reconnurent pour l’avoir vue chez Prévost; on la reconnut même à sa
voix. La fille Bouhourt soutint qu’elle n’avait pas connu le sieur
Prévost, qu’elle n’avait jamais été chez lui, et qu’on n’avait pu la
voir avec lui.
Après les plaidoiries du ministère public et du défenseur nommé
d’office, les jurés se retirèrent dans la chambre des délibérations,
et, cinq heures après, déclarèrent, à l’unanimité, que l’accusée était
convaincue d’une attaque à dessein de tuer, effectuée sur la personne
de la femme Marye; qu’elle l’avait fait avec préméditation; mais
que, relativement à l’assassinat de Boyssou et Prévost, elle ne leur
paraissait pas convaincue.
En conséquence de cette déclaration, elle fut condamnée à la peine de
mort. Manette Bouhourt se pourvut en cassation; mais la cour suprême
ayant confirmé l’arrêt, elle subit son supplice.
Lors de ce procès, beaucoup d’avocats et un grand nombre de personnes
dans le public ne furent pas de l’avis du jury. On ne concevait
pas que l’on eût pu douter de la culpabilité de Manette, après les
dépositions de nombreux témoins, après la découverte des effets volés
dans la maison de prêt, après l’identité des moyens employés pour la
consommation des trois crimes, après la conduite indécemment atroce
de l’accusée pendant les débats; car on l’avait vue sourire lorsqu’il
était question de l’état des cadavres de ses victimes. Nul doute que
cette sirène de bas étage ne se fût servie de l’appât de honteux
plaisirs pour attirer Boyssou et Prévost dans ses filets, et n’eût
employé la débauche et les liqueurs spiritueuses comme auxiliaires pour
l’exécution de ses projets criminels.
ACCUSATION D’ASSASSINAT,
SUITE D’UN MAUVAIS MÉNAGE.
L’accusation la plus fausse a souvent en sa faveur des préjugés qui
naissent du hasard ou de la fatalité des circonstances.
La trompeuse apparence
Coûta plus d’une fois la vie à l’innocence.
Cette belle pensée de M. Delrieu ne devrait jamais cesser d’être
présente au cœur de tous ceux qui sont appelés à manier le terrible
glaive de la justice. Plus les ministres de la loi seront circonspects,
moins ils seront exposés à commettre des erreurs, erreurs presque
toujours irréparables; et alors aussi, plus leurs sentences seront
vénérables et sacrées. Si nous revenons souvent sur ce sujet, c’est que
nous y sommes ramenés par des faits malheureusement trop nombreux qui
ne prouvent que trop bien l’importance de nos réflexions.
Jean-Charles Burat-Dubois, notaire à Saint-Gauthier, arrondissement
du Blanc, département de l’Indre, avait épousé Anne Bachelier; cette
union ne fut pas heureuse, et les deux époux s’empressèrent d’invoquer
le divorce, dès qu’il eut été introduit dans notre législation.
Burat-Dubois contracta un nouveau mariage; mais il ne tarda pas à le
faire dissoudre pour former de nouveaux liens avec sa première femme.
Toutefois ce rapprochement ne ramena pas la paix dans le ménage; une
discorde permanente régnait entre les deux époux, et, si cette fois
ils n’eurent pas recours au divorce, ce ne fut pas faute de motifs et
d’occasions. Le mari se plaignait hautement de sa femme, et s’était
même adressé, tant au maire de la commune qu’au procureur impérial,
pour la faire arrêter. De son côté, la femme disait qu’elle n’était
point en sûreté avec son mari, et parlait d’une tentative faite sur
sa personne, dans son domicile et pendant la nuit, par deux individus
dont l’un était François Patural, journalier fort mal famé dans tout le
pays.
Le 28 décembre 1807, à onze heures du soir, la femme Dubois, déjà
couchée depuis une heure, entend du bruit à la porte de sa chambre;
elle se lève précipitamment, ouvre sa porte, et se trouve saisie
violemment par un homme qu’elle reconnaît être François Patural. Une
lutte violente s’engage; la dame Dubois terrasse d’abord son adversaire
qui, se relevant furieux, la blesse à la gorge et à la figure, lui fait
plusieurs morsures aux doigts, la traîne vers la porte de la cuisine,
où, l’ayant renversée, il lui foule la poitrine avec ses genoux.
La dame Dubois, extrêmement forte et courageuse, fait de nouveaux
efforts pour se dégager, y parvient, et repousse son ennemi dans la
cuisine, où elle l’enferme.
Cependant, aux cris de la dame Dubois, les domestiques, les voisins
étaient accourus; on veut saisir le malfaiteur; mais on s’aperçoit
bientôt qu’il s’est évadé en rompant un des barreaux de fer de la
croisée qui donnait dans la cour, et qu’il est sorti par le jardin, en
franchissant une balustrade auprès de laquelle on trouve un mauvais
mouchoir, un soulier et des linges qui enveloppaient une blessure que
le fugitif avait au pied.
Les gendarmes étant arrivés quelques instans après, la dame Dubois
leur raconta la scène qui venait de se passer, ajoutant qu’on avait
vainement appelé son mari, qui couchait dans son étude; qu’il n’avait
pas même répondu. Sur cette observation, les gendarmes allèrent frapper
à coups redoublés à la porte de l’étude, appelant le sieur Dubois à
plusieurs reprises; mais celui-ci ne répondit que par quelques mots mal
articulés, et n’ouvrit point. Il fallut que l’adjoint de la commune
se présentât lui-même, et le sommât d’ouvrir. Dubois céda alors, et,
sur le reproche qu’on lui adressa de n’avoir pas ouvert plus tôt, on
prétendit qu’il avait répondu: _Il est bien vrai que j’ai entendu; mais
malheureusement on sait que je vis mal avec ma femme, et je craignais
de me compromettre._
Le lendemain matin, les gendarmes arrêtèrent François Patural, qui
s’était réfugié, à peu de distance, sous la charpente de l’écurie.
Burat-Dubois le fils, qui les accompagnait, ayant apostrophé ce
misérable, en lui disant: _Ah! coquin, on te tient_, Patural lui
répondit: _Tais-toi, ton père est plus coupable que moi: c’est lui qui
m’a fait entrer dans la maison_.
Traduit devant le juge-de-paix, Patural déclara que, le 28 décembre, il
était entré, sur les six heures du soir, chez Burat-Dubois, qui l’avait
invité à boire avec lui une bouteille de vin; que celui-ci l’avait
introduit ensuite dans un cabinet, pour qu’il ne fût pas vu de sa mère
ou de sa femme, pour qu’on ne sût pas qu’ils avaient bu ensemble et
qu’il était resté.
On avait vu, le jour même de l’événement, le sieur Dubois causant
familièrement avec Patural, et se promenant avec lui dans une
chenevière; cette circonstance, combinée avec les propos tenus
par Patural, lors de son arrestation, et fortifiée encore par la
mésintelligence connue des époux Dubois et par la lenteur qu’avait
mise le mari à ouvrir sa porte, détermina le magistrat à faire arrêter
Dubois.
Interrogé par le magistrat de sûreté, il avoua qu’il s’était promené
avec Patural dans la chenevière, mais qu’il n’avait d’autre but que de
lui ordonner quelques travaux. Il affirma qu’il ignorait absolument
que cet homme se fût introduit dans sa maison. Patural, interrogé de
nouveau, persista à soutenir que c’était Dubois qui l’avait fait placer
dans le cabinet voisin de la chambre de sa femme, mais qu’il ne lui
avait fait part d’aucun projet criminel; qu’il lui avait dit seulement
de n’en sortir que lorsque le moment serait favorable pour n’être point
aperçu. Il ajouta qu’il n’avait fait aucune tentative pour ouvrir
la porte de la dame Dubois; que c’était elle qui, l’ayant peut-être
entendu, s’était imaginé qu’il voulait s’introduire chez elle, et
s’était précipitée sur lui, mais qu’il ne lui avait porté aucun coup,
et que, si elle avait quelques blessures, elle se les était faites
elle-même. Enfin il déclara qu’il était sorti librement par la porte de
la cour, et non par la fenêtre de la cuisine: déclaration évidemment
fausse et démentie par les linges trouvés et par la rupture d’un des
barreaux de fer de la fenêtre de la cuisine.
Mais bientôt la scène changea; Patural, qui jusque là s’était obstiné
à dire que Burat-Dubois ne lui avait commandé aucun crime, annonça
l’intention de faire des révélations importantes au directeur du jury.
Il prétendit que Dubois l’avait expressément chargé d’étrangler sa
femme, avec promesse de lui donner, à titre de récompense, une somme de
cent écus.
Pendant cette nouvelle déclaration, Patural paraissait être dans
un état voisin de l’ivresse. Le magistrat le lui fit observer;
mais il persista, en disant qu’il sentait toute l’importance de sa
déclaration. Le lendemain, il la réitéra en versant des larmes et en
ajoutant qu’ayant dit à Dubois qu’il n’aurait peut-être pas le courage
d’exécuter un pareil attentat, celui-ci lui avait donné du vin pour
ranimer ses forces.
En conséquence, les deux prévenus furent mis en accusation et traduits
devant la cour de justice criminelle du département de l’Indre, qui,
par arrêt du 19 juin 1808, condamna Dubois à la peine de mort, et
prononça l’acquittement de Patural.
Le sieur Dubois se pourvut en cassation contre son étrange
condamnation, et la cour suprême cassa l’arrêt attaqué ainsi que la
disposition relative à Patural; de sorte que celui-ci profita de
l’acquittement singulier prononcé en sa faveur.
Burat-Dubois fut donc mis seul en jugement devant la cour criminelle
de Tours. Là, sa cause prit une nouvelle face; là, il n’eut plus à
redouter les préventions de pays, les haines de voisinage. L’avocat,
chargé de sa défense, aborda franchement son sujet, et démontra qu’il
n’était pas même constant qu’il eut été commis une attaque, à dessein
de tuer, sur la personne de la dame Burat-Dubois, dans la nuit du 28 au
29 décembre 1807. Il raconta, preuves en main, ce que Dubois avait fait
dans cette même soirée. Il avait reçu à six heures du soir l’huissier
Beauduit; à sept, il s’était rendu à son tour chez ce voisin, avec les
enfans duquel il avait joué long-temps; ce qui n’annonçait guère les
préparatifs d’un meurtre. Avant de se coucher, il était entré dans la
chambre de sa femme, avait couvert son feu, selon son habitude, et lui
avait adressé un bon soir amical en la quittant.
Le défenseur termina son plaidoyer, en faisant un tableau de la
désolation de la famille Dubois, au moment où la condamnation de
celui-ci avait été prononcée à Châteauroux. Sa femme était prête à
expirer..... Sa fille voulait se précipiter par une croisée..... Son
fils fut sur le point de se noyer.
Le 18 décembre 1808, la cour, sur la déclaration unanime du jury qu’il
n’était pas constant qu’il y eût eu une attaque à dessein de tuer,
proclama l’innocence du sieur Dubois. On voit, par cette décision, que
les jurés pensèrent que Patural ne s’était introduit dans la maison
que dans l’intention de voler, et c’est en effet la seule opinion
raisonnable à laquelle on puisse s’arrêter.
D’où procédait cependant cette terrible accusation articulée par
Patural? Uniquement de la mésintelligence qui divisait les deux époux
Dubois. Bien plus, sans cette circonstance, Patural n’aurait peut-être
pas osé se hasarder à s’introduire la nuit dans cette maison; mais,
connaissant la désunion qui y régnait, il bâtit là-dessus sa première
déclaration; puis il en vint à imaginer la proposition du meurtre et
la récompense promise à l’exécuteur du crime. Certes, une pareille
accusation n’aurait pu jamais avoir prise sur des époux bien unis
et donnant l’exemple de la concorde; la clameur publique aurait
sur-le-champ fait justice de l’imposteur; au lieu que Dubois, tout
innocent qu’il était, se vit à deux doigts d’une mort infamante,
accusé d’un crime auquel sa conduite privée semblait donner quelque
probabilité.
ASSASSINAT
DE LÉONARD GOUJON,
INDICES PUISSANS CONTRE SA FAMILLE,
IMPUNITÉ DU CRIME.
«Quand les preuves sont indépendantes l’une de l’autre, dit
Beccaria, c’est-à-dire, quand chaque indice se prouve à part,
plus ces indices sont nombreux, plus le délit est probable, parce
que la fausseté d’une preuve n’influe en rien sur la certitude
des autres.»
On peut faire l’application de ces réflexions judicieuses aux détails
du crime dont nous allons rendre compte, pour juger plus sainement
de l’issue du procès qu’il fit naître, procès dans lequel la justice
rencontra des embarras inextricables.
Léonard Goujon faisait le commerce des vins et des eaux-de-vie dans
la commune de Gauriaguet, village des Gueynards, aux environs de
Bordeaux. Sa fortune s’élevait à peu près à soixante mille francs; il
était très-réglé dans ses affaires, économe et fidèle à ses engagemens;
on ne lui connaissait aucune dette; il était estimé et aimé de tous ses
voisins.
Sa maison se composait de quatre pièces séparées par une allée. Au
milieu de cette allée, et dans un lieu très-obscur, était un caveau
où Goujon tenait son vin et les provisions de son ménage. Il y avait
un premier étage. Au midi de la maison, et sur l’alignement de la
grande route, s’élevaient des bâtimens qui n’appartenaient point à
Goujon; à côté de ces bâtimens, un petit chemin conduisait à un lac,
au bord duquel se trouvaient un arbre et un buisson éloignés de trois
cents pas de la maison de Goujon. Il y avait aussi, du même côté, une
ruelle où se trouvait l’écurie de Goujon, attenante au derrière de ses
bâtimens. Après cette ruelle, en suivant la grande route vers le nord,
on rencontrait deux maisons voisines d’un emplacement sur lequel était
un bâtiment destiné à la fabrication des eaux-de-vie, et l’on voyait,
au-devant de ce bâtiment, un puits et un monceau de pierres.
Cette statistique des localités était nécessaire pour bien faire
saisir aux lecteurs tous les détails de l’accusation.
Le 12 février 1808, à sept heures du matin, un homme du village,
passant auprès du lac, vit le cheval de Goujon attaché à un arbre qui y
était planté, et son manteau jeté sur un buisson; il en avertit le fils
de Favereau, domestique de Goujon, et ils allèrent ensemble détacher le
cheval et prendre le manteau. La femme Goujon dit que son mari était
parti pour Bordeaux une heure avant le jour. Favereau, qui couchait
dans l’écurie avec le fils de Goujon, prétendit qu’en effet son maître
était venu seller son cheval, qu’il lui avait donné l’avoine, et qu’il
était parti.
Le maire, instruit de l’événement, se transporta sur les lieux,
et, persuadé, comme paraissait l’être la famille de Goujon, que ce
malheureux, attaqué par des voleurs sur le grand chemin, avait été
assassiné, il pensa que son cadavre avait été jeté dans le lac.
On se mit aussitôt à la recherche du corps; mais, pendant ce temps,
Favereau vint annoncer qu’il avait vu dans le puits placé au-devant de
la brûlerie un chapeau qui surnageait; on s’y rendit sur-le-champ, et
l’on y trouva en effet le corps de Goujon. On lui avait attaché autour
du corps et sous les aisselles, avec une corde, un sac contenant deux
pierres qui pesaient ensemble cent cinquante livres. Le procès-verbal
et le rapport des officiers de santé constataient que les parties
génitales étaient meurtries, et que le cou présentait de chaque
côté des traces d’une compression très-forte qui avait altéré la
trachée-artère; ce qui prouvait aux hommes de l’art que Goujon avait
été étranglé.
Le maire interrogea les personnes de la famille; elles répondirent
toutes que Goujon était parti à cheval une heure avant le jour; qu’il
avait mis de l’avoine dans le sac qu’ils reconnurent; que, pendant la
nuit, on avait entendu aboyer les chiens du village, et qu’un cheval
avait été long-temps arrêté devant la maison. Elles déclarèrent au
surplus ne pas connaître la corde trouvée autour du corps de Goujon,
et affirmèrent même, _sans qu’on le leur demandât_, qu’il n’y en avait
pas de semblable dans la maison. Elles ne doutaient point qu’il n’eût
été assassiné; mais elles ne soupçonnaient personne, et assuraient que
Goujon n’avait point d’ennemi.
Les voisins, interpellés, ne purent donner aucun éclaircissement.
Dès que M. de Lafourcade, l’un des magistrats de sûreté de Bordeaux,
eut reçu le procès-verbal, il se rendit sur les lieux, on exhuma
le cadavre, et l’on procéda à une nouvelle vérification. On ne
reconnut point alors d’altération aux parties sexuelles; mais il fut
attesté qu’il y avait eu strangulation, luxation d’une des vertèbres
cervicales; de plus, la mort du défunt avait eu lieu avant que le corps
n’eût été précipité dans le puits, car les poumons ne contenaient
aucune particule d’eau.
Le magistrat visita la maison tout entière avec le plus grand soin,
mais sans rien découvrir qui pût le mettre sur la trace des coupables.
Le lendemain de son arrivée, passant à huit heures du matin dans
l’allée de la maison, il aperçut la porte du caveau qu’il n’avait pas
encore vue. Il se la fit ouvrir, et trouva, sur une pièce de vin, un
panier qui contenait des cordes absolument pareilles à celle qui liait
le sac et les pierres autour du corps de Goujon. Il crut s’apercevoir
que ces deux bouts de corde avaient été séparés par une coupure
récente; et, ce qui le confirma dans ce soupçon, c’est que la coupure
faite à trois reprises avait laissé des inégalités qui se raccordaient
facilement. Deux experts cordiers furent appelés; ils déclarèrent que
la matière, l’ouvrage, la forme de la corde étaient les mêmes, et que
les deux bouts inégalement coupés n’avaient composé récemment qu’une
seule corde.
Jusque là les soupçons n’avaient point atteint la famille de Goujon;
mais la découverte de cette corde coupée, la déclaration des cordiers
experts, commencèrent à la rendre suspecte. Le soir, à cinq heures,
pendant que le magistrat interrogeait la veuve et Favereau, son
domestique, Bonnecaze, frère de la femme Goujon, se présenta à lui,
et lui déclara qu’après la mort de son beau-frère, ayant demandé à
sa sœur de voir son livre de raison, il y avait trouvé quatre pages
d’écriture, annonçant que Goujon, effrayé d’une demande en dommages et
intérêts dont il était menacé, s’était déterminé à se donner la mort
en se noyant. Bonnecaze ajouta que, pour que la honte d’un suicide ne
pesât pas sur la famille, sa sœur et lui avaient cru qu’il convenait
d’arracher ces deux feuillets, qu’il les avait gardés et qu’il les lui
représentait.
Ces deux feuillets faisaient mention d’un incendie qui, neuf mois
auparavant, avait consumé une grange et une écurie appartenant à deux
des voisins de Goujon. Il y était question des soupçons qui s’étaient
élevés à cette époque contre quelques particuliers que l’on ne nommait
pas. Ce récit paraissait écrit de la main de Goujon; mais, à la fin de
la troisième page, on était frappé de la différence de l’écriture, et
c’est là seulement qu’étaient manifestées les craintes de Goujon et sa
volonté de se détruire. Les vingt-et-une dernières lignes, divisées en
trois articles, portaient, à la fin de chacune, la date du 12 février
et la signature _Goujon_. La différence des caractères se faisait
remarquer plus particulièrement à ces signatures et à ces dates.
Sur ces indices, le magistrat de sûreté ordonna l’arrestation de la
veuve Goujon, de Bonnecaze et du domestique Favereau.
La veuve Goujon était d’un caractère froid et sombre: nulle sensibilité
ne se manifestait sur les traits de son visage. Du reste, personne ne
déposait contre ses mœurs, et l’intérieur de son ménage avait toujours
paru paisible.
Il n’en était pas de même de Bonnecaze, son frère; sa moralité était
fort suspecte; depuis quelques années, il avait fait une faillite
considérable, n’avait payé qu’une très-faible partie du dividende
promis, et avait retenu tous ses biens. Ce n’était jamais qu’avec lui
que Goujon avait des discussions; il l’avait même assigné en nouveau
partage des biens de sa femme. Cette contestation avait été soumise à
l’arbitrage. Cependant les deux beaux-frères ne se voyaient pas depuis
quatre années.
Quant au domestique Favereau, il avait été soupçonné autrefois de
plusieurs vols de peu d’importance; mais rien n’annonçait qu’il eût
manqué de fidélité à l’égard de son maître, qui, dit-on, l’aimait
beaucoup.
La découverte de la corde dans un lieu secret de la maison, et la
production soudaine de ce testament de mort dont on n’avait pas
encore parlé, qui offrait plusieurs apparences de fausseté, et que
l’on pouvait croire fabriqué après coup pour se procurer un moyen de
justification, déterminèrent le magistrat à ordonner l’arrestation de
ces trois personnes.
La procédure s’instruisit devant le directeur du jury. Le
procureur-général considéra que le sort des accusés pouvait dépendre de
la fausseté ou de la sincérité de cette espèce de testament. S’il était
vrai, l’accusation tombait d’elle-même; s’il était faux, les prévenus
avaient eu seuls intérêt à le fabriquer; et alors quelle présomption
terrible contre eux! Il porta, devant la cour spéciale, une accusation
de faux contre la veuve Goujon et Bonnecaze. Une nouvelle instruction
produisit de nouveaux indices, et les écrivains experts, qui furent
appelés, confirmèrent les soupçons résultans du seul examen de la
pièce. La cour spéciale, statuant sur sa compétence, déclara qu’il y
avait prévention de faux, mais que les prévenus n’ayant fait usage de
cette pièce que pour se préserver de l’accusation d’assassinat, il n’y
avait pas intention de nuire à autrui, et que, par conséquent, ils ne
devaient pas être mis en jugement. Cet arrêt fut confirmé par la cour
suprême.
Cependant on faisait des recherches, dans l’arrondissement de Blaye,
sur l’auteur du faux et sur les complices de l’assassinat.
Un nommé Martin, dont le domicile était très-voisin de Gauriaguet,
est appelé devant M. Dufourc, substitut de procureur-général. Il
est interrogé d’abord sur quelques vols dont il était soupçonné; le
magistrat lui parle ensuite de l’assassinat de Goujon; cet homme
se trouble; on le presse de questions; Martin tombe dans quelques
contradictions; enfin déconcerté, il fait le récit dont voici l’analyse.
«Je connais, dit-il, Bonnecaze depuis long-temps. Le 7 ou le 8 de
février, je le rencontrai sur la grande route: après quelques instans
de conversation, il me proposa de l’aider _à faire un coup_. Je lui
demandai de s’expliquer; il me dit qu’il s’agissait de tuer Goujon, son
beau-frère. _Ah! bon Dieu_, lui répondis-je, _ce serait dommage, Goujon
est un si bon homme!_ Il insista, me promit de l’argent; je suis si
pauvre! Je succombai. Il me donna rendez-vous pour onze heures du soir,
le 12 février, sur une prairie voisine de la maison de Goujon. Je m’y
rendis, j’y trouvai Bonnecaze et Favereau. Il faisait un temps affreux:
nous nous mîmes un instant à l’abri sous un appentis de la maison de
Goujon; Bonnecaze heurte doucement à la porte; elle fut ouverte, je ne
sais par qui. Nous entrâmes dans la chambre où Goujon dormait dans son
lit; la femme Goujon alluma une chandelle, on ne fit aucun bruit, on ne
dit pas une seule parole. La femme Goujon et Favereau se placèrent dans
la ruelle, Bonnecaze passa du côté opposé. Au même instant, Goujon fut
saisi à la gorge et aux parties sexuelles par Bonnecaze, qui, couché
sur lui, contenait son bras gauche avec le genou; la femme Goujon et
Favereau lui tenaient le bras droit, et moi, je le tenais par les
pieds, _faiblement et peu de chose_. Il ne proféra que ces mots: _Ah!
mon Dieu, je suis perdu! à l’aide!_ Dans cinq ou six minutes, il fut
étouffé.
«Dès qu’il fut mort, sa femme, son beau-frère et son domestique
l’habillèrent sur son lit. Ensuite ils l’attirèrent vers le pied,
l’assirent à terre, lui mirent ses bas et ses bottes, et nous le
portâmes auprès du puits de _la brûlerie_. On avait porté un sac
et une corde; deux grosses pierres furent mises dans le sac; j’en
apportai une, on attacha le sac autour du corps, la corde nouée
sur la poitrine, et on le précipita dans le puits.
«Dès que tout cela fut fait, je me retirai dans mon domicile;
mais, en passant devant la maison de Goujon, Bonnecaze me donna
cinq à six livres de pain, et je vis Favereau qui sortait de
l’écurie, menant avec lui le cheval de Goujon; j’ignore dans quel
lieu il le conduisait.
«Depuis, et cinq ou six jours après l’assassinat, Bonnecaze m’a
donné vingt-quatre livres.»