Arrivé à Crésille, lieu de sa naissance, on l’entoure, on lui parle

avec intérêt; on lui apprend que déjà l’opinion publique est soulevée

contre lui, et que tout Bulligny le désigne hautement comme le

meurtrier de sa femme. Accablé de ce coup imprévu, il n’a plus le

courage de poursuivre sa route; et les sollicitations de sa famille le

déterminent à passer la nuit à Crésille. Le lendemain cependant, il

se rend à Bulligny, accompagné de deux de ses parens. Il se présente

à la porte de sa maison; il en est repoussé par la garde qui y est

établie. A peine est-il retiré dans la maison d’un de ses voisins,

qu’un gendarme paraît, porteur d’un mandat d’amener décerné contre lui.

Vuillaume obéit sans murmurer; c’est alors qu’il est traîné au milieu

d’une foule curieusement stupide, avec tout l’appareil de la justice,

pour être mis en présence du cadavre de Madeleine Poirot.

Il subit ensuite son premier interrogatoire, sa réponse fut décisive;

il avait passé la nuit du 11 au 12 février dans les prisons de Toul;

il y était entré à sept heures du soir, et n’en était sorti que le

lendemain à sept heures après-midi, comment pouvait-il être soupçonné

du crime dont on cherchait l’auteur? Le magistrat de sûreté, d’après

cette réponse, devait, aux termes de la loi, mettre sur-le-champ le

prévenu en liberté, ou bien il devait approfondir la vérité de cette

assertion. Jamais _alibi_ n’avait été plus circonstancié et plus facile

à vérifier. Vingt témoins pouvaient à l’instant même déposer du fait,

et toutes leurs déclarations auraient été à la décharge du prévenu.

Mais il semblait que l’on s’occupât moins de s’enquérir du crime que de

trouver un coupable.

L’instruction s’ouvrit. Le directeur du jury se transporta à Bulligny,

et reçut les dépositions de dix-neuf témoins qui ne firent que

rapporter les plaintes que Madeleine Poirot avait faites sur les

procédés de son mari. Les informations se continuèrent pendant le

cours des mois de février, mars et avril. Plus de soixante-dix témoins

furent entendus. On recueillit des bruits vagues, de misérables

ouï-dire. Beaucoup de gens désignaient par leurs noms des gens qui

avaient rencontré Vuillaume dans la nuit du 11 au 12 février, entre

Toul et Bulligny. On en citait d’autres qui l’avaient vu à Bulligny

même. On allait même jusqu’à dire qu’on avait aperçu de la lumière dans

sa grange; mais tous ces récits mensongers tombaient d’eux-mêmes dès

qu’on essayait de remonter à leur source.

Parmi ces nombreux témoins, il en est deux qu’il faut distinguer:

Jean-Baptiste Boileau, qui avait partagé le lit de Vuillaume pendant la

nuit du 11 au 12, et Jean-Baptiste Masson, qui avait couché, comme eux,

dans la chambre de la pistole.

Croira-t-on que ces deux hommes qui avaient partagé la prison de

Vuillaume, aient pu devenir ses deux plus terribles accusateurs?

Dans les premiers momens, Boileau avait publié hautement l’innocence

de Claude Vuillaume; mais plus tard, appelé à déposer, il dit que

Vuillaume était sorti de la pistole pendant la nuit. Selon Masson,

qui allait encore bien plus loin, Vuillaume ne s’était pas couché, ce

qui était contredit par la déposition de Boileau; il l’avait vu sortir

entre dix et onze heures; quelqu’un était venu lui ouvrir la porte

fermée en dehors, et Claude Vuillaume n’était rentré qu’à six heures du

matin.

On sait que cinq personnes avaient occupé, en même temps que l’accusé,

la chambre de la pistole. Comment se faisait-il que l’on jugeât à

propos de n’en entendre que deux?

Les débats ont fourni la preuve que Boileau et Masson avaient

été vivement sollicités par un ennemi de Vuillaume, de faire des

déclarations qui pussent le perdre. On reçut aussi les déclarations de

trois prisonniers qui disaient avoir entendu ouvrir, le 12 février,

vers quatre heures du matin, la grande porte qui ferme la prison sur la

rue, en avant de la porte d’entrée. Par la réunion de ces prétendues

preuves, on jugea que l’instruction était complète, et l’accusation fut

admise le 10 mai.

Cependant Claude Vuillaume, languissant au fond d’un cachot froid

et malsain, fut attaqué d’une maladie violente qui mit ses jours

en danger. Il était dans les accès de cette maladie et en proie au

délire de la fièvre, lorsqu’il fut appelé pour subir son quatrième

interrogatoire. On le porta, à force de bras, dans la salle

d’instruction; mais il lui fut impossible de répondre aux questions qui

lui furent adressées. On prétendit, à cause du délire qui lui dictait

ses paroles, qu’il feignait d’être en démence. Cependant, comme le dit

le zélé défenseur de Vuillaume, qu’était-il besoin de feindre? Toute la

défense de Vuillaume ne se réduisait-elle pas à ces mots: «J’étais en

prison.»

Le 16 juillet, les débats s’ouvrirent devant la cour de justice

criminelle de Nancy, et se continuèrent pendant trois jours entiers.

Vuillaume soutint cette cruelle épreuve avec toute la fermeté qui

convient à l’innocence. De leur côté, ses ennemis ne négligèrent rien

pour assurer leur triomphe. A leur tête se faisait remarquer le nommé

Habémont, adjoint au maire de Bulligny, lâche instigateur des lâches

témoins Boileau et Masson. Soixante-quatre témoins à charge furent

entendus. Les jurés, ignorant la haine qui poursuivait sourdement

l’accusé, entraînés par tant de témoignages, déclarèrent Vuillaume

coupable; c’était le condamner à mort. Le malheureux, après avoir

entendu la fatale sentence, fut replongé dans son cachot, qui ne devait

peut-être se rouvrir pour lui que le jour de son supplice.

Ce jugement présentait quelque chose de monstrueux. Certes, nous ne

voulons point entacher la conscience des jurés qui l’avaient fait

prononcer, encore moins faire le procès à la grande et généreuse

institution du jury; mais encore est-il pour le moins fort étrange

qu’un homme ait été condamné à mort sur les dépositions de témoins qui,

ayant varié, ne méritaient aucune confiance. Le plus sévère de nos

criminalistes, Muyart de Vouglans, dit qu’on ne _doit avoir aucun égard

à des dépositions qui seraient fondées sur le faux ou sur la calomnie,

comme sont celles des témoins qui varient ou se contredisent dans

leurs dépositions_. Dans d’autres temps, quelquefois il n’en fallait

pas davantage pour faire retomber sur les accusateurs tout le poids de

l’indignation et de la vengeance publique.

Heureusement pour Vuillaume que la cour suprême accueillit son

pourvoi, cassa, pour vice de forme, par arrêt du 7 septembre 1809, le

jugement rendu par la cour criminelle de Nancy, et renvoya l’accusé

devant la cour criminelle de Metz.

Déjà l’opinion publique avait été éclairée par un lumineux mémoire

de M. Bresson, avocat de Vuillaume; la justice et la raison avaient

succédé aux fureurs de la prévention; les jurés de Nancy voyaient

eux-mêmes avec satisfaction que leur décision allait être livrée à un

nouvel examen. L’avocat avait prouvé qu’il n’y avait pas de corps de

délit; que la mort de Madeleine Poirot était le résultat d’un suicide,

et non d’un assassinat; et que même, dans la supposition où cette

femme aurait été assassinée, il eût fallu forcément chercher un autre

coupable que son mari.

Les jurés de Metz apprécièrent facilement tout ce qu’il y avait

d’inique et d’absurde dans le premier jugement. Leur réponse fut

unanime: ils déclarèrent Vuillaume innocent, et la cour de Metz

s’empressa de prononcer son acquittement.

Nous avons déjà désigné le misérable qui avait suscité les deux témoins

dont les dépositions avaient été sur le point de faire traîner

Vuillaume à l’échafaud. Notre récit serait incomplet si nous ne le

faisions pas mieux connaître à nos lecteurs. Cet Habémont, adjoint

du maire de Bulligny, avait été domestique à Paris. Il était venu à

Bulligny avec une réputation suspecte. Il avait été zélé partisan du

système de la terreur pendant la révolution, et se faisait encore

redouter de ses concitoyens par son caractère haineux et vindicatif.

Claude Vuillaume avait eu avec cet homme plusieurs différens. Comme

tuteur des mineurs Dally, depuis son mariage avec Madeleine Poirot,

il l’avait forcé à rendre une portion de leur héritage qu’il avait

envahie. Habémont n’avait échappé à une condamnation juridique qu’en

souscrivant une transaction dans laquelle il s’engageait à restituer le

fonds et les fruits perçus, et à payer les intérêts.

D’autres querelles avaient été la conséquence de ce premier débat, et

Habémont n’avait laissé échapper aucune occasion de faire sentir à

Vuillaume son crédit et sa haine. C’était à l’instigation de ce même

Habémont qu’avait été rendu, en police correctionnelle, le jugement

pour l’exécution duquel Vuillaume s’était constitué prisonnier le 11

février. Cet implacable ennemi avait eu l’adresse de se faire remettre,

par l’adjoint de Bagneux, une plainte rendue contre Claude Vuillaume,

il y avait plus de deux ans, et à laquelle personne n’avait songé à

donner suite.

Aussitôt que la mort de Madeleine Poirot fut connue, on vit Habémont

travailler sur-le-champ à satisfaire sa vengeance. Il souleva l’opinion

publique contre Vuillaume, trompa l’autorité par de faux rapports,

circonvint des témoins, et leur inspira ses fureurs; enfin, il osa

déposer lui-même, devant la cour de Nancy, que, suivant le rapport de

Madeleine Poirot, Claude Vuillaume devait donner la mort, non-seulement

à elle, mais encore à son père, et enfin à Nicolas Habémont lui-même,

dont il était l’ennemi capital.

Lequel était le plus digne du dernier supplice, ou de cet adjoint d’un

maire, qui, pour assouvir ses passions haineuses, ne craignait pas

de faire mourir son semblable par la main infamante du bourreau, et

qui, pour parvenir à ses exécrables fins, employait sans remords la

calomnie et le faux témoignage; ou bien de ce jeune homme à qui l’on

ne pouvait reprocher que sa légèreté et un mariage mal assorti, torts

graves sans doute, surtout par leurs conséquences, mais qui n’ont

jamais été justiciables de l’échafaud? Il n’y a pas à hésiter entre

l’étourderie et la perversité.

ASSASSIN

TOMBÉ EN DÉMENCE APRÈS SON CRIME.

La démence, qu’il ne faut pas confondre avec cette monomanie si

fréquemment alléguée par les avocats dans l’intérêt de la défense, a

soustrait plus d’un coupable à la vindicte des lois, et ici l’impunité

doit nous sembler un acte de justice. L’humanité défend de juger un

homme qui, privé de sa raison, se trouve ainsi dans l’impuissance de

produire ses moyens de justification. Mue par un sentiment généreux,

la société ne peut se résoudre à sévir contre un ennemi sans défense:

aussi, toutes les fois que des accès de folie se sont manifestés

pendant l’instruction de la procédure ou après la condamnation du

prévenu, on a cru devoir surseoir aux poursuites ou à l’exécution.

Jean Marcheix, cultivateur au village de Chavaigne, commune d’Aureil,

canton de Saint-Léonard, nourrissait des sentimens de haine et de

vengeance contre Nicolas Bonpeix, son beau-frère, par suite d’une

contestation judiciaire qu’ils avaient eue ensemble depuis plusieurs

années.

Dans la nuit du 25 au 26 juin 1809, Marcheix, pour satisfaire

l’animosité qui le dominait, forma le projet d’assassiner Bonpeix, et,

soit qu’il fût déjà en démence, soit dans l’espoir d’échapper plus

aisément aux poursuites, il passa une chemise par-dessus son habit,

et se couvrit la tête d’une étoffe noire à laquelle il pratiqua des

ouvertures comme à un masque, pour respirer et pour voir.

Ainsi travesti, et armé d’un bâton à la pointe duquel était fixée une

fourche de fer, et de deux pistolets chargés à balles, il se dirigea

vers le moulin du Bost, où demeurait son beau-frère, et qui se trouvait

éloigné de Chavaigne d’environ deux lieues. Il y arriva vers minuit.

L’aboiement des chiens l’empêcha d’abord de s’introduire dans le

moulin; mais bientôt après il parvint à y entrer par l’ouverture du

conduit destiné à cette usine, et pénétra dans la chambre où Bonpeix

était couché. Le bruit qu’il fit en ouvrant la porte réveilla ce

dernier, qui, imbu des opinions stupides accréditées à la campagne,

crut, dans le premier moment, qu’il s’agissait de l’apparition d’un

spectre. Marcheix, profitant de cet instant de trouble, se jeta avec

impétuosité sur lui, en dirigeant contre sa poitrine un pistolet dont

l’amorce ne prit pas fort heureusement; puis il lui porta un coup de

fourche à l’estomac. Bonpeix cependant s’était aperçu qu’il n’avait pas

affaire à un vain fantôme; il saisit son adversaire, lutta avec lui, et

parvint à lui arracher le second pistolet dont il se disposait à faire

usage. Un second coup de fourche le blessa grièvement à la cuisse; les

gens de la maison, attirés par ses cris, munis de bâtons, fondirent sur

Marcheix, qui ne songeait plus qu’à se défendre et à retenir sur sa

figure le voile qui la couvrait.

Enfin, après une lutte opiniâtre, on parvint à démasquer l’assassin.

Les magistrats accoururent; ils interrogèrent Marcheix, qui convint

des faits, en disant que _le diable l’avait tenté de faire peur à son

beau-frère, mais qu’il ne voulait pas lui faire du mal_. Cependant on

trouva dans sa poche un paquet d’allumettes et six balles.

On instruisit la procédure; l’accusé répondit avec ordre, mais toujours

en parlant de la _tentation du diable_. Ce ne fut qu’au dernier

interrogatoire qu’il balbutia, et donna, sur sa physionomie, des signes

non équivoques d’aliénation.

L’accusation admise, il fut traduit devant la cour criminelle de

Limoges. Le président l’interrogea; pour réponse, Marcheix se borna à

dire: _Les scélérats! ils m’ont bien battu. Bonaparte, mon ami._ On

remarqua de l’égarement dans ses yeux, et un mouvement continuel d’une

main dans l’autre. On interpella le geôlier; il déclara que, depuis

la visite qu’avait faite à Marcheix un de ses frères, le 20 juillet,

il avait donné les mêmes signes de démence; qu’il prenait son pain et

mangeait sa soupe, quand on les lui présentait; mais qu’il ne demandait

jamais rien.

Le procureur-général, présumant que le prévenu affectait cet état

de folie pour éviter son jugement, demanda que la cour continuât la

procédure. Conformément à ces conclusions, le président interpella

trois fois Marcheix de déclarer son nom. Le prévenu lui fit la

même réponse avec le même mouvement des mains. Dans l’impossibilité

de continuer la séance, on la renvoya au lendemain, en invitant

l’accusé à faire ses réflexions, et en l’avertissant que sa feinte ne

l’empêcherait pas d’être jugé.

Le lendemain, ayant été ramené à l’audience et interrogé de nouveau, le

résultat fut encore le même, et l’on remarqua que la figure de Marcheix

était plus décomposée que la veille. L’avocat demanda que le jugement

fût ajourné. Le procureur-général, revenu de sa première opinion,

appuya ses conclusions, et la cour rendit, en conséquence, un arrêt par

lequel elle suspendit indéfiniment le jugement de Marcheix, et ordonna

qu’il serait visité de quinzaine en quinzaine par un de ses membres,

assisté de deux médecins et d’un chirurgien, pour être statué ce qu’il

appartiendrait.

CONDAMNATION

D’UN INNOCENT PAR SUITE DE

FAUX TÉMOIGNAGE.

La prévention, l’intérêt; la haine, l’esprit de parti: voilà les

principales sources des faux témoignages; ce sont ces passions viles

qui trop souvent ont égaré la sagesse des tribunaux, et fait substituer

l’innocent au coupable; là est un des plus dangereux écueils de la

justice humaine.

«Il est important, dans toute bonne législation, dit Beccaria, de

déterminer, d’une manière exacte, le degré de confiance que l’on

doit aux témoins... On doit accorder aux témoins plus ou moins de

confiance, à proportion de la haine ou de l’amitié qu’ils portent

à l’accusé, et des autres relations plus ou moins étroites qu’ils

ont ensemble... On doit accorder aux témoins une confiance

d’autant plus circonspecte, que les crimes sont plus atroces et

les circonstances de ces crimes plus invraisemblables.»

On a vu, par l’histoire de la Pivardière jusqu’où pouvait aller la

prévention dans certains esprits. Deux servantes attestaient que leur

maître avait été assassiné. Une procédure s’instruit contre les auteurs

prétendus de l’assassinat. La Pivardière reparaît; il se présente aux

juges de la province, qui poursuivaient la vengeance de sa mort. Les

juges ne veulent pas perdre leur procédure; ils lui soutiennent qu’il

est mort. Ce procès criminel dure dix-huit mois avant que ce pauvre

gentilhomme puisse obtenir un arrêt constatant qu’il est encore en vie.

Voici encore un exemple propre à éveiller la surveillance des

magistrats et à les prémunir contre les surprises et les erreurs

où peuvent les entraîner de faux témoignages. Le 11 juin 1761, le

parlement de Rouen condamna François Fourré, fils aîné, à être

rompu vif, comme convaincu d’avoir volé, avec effraction extérieure

et intérieure, la veuve Fourré, dans la nuit du 13 au 14 octobre

précédent. Le lendemain, le père du jeune homme et son second fils,

furent condamnés aux galères à perpétuité, et le troisième enfant

Fourré, à être fouetté sous la custode, comme complice du même crime.

Bientôt une bande de voleurs qui avaient exécuté ce vol, prouva la

fatale erreur des juges. Le roi ordonna la révision du procès de ces

infortunés. Un arrêt du 4 novembre 1765 proclama leur innocence; et

Marie-Anne Vasselin, convaincue d’avoir inconsidérément, et par un

esprit de prévention, déposé, _contre vérité_, dans cette affaire, fut

condamnée à faire amende honorable, et au bannissement perpétuel hors

de l’étendue de la province.

Le fait que nous allons rapporter, offre un affligeant exemple des

effets de la haine.

Le 14 mai 1808, à dix heures du soir, une heure quarante-trois minutes

avant le lever de la lune, dans la commune de Foulognes, canton de

Balleroy, département du Calvados, pendant une nuit fort obscure, un

coup de fusil fut tiré de derrière une masse de fossé, large de deux

mètres, et à travers une haie touffue, épaisse de trois mètres. Le

sieur Labbé, maire de cette commune, fut atteint de ce coup de fusil,

qui le blessa aux mains. Il passait alors à cheval dans le chemin

parallèle à cette haie, revenant de Thorigny. Il était suivi à quelques

pas par sa servante, la veuve Beaujean, qui était à pied.

Le sieur Labbé et la veuve Beaujean, quoique placés à des distances et

sous des directions différentes, au moment de l’explosion du fusil,

prétendirent avoir aperçu l’un et l’autre trois individus derrière la

haie. Le sieur Labbé attesta en avoir distingué et reconnu un _à la

lueur du coup de fusil_. Sa servante dit en avoir reconnu deux de la

même manière. Elle était allée d’abord jusqu’à déclarer qu’elle les

avait reconnus tous les trois.

Sur ces déclarations, on arrêta Pierre Fourey et Le Brethon. Mais ce

dernier recouvra sa liberté, après avoir subi l’épreuve d’un jury

spécial d’accusation.

Pierre Fourey fut donc mis seul en jugement. Dans la perquisition faite

le 22 mai dans sa maison, on n’avait pas trouvé un seul instrument qui

eût pu servir au délit. Cet homme n’avait pas même un seul fusil en

sa possession depuis plusieurs années. Il désavoua le fait qu’on lui

imputait, alléguant qu’à l’heure du crime il était couché chez lui. Ce

fait même fut certifié par un nommé Delaunay, fermier du sieur Labbé,

qui l’avait trouvé au lit, à l’heure indiquée.

Mais les déclarations du sieur Labbé et de sa servante, corroborées

par la connaissance de quelques contestations qui avaient eu lieu

précédemment entre l’accusateur et l’accusé, servirent à former la

conviction des jurés; et Pierre Fourey fut condamné à la peine de mort,

le 18 août 1808, par la cour de justice criminelle de Caen.

Le condamné se pourvut en cassation, et ce fut Me Caille qui se chargea

de sa défense. Cet avocat jugea utile à son client de soumettre à

M. Lefèvre-Gineau, professeur de physique au collége de France, la

question de savoir, s’il était possible qu’une amorce, en s’enflammant,

produisît une lueur capable d’éclairer et de faire reconnaître le

visage de la personne qui tire un coup de fusil pendant la nuit. Cette

consultation, dont les conclusions étaient absolument négatives, fut

revêtue de la signature de plusieurs savans distingués qui tous avaient

assisté à l’expérience faite à ce sujet.

L’avocat fit aussi valoir plusieurs moyens de cassation, et la cour

suprême, par arrêt du 13 janvier 1809, annula toute la procédure, et

renvoya Fourey devant la cour de justice criminelle du département le

plus voisin.

Il paraît que la haine seule avait ourdi toute cette accusation;

peut-être même que le coup de fusil était aussi de l’invention du maire

et de sa servante. Le sieur Labbé était l’ennemi déclaré de Pierre

Fourey, depuis que celui-ci avait gagné contre lui, en 1782, un procès

très-important.

MARI

EMPOISONNÉ PAR SA FEMME,

AGÉE DE DIX-NEUF ANS.

Le cœur humain présente parfois des anomalies si extraordinaires, des

phénomènes si inexplicables, que la raison de l’homme, si superbe,

si outrecuidante d’ailleurs, qui veut tout embrasser, tout analyser,

tout comprendre, se trouve forcée de s’humilier et de reconnaître sa

chétive impuissance. Qu’une femme adultère attente aux jours d’un époux

dont l’aspect seul est devenu pour elle un reproche insupportable;

qu’un homme, le cœur déchiré par les vipères de la jalousie, enfonce

le poignard dans le sein de sa compagne; que la vile cupidité inspire

à des misérables la soif de l’homicide; que l’implacable haine, que

la vengeance au regard sanguinaire, arment quelquefois parens contre

parens, frères contre frères; en apprenant d’aussi funestes événemens,

on est frappé d’horreur, sans doute; on gémit de ces attentats, on les

déplore amèrement, mais on les conçoit: les hideuses passions qui les

ont enfantés les expliquent. On sait que ce ne sont pas des effets sans

causes, et l’on connaît ces terribles causes; le cœur est contristé,

épouvanté, mais la raison se rend un fidèle compte de tout ce qui est

arrivé. Il n’en sera pas de même, si une jeune femme, à peine entrée

dans l’adolescence, âge si peu enclin au crime, heureuse en ménage

autant qu’il est possible de l’être avec un homme sans éducation,

n’ayant pour mobile aucune des passions que nous venons d’énumérer, a

l’atrocité d’attenter, de sang-froid, et pour des motifs frivoles, à

la vie de son mari, et de multiplier, pendant cinq jours, les épreuves

du poison sur sa victime, en empoisonnant les remèdes mêmes qu’on lui

administrait; alors l’esprit demeure confondu, le mystère du crime

lui échappe; il erre dans un doute inextricable: tel est le fond de

l’épouvantable aventure dont nous allons narrer les détails.

Le dimanche, jour de Pâques, 2 avril 1809, le sieur Pierre-Antoine

Dalleux, cultivateur et marchand de porcs, demeurant à Juilly, près

Dammartin, voulut, sur les neuf heures du matin, déjeûner avec sa

femme. Celle-ci l’engagea fortement et avec persévérance à s’abstenir

de ce repas, alléguant qu’à dîner, il ne pourrait plus faire tête à

son beau-frère, le sieur Guenot, cultivateur au Plessis-l’Évêque, qui

venait d’arriver. Le sieur Dalleux céda à ces raisons, et sa femme

déjeûna seule.

Comme tous trois devaient aller, sur les deux heures et demie ou trois

heures, au Plessis-l’Évêque, chez la veuve Guenot, mère de la femme

Dalleux, et de là, coucher à Trilport, chez un de leurs oncles, la dame

Dalleux prépara, sur les onze heures, un petit repas pour les deux

beaux-frères. Ceux-ci se mirent à table; elle sortit d’un fournil,

portant dans chaque main une assiette pleine de soupe; elle en posa

une devant son frère, l’autre devant son mari, qui lui dit: «Et toi?»

Elle répondit qu’elle ne mangerait pas de potage. Dalleux, trouvant sa

soupe épaisse, querella sa femme sur ce qu’elle n’avait pas apporté

la soupière, pour que chacun pût prendre du bouillon à son gré. Elle

répondit qu’il ne fallait pas faire tant de façons entre parens, et

que d’ailleurs il n’y avait ni bouillon ni soupe.

Dalleux, ayant trouvé sa soupe fort _amère_, n’en mangea que six ou

huit cuillerées. Guenot, qui trouvait la sienne très-bonne, la mangea

tout entière, et voulut même achever celle de Dalleux; mais la femme

de celui-ci s’y opposa, en disant: _Que chacun mange sa soupe_. Et, en

s’adressant à son frère, elle ajouta: _Ne va pas te bourrer de soupe,

tu ne pourrais plus rien manger après_.

Ce qui restait sur l’assiette du sieur Dalleux fut emporté dans le

fournil par sa femme. On présuma depuis que ce reste avait été mangé

par un chien, parce que, ce jour-là même, cet animal avait vomi et

couru dans la cour, en poussant des hurlemens plaintifs.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 4 / 19 段