Cet affreux récit concordait parfaitement avec les faits déjà connus;

cependant le magistrat de sûreté de Blaye, désirant s’assurer de la

véracité de Martin, avant de prendre aucune mesure contre lui, le

renvoya libre, et se transporta le lendemain chez lui, pour interroger

sa femme et ses enfans. Tous lui dirent que Martin avait passé la nuit

du 11 février hors de sa maison, et qu’il était rentré extrêmement

mouillé une ou deux heures avant le jour. Deux jours après, Martin

répéta le récit qu’il avait déjà fait, en présence du maire de sa

commune, du magistrat de sûreté, de deux ecclésiastiques respectables

et d’une autre personne.

Arrêté bientôt après, Martin fut conduit devant le directeur du jury

de Blaye, où il raconta les mêmes faits et de la même manière. Renvoyé

devant le magistrat de sûreté de Bordeaux, il persista dans ses

déclarations; il y persista encore, sans la moindre variation, devant

le directeur du jury de Bordeaux.

Lors de sa confrontation avec les accusés, ceux-ci déclarèrent qu’ils

ne le connaissaient pas. Alors Martin rappela un grand nombre de

circonstances qui établissaient des liaisons anciennes et récentes; il

raconta les horribles particularités de l’assassinat, en présence de

chaque prévenu, et leur soutint, malgré leurs dénégations, la vérité de

ses assertions.

La procédure était terminée, lorsque Martin tomba dangereusement malade

et fut transféré à l’hôpital. Il était à l’extrémité, quand le jury

d’accusation rendit sa déclaration affirmative. Le président de la cour

de justice criminelle se transporta près du malade pour lui demander

s’il persistait dans ses premières déclarations. Martin lui répondit

qu’il y persistait.

Le débat public s’ouvrit le 16 novembre. Les nombreux témoins entendus,

ne déposèrent que sur les faits accessoires; au grand étonnement des

magistrats et du public, deux des écrivains experts revinrent sur

leur premier rapport qu’ils avaient eu pourtant le temps de peser

mûrement, et affirmèrent que les dates et les signatures étaient

bien de l’écriture de Goujon. Martin interrogé de nouveau dans la

première séance, confirma toutes ses réponses. Les trois autres accusés

confondus ne montrèrent aucune émotion: A peine opposèrent-ils à ses

assertions un désaveu sans énergie.

Mais bientôt se produit un incident inattendu qui plonge les juges

dans la plus pénible perplexité. A la troisième séance, Martin

vient déclarer que toutes ses révélations antérieures sont autant

d’impostures; qu’il n’avait rien fait, rien vu, rien appris; que le

magistrat de sûreté de Blaye l’avait trompé par des menaces et des

promesses; qu’il lui avait donné _dix-huit sous_ pour l’engager à

trahir la vérité.

L’étrange rétractation de ce misérable remettait tout en question. On

ne négligea aucun moyen pour découvrir la vérité; mais on ne put rien

obtenir de Martin.

A la séance suivante, le procureur-général discuta et soutint

l’accusation avec énergie et lucidité; il taxa de pusillanimité

la rétractation des écrivains experts; il établit que la première

déclaration de Martin était un récit sincère, démontra que le suicide

n’était ni probable ni possible, et releva les indices et les

présomptions puissantes qui, indépendamment des déclarations de Martin,

devaient suffire pour opérer la conviction des juges.

Après les plaidoiries des défenseurs, le jury de jugement délibéra

pendant quatre heures, et déclara à l’unanimité, le 19 novembre 1808,

qu’il n’était pas constant que Léonard Goujon eût été étranglé dans

sa maison, et, par suite de cette déclaration, les accusés furent

acquittés.

FRATRICIDE.

Le 15 mai 1808, Barbe Guilhelme, servante à Chaumont, étant venue voir

son amie Élisabeth Olivier, domestique chez Jean-Baptiste Sollier,

propriétaire de la même commune, toutes deux causaient paisiblement,

lorsque l’une d’elles, saisie d’effroi fit remarquer à sa compagne

qu’il découlait du sang du plancher de la grange; elles y montèrent

aussitôt avec inquiétude: et à peine eurent elles retiré sept à huit

bottes de paille, qu’un bras ensanglanté s’offrit à leurs regards.

A cette vue, la frayeur s’empare d’elles, et les empêche de pousser

plus loin leurs recherches. Barbe Guilhelme va en toute hâte informer

de cet événement sa maîtresse, qui, à son tour, en fait avertir le

maire à l’instant même. Sur cet avis, ce magistrat se rend aussitôt

sur les lieux; il découvre le cadavre, et le reconnaît pour celui

de François Sollier, fils du maître de la maison. Il le fait garder

pendant la nuit; et sur son invitation, le juge de paix de Suze vint le

lendemain matin, pour constater le fait.

Le cadavre nu était enfoncé dans la paille. On remarqua à la tête trois

grandes blessures qui, d’après l’avis des gens de l’art, étaient le

résultat de coups de pierre et de bâton. On s’aperçut aussi que les

extrémités des doigts de la main droite étaient ensanglantées; ce qui

donna lieu de penser que François Sollier, en se sentant frapper, avait

porté la main à sa figure.

Quels pouvaient être les auteurs de ce meurtre? Rien encore, dans ce

premier moment, ne pouvait servir à diriger les soupçons. Les personnes

de la maison cherchaient à insinuer que ce crime avait été commis par

quelque rival, en amour, de François Sollier. On fit même remarquer

au juge de paix qu’il était facile de s’introduire du dehors dans la

grange par le moyen d’une treille dont les bois paraissaient, en effet,

avoir été forcés; mais, bientôt après, des indices frappans réduisirent

la justice à la triste nécessité de chercher les coupables parmi les

plus proches parens de la victime.

La famille Sollier ne jouissait pas d’une bonne réputation; elle

s’était rendue redoutable à tous ses voisins. On savait que la

discorde y était permanente. Il s’y élevait fréquemment de violentes

contestations d’intérêt; chacun des enfans paraissait craindre que son

père ne favorisât les autres à ses dépens; et dans une dispute qui

avait éclaté le soir du vendredi 13 mai, François, sans respect pour

l’auteur de ses jours, sans égard pour ses cheveux blancs, l’avait jeté

à la renverse en gesticulant.

On savait aussi que Joseph-Thomas, l’un des fils du sieur Sollier,

était extrêmement irascible et brutal; que, cinq ou six ans auparavant,

il avait lancé à la tête de Pierre Bacon, dont il n’avait pu empêcher

le mariage avec une de ses sœurs, une pierre du poids de douze livres;

que, quelque temps après, il avait tiré un coup de fusil chargé à plomb

sur la femme de son frère Jean-Baptiste, sans avoir autre chose à lui

reprocher que de s’être permis de cueillir un peu d’herbe dans le

jardin de la maison paternelle; enfin, on disait qu’il en voulait à

François, parce que la liaison scandaleuse de celui-ci avec une femme

de mauvaises mœurs avait été un obstacle au mariage qu’il avait eu,

lui, le projet de conclure avec la fille d’un sieur Joannes.

Quant à Marguerite Sollier, outre qu’on la regardait comme le principal

moteur de toutes les dissensions qui troublaient sa famille, on avait

découvert qu’elle avait fortement réprimandé la servante pour avoir

révélé les traces du sang.

Jusque là les soupçons ne planaient que sur le frère et la sœur;

mais bientôt ils s’étendirent jusque sur le père. On avait apprit

qu’averti par la servante de la découverte du sang répandu, il s’était

contenté de répondre avec calme: Tantôt que c’_était du vin_, tantôt

que _c’était le sang de quelque gros rat ou d’une poule_. Lorsque le

maire s’était présenté, il s’était laissé appeler à plusieurs reprises,

affectant de dormir sur son lit. Enfin, lorsque le meurtre de son fils

avait été constaté, il s’était montré insensible, et n’avait versé

quelques larmes, que lorsque le maire lui avait refusé de laisser

inhumer le corps, sans avertir le juge de paix.

En conséquence de ces indices, le frère, la sœur et le père furent

arrêtés. On fit ensuite les recherches les plus exactes dans la

maison; et l’on découvrit, caché soigneusement sous l’escalier, dans

la cuisine, le manche d’une hache, couvert de sang; on trouva aussi

au même endroit un habit court couleur café, que François portait

habituellement; à l’épaule droite de cet habit, on remarqua une touffe

de cheveux châtains avec du sang et un seul cheveu gris. Cet habit et

ce manche de hache, cachés ainsi dans l’intérieur de la maison, ne

permettaient pas de soupçonner des étrangers: ils concentraient, de

plus en plus, les présomptions du crime sur les trois personnes déjà en

état de prévention.

Dans l’interrogatoire qu’on lui fit subir, Sollier père déclara que son

fils François, le soir du 14, c’est-à-dire la veille de la découverte

de son cadavre, ayant dit qu’il voulait aller le lendemain à Suze,

pour y recevoir le prix d’une livraison de plâtre, il avait cru, ne

le voyant pas le dimanche, qu’il avait fait effectivement ce voyage.

Du reste, il s’obstina à tout nier, jusqu’aux instances qu’il avait

faites au maire pour obtenir la permission de faire inhumer le cadavre,

sans avertir le juge de paix de cet événement.

La fille Sollier, interrogée à son tour, se plaignit beaucoup des

mauvais traitemens que son frère François lui faisait subir. Elle

soutint qu’elle n’avait presque point paru à la maison dans la journée

du dimanche, et qu’elle n’y était rentrée qu’après la découverte du

cadavre de son frère. Elle ajouta qu’elle n’avait fait à la servante

d’autre reproche que de n’avoir pas prévenu son père plutôt que des

étrangers.

Joseph-Thomas se retrancha dans une dénégation absolue, lors de ses

premières réponses, et prétendit même qu’il n’y avait point de hache à

la maison; mais, dans un autre interrogatoire, il avoua que, le samedi,

à minuit, revenant de chez le sieur Joannes, son frère François, caché

derrière un mur près de l’écurie, lui avait jeté à la poitrine une

énorme pierre, et l’avait traîné ensuite par les cheveux, en lui disant

qu’à titre de son aîné, il voulait se marier avant lui; que, malgré

cette attaque violente et inattendue, il avait trouvé le moyen de se

sauver dans la grange; que, son frère l’y ayant poursuivi et frappé

de nouveau, il s’était défendu avec une pierre, et l’avait tué sur la

paille. Il affirma d’ailleurs que son père n’en savait rien.

Dans une seconde séance, pressé sans doute par ses remords, il fit

l’horrible aveu _qu’il avait attendu que son frère fût endormi pour

l’assassiner, et qu’il était allé cacher de suite son habit_!

Pendant la procédure, Sollier père mourut dans la prison. Alors le

fils, rétractant ses premiers aveux, signala ce vieillard comme

l’auteur de l’homicide; selon lui, son père, attiré par ses cris, au

moment où François l’avait attaqué, était venu à son secours; tous deux

ils avaient pris son frère aux cheveux, et l’avaient entraîné dans la

maison. Là, François avait eu une nouvelle altercation avec leur père,

qu’il accusait d’avoir fait des dispositions contraires à ses intérêts,

et lui avait lancé dans le bas-ventre un coup de pied, qui était la

cause de sa mort. Joseph-Thomas affirmait qu’il avait fait tous ses

efforts pour les calmer; que, lorsque François se fut retiré, son père

lui avait confié qu’il voulait le tuer, mais qu’il attendrait pour

cela qu’il fût endormi. Ne pouvant pas croire que cette menace fût

sérieuse, il était allé se coucher dans l’écurie de la mule, d’où ayant

entendu, quelque temps après, son père crier au secours, il s’était

empressé d’accourir à la grange, et l’avait vu aux prises avec son

frère. Mais ni sa présence, ni ses conseils, ni ses efforts, n’avaient

pu empêcher son père de frapper François sur la tête, à grands coups de

bâton, jusqu’à ce qu’il l’eût tué.

Joseph-Thomas terminait cette version nouvelle, en disant que, depuis

leur arrestation, son père avait exigé de lui qu’il s’avouât l’auteur

du meurtre, en lui faisant entendre que, par ce moyen, ils pourraient

se tirer d’affaire l’un et l’autre.

Ce plan de défense ne pouvait en imposer à la justice. Était-il

possible qu’un vieillard seul, et à la suite d’une longue lutte, eût pu

parvenir à se défaire de son fils, nécessairement plus vigoureux que

lui? Il faudrait, pour se prêter à une telle idée, supposer, dans ce

fils, un grand fonds de vénération pour son père, et l’on ne sait que

trop qu’il n’en était rien.

Au reste, l’instruction avait fourni la preuve que l’accusé, dans la

soirée du dimanche, après la découverte du cadavre, s’était présenté

chez la fille Joannes, dont il recherchait la main, et, la tirant à

l’écart, parce qu’elle était en société, l’avait priée de déclarer,

lorsque le juge de paix arriverait, _qu’il ne l’avait pas quittée

pendant toute la nuit du 14 au 15_.

La cour de Turin, par arrêt du 9 septembre 1808, déclara Joseph-Thomas

Sollier convaincu du meurtre de son frère, et le condamna à la peine

de mort. Marguerite Sollier, sa sœur, contre laquelle il ne s’était

élevé, dans les débats, aucune preuve de la complicité dont on l’avait

soupçonnée, fut acquittée.

Si le père de cette malheureuse fille était innocent du meurtre de son

fils, combien n’était-il pas coupable d’avoir élevé ses enfans avec

tant de négligence! Nul doute que toutes les horribles catastrophes,

dont on vient de voir les détails, ne fussent les fruits amers d’une

mauvaise éducation. L’inimitié qui divisait les frères et les sœurs,

le mépris qu’ils témoignaient à leur père, les mauvais traitemens dont

ils osaient l’accabler, la terreur qu’ils inspiraient à leurs voisins,

tout cela était l’œuvre d’une faiblesse, d’une insouciance sans excuse,

et devait être couronné par le meurtre d’un frère et par un échafaud,

sanglant!

On remarquera sans doute que Turin n’est plus France aujourd’hui,

et que nous sortons du cercle que nous nous sommes tracé; mais, à

l’époque où ce fratricide fut commis, le Piémont faisait encore partie

de notre territoire; c’est ce qui nous a donné lieu d’admettre la

tragédie de la famille Sollier dans notre recueil. Les amis de notre

gloire contemporaine se souviendront volontiers, tout en leur donnant

peut-être un regret, des anciennes limites de l’empire français.

SUICIDE D’UNE FEMME,

DEVENU LA CAUSE D’UNE ACCUSATION

D’ASSASSINAT CONTRE SON MARI.

Claude Vuillaume, né à Crésille, arrondissement de Toul, servait comme

garçon de labourage, à Bulligny, village voisin de son lieu natal. Son

maître, satisfait de ses services, le maria avec Madeleine Poirot,

veuve de Maurice Dally, qui jouissait, soit comme tutrice, soit à titre

de douaire, de biens que l’on pouvait évaluer à quinze ou vingt mille

francs. Sous le rapport de la fortune, ce mariage était fort avantageux

pour Vuillaume, qui ne possédait rien; mais la grande disproportion

d’âge qui se trouvait entre les deux époux devait inévitablement

établir bientôt une guerre permanente dans leur ménage. Madeleine

Poirot avait plus de quarante ans, et deux enfans de son premier mari.

Claude Vuillaume n’était âgé que de vingt-deux ans.

Les premiers momens de leur union furent assez paisibles, et la

naissance d’un enfant fut le fruit de cet accord; mais ce calme

intérieur ne tarda pas à faire place aux discordes domestiques.

Vuillaume était naturellement franc, libre, ouvert, enclin à la gaîté;

Madeleine Poirot, au contraire, avait un caractère sombre, rêveur et

mélancolique, que la légèreté de son jeune époux n’eut pas de peine

à faire tourner à la jalousie. Cette malheureuse maladie n’était pas

toujours, chez Madeleine Poirot, le résultat d’idées chimériques et

ombrageuses; la conduite volage de Vuillaume ne lui prouvait que trop

bien que ses soupçons ne la trompaient point: de là les explications,

les reproches, les querelles, les débats animés; de là aussi les

plaintes continuelles de Madeleine Poirot, aigries par l’amertume,

exagérées par le ressentiment, et devenues, par la suite, en passant

par les bouches envenimées des commères du village, un puissant

auxiliaire pour les persécuteurs acharnés de Vuillaume.

Quatre années s’écoulèrent ainsi, et la funeste passion dont Madeleine

Poirot était obsédée, n’avait fait que s’aggraver par la réflexion

et par le temps. Chaque jour, de nouveaux reproches amenaient des

contestations nouvelles. Pour sortir enfin de cette situation violente,

Madeleine Poirot manifesta l’intention de solliciter une séparation

de corps; mais Vuillaume, qui répugnait à aller discuter devant les

tribunaux les griefs de sa femme, combattait cette résolution de toutes

ses forces et déclarait sa préférence pour le divorce, dont l’idée

seule était capable de retenir pour jamais sa femme dans les liens du

mariage.

Claude Vuillaume venait d’être condamné à trois jours de prison,

par jugement du tribunal correctionnel de Toul, le 31 janvier, pour

quelques voies de fait dont il s’était rendu coupable; mais l’exécution

du jugement était restée suspendue pendant les dix jours que la

loi accorde au condamné pour interjeter appel. Le délai expirait

le 10 février 1809, et le lendemain Vuillaume devait se constituer

prisonnier, sous peine d’être conduit en prison par la force armée.

En conséquence, le 10 février, vers le soir, Vuillaume sortit de

Bulligny; il se rendit à Crésille, qui n’en est qu’à une petite

distance, passa la nuit chez sa mère, et le lendemain, accompagné

d’un habitant du lieu, il se rendit à Toul, où il arriva à dix heures

du matin. Lui et son compagnon de voyage s’arrêtèrent chez Martin,

guichetier de la prison, occupant une maison en face de la porte

d’entrée, et tenant aussi une petite auberge. Claude Vuillaume portait

sur son bras une roulière, dont il se débarrassa en entrant chez Martin.

Après avoir dîné dans cette maison, Vuillaume fit ses dispositions

pour entrer en prison dès le soir même. D’abord, il alla s’annoncer au

concierge, prit avec lui le sieur Gaudeaux, écrivain de la prison, et,

conduit par ce dernier, se présenta successivement à l’huissier Duval,

chargé de l’exécution du jugement qui l’avait condamné, et au receveur

de l’enregistrement, entre les mains de qui il acquitta le montant

des frais auxquels il était condamné. Dans la même soirée, il visita

encore l’avoué qui l’avait défendu en police correctionnelle. Après

avoir terminé toutes ces courses, il rentra chez Martin avec le sieur

Gaudeaux pour s’y rafraîchir. Là, l’huissier Duval vint lui donner

avis qu’il avait prévenu le concierge, et qu’il serait reçu en prison

aussitôt qu’il s’y présenterait. Bientôt le concierge lui-même arriva,

prit place à la table, et accepta un verre de vin qu’on lui offrait;

et le même soir, 11 février, à sept heures, Claude Vuillaume entra en

prison, suivi du sieur Gaudeaux, de Martin et du concierge. A huit

heures, quelques prisonniers se réunirent pour souper; Vuillaume fut du

nombre des convives. Après le souper, on proposa de jouer aux cartes,

et Vuillaume fut aussi de la partie. Une contestation s’éleva parmi les

joueurs; le concierge fit cesser le jeu, et ordonna aux prisonniers de

se retirer. Alors Claude Vuillaume fut enfermé, lui sixième, dans une

chambre dite la pistole, tenant immédiatement à une autre pièce qui

faisait partie du logement du concierge et de sa femme.

Dans cette chambre de la pistole, il y avait trois lits; l’un

fut occupé par Claude Vuillaume et par Jean-Baptiste Boileau, de

Barsey-la-Côte; l’autre par Jean-Baptiste Masson, de Bicqueley et

par Charles Gris; le dernier par Gérard Jacquot et Charles Maignet.

Vuillaume ne dormit pas d’un sommeil paisible; il souffrait beaucoup

d’une douleur dans les reins. Au milieu de la nuit, il éleva la

voix pour demander quelle heure il était; quelqu’un répondit à cette

question. Il crut reconnaître la voix de Charles Gris, qui couchait

dans la même chambre. Vuillaume se leva avant le jour, se promena pour

se distraire, et vers six heures, pressé de sortir, il frappa à la

porte, en demandant qu’elle lui fût ouverte. Ce fut à ce moment qu’il

quitta la chambre dans laquelle il avait passé la nuit.

Nous rapportons avec minutie toutes les actions de Vuillaume avant et

pendant son séjour en prison; nous relevons les moindres circonstances,

nous énonçons les noms de toutes les personnes qui se sont trouvées

avec lui à cette même époque; mais ces détails, indifférens ou

fastidieux partout ailleurs, ici sont essentiellement liés au récit; et

l’on verra combien ils étaient importans pour amener, après bien des

obstacles, l’heureux dénoûment de cette intéressante affaire.

Revenons à Bulligny que Claude Vuillaume avait quitté depuis le 10

février.

Le 11, Madeleine Poirot se rendit, suivant l’usage des femmes de la

campagne, à la veillée qui se tenait dans une maison contiguë à la

sienne. La veillée finit à onze heures; chacun alors se retira, et

Madeleine Poirot rentra chez elle avec sa fille.

Le lendemain, l’alarme se répandit en un instant dans le village: on

ne savait ce qu’était devenue Madeleine Poirot. Sa jeune fille, Barbe

Dally, déclara qu’elle s’était mise au lit, qu’elle avait demandé

ensuite à sa mère si elle allait l’y suivre, et que celle-ci avait

répondu: «Tout-à-l’heure.» Aucun bruit ne vint troubler le sommeil de

Barbe Dally; mais, à son réveil, ne voyant pas sa mère à ses côtés,

elle voulut sortir pour la chercher au-dehors. Elle trouva, dit-elle,

_la porte du devant de la maison fermée comme elle l’avait été la

veille, la clé placée sur la barre_.

On fit des recherches dans le voisinage; on aperçut une coëffe qui

surnageait dans le puits de la maison voisine; et sur cet indice trop

certain, on en retira le corps inanimé de Madeleine Poirot. Elle

portait une blessure à la gorge: elle était revêtue de ses habillemens,

et l’on vit retomber les sabots chargés d’eau qu’elle avait encore à

ses pieds.

Des cris confus annoncèrent à Bulligny ce tragique événement. On

s’interrogeait sur la cause de cette mort. Les uns criaient au

suicide; les autres, à l’assassinat. Cette dernière opinion l’emporta.

On ignorait que Claude Vuillaume fût retenu dans une prison; ses

dissentions domestiques étaient connues de tout le monde; il n’en

fallut pas davantage pour qu’on le désignât comme le coupable.

Le maire de Bulligny avertit le magistrat de sûreté de l’arrondissement

de Toul. Il termina sa missive par ces expressions remarquables:

«J’espère que vous voudrez bien faire faire les poursuites contre ledit

Vuillaume, car le crime ne peut être imputé à sa femme, vu le coup

qu’elle a reçu.»

Le jour suivant, le magistrat de sûreté se trouva sur les lieux,

accompagné du sieur Leclerc, docteur en médecine.

Le cadavre avait une tuméfaction considérable à la face; à la partie

antérieure du cou, une incision transversale de deux pouces d’étendue,

sur deux lignes de profondeur, provenant d’un instrument tranchant.

Du reste, le médecin reconnut que cette incision n’intéressait que

les tégumens du cou; que le larynx et la trachée-artère avaient été

respectés, et que toutes les autres parties du corps étaient dans un

état sain. La mort n’avait été occasionnée que par l’asphyxie, suite

inévitable de l’immersion de cette femme dans le puits où elle avait

été trouvée.

Lors de la visite que l’on fit dans toute la maison, on trouva un grand

couteau appelé taille-pain, offrant sur l’un des deux côtés de la lame

deux petites taches de sang, l’une à deux pouces environ de la pointe,

l’autre près du taillant. On remarqua dans la grange un petit tas de

paille d’avoine; plusieurs pailles étant ensanglantées, on remua le

tout, et l’on trouva dessous de l’avoine non vannée, sous laquelle on

découvrit, en différens endroits, des places d’environ sept pouces de

diamètre, couvertes de sang frais et non encore coagulé.

Cependant la nouvelle de la mort tragique de Madeleine Poirot avait

pénétré, dès le 12 février, dans les prisons de Toul. Claude Vuillaume,

en l’apprenant, avait fait éclater tous les transports de la douleur

la plus vraie. Pour le consoler, on lui fit observer qu’il devait

s’estimer heureux d’avoir été en prison au moment de cette catastrophe,

et que s’il eût été libre, on n’aurait pas manqué de lui imputer la

mort de sa femme. Vuillaume fit à peine attention à cette réflexion

pleine de sens.

On lui permit de se rendre sur-le-champ à Bulligny. Il sortit de la

prison vers deux heures, et se mit en route, après avoir repris la

roulière qu’il avait laissée la veille dans la maison de Martin.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 3 / 19 段