La fille Bouhourt fut confrontée avec plusieurs témoins qui la

reconnurent pour l’avoir vue chez Prévost; on la reconnut même à sa

voix. La fille Bouhourt soutint qu’elle n’avait pas connu le sieur

Prévost, qu’elle n’avait jamais été chez lui, et qu’on n’avait pu la

voir avec lui.

Après les plaidoiries du ministère public et du défenseur nommé

d’office, les jurés se retirèrent dans la chambre des délibérations,

et, cinq heures après, déclarèrent, à l’unanimité, que l’accusée était

convaincue d’une attaque à dessein de tuer, effectuée sur la personne

de la femme Marye; qu’elle l’avait fait avec préméditation; mais

que, relativement à l’assassinat de Boyssou et Prévost, elle ne leur

paraissait pas convaincue.

En conséquence de cette déclaration, elle fut condamnée à la peine de

mort. Manette Bouhourt se pourvut en cassation; mais la cour suprême

ayant confirmé l’arrêt, elle subit son supplice.

Lors de ce procès, beaucoup d’avocats et un grand nombre de personnes

dans le public ne furent pas de l’avis du jury. On ne concevait

pas que l’on eût pu douter de la culpabilité de Manette, après les

dépositions de nombreux témoins, après la découverte des effets volés

dans la maison de prêt, après l’identité des moyens employés pour la

consommation des trois crimes, après la conduite indécemment atroce

de l’accusée pendant les débats; car on l’avait vue sourire lorsqu’il

était question de l’état des cadavres de ses victimes. Nul doute que

cette sirène de bas étage ne se fût servie de l’appât de honteux

plaisirs pour attirer Boyssou et Prévost dans ses filets, et n’eût

employé la débauche et les liqueurs spiritueuses comme auxiliaires pour

l’exécution de ses projets criminels.

ACCUSATION D’ASSASSINAT,

SUITE D’UN MAUVAIS MÉNAGE.

L’accusation la plus fausse a souvent en sa faveur des préjugés qui

naissent du hasard ou de la fatalité des circonstances.

La trompeuse apparence

Coûta plus d’une fois la vie à l’innocence.

Cette belle pensée de M. Delrieu ne devrait jamais cesser d’être

présente au cœur de tous ceux qui sont appelés à manier le terrible

glaive de la justice. Plus les ministres de la loi seront circonspects,

moins ils seront exposés à commettre des erreurs, erreurs presque

toujours irréparables; et alors aussi, plus leurs sentences seront

vénérables et sacrées. Si nous revenons souvent sur ce sujet, c’est que

nous y sommes ramenés par des faits malheureusement trop nombreux qui

ne prouvent que trop bien l’importance de nos réflexions.

Jean-Charles Burat-Dubois, notaire à Saint-Gauthier, arrondissement

du Blanc, département de l’Indre, avait épousé Anne Bachelier; cette

union ne fut pas heureuse, et les deux époux s’empressèrent d’invoquer

le divorce, dès qu’il eut été introduit dans notre législation.

Burat-Dubois contracta un nouveau mariage; mais il ne tarda pas à le

faire dissoudre pour former de nouveaux liens avec sa première femme.

Toutefois ce rapprochement ne ramena pas la paix dans le ménage; une

discorde permanente régnait entre les deux époux, et, si cette fois

ils n’eurent pas recours au divorce, ce ne fut pas faute de motifs et

d’occasions. Le mari se plaignait hautement de sa femme, et s’était

même adressé, tant au maire de la commune qu’au procureur impérial,

pour la faire arrêter. De son côté, la femme disait qu’elle n’était

point en sûreté avec son mari, et parlait d’une tentative faite sur

sa personne, dans son domicile et pendant la nuit, par deux individus

dont l’un était François Patural, journalier fort mal famé dans tout le

pays.

Le 28 décembre 1807, à onze heures du soir, la femme Dubois, déjà

couchée depuis une heure, entend du bruit à la porte de sa chambre;

elle se lève précipitamment, ouvre sa porte, et se trouve saisie

violemment par un homme qu’elle reconnaît être François Patural. Une

lutte violente s’engage; la dame Dubois terrasse d’abord son adversaire

qui, se relevant furieux, la blesse à la gorge et à la figure, lui fait

plusieurs morsures aux doigts, la traîne vers la porte de la cuisine,

où, l’ayant renversée, il lui foule la poitrine avec ses genoux.

La dame Dubois, extrêmement forte et courageuse, fait de nouveaux

efforts pour se dégager, y parvient, et repousse son ennemi dans la

cuisine, où elle l’enferme.

Cependant, aux cris de la dame Dubois, les domestiques, les voisins

étaient accourus; on veut saisir le malfaiteur; mais on s’aperçoit

bientôt qu’il s’est évadé en rompant un des barreaux de fer de la

croisée qui donnait dans la cour, et qu’il est sorti par le jardin, en

franchissant une balustrade auprès de laquelle on trouve un mauvais

mouchoir, un soulier et des linges qui enveloppaient une blessure que

le fugitif avait au pied.

Les gendarmes étant arrivés quelques instans après, la dame Dubois

leur raconta la scène qui venait de se passer, ajoutant qu’on avait

vainement appelé son mari, qui couchait dans son étude; qu’il n’avait

pas même répondu. Sur cette observation, les gendarmes allèrent frapper

à coups redoublés à la porte de l’étude, appelant le sieur Dubois à

plusieurs reprises; mais celui-ci ne répondit que par quelques mots mal

articulés, et n’ouvrit point. Il fallut que l’adjoint de la commune

se présentât lui-même, et le sommât d’ouvrir. Dubois céda alors, et,

sur le reproche qu’on lui adressa de n’avoir pas ouvert plus tôt, on

prétendit qu’il avait répondu: _Il est bien vrai que j’ai entendu; mais

malheureusement on sait que je vis mal avec ma femme, et je craignais

de me compromettre._

Le lendemain matin, les gendarmes arrêtèrent François Patural, qui

s’était réfugié, à peu de distance, sous la charpente de l’écurie.

Burat-Dubois le fils, qui les accompagnait, ayant apostrophé ce

misérable, en lui disant: _Ah! coquin, on te tient_, Patural lui

répondit: _Tais-toi, ton père est plus coupable que moi: c’est lui qui

m’a fait entrer dans la maison_.

Traduit devant le juge-de-paix, Patural déclara que, le 28 décembre, il

était entré, sur les six heures du soir, chez Burat-Dubois, qui l’avait

invité à boire avec lui une bouteille de vin; que celui-ci l’avait

introduit ensuite dans un cabinet, pour qu’il ne fût pas vu de sa mère

ou de sa femme, pour qu’on ne sût pas qu’ils avaient bu ensemble et

qu’il était resté.

On avait vu, le jour même de l’événement, le sieur Dubois causant

familièrement avec Patural, et se promenant avec lui dans une

chenevière; cette circonstance, combinée avec les propos tenus

par Patural, lors de son arrestation, et fortifiée encore par la

mésintelligence connue des époux Dubois et par la lenteur qu’avait

mise le mari à ouvrir sa porte, détermina le magistrat à faire arrêter

Dubois.

Interrogé par le magistrat de sûreté, il avoua qu’il s’était promené

avec Patural dans la chenevière, mais qu’il n’avait d’autre but que de

lui ordonner quelques travaux. Il affirma qu’il ignorait absolument

que cet homme se fût introduit dans sa maison. Patural, interrogé de

nouveau, persista à soutenir que c’était Dubois qui l’avait fait placer

dans le cabinet voisin de la chambre de sa femme, mais qu’il ne lui

avait fait part d’aucun projet criminel; qu’il lui avait dit seulement

de n’en sortir que lorsque le moment serait favorable pour n’être point

aperçu. Il ajouta qu’il n’avait fait aucune tentative pour ouvrir

la porte de la dame Dubois; que c’était elle qui, l’ayant peut-être

entendu, s’était imaginé qu’il voulait s’introduire chez elle, et

s’était précipitée sur lui, mais qu’il ne lui avait porté aucun coup,

et que, si elle avait quelques blessures, elle se les était faites

elle-même. Enfin il déclara qu’il était sorti librement par la porte de

la cour, et non par la fenêtre de la cuisine: déclaration évidemment

fausse et démentie par les linges trouvés et par la rupture d’un des

barreaux de fer de la fenêtre de la cuisine.

Mais bientôt la scène changea; Patural, qui jusque là s’était obstiné

à dire que Burat-Dubois ne lui avait commandé aucun crime, annonça

l’intention de faire des révélations importantes au directeur du jury.

Il prétendit que Dubois l’avait expressément chargé d’étrangler sa

femme, avec promesse de lui donner, à titre de récompense, une somme de

cent écus.

Pendant cette nouvelle déclaration, Patural paraissait être dans

un état voisin de l’ivresse. Le magistrat le lui fit observer;

mais il persista, en disant qu’il sentait toute l’importance de sa

déclaration. Le lendemain, il la réitéra en versant des larmes et en

ajoutant qu’ayant dit à Dubois qu’il n’aurait peut-être pas le courage

d’exécuter un pareil attentat, celui-ci lui avait donné du vin pour

ranimer ses forces.

En conséquence, les deux prévenus furent mis en accusation et traduits

devant la cour de justice criminelle du département de l’Indre, qui,

par arrêt du 19 juin 1808, condamna Dubois à la peine de mort, et

prononça l’acquittement de Patural.

Le sieur Dubois se pourvut en cassation contre son étrange

condamnation, et la cour suprême cassa l’arrêt attaqué ainsi que la

disposition relative à Patural; de sorte que celui-ci profita de

l’acquittement singulier prononcé en sa faveur.

Burat-Dubois fut donc mis seul en jugement devant la cour criminelle

de Tours. Là, sa cause prit une nouvelle face; là, il n’eut plus à

redouter les préventions de pays, les haines de voisinage. L’avocat,

chargé de sa défense, aborda franchement son sujet, et démontra qu’il

n’était pas même constant qu’il eut été commis une attaque, à dessein

de tuer, sur la personne de la dame Burat-Dubois, dans la nuit du 28 au

29 décembre 1807. Il raconta, preuves en main, ce que Dubois avait fait

dans cette même soirée. Il avait reçu à six heures du soir l’huissier

Beauduit; à sept, il s’était rendu à son tour chez ce voisin, avec les

enfans duquel il avait joué long-temps; ce qui n’annonçait guère les

préparatifs d’un meurtre. Avant de se coucher, il était entré dans la

chambre de sa femme, avait couvert son feu, selon son habitude, et lui

avait adressé un bon soir amical en la quittant.

Le défenseur termina son plaidoyer, en faisant un tableau de la

désolation de la famille Dubois, au moment où la condamnation de

celui-ci avait été prononcée à Châteauroux. Sa femme était prête à

expirer..... Sa fille voulait se précipiter par une croisée..... Son

fils fut sur le point de se noyer.

Le 18 décembre 1808, la cour, sur la déclaration unanime du jury qu’il

n’était pas constant qu’il y eût eu une attaque à dessein de tuer,

proclama l’innocence du sieur Dubois. On voit, par cette décision, que

les jurés pensèrent que Patural ne s’était introduit dans la maison

que dans l’intention de voler, et c’est en effet la seule opinion

raisonnable à laquelle on puisse s’arrêter.

D’où procédait cependant cette terrible accusation articulée par

Patural? Uniquement de la mésintelligence qui divisait les deux époux

Dubois. Bien plus, sans cette circonstance, Patural n’aurait peut-être

pas osé se hasarder à s’introduire la nuit dans cette maison; mais,

connaissant la désunion qui y régnait, il bâtit là-dessus sa première

déclaration; puis il en vint à imaginer la proposition du meurtre et

la récompense promise à l’exécuteur du crime. Certes, une pareille

accusation n’aurait pu jamais avoir prise sur des époux bien unis

et donnant l’exemple de la concorde; la clameur publique aurait

sur-le-champ fait justice de l’imposteur; au lieu que Dubois, tout

innocent qu’il était, se vit à deux doigts d’une mort infamante,

accusé d’un crime auquel sa conduite privée semblait donner quelque

probabilité.

ASSASSINAT

DE LÉONARD GOUJON,

INDICES PUISSANS CONTRE SA FAMILLE,

IMPUNITÉ DU CRIME.

«Quand les preuves sont indépendantes l’une de l’autre, dit

Beccaria, c’est-à-dire, quand chaque indice se prouve à part,

plus ces indices sont nombreux, plus le délit est probable, parce

que la fausseté d’une preuve n’influe en rien sur la certitude

des autres.»

On peut faire l’application de ces réflexions judicieuses aux détails

du crime dont nous allons rendre compte, pour juger plus sainement

de l’issue du procès qu’il fit naître, procès dans lequel la justice

rencontra des embarras inextricables.

Léonard Goujon faisait le commerce des vins et des eaux-de-vie dans

la commune de Gauriaguet, village des Gueynards, aux environs de

Bordeaux. Sa fortune s’élevait à peu près à soixante mille francs; il

était très-réglé dans ses affaires, économe et fidèle à ses engagemens;

on ne lui connaissait aucune dette; il était estimé et aimé de tous ses

voisins.

Sa maison se composait de quatre pièces séparées par une allée. Au

milieu de cette allée, et dans un lieu très-obscur, était un caveau

où Goujon tenait son vin et les provisions de son ménage. Il y avait

un premier étage. Au midi de la maison, et sur l’alignement de la

grande route, s’élevaient des bâtimens qui n’appartenaient point à

Goujon; à côté de ces bâtimens, un petit chemin conduisait à un lac,

au bord duquel se trouvaient un arbre et un buisson éloignés de trois

cents pas de la maison de Goujon. Il y avait aussi, du même côté, une

ruelle où se trouvait l’écurie de Goujon, attenante au derrière de ses

bâtimens. Après cette ruelle, en suivant la grande route vers le nord,

on rencontrait deux maisons voisines d’un emplacement sur lequel était

un bâtiment destiné à la fabrication des eaux-de-vie, et l’on voyait,

au-devant de ce bâtiment, un puits et un monceau de pierres.

Cette statistique des localités était nécessaire pour bien faire

saisir aux lecteurs tous les détails de l’accusation.

Le 12 février 1808, à sept heures du matin, un homme du village,

passant auprès du lac, vit le cheval de Goujon attaché à un arbre qui y

était planté, et son manteau jeté sur un buisson; il en avertit le fils

de Favereau, domestique de Goujon, et ils allèrent ensemble détacher le

cheval et prendre le manteau. La femme Goujon dit que son mari était

parti pour Bordeaux une heure avant le jour. Favereau, qui couchait

dans l’écurie avec le fils de Goujon, prétendit qu’en effet son maître

était venu seller son cheval, qu’il lui avait donné l’avoine, et qu’il

était parti.

Le maire, instruit de l’événement, se transporta sur les lieux,

et, persuadé, comme paraissait l’être la famille de Goujon, que ce

malheureux, attaqué par des voleurs sur le grand chemin, avait été

assassiné, il pensa que son cadavre avait été jeté dans le lac.

On se mit aussitôt à la recherche du corps; mais, pendant ce temps,

Favereau vint annoncer qu’il avait vu dans le puits placé au-devant de

la brûlerie un chapeau qui surnageait; on s’y rendit sur-le-champ, et

l’on y trouva en effet le corps de Goujon. On lui avait attaché autour

du corps et sous les aisselles, avec une corde, un sac contenant deux

pierres qui pesaient ensemble cent cinquante livres. Le procès-verbal

et le rapport des officiers de santé constataient que les parties

génitales étaient meurtries, et que le cou présentait de chaque

côté des traces d’une compression très-forte qui avait altéré la

trachée-artère; ce qui prouvait aux hommes de l’art que Goujon avait

été étranglé.

Le maire interrogea les personnes de la famille; elles répondirent

toutes que Goujon était parti à cheval une heure avant le jour; qu’il

avait mis de l’avoine dans le sac qu’ils reconnurent; que, pendant la

nuit, on avait entendu aboyer les chiens du village, et qu’un cheval

avait été long-temps arrêté devant la maison. Elles déclarèrent au

surplus ne pas connaître la corde trouvée autour du corps de Goujon,

et affirmèrent même, _sans qu’on le leur demandât_, qu’il n’y en avait

pas de semblable dans la maison. Elles ne doutaient point qu’il n’eût

été assassiné; mais elles ne soupçonnaient personne, et assuraient que

Goujon n’avait point d’ennemi.

Les voisins, interpellés, ne purent donner aucun éclaircissement.

Dès que M. de Lafourcade, l’un des magistrats de sûreté de Bordeaux,

eut reçu le procès-verbal, il se rendit sur les lieux, on exhuma

le cadavre, et l’on procéda à une nouvelle vérification. On ne

reconnut point alors d’altération aux parties sexuelles; mais il fut

attesté qu’il y avait eu strangulation, luxation d’une des vertèbres

cervicales; de plus, la mort du défunt avait eu lieu avant que le corps

n’eût été précipité dans le puits, car les poumons ne contenaient

aucune particule d’eau.

Le magistrat visita la maison tout entière avec le plus grand soin,

mais sans rien découvrir qui pût le mettre sur la trace des coupables.

Le lendemain de son arrivée, passant à huit heures du matin dans

l’allée de la maison, il aperçut la porte du caveau qu’il n’avait pas

encore vue. Il se la fit ouvrir, et trouva, sur une pièce de vin, un

panier qui contenait des cordes absolument pareilles à celle qui liait

le sac et les pierres autour du corps de Goujon. Il crut s’apercevoir

que ces deux bouts de corde avaient été séparés par une coupure

récente; et, ce qui le confirma dans ce soupçon, c’est que la coupure

faite à trois reprises avait laissé des inégalités qui se raccordaient

facilement. Deux experts cordiers furent appelés; ils déclarèrent que

la matière, l’ouvrage, la forme de la corde étaient les mêmes, et que

les deux bouts inégalement coupés n’avaient composé récemment qu’une

seule corde.

Jusque là les soupçons n’avaient point atteint la famille de Goujon;

mais la découverte de cette corde coupée, la déclaration des cordiers

experts, commencèrent à la rendre suspecte. Le soir, à cinq heures,

pendant que le magistrat interrogeait la veuve et Favereau, son

domestique, Bonnecaze, frère de la femme Goujon, se présenta à lui,

et lui déclara qu’après la mort de son beau-frère, ayant demandé à

sa sœur de voir son livre de raison, il y avait trouvé quatre pages

d’écriture, annonçant que Goujon, effrayé d’une demande en dommages et

intérêts dont il était menacé, s’était déterminé à se donner la mort

en se noyant. Bonnecaze ajouta que, pour que la honte d’un suicide ne

pesât pas sur la famille, sa sœur et lui avaient cru qu’il convenait

d’arracher ces deux feuillets, qu’il les avait gardés et qu’il les lui

représentait.

Ces deux feuillets faisaient mention d’un incendie qui, neuf mois

auparavant, avait consumé une grange et une écurie appartenant à deux

des voisins de Goujon. Il y était question des soupçons qui s’étaient

élevés à cette époque contre quelques particuliers que l’on ne nommait

pas. Ce récit paraissait écrit de la main de Goujon; mais, à la fin de

la troisième page, on était frappé de la différence de l’écriture, et

c’est là seulement qu’étaient manifestées les craintes de Goujon et sa

volonté de se détruire. Les vingt-et-une dernières lignes, divisées en

trois articles, portaient, à la fin de chacune, la date du 12 février

et la signature _Goujon_. La différence des caractères se faisait

remarquer plus particulièrement à ces signatures et à ces dates.

Sur ces indices, le magistrat de sûreté ordonna l’arrestation de la

veuve Goujon, de Bonnecaze et du domestique Favereau.

La veuve Goujon était d’un caractère froid et sombre: nulle sensibilité

ne se manifestait sur les traits de son visage. Du reste, personne ne

déposait contre ses mœurs, et l’intérieur de son ménage avait toujours

paru paisible.

Il n’en était pas de même de Bonnecaze, son frère; sa moralité était

fort suspecte; depuis quelques années, il avait fait une faillite

considérable, n’avait payé qu’une très-faible partie du dividende

promis, et avait retenu tous ses biens. Ce n’était jamais qu’avec lui

que Goujon avait des discussions; il l’avait même assigné en nouveau

partage des biens de sa femme. Cette contestation avait été soumise à

l’arbitrage. Cependant les deux beaux-frères ne se voyaient pas depuis

quatre années.

Quant au domestique Favereau, il avait été soupçonné autrefois de

plusieurs vols de peu d’importance; mais rien n’annonçait qu’il eût

manqué de fidélité à l’égard de son maître, qui, dit-on, l’aimait

beaucoup.

La découverte de la corde dans un lieu secret de la maison, et la

production soudaine de ce testament de mort dont on n’avait pas

encore parlé, qui offrait plusieurs apparences de fausseté, et que

l’on pouvait croire fabriqué après coup pour se procurer un moyen de

justification, déterminèrent le magistrat à ordonner l’arrestation de

ces trois personnes.

La procédure s’instruisit devant le directeur du jury. Le

procureur-général considéra que le sort des accusés pouvait dépendre de

la fausseté ou de la sincérité de cette espèce de testament. S’il était

vrai, l’accusation tombait d’elle-même; s’il était faux, les prévenus

avaient eu seuls intérêt à le fabriquer; et alors quelle présomption

terrible contre eux! Il porta, devant la cour spéciale, une accusation

de faux contre la veuve Goujon et Bonnecaze. Une nouvelle instruction

produisit de nouveaux indices, et les écrivains experts, qui furent

appelés, confirmèrent les soupçons résultans du seul examen de la

pièce. La cour spéciale, statuant sur sa compétence, déclara qu’il y

avait prévention de faux, mais que les prévenus n’ayant fait usage de

cette pièce que pour se préserver de l’accusation d’assassinat, il n’y

avait pas intention de nuire à autrui, et que, par conséquent, ils ne

devaient pas être mis en jugement. Cet arrêt fut confirmé par la cour

suprême.

Cependant on faisait des recherches, dans l’arrondissement de Blaye,

sur l’auteur du faux et sur les complices de l’assassinat.

Un nommé Martin, dont le domicile était très-voisin de Gauriaguet,

est appelé devant M. Dufourc, substitut de procureur-général. Il

est interrogé d’abord sur quelques vols dont il était soupçonné; le

magistrat lui parle ensuite de l’assassinat de Goujon; cet homme

se trouble; on le presse de questions; Martin tombe dans quelques

contradictions; enfin déconcerté, il fait le récit dont voici l’analyse.

«Je connais, dit-il, Bonnecaze depuis long-temps. Le 7 ou le 8 de

février, je le rencontrai sur la grande route: après quelques instans

de conversation, il me proposa de l’aider _à faire un coup_. Je lui

demandai de s’expliquer; il me dit qu’il s’agissait de tuer Goujon, son

beau-frère. _Ah! bon Dieu_, lui répondis-je, _ce serait dommage, Goujon

est un si bon homme!_ Il insista, me promit de l’argent; je suis si

pauvre! Je succombai. Il me donna rendez-vous pour onze heures du soir,

le 12 février, sur une prairie voisine de la maison de Goujon. Je m’y

rendis, j’y trouvai Bonnecaze et Favereau. Il faisait un temps affreux:

nous nous mîmes un instant à l’abri sous un appentis de la maison de

Goujon; Bonnecaze heurte doucement à la porte; elle fut ouverte, je ne

sais par qui. Nous entrâmes dans la chambre où Goujon dormait dans son

lit; la femme Goujon alluma une chandelle, on ne fit aucun bruit, on ne

dit pas une seule parole. La femme Goujon et Favereau se placèrent dans

la ruelle, Bonnecaze passa du côté opposé. Au même instant, Goujon fut

saisi à la gorge et aux parties sexuelles par Bonnecaze, qui, couché

sur lui, contenait son bras gauche avec le genou; la femme Goujon et

Favereau lui tenaient le bras droit, et moi, je le tenais par les

pieds, _faiblement et peu de chose_. Il ne proféra que ces mots: _Ah!

mon Dieu, je suis perdu! à l’aide!_ Dans cinq ou six minutes, il fut

étouffé.

«Dès qu’il fut mort, sa femme, son beau-frère et son domestique

l’habillèrent sur son lit. Ensuite ils l’attirèrent vers le pied,

l’assirent à terre, lui mirent ses bas et ses bottes, et nous le

portâmes auprès du puits de _la brûlerie_. On avait porté un sac

et une corde; deux grosses pierres furent mises dans le sac; j’en

apportai une, on attacha le sac autour du corps, la corde nouée

sur la poitrine, et on le précipita dans le puits.

«Dès que tout cela fut fait, je me retirai dans mon domicile;

mais, en passant devant la maison de Goujon, Bonnecaze me donna

cinq à six livres de pain, et je vis Favereau qui sortait de

l’écurie, menant avec lui le cheval de Goujon; j’ignore dans quel

lieu il le conduisait.

«Depuis, et cinq ou six jours après l’assassinat, Bonnecaze m’a

donné vingt-quatre livres.»

Chronique du crime et de l'innocence, tome 6/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 2 / 19 段