-Baptiste Audry, son ami, et fit, dans ce dessein, divers

achats de marchandises; mais la crainte d’une rupture entre les

Etats-Unis et l’Angleterre mit obstacle à ce départ; et Joseph Magagnos

se rendit à Toulon, pour y passer quelque temps auprès de sa mère.

Dans un voyage qu’il fit, peu de temps après, à Marseille, il

rencontra, dans la diligence, le sieur Blanquet, propriétaire du

jardin du Roi, à Toulon. Une liaison s’établit entre eux. Joseph

Magagnos lui prêta d’abord une somme de quinze cents francs, puis

une autre de douze mille francs, sans en exiger aucune déclaration.

Le sieur Blanquet ne fut pas exact à restituer cette seconde somme,

et ce ne fut que très-difficilement que Magagnos en obtint une

reconnaissance, à la faveur de laquelle il parvint à assurer sa créance

par une hypothèque sur le jardin du Roi. Blanquet étant poursuivi par

ses créanciers, cette propriété fut mise en vente. Joseph Magagnos et

son ami Audry conçurent le projet d’en faire l’acquisition, et ils en

devinrent, en effet, les adjudicataires pour une somme de quarante-six

mille francs, sur laquelle Audry ne lui remit à compte de sa portion

que quinze mille francs. Peu de temps après cette acquisition, ce

dernier tomba malade et mourut à Marseille. Des difficultés s’élevèrent

entre ses héritiers et le sieur Magagnos. Les premiers vendirent

leur portion de la propriété de cet immeuble à deux ex-prêtres, les

frères Bagarris, qui se présentèrent chez le sieur Magagnos, pour l’en

prévenir, et lui exprimer le désir d’acquérir aussi la portion qui lui

appartenait. «Volontiers, leur dit-il, rendez-moi les vingt-trois mille

francs qu’elle m’a coûté, et c’est une affaire terminée.» Les frères

Bagarris se récrient contre sa prétention, en disant qu’ils ont acquis

pour quinze mille francs la portion des héritiers Audry.

Magagnos leur propose à son tour de lui céder leurs droits, et

ceux-ci y consentent, sous la condition qu’ils auront pour bénéfice

de cette cession les ustensiles d’une fabrique d’eau-de-vie qui avait

été établie dans la propriété. Cette condition lui paraissant trop

onéreuse, Magagnos renonce à traiter, et les frères Bagarris réduisent

alors leurs prétentions à mille francs, pourvu qu’il les leur paie

immédiatement.

La somme est comptée sur-le-champ, et ils se rendent tous les trois

chez un notaire, pour faire dresser le contrat; mais cette opération

n’eut pas lieu, parce qu’il était impossible de passer un acte public

d’une propriété qui n’avait été acquise que par acte sous seing privé.

Le sieur Magagnos leur demanda la restitution de la somme qu’il venait

de leur remettre pour la conclusion du marché; ils s’y refusèrent

d’abord, en lui répondant avec humeur qu’il n’avait rien à craindre

avec eux, et que, si le contrat n’avait pas été passé, il pouvait

l’être incessamment; mais, après quelques jours d’attente, il renouvela

sa réclamation, et, cette fois, elle fut accueillie.

Les frères Bagarris s’adressèrent aux héritiers Audry pour faire

convertir en acte public l’acte privé contenant la vente de leur

portion du jardin, et ce contrat fut en effet dressé.

Munis de ce titre, les Bagarris se rendent, le 16 octobre 1808, au

jardin du Roi, et annoncent à Joseph Magagnos qu’ils ont terminé

avec les héritiers Audry. «Puisqu’il en est ainsi, répond Magagnos,

nous n’avons plus qu’à terminer ensemble à notre tour.--Volontiers,

répliquèrent-ils; mais sur quel pied l’entendez-vous?--D’après nos

conventions verbales, dit Magagnos, je vous donnerai seize mille

francs, ce qui vous procure un bénéfice de mille francs.--Non,

reprennent-ils, nous voulons aujourd’hui mille écus.--Je n’en veux pas,

répond avec aigreur Magagnos; vous manquez à votre parole; vous n’êtes

que des usuriers, ainsi que vous en avez la réputation. Sortez de chez

moi.--De chez toi! répliquent-ils avec vivacité; nous sommes chez

nous, et nous voulons les clés de la maison, pour y venir, quand bon

nous semblera.--Messieurs, leur dit Magagnos, je suis chez moi, et je

ne vous reconnaîtrai pour propriétaires, que lorsque vous m’aurez fait

signifier vos titres de propriété; ainsi, sortez.»

A ces mots, la querelle devint plus violente; il y eut, de part et

d’autre, des coups de bâton donnés; mais les agresseurs furent les plus

maltraités; car ils reçurent de fortes contusions, et laissèrent, en se

retirant, des traces de leur sang.

Pourtant leurs blessures n’avaient rien de dangereux, puisqu’ils

eurent assez de force pour aller sur-le-champ rendre plainte chez le

commissaire-général de police.

Magagnos n’était pas blessé; mais sa femme, enceinte, accourue au

bruit, avait été frappée d’une telle terreur, qu’elle avait fait une

fausse couche au même instant. Ce premier moment d’alarme étant passé,

Magagnos écrivit au magistrat de sûreté pour l’informer de ce qui

venait de se passer, et de la nécessité dans laquelle il s’était trouvé

de repousser la force par la force.

Nonobstant cette précaution, il fut arrêté le lendemain matin, au point

du jour, dans son domicile, et conduit dans les prisons de Toulon. Les

frères Bagarris n’avaient rien négligé pour se présenter comme les

victimes de la plus atroce perfidie; ils faisaient planer sur Magagnos

une accusation d’assassinat. Suivant la plainte qu’ils avaient rendue,

Magagnos les avait invités à venir chez lui, pour les y assassiner; il

avait été aidé par son frère dans l’exécution de ce crime; la fosse

avait été creusée d’avance pour les ensevelir, et on leur avait fait,

souscrire une obligation de trois mille francs.

Quelle ne fut pas l’indignation de l’honnête Magagnos, en apprenant

l’accusation calomnieuse fabriquée par ses lâches adversaires! Il fut

mis seul en jugement; son frère André avait cru prudent de se dérober

à l’action de la justice. Plusieurs témoins furent entendus; ceux

produits par les plaignans ne purent rien dire, ni sur le prétendu

assassinat des frères Bagarris, ni sur les obligations que ceux-ci

avançaient qu’on leur avait fait souscrire par violence. Il fut prouvé,

au contraire, par la déposition d’un peintre qui était allé le même

jour chez André Magagnos à deux heures et demie, et n’en était sorti

qu’à cinq heures et demie, que celui-ci n’avait pas quitté sa maison,

et que, par conséquent, il n’avait pu assister à la scène qui avait

eu lieu chez son frère. D’après d’autres témoins, les accusateurs

avaient dit _qu’on avait voulu leur faire signer des obligations_,

tandis que, dans la plainte, ils avaient affirmé positivement que ces

_obligations avaient été souscrites_. D’un autre côté, les accusateurs

eux-mêmes, qui, neuf jours après l’événement, avaient signé une plainte

additionnelle, dans laquelle ils parlaient de la fosse creusée d’avance

dans le cellier de Joseph Magagnos, avaient été forcés de se rétracter,

et de s’excuser de ce nouveau mensonge, en disant que, alités par suite

de leurs blessures, et privés de leurs facultés physiques et morales,

ils avaient signé de confiance cette déclaration.

Me de Gastaud, avocat très-distingué, fit ressortir toutes ces

contradictions, toutes ces impostures, en plaidant la cause de Joseph

Magagnos. M. Alby, jeune négociant de Marseille, qui était lié à

l’accusé par une étroite amitié, avait, à la première nouvelle de son

arrestation, offert un cautionnement de cent mille francs pour obtenir

sa liberté provisoire; mais, la loi n’admettant pas de caution en

matière de crime, Alby ne balança pas à abandonner sa famille et ses

affaires, pour venir s’associer à la défense de son malheureux ami. Il

plaida avec tant de talent et d’émotion, qu’il fit passer dans l’âme

des jurés et des juges la conviction dont il était pénétré lui-même,

celle de l’innocence de Magagnos.

Les efforts de la défense l’emportèrent. Le 25 avril 1809, la Cour

de justice criminelle de Draguignan, sur la déclaration du jury,

prononça l’acquittement de l’accusé. M. Alby reçut alors la récompense

de son noble dévoûment; et sa conduite excita une telle admiration à

Draguignan, que, depuis cette époque, un ami dit ordinairement à son

ami malheureux: _Sois tranquille, je serai ton Alby._

Le procureur-général se pourvut contre cet arrêt d’acquittement: mais

Joseph Magagnos obtint le même succès devant la Cour suprême.

Alors André Magagnos se détermina à se constituer prisonnier; et les

jurés ayant déclaré que, puisqu’il n’y avait pas eu crime de la part

de son frère, il ne pouvait y avoir de complice, il fut également

acquitté, et obtint, depuis un jugement qui condamna les frères

Bagarris à lui payer une somme de trois mille francs, à titre de

dommages et intérêts.

LE FAUX AUGUSTE VOYNEAU,

OU LES PÈRE ET MÈRE INJUSTEMENT ACCUSÉS

DE DÉSAVOUER LEUR ENFANT.

L’asile le plus sûr est le sein d’une mère.

Tel est le cri de la nature, exprimé par l’un de nos plus aimables

auteurs, et confirmé par l’histoire du cœur humain, dans tous les

temps, dans tous les pays, sous toutes les formes de gouvernement.

Comment se fait-il cependant qu’il y ait, parfois, des mères assez

barbares pour repousser de leur sein ceux à qui elles ont donné le

jour? Quelle passion, quel intérêt peuvent avoir assez de puissance

pour éteindre dans un cœur de femme le sentiment si vif, si plein de

charmes ineffables, si passionné lui-même, qui est le plus précieux

apanage de la maternité? Déjà, toutes les femmes, et principalement

toutes les mères qui ont lu les premiers volumes de notre recueil, ont

vu avec une louable indignation, mêlée d’incrédulité, l’histoire de

l’intéressante Marie Cognot, repoussée du sein de sa mère par de vils

motifs d’intérêt. En lisant le fait que nous allons rapporter, elles ne

seront pas moins indignées de l’odieuse imposture qui osait affirmer et

prétendait prouver que des parens, qu’une mère surtout, méconnaissaient

sciemment un enfant qui, disait-on, n’avait trouvé que des ennemis

implacables dans ceux-là même qui étaient appelés à le chérir et à le

protéger. Pour refuser de croire à des phénomènes aussi anti-naturels,

il ne faut que se rappeler la courageuse et infatigable tendresse de la

marquise de Saint-Géran, réclamant devant les tribunaux le fils qu’une

intrigue horrible lui avait enlevé, et menaçant les juges d’épouser le

jeune homme dont elle se disait justement la mère, s’ils se refusaient

encore à le reconnaître pour son fils! On peut se rappeler également

l’héroïsme d’amour maternel que manifestèrent, dans leurs touchans

débats, la femme Noiseu et la veuve Labri, se disputant, comme un

précieux trésor, un enfant que toutes deux réclamaient avec un

acharnement également digne d’admiration! De tels exemples protestent

hautement contre les accusateurs de la mère du prétendu Auguste

Voyneau, et doivent élever de puissantes présomptions contre leur trame

calomnieuse.

Le 9 novembre 1789, la dame Voyneau donna le jour à un fils, qui reçut

les noms de Louis-René-Auguste. Elle avait déjà une fille, nommée

Benjamine, sur laquelle s’était concentrée toute son affection. La

calomnie prétendit que, par un de ces travers inexplicables qui se

voient assez communément, ce fils avait été, avant sa naissance,

l’objet des malédictions de sa mère. Elle avait même dit, ajoutait-on,

qu’elle ne pourrait jamais aimer ce second enfant, s’il était du sexe

masculin, parce qu’il dépouillerait sa fille bien-aimée d’une trop

grande partie de sa fortune. Ces propos d’ailleurs ne pouvaient être

prouvés.

Auguste était âgé de deux ans, lorsqu’il fut conduit, avec sa sœur, à

Fontenay-le-Comte, chez les dames Voyneau, leurs tantes. Là, il fit une

chûte qui lui laissa une cicatrice au front.

Au mois de mars 1793, la Vendée étant devenue le théâtre d’une horrible

guerre civile, les dames Voyneau conçurent des inquiétudes sur le sort

de ces deux enfans, et, dans l’espoir de mettre plus sûrement leur vie

à l’abri de tout danger, elles les firent habiller en paysans, et les

confièrent aux soins d’une fermière, nommée Pellegrin, qui demeurait

sur la route de Fontenay à Fougères.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 5 / 19 段