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CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L’INNOCENCE.
IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,
rue de la Harpe, n. 90.
CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L’INNOCENCE;
Recueil des Événemens les plus tragiques, Empoisonnemens, Assassinats,
Massacres, Parricides, et autres Forfaits, commis en France, depuis le
commencement de la monarchie jusqu’à nos jours, disposés dans l’ordre
chronologique, et extraits des anciennes Chroniques, de l’Histoire générale
de France, de l’Histoire particulière de chaque province, des différentes
Collections des Causes célèbres, de la Gazette des Tribunaux, et autres
feuilles judiciaires.
PAR J.-B. J. CHAMPAGNAC.
Tout ce qui me fait peur m’amuse au dernier point.
C. DELAVIGNE. _École des Vieillards._
Tome Sixième.
Paris.
CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,
PLACE SORBONNE, Nº 3.
1833.
ASSASSINAT
DU DUC D’ENGHIEN.
Parmi les crimes politiques signalés dans les annales de notre siècle,
il n’en est pas qui puissent imprimer autant d’horreur que le meurtre
abominable du plus jeune et du dernier des Condés. Cette illustre
victime fut, pour ainsi dire, le marchepied dont se servit Napoléon
pour monter au trône de France. Du reste, la manière dont on fit le
duc d’Enghien prisonnier, est un manque de foi, une violation patente
du droit des gens, un guet-à-pens qui déshonore la vie de celui
qui l’ordonna, et qui semble justifier, jusqu’à un certain point,
la conduite barbare du ministère anglais à l’égard du captif de
Sainte-Hélène.
Le duc d’Enghien, digne rejeton d’une race héroïque, s’était couvert
de gloire à l’armée de Condé, qui combattait sous les ordres de son
aïeul. Dans la brillante affaire de Bersthein, il s’était emparé
d’une pièce de canon, après avoir eu ses habits percés de balles et
de coups de baïonnettes. Monsieur, depuis Louis XVIII, lui écrivait à
cette occasion: «Vous êtes à l’âge et vous portez le nom du vainqueur
de Rocroy; son sang coule dans vos veines; vous avez devant les yeux
l’exemple d’un père et d’un grand père au-dessus de tous les éloges.
Que de motifs d’espérer que vous serez un jour la gloire et l’appui de
l’État!»
«Quand on songe ce qu’on a fait de _cette gloire et de cet appui
de l’État_, s’écrie M. de Chateaubriand, ces belles paroles
fendent le cœur.»
Le premier consul ayant fait proposer au roi Louis XVIII de renoncer au
trône de France, moyennant des indemnités; et ce monarque sans trône
alors, s’étant refusé, avec autant de noblesse que de magnanimité, à
transiger sur ses droits, ce fut pour le duc d’Enghien, une nouvelle
occasion de faire connaître la haute générosité de son caractère. Il
envoya à Louis XVIII son adhésion particulière à la réponse que le roi
venait de faire au premier consul. Cette pièce était ainsi conçue:
«Sire, la lettre du 5 mars, dont votre majesté a daigné m’honorer,
m’est exactement parvenue. Votre majesté connaît trop bien le sang
qui coule dans mes veines pour avoir pu conserver un instant de doute
sur le sens de la réponse qu’elle me demande. Je suis Français, sire,
et Français resté fidèle à son Dieu, à son roi, et à ses sermens
d’honneur. Bien d’autres m’envieront peut-être un jour ce triple
avantage. Que votre majesté daigne donc me permettre de joindre ma
signature à celle de monseigneur le duc d’Angoulême, adhérant comme lui
de cœur et d’âme au contenu de la note de mon roi.»
Le duc d’Enghien demeura au corps d’armée du prince de Condé
jusqu’au licenciement opéré en 1801. Épris d’un vif attachement pour
mademoiselle de Rohan-Rochefort, il résolut, afin de se rapprocher de
cette jeune personne, d’aller se fixer à Ettenheim; et cet attachement
devint ainsi une des causes de la fin déplorable de ce jeune
prince. Le duc d’Enghien vivait à Ettenheim en simple particulier,
avec l’autorisation du margrave de Bade, donnant tout son temps à
la culture des fleurs et à la chasse, lorsqu’en 1804, Bonaparte,
ayant été informé, par les nommés Querelle et Philippe, épiciers au
Tréport, d’une correspondance secrète des princes de Bourbon avec
quelques-uns de leurs agens établis à Paris; et voyant que, dans cette
correspondance, ils formaient le projet de rentrer dans leurs droits,
et que Pichegru, les ducs de Polignac et autres, étaient à la tête
du projet, crut devoir s’emparer de la personne du duc d’Enghien.
On espérait trouver dans les papiers de ce prince de plus amples
éclaircissemens sur cette conspiration. Des émissaires furent envoyés à
Strasbourg, sous le prétexte d’accélérer la confection d’une flottille
de bateaux plats destinés à l’expédition projetée alors contre
l’Angleterre. Ces émissaires avaient sous leurs ordres un certain Rosey
et le trop fameux Méhée. On envoya, déguisés, à Ettenheim, un officier
de gendarmerie, nommé Charlot, et un maréchal-des-logis du même corps,
appelé Pferdsdorff, afin de prendre connaissance des localités de la
maison du prince et de son état de défense.
La présence de ces deux hommes à Ettenheim fit naître des soupçons, et
Schmidt, ancien officier de l’armée de Condé, fut chargé de pénétrer
adroitement leurs projets. Mais le maréchal-des-logis Pferdsdorff, qui
se tenait sur ses gardes, parvint à tromper Schmidt, qui assura que les
deux inconnus ne devaient inspirer aucune crainte. Pendant ce temps, un
officier supérieur de la garde des consuls fut dépêché à Ettenheim.
Malgré le rapport tranquillisant de Schmidt, le duc d’Enghien, qui
avait passé toute la journée à la chasse, averti sans doute par
quelques-uns de ces pressentimens qui sont comme des envoyés secrets
de la providence, résolut de quitter Ettenheim le jour suivant, 15
mars. Mais, par malheur, cette résolution était devenue trop tardive.
Au milieu de la nuit, son habitation est cernée par deux ou trois
cents hommes, parmi lesquels se trouvaient plusieurs gendarmes. Le
duc d’Enghien, prévenu qu’on entend du bruit autour de sa maison,
saute de son lit en chemise, et s’arme d’un fusil: un de ses valets
de pied en prend un autre; ils ouvrent la fenêtre, et se disposent
à faire feu; mais Schmidt, relevant le fusil du prince, lui déclare
que toute défense est inutile. Alors le duc se revêt à la hâte d’un
pantalon et d’une veste de chasse; il n’a pas le temps de mettre ses
bottes. Pferdsdorff, suivi d’autres gendarmes, entre le pistolet à la
main, et demande: «Qui de vous est le duc d’Enghien?» Il réitère la
même question, le duc répond alors: «Si vous venez pour l’arrêter, vous
devez avoir son signalement, cherchez-le.» Les gendarmes répliquent:
«Si nous l’avions, nous ne ferions pas ces questions: puisque vous ne
voulez pas l’indiquer vous allez marcher tous.»
Alors le prince, avec plusieurs officiers de sa maison, escorté par la
gendarmerie, quitta Ettenheim. La princesse de Rohan eut la douleur
de voir passer le duc d’Enghien sous ses fenêtres, dans ce triste
équipage. Hélas! elle le voyait pour la dernière fois. Au sortir du
bateau, dans lequel ils avaient passé le Rhin, près de Rheinau, les
prisonniers n’ayant pu se procurer des voitures, furent contraints de
voyager à pied, jusqu’à ce qu’ils trouvassent de mauvais chariots qui
les conduisirent à Strasbourg. Le prince fut conduit à la citadelle de
cette ville, où il distribua à ses serviteurs une partie de l’argent
qu’il possédait. On y fit le dépouillement des papiers saisis à
Ettenheim, et on proposa au prince d’y apposer son paraphe; mais il s’y
refusa, et déclara qu’il ne signerait le procès-verbal qu’en présence
du chevalier Jacques, son secrétaire et son ami, qui était venu
volontairement partager sa captivité.
D’après le rapport, qu’on avait envoyé à Paris, sur les papiers saisis
chez le duc d’Enghien, on attendait les ordres du chef du gouvernement;
ils arrivent, et le 18 mars, de grand matin, des gendarmes entrent dans
la prison du prince, entourent son lit, et lui intiment l’ordre de
s’habiller à la hâte. Ses gens accourent; le duc demande avec instance
la permission d’emmener son fidèle Joseph; on lui dit _qu’il n’en
aura pas besoin_. Il demande aussi quelle quantité de linge il peut
emporter avec lui; on lui répond: _Une ou deux chemises_. Ces mots
firent entrevoir au prince le sort qui l’attendait. Il prit deux cents
ducats, en remit cent au chevalier Jacques, pour payer la dépense des
prisonniers. L’instant du départ était arrivé.
Le duc embrasse ses serviteurs fidèles, et leur dit le dernier adieu.
On le fait monter dans une voiture qui roule jour et nuit; le 20, à
quatre heures et demie du soir, on arrive aux portes de Paris, près
la barrière de Pantin. Un courrier s’y trouve, qui apporte l’ordre de
tourner le long des murs jusqu’à Vincennes.
Le prince entra dans cette prison à cinq heures. Là, exténué de besoin
et de fatigue, il prit un léger repas, se jeta sur un mauvais lit,
placé à l’entresol, et s’endormit profondément. Vers onze heures du
soir, il fut éveillé en sursaut. Conduit alors dans une pièce du
pavillon située en face du bois, il y trouva réunis huit militaires
d’un grade supérieur, choisis par Murat, gouverneur de Paris, qui se
trouvait aussi sur les lieux. On dressa à la hâte une instruction
criminelle. Interrogé sur le fait d’avoir porté les armes contre
son pays, le prince répondit: «J’ai combattu avec ma famille, pour
recouvrer l’héritage de mes ancêtres; mais, depuis que la paix est
faite, j’ai déposé les armes, et j’ai reconnu qu’il n’y avait plus de
rois en Europe.» L’air calme du prince, son intrépidité frappèrent
les juges; ils hésitèrent un moment, et envoyèrent leur rapport à
Bonaparte. Le rapport des juges du duc d’Enghien revint bientôt à
Vincennes avec ces trois mots: _Condamné à mort_. Le jugement fut
prononcé à quatre heures du matin. En quittant la salle du conseil, on
descendit dans le fossé par un escalier obscur et tortueux.
On arrive au lieu de l’exécution: il était quatre heures et demie;
le prince, voyant alors le supplice qu’en lui destine, s’écrie: «Ah!
grâce au ciel, je mourrai de la mort du soldat!» Il avait demandé un
ecclésiastique pour l’assister dans ses derniers momens: «Est-ce que
tu veux mourir comme un capucin? lui répondit un de ces misérables;
tu demandes un prêtre? Bah! ils sont couchés à cette heure-ci.» Ces
mots atrocement impies arrachèrent à l’illustre victime un mouvement
d’indignation; cependant il ne dit pas un mot, éleva son âme à Dieu, et
après un moment de recueillement, il dit avec intrépidité: _Marchons!_
Peu d’instans avant de mourir, il sollicita, comme une grâce, qu’on
remît à la princesse de Rohan une tresse de cheveux, une lettre et un
anneau: un soldat s’en était chargé; mais un aide-de-camp s’en étant
aperçu, les saisit, en s’écriant: «Personne ne doit faire ici les
commissions d’un traître!» Le prince fut à l’instant fusillé dans la
partie orientale des fossés du château, à l’entrée d’un petit jardin.
La nuit étant très-obscure, on lui avait attaché une lanterne sur le
cœur pour servir de point de mire aux soldats. La veille, tandis qu’il
soupait, on avait creusé sa fosse; l’un des gardes du bois avait prêté
la pelle et la pioche; on y jeta son corps tout habillé.
Ainsi périt à l’âge de trente-deux ans, ce jeune héros, l’ornement
et l’espoir de son auguste famille. On assure que parmi les papiers
enlevés à Ettenheim, on ne trouva aucune pièce relative à l’affaire
de Pichegru. Mais cette arrestation du duc d’Enghien, faite contre le
droit des gens, sur un territoire étranger, et l’horrible mort que l’on
fit subir à ce malheureux prince, étaient des actes de la politique
la plus infernale: l’accusation que l’on avait fait planer sur lui
n’était qu’un prétexte pour en imposer aux esprits.
«Quelques royalistes, dit un historien, s’obstinaient encore à
regarder le rôle de Monck comme celui que devait jouer le consul,
tandis que, d’un autre côté, des républicains craignaient de voir
rappeler la vieille dynastie; Bonaparte crut qu’il importait
à ses projets de détromper les uns et les autres; il pensa
surtout qu’il était indispensable de prouver que jamais il ne
s’allierait à l’ancien régime, et le séjour d’un prince de la
maison de Bourbon à proximité du territoire de la république, lui
parut une excellente occasion d’administrer cette preuve: par
une violation inouïe du droit des gens, le jeune duc d’Enghien,
saisi sur le territoire d’un allié, fut traîné prisonnier au
donjon de Vincennes. On ignorait encore son arrivée, que déjà
une commission militaire, rassemblée à la hâte, pour le juger
la nuit à huis-clos, avait prononcé sur son sort. Le lendemain,
Paris, consterné, apprit à la fois, l’extradition du prince,
son jugement et sa mort qu’on qualifia justement d’assassinat.
Après ce crime, plusieurs terroristes de la cour consulaire
furent moins effrayés de la marche du premier consul. Quelques
royalistes de bonne foi l’abandonnèrent; mais la plupart se
réunirent à lui sans restriction, parce qu’ils crurent sa
puissance plus affermie.»
Toutefois ce crime monstrueux révolta toutes les âmes honnêtes et
généreuses, et il ne fallut rien moins que l’ascendant presque magique
de Bonaparte sur les esprits, pour dissiper, du moins en partie, ces
impressions qui pouvaient lui devenir funestes, et qui ont pu dans la
suite affaiblir de beaucoup l’intérêt de ses infortunes personnelles.
Plus d’une fois aussi sans doute, au milieu même des brillantes
illusions de sa gloire, et surtout pendant la longue agonie de sa
captivité, l’ombre sanglante du duc d’Enghien dut venir s’asseoir à son
côté, comme le fantôme de Banquo, au banquet royal de l’usurpateur et
homicide Macbeth!
PÈRE
MEURTRIER DU SÉDUCTEUR DE SA FILLE.
Celui qui séduit une jeune fille pour satisfaire sa brutalité, commet
une action tout aussi horrible que le vol, que l’assassinat même. Il
trouble le repos d’une famille entière, l’immole sous les coups du
préjugé, et condamne l’avenir de sa malheureuse victime à l’opprobre
et aux larmes les plus amères. Et pourtant, combien d’hommes se font
un jeu cruel, et presque toujours un mérite, d’avoir eu l’art de
tromper l’innocence, et d’engager ses pas dans la voie de perdition!
Les misérables!... ils ne connurent jamais le ministère sacré que
porte avec lui le tendre nom de père! Pourtant le plus grand nombre de
ces séducteurs de profession ne pourraient alléguer pour excuse leur
jeunesse, leur inexpérience ou leur bonne foi. La morale de certains
individus se trouve tellement faussée, qu’ils ne craignent pas de
vouer au mépris leurs cheveux blanchis dans la débauche, en cherchant
à suborner de jeunes vierges, timides, simples et naïves, le bonheur
et l’espoir de leurs parens. Rarement les jeunes gens procèdent, dans
de pareilles circonstances, avec une duplicité aussi condamnable:
lorsqu’ils commencent l’œuvre de la séduction, c’est que déjà ils sont
séduits eux-mêmes, et que l’égarement dans lequel ils sont plongés
ne leur permet pas de distinguer les funestes conséquences de l’acte
criminel auquel ils se préparent: le mal ne s’en commet pas moins, et
porte avec lui ses suites inévitables. Que d’existences bouleversées,
que de bonheurs anéantis par de ces fautes que le vulgaire ne pardonne
jamais à la victime, et dont il féliciterait volontiers le bourreau!
Que de catastrophes inattendues, que de calamités sans nombre peuvent
surgir d’un seul fait de cette nature! Voici une histoire propre à
servir de preuve à notre assertion.
Jean-Jacques Ponterie était né aux environs de Bergerac, d’une famille
calviniste. Il manifesta de bonne heure une austérité de mœurs et de
principes dont il ne se relâcha jamais. A peine âgé de vingt-deux
ans, il épousa la demoiselle Marie Escot, qui réunissait tout ce qu’il
fallait pour assurer son bonheur. Sept enfans furent les doux fruits
de cette union bien assortie; deux fils et cinq filles composaient
cette petite famille. L’aîné de ces enfans, à l’époque dont nous
allons parler, se distinguait sous les aigles de l’empire; l’aînée des
filles avait épousé un médecin du voisinage. Il ne restait donc à la
maison paternelle que quatre demoiselles et le plus jeune des fils. En
1806, le père, la mère et les enfans allèrent passer quelques jours à
Bergerac; ce voyage fut le signal de la désolation de deux familles.
Cécile, l’une des filles de Ponterie, vit Hylaire Dehap, et se montra
sensible aux hommages qu’elle en recevait. Elle obtint quelque temps
après la permission d’aller passer quelques jours chez sa sœur, la dame
Dupuy, d’où elle se rendait dans un petit bois voisin de sa maison, au
signal convenu d’un coup de fusil tiré de loin, qui l’avertissait de
la présence du jeune homme. Ces entrevues, souvent répétées, furent
remarquées des voisins. Ils en avertirent les sieur et dame Dupuy, qui
crurent à leur tour devoir en informer leur père.
Le sieur Ponterie crut devoir employer, à l’égard de Cécile, le langage
de la raison et de la persuasion. Cette jeune fille, touchée de la
bonté de son père, avoua ses torts, le commerce de lettres qu’elle
avait entretenu avec Dehap, remit quelques-unes de celles qu’elle en
avait reçues et promit de renoncer à cette liaison; mais la malheureuse
promettait plus qu’elle ne pouvait tenir; sa jeune âme était séduite;
son repentir n’était qu’une feinte.
Conformément à l’ordre de son père, elle écrivit à Dehap pour lui
réclamer ses lettres; mais en même temps elle le prévint, par un billet
au crayon, que sa démarche était l’effet de la contrainte. Dehap refusa
d’abord la restitution de ces lettres; enfin, au bout d’un mois, il
se détermina à envoyer au sieur Ponterie un paquet contenant quelques
billets de Cécile, et une lettre pour elle, dans laquelle il lui disait
que, puisque ses parens s’opposaient à leur union, leur devoir à tous
deux était de se résigner, de se taire et d’attendre.
Le sieur Ponterie, fort rassuré par cette démarche du jeune homme, et
ne soupçonnant aucune dissimulation de la part des deux amans, rentra
dans son ancienne sécurité; mais Dehap n’avait cherché à inspirer de la
confiance aux parens de Cécile, que pour mieux se ménager les moyens de
continuer ses relations avec elle.
Le sieur Ponterie quitta Bergerac pour retourner dans une maison de
campagne, située à deux lieues de cette ville, et où il passait la plus
grande partie de l’année. Bientôt le caractère de Cécile, se conformant
à la situation de son âme, devint sombre et difficile; ses goûts
changèrent; tout excitait son humeur, son impatience; elle ne prenait
plus part aux plaisirs bruyans et naïfs de son âge. Dès neuf heures du
soir, elle se retirait dans sa chambre, située au rez-de-chaussée et
éclairée par deux croisées donnant, l’une sur le jardin, l’autre sur un
chemin public.
Le 29 février 1806, vers le déclin du jour, un coup de feu se fait
entendre; il semblait avoir été tiré dans un petit bois au-delà d’une
petite prairie contiguë à la maison. _C’est sans doute un chasseur qui
tire des oies sauvages_, dit Cécile à son frère qui se promenait alors
avec elle dans le jardin. Ce propos resta sans suite, et personne ne
fit attention au coup de fusil. Après souper, à neuf heures, selon le
nouveau système adopté par elle, Cécile se retire dans sa chambre. Le
reste de la famille continue ses jeux ordinaires jusqu’à dix heures et
demie. Ponterie fils se retire le premier; deux de ses sœurs étaient
occupées, dans la salle à manger, à fermer quelques armoires; le père
y était aussi, et se disposait à aller se coucher. Dans ce moment, la
dame Ponterie a besoin de quelques linges qui se trouvaient dans la
chambre de Cécile; elle prend un flambeau, et cherche à y entrer; mais
la porte résiste, et, contre l’ordinaire, se trouve fermée en dedans;
elle heurte, elle appelle Cécile; Cécile hésite; elle répond enfin à
sa mère, et vient lui ouvrir. En entrant, la dame Ponterie voit les
rideaux du lit s’agiter; elle porte ses regards vers la ruelle, elle
aperçoit la tête d’un homme.... La surprise et l’horreur lui arrachent
un cri perçant; ses autres fils, alarmés, accourent; le père s’élance
lui-même du salon, arrive à la chambre de sa fille, et voit un homme nu
(c’était Dehap) qui, sautant du lit de Cécile, saisit un pistolet sur
le lit voisin et le dirige sur la poitrine du vieillard, en s’écriant,
avec un accent de bravade et d’ironie: _Eh bien_!
L’indignation, le désespoir, la rage doublent les forces de ce
malheureux père; il détourne l’arme du hardi séducteur, le saisit à
la gorge, le presse d’une main qu’égare la fureur, et le fait tomber,
sans sentiment, sur le carreau. Les femmes s’agitent, éplorées,
éperdues; Cécile s’évanouit, on la porte dans une autre chambre. Le
sieur Ponterie père, un peu plus calme, sent le besoin de faire avertir
l’autorité; il charge son jeune fils de se rendre auprès du juge de
paix, qui résidait à une distance d’une demi-lieue, et de requérir sa
présence au Meynard. Pendant que le jeune Ponterie fait ses apprêts
pour partir, le malheureux Dehap donne quelques signes de vie, commence
à s’agiter, à se débattre. Ponterie père, craignant qu’il ne recouvrât
ses forces, et qu’il ne s’en servît pour quelque nouvelle violence, se
détermina à s’assurer de sa personne, en l’attachant sur un lit; puis,
il le laissa sous la surveillance d’un vieux domestique.
Pendant ce temps, le fils était allé en toute hâte chez le juge de paix
du canton; mais ce magistrat avait renvoyé sa descente sur les lieux au
lendemain.
Dehap paraissait souffrir beaucoup; alors le cœur du sieur Ponterie
s’ouvrit à la pitié, et il donna sur-le-champ des ordres pour qu’on
allât chercher, à Bergerac, le chirurgien qui jouissait de la confiance
de la famille de ce jeune homme.
La nuit se passa ainsi dans les angoisses les plus diverses et les plus
pénibles. Enfin le jour parut, et peu après arrivèrent successivement
le juge de paix, son greffier, les parens, les amis prévenus de cette
fatale catastrophe, et le chirurgien.
On délia Dehap, on l’approcha du feu; il eut la force de se soutenir
pendant quelques instans. On lui fit une saignée; cette opération parut
lui procurer un peu de soulagement; mais il ne put proférer un seul
mot, et bientôt après sa faiblesse augmenta. Procès-verbal fut dressé
des lieux où l’événement s’était passé, des circonstances qui l’avaient
accompagné, de l’état dans lequel se trouvait Dehap. L’existence du
pistolet chargé à balles, fut exactement constatée.
Le même jour, à trois heures de l’après-midi, d’après l’avis du
chirurgien, le malade fut transporté au chef-lieu du canton. Dès le
lendemain, sa mère et ses amis accoururent de Bergerac. Mais tous les
soins qu’on lui prodigua, furent impuissans. Ce jeune homme expira le
1er mars, à deux heures du matin, sans avoir recouvré la connaissance,
ni la parole.
A peine avait-il fermé les yeux, qu’une dénonciation, signée par les
sieurs Mazère et Lacoste, ses parens, fut déposée entre les mains du
directeur du jury de Bergerac. On affirmait dans cette pièce que Dehap
avait été _massacré_, _mutilé_, chez le sieur Ponterie. Le même jour,
le directeur du jury et le magistrat de sûreté se présentèrent au
bourg de la Force, où Dehap avait été transporté. Quatre chirurgiens
procédèrent, en leur présence, à l’ouverture du cadavre; et leur
déclaration portait que la principale cause de la mort, était
_l’interruption de la respiration et de la circulation, occasionée par
une pression forte et long-temps continuée au cou_.
Après ces investigations, on procéda à l’inhumation du malheureux
défunt. Il ne devait pas être enterré dans la commune où il était
mort, mais à Bergerac. En traversant la ville, le cortége s’arrêta
avec affectation devant la maison du sieur Ponterie; et là, on vomit
des imprécations et des menaces contre ce malheureux vieillard et l’on
promit vengeance à l’ombre du jeune Dehap.
La cérémonie funèbre était à peine terminée qu’il circula par la ville
un libelle atroce et calomnieux, intitulé: _La mort de Dehap_. Des
stances en forme de complainte furent chantées sur des tréteaux dans
toutes les communes du département. En un mot, on employa les plus
hideuses manœuvres pour appeler l’exécration publique sur la famille
Ponterie.
Cependant une procédure s’instruisait. Le 2 mars, un mandat de dépôt
fut lancé contre le sieur Ponterie père, et un mandat d’amener contre
le fils. Ils se disposaient l’un et l’autre à se présenter devant les
magistrats; mais un billet du sieur Ponterie, leur frère et oncle, les
ayant prévenus qu’un attroupement considérable s’était formé, que leur
maison avait été sur le point d’être incendiée, que la fureur contre
eux était au comble, et qu’il était probable qu’on irait les attaquer,
cette nuit même, à la campagne, ils prirent le parti de sortir de leur
maison, mais de s’en tenir cependant à une distance telle que rien de
ce qui s’y passerait ne pût leur échapper.
Quelques heures après, ils aperçoivent un falot: ils s’approchent;
c’était le sieur Ponterie, auteur du billet, qui venait les avertir
qu’ils ne seraient pas attaqués dans leur domicile; mais que la
gendarmerie arriverait de grand matin pour leur notifier les mandats de
dépôt et d’amener. Il leur apprit aussi que les esprits étaient dans un
tel état d’exaspération, qu’il y aurait pour eux danger imminent, s’ils
paraissaient à Bergerac, même sous la protection des gendarmes.
Sur cet avis, ces deux infortunés s’éloignèrent de leur habitation.
Leurs ennemis ne manquèrent pas de se prévaloir de cette circonstance,
et de les présenter comme coupables, puisqu’ils avaient pris la fuite
au premier avis des poursuites dirigées contre eux.
Au surplus, la fuite des sieurs Ponterie n’était que momentanée;
ils ne prétendaient pas se soustraire aux regards de la justice,
mais seulement aux poignards de leurs ennemis. Ils avaient également
à craindre, s’ils étaient jugés dans leur département, la fatale
influence des préventions dont ils avaient été l’objet. Il leur
semblait entendre les cris de la multitude, toujours si facile à
égarer, appelant avec rage la vengeance des lois sur des victimes du
soupçon; comme si le soupçon suffisait seul pour légitimer un arrêt de
mort! Cette pensée, qui avait déterminé leur éloignement les conduisit
à s’adresser à la cour suprême, pour lui demander d’autres juges.
La cour de cassation comprit facilement tout ce qu’il y avait de
légitime et de moral dans cette requête. Un arrêt du 24 juin 1807,
rendu sur les conclusions du procureur-général, ordonna le renvoi de la
cause devant la Cour criminelle de Bordeaux. A peine le sieur Ponterie
et son fils en eurent-ils connaissance, qu’ils s’empressèrent, en se
constituant prisonniers dans les prisons de cette ville, de remplir
l’engagement qu’ils avaient contracté avec la Cour de cassation.
Deux accusations étaient dirigées contre eux: celle d’assassinat et
celle d’attentat à la liberté individuelle; leurs accusateurs, pour
justifier la première, disaient que Dehap n’avait pas été surpris dans
la chambre de Cécile; que le sieur Ponterie, informé de son arrivée,
l’avait attendu dans le jardin; que là, il l’avait assailli, puis
traîné dans l’appartement de sa fille, pour l’y montrer coupable d’un
attentat dont il était innocent, et que ce qui prouvait que ce jeune
homme avait été saisi tout habillé, c’est que son habit, son gilet, sa
chemise avaient été violemment déchirés, et que son chapeau avait été
trouvé froissé.
M. Denucé, avocat du principal accusé, n’eut pas de peine à faire
écrouler tout l’échafaudage de cette double accusation dressée par la
haine et par le désir de la vengeance. Il traita, avec une lumineuse
habileté, la partie des faits et, avec une courageuse éloquence, les
questions morales qui naissaient en foule de la cause; enfin, il prouva
que la mort de Dehap avait été un grand malheur, et que la justice ne
pouvait y trouver un crime.
Le succès couronna les efforts de la défense. Le 31 août 1807, après
huit jours de débats et sur la déclaration unanime du jury, les
sieurs Ponterie furent acquittés sur les deux chefs; mais la Cour,
outre les questions relatives à l’assassinat et à l’attentat à la
liberté individuelle, ayant cru pouvoir en proposer d’autres sur les
_excès_ ou _violences_, Ponterie père fut déclaré coupable sur ce
point, et, en conséquence, condamné à la peine correctionnelle d’un
an d’emprisonnement, en 1000 francs d’amende; en 25,090 francs de
dommages, applicables à l’hospice de Bergerac et aux dépens.
MARI
FAUSSEMENT ACCUSÉ D’AVOIR EMPOISONNÉ SA FEMME.
Louis Levalley, né d’honnêtes agriculteurs, fils unique, n’avait
d’autre ambition que de partager les travaux de ses parens et de vivre
auprès d’eux. Cette famille respectable était domiciliée aux environs
de Bayeux.
Louis Levalley ayant connu la demoiselle Marie-Anne-Françoise Guérin,
connut aussi le sentiment de l’amour, et s’estima heureux d’avoir pu
l’inspirer à la personne qu’il aimait. Cette demoiselle jeune, jolie,
et douée d’excellentes qualités, était comme son amant, fille de
simples cultivateurs, mais ses parens étaient bien moins riches que
ceux de Louis Levalley.
Cependant l’amour, qui ne consulte jamais Barême, rapprochait de plus
en plus les deux jeunes gens, dont les cœurs étaient trop pénétrés de
leur douce ivresse pour être un seul moment intéressés. Mais bientôt
leurs fréquentes entrevues furent suivies de la grossesse de la
demoiselle Guérin, et les inquiétudes les plus vives succédèrent aux
jouissances de l’amour. La jeune personne avait tout à redouter de la
part de ses parens; le mariage pouvait seul couvrir sa faute. Louis
Levalley craignait des obstacles de la part de sa famille, à cause de
la disproportion des fortunes. Extrêmement timide, il n’osait prendre
aucune résolution décisive. Mais la grossesse de la demoiselle Guérin
augmentait de manière à ne pas hésiter plus long-temps.
On résolut, en conséquence, de députer vers le sieur Levalley père et
sa femme, l’homme qui paraissait le plus propre à assurer le succès de
cette négociation, le sieur Guérin, prêtre, oncle de la demoiselle.
Ce respectable ecclésiastique se chargea de cette mission épineuse,
alla trouver les parens du jeune homme, les pria d’adhérer au mariage
qu’il venait leur proposer, et offrit, au-delà de la dot que son frère
donnerait à sa fille, de donner dix mille francs comptant. Le sieur
Levalley adhéra à tout ce qu’on exigeait de lui, et bientôt les deux
familles s’occupèrent de régler les clauses du contrat de mariage.
Il fut stipulé, sur les instances formelles du sieur Guérin, prêtre,
sous le prétexte qu’il y avait dix causes de mort pour une femme et
qu’il n’en était pas de même des hommes, que la dot de deux mille
francs, promise par le père de la demoiselle, lui serait restituée,
si elle venait à mourir dans deux ans. Il voulait aussi appliquer la
même clause de réversibilité aux dix mille francs qu’il avait promis
d’ajouter à cette modique dot; mais ses prétentions sur ce point furent
rejetées.
Le 5 novembre 1807, l’acte de mariage fut reçu par l’officier public;
et, huit jours après, les nouveaux époux reçurent la bénédiction
nuptiale.
Par une bizarrerie singulière, Levalley fils et sa femme vécurent
après leur union comme ils avaient fait auparavant. On se voyait, on
dînait les uns chez les autres; mais les parens de la demoiselle Guérin
voulaient la garder chez eux jusqu’après ses couches. Il paraît que le
véritable motif de cette étrange mesure était de cacher au mari une
maladie dartreuse dont elle était atteinte, et pour laquelle on lui
faisait subir un traitement.
Le jour qui devait commencer les infortunes du sieur Levalley, le
dimanche 13 décembre 1807, ce jeune homme alla chercher sa femme et son
beau-père, qu’il avait invités à dîner. On se mit à table; le repas fut
assez gai. La jeune femme mangea, avec un appétit plus qu’ordinaire,
de différens mets malheureusement indigestes qui convenaient peu à son
état. C’était du cochon de lait rôti, du boudin noir, et un foie de
veau lardé. Enfin comme cette réunion était en quelque sorte une petite
fête de famille, le repas se termina par du café, que chacun prit, en y
mêlant un peu d’eau-de-vie.
Au moment de se séparer, le sieur Levalley père, qui tenait sa bru dans
ses bras, par un mouvement de joie et d’expansion, voulut renvoyer
seul Guérin père, en disant qu’il gardait sa fille chez lui; Levalley
témoigna le même désir; mais le père Guérin ne voulut jamais y
consentir.
Levalley fils conduisit sa femme et son beau-père jusque chez eux,
où ils arrivèrent à six ou sept heures du soir. Le lendemain, à dix
heures du matin, la jeune femme, qui, jusqu’à ce moment, n’avait
éprouvé aucune indisposition, se réveilla avec des douleurs assez vives
dans l’estomac. Croyant se procurer quelque soulagement, en quittant
le lit, elle se leva et s’habilla; mais l’indigestion, si fatale aux
femmes enceintes, prit un caractère extrêmement grave; des convulsions
violentes se manifestèrent, et, le danger augmentant de moment en
moment, on alla chez le sieur Levalley, pour l’inviter à venir auprès
de sa femme. Levalley s’empresse de s’y rendre; il trouve son épouse
en proie aux douleurs et aux convulsions les plus affreuses. Revenue
un peu à elle-même, elle l’aperçoit, lui tend les bras comme pour
l’embrasser pour la dernière fois. Levalley s’y précipite. _Marianne!
ma chère Marianne!_ sont les seuls mots que sa langue puisse articuler;
l’étonnement et la douleur l’avaient anéanti.
Deux chirurgiens, mandés pour secourir la malade, regardent les
accidens dont ils sont témoins comme les effets d’une forte
indigestion; ils prescrivent des vomitifs; les convulsions continuent
et se succèdent d’une manière effrayante. Un troisième chirurgien
arrive; on administre de nouveaux remèdes; on pratique des saignées;
tout est inutile. Enfin les symptômes devenant plus alarmans, on
éloigne de l’appartement le malheureux Levalley. Un chirurgien veut
tenter l’accouchement avec le _forceps_; une hémorragie considérable
l’oblige d’y renoncer; il entreprend ensuite l’opération césarienne, et
retire du sein de la mère un enfant mort. La jeune femme Levalley avait
cessé de souffrir et de vivre.
Quelques jours s’étaient à peine écoulés depuis ce malheureux
événement, lorsque le sieur abbé Guérin, dans une entrevue qu’il eut
avec le sieur Levalley père, lui déclara que le paiement des dix
mille francs qu’il avait donnés à sa nièce l’avait beaucoup gêné, et
le pressa d’en rendre au moins une partie. Apparemment qu’il n’eut
pas lieu d’être satisfait de la réponse de Levalley, car il ne lui en
reparla plus, et insensiblement les deux familles cessèrent de se voir.
Les trente jours qui suivaient la mort de la dame Levalley allaient
expirer; le mari donne les ordres nécessaires pour la célébration d’un
service, et en fait part à la famille Guérin. Celle-ci, sous prétexte
que l’abbé Guérin ne pourrait y assister ce jour-là, contremande le
service, sans même daigner consulter Levalley, ni l’en prévenir.
Bientôt une rumeur affreuse se répand; on annonce que la jeune femme
est morte empoisonnée; on accuse son mari; on va jusqu’à dire que le
désir de s’approprier les dix mille francs de dot l’a poussé à ce crime.
Le public, avide d’événemens extraordinaires, accueille cette odieuse
accusation, et la propage avec fureur. Le magistrat de sûreté, informé
de tous ces propos, crut devoir faire intervenir son ministère. Il
se transporta sur les lieux avec des chirurgiens; le corps de la
défunte fut exhumé; on tira de la tombe un cadavre déjà gangréné par
la putréfaction; il y avait quarante-deux jours que le décès avait eu
lieu. On en enleva l’estomac et plusieurs autres viscères que l’on
déposa dans un vase, et que l’on apporta à la mairie d’Asnière. Dans
le même temps, un huissier se présenta au domicile de Levalley, pour
lui ordonner, de la part du magistrat, de se rendre à la mairie.
Levalley était absent quand cette intimation fut notifiée. Mais le
lendemain il se rendit à Bayeux, dans l’intention de se présenter
devant le magistrat de sûreté. Il répondit avec franchise à toutes les
questions de ce juge, et requit qu’on appelât, à ses frais, six, douze
chirurgiens s’il le fallait, pour examiner l’état du cadavre.
Touché de son énergie et de sa sécurité, le magistrat lui observa que
ce n’était pas comme prévenu qu’il avait été appelé, mais seulement
comme témoin, et que par conséquent il ne pouvait obtempérer à sa
demande. Ceci se passait le 27 janvier 1808, et les opérations des
chirurgiens experts n’étaient pas encore commencées. Levalley revint
chez lui, fort de son innocence, et croyant bien être à l’abri de
toutes poursuites.
Deux jours après, au milieu de leurs opérations, les experts imaginent
avoir fait de grandes découvertes, et déclarent sans hésiter au
magistrat, qu’ils ont trouvé dans les intestins une quantité
considérable de poison, et que ce poison est du _verre pilé_.
Levalley fils est arrêté, traîné en prison, plongé dans un cachot; peu
d’instans après, on l’en extrait en plein jour pour le conduire au
tribunal devant le directeur du jury; on le garrotte comme un criminel
avéré; on lui fait traverser plusieurs rues, suivi d’une nombreuse
populace soulevée contre lui, qui l’accable d’outrages. «_Arrachons-lui
son crêpe_, disent les uns; _non, qu’on le pende, qu’on le
guillotine_,» disaient les autres. Des femmes furieuses ramassent des
pierres, elles veulent les lui lancer, et il eût été assassiné sans les
gendarmes qui l’escortaient. Après avoir comparu devant le directeur du
jury, il fut remis aux mains de la force armée, et reconduit dans son
cachot, salle basse, impénétrable aux rayons du soleil, où il demeura
plusieurs mois au secret.
Cependant les célèbres médecins Baudelocque et Chaussier, dont on avait
requis les lumières et l’expérience, pour éclaircir cette affaire,
donnèrent une consultation médico-légale toute favorable à l’innocence
de l’accusé, en ce qu’elle prouvait que la mort de la jeune femme, dans
son état de grossesse, pouvait n’être que le résultat naturel d’une
indigestion, et que le verre pilé n’avait pas les propriétés du poison.
Il résultait donc bien évidemment de cette consultation que la femme
de Levalley n’avait point été empoisonnée; et dès lors, on pouvait déjà
se former une idée du résultat de l’instruction.
La cour criminelle de Caen, sur la déclaration unanime du jury,
acquitta complètement le jeune Levalley.
MANETTE BOUHOURT, OU LA FILLE ASSASSIN.
Ce n’est pas la première fois, sans doute, que ce Recueil montre une
femme trempant ses mains dans le sang de ses victimes; déjà un grand
nombre de furies, l’opprobre du sexe auquel elles ne méritaient pas
d’appartenir, nous ont fourni des scènes d’horreurs et d’atrocités.
Mais on a pu remarquer que la plupart de ces misérables avaient été
entraînées au crime, par quelques-unes de ces passions violentes
dont le cœur humain ne peut plus s’affranchir, dès qu’il s’est
laissé dominer par elles; elles subissaient, en quelque sorte, le
joug de cette puissance irrésistible, que les anciens nommaient la
fatalité. Jamais le crime ne saurait être excusable, mais, dans des
cas semblables, il est permis du moins de plaindre quelquefois les
coupables. Il n’en est pas de même pour le monstre dont nous allons
parler. Comment pourrait-on s’intéresser à une jeune fille de vingt
ans, qui, parvenue dès cet âge si tendre, au dernier degré de la
perversité, fait métier de l’assassinat, et emploie l’attrait de la
débauche, pour attirer dans le piége et immoler plus sûrement ses
victimes?
Le 30 novembre 1807, vers neuf heures du matin, le commissaire de
police de la division de l’Observatoire, fut requis de se transporter
dans une maison de la rue du Pot-de-Fer, pour recevoir les déclarations
de la veuve Marye, sur qui l’on venait de faire une tentative
d’assassinat.
Arrivé dans une chambre au troisième, il vit une femme couverte de
sang et de blessures, sur lesquelles un chirurgien mettait le premier
appareil. Quand cette femme eut recouvré ses esprits, elle déclara
qu’il y avait environ deux ans qu’elle avait eu occasion de faire la
connaissance de la nommée Manette, qui prenait aussi le nom d’Auguste;
que cette fille exerçait la profession de perruquier, et était
ordinairement travestie en homme; que ladite Manette était venue chez
elle, le matin même, vêtue d’une redingotte couleur puce, et coiffée
d’un chapeau rond; que, la trouvant encore au lit, Manette s’était
d’abord assise sur une chaise; mais que tout-à-coup elle s’était
élancée sur elle, la main droite armée d’un marteau, et lui avait
asséné plusieurs coups de cet instrument sur la tête; que ce n’était
qu’après une lutte longue et acharnée de part et d’autre, qu’elle,
plaignante, avait pu s’échapper des mains de la féroce Manette, ouvrir
une fenêtre, et crier _à l’assassin!_ qu’à ce cri, Manette s’était
sauvée, laissant dans la chambre le marteau dont elle s’était servie et
son chapeau rond.
La femme Marye ajouta qu’elle était fondée à croire que l’intention de
la fille Manette, en l’attaquant de la sorte, avait été de la voler.
Il paraît que la fille Manette ne retourna pas dans son logement
habituel, et qu’elle se réfugia, après son crime, chez une femme Doisy,
rue et maison des Filles-Saint-Thomas, laquelle femme l’avait connue
dix mois auparavant dans la prison des Madelonnettes. La fille Bouhourt
ne fut arrêtée que le 18 janvier 1808.
Interrogée sur les faits relatifs à sa tentative criminelle, Manette
chercha à établir, que la femme Marye, emportée vers elle par des
désirs effrénés, avait conçu une violente jalousie, et lui avait fait
de vifs reproches, en l’accusant de lui préférer d’autres femmes;
qu’elle avait été d’abord insensible à ce reproche, et qu’elle se
disposait même à se dépouiller de ses vêtemens pour entrer dans le lit
de la femme Marye, lorsque celle-ci s’y opposa et proféra contre elle
des injures qui la portèrent à donner un soufflet à ladite Marye, qui
la prit aussitôt aux cheveux, et la jeta par terre; que dans cette
lutte, et pendant qu’elle était renversée, elle trouva sous des mottes
à brûler, dans un coin, un marteau qu’elle jeta à la tête de la femme
Marye, et se sauva ensuite.
Mais la fille Manette, au lieu de sortir sur-le-champ de la maison,
s’était réfugiée dans un corridor du second étage, dont elle avait
fermé la porte sur elle. On vit, le lendemain, que les murs de ce
corridor étaient souillés de sang; on y remarquait même l’empreinte
d’une main ensanglantée.
Le vol, d’ailleurs, n’était pas étranger à la fille Manette, puisque
l’instruction prouva qu’elle avait été condamnée, le 25 septembre
1806, à six années d’emprisonnement pour vol.
Pendant le cours de l’instruction de la procédure, deux autres chefs
d’accusation vinrent se joindre au premier: il s’agissait de deux
assassinats consommés, suivis de vol.
L’un de ces assassinats devait avoir été commis dans la nuit du
25 décembre 1805, sur la personne de Gabriel-Pierre Boyssou, âgé
de 54 ans. Cet homme jouissait d’une pension sur l’État d’environ
mille livres. Il avait été curé à Mont-l’Hury et professeur dans un
séminaire. Quelque modique que fût sa fortune, il avait des économies
en réserve. Quand les scellés furent apposés chez lui, on trouva
des papiers qui apprirent qu’il traitait, à l’époque de sa mort, de
l’acquisition d’une petite maison située près de Vincennes. Le sieur
Boyssou habitait, depuis trois ans environ, un petit appartement au
premier étage, rue Neuve Sainte-Geneviève. Vers le 21 décembre, on vit
avec lui un jeune homme d’environ 18 ans, vêtu d’une redingotte bleue,
coiffé d’un chapeau rond, et portant des bottes. Le sieur Boyssou le
faisait passer pour son neveu. Plusieurs personnes virent ce même
jeune homme chez le sieur Boyssou. On remarqua que cet individu évitait
le plus possible de laisser voir sa figure.
Le 24 décembre, veille de Noël, le sieur Boyssou et son neveu prétendu
disparurent, sans que l’on sût ce qu’ils étaient devenus. Cette absence
était remarquée depuis près de quinze jours, lorsque le propriétaire
de la maison où demeurait le sieur Boyssou fit une déclaration devant
le commissaire de police du quartier. Le commissaire arrive, il frappe
à la porte à plusieurs reprises; on ne lui répond pas. Un serrurier
est appelé. On reconnaît que la porte d’entrée, donnant sur la rue,
n’est fermée qu’au pêne; la clé de sûreté était dans la serrure, et
une seconde clé sur la troisième marche de l’escalier; on entre dans
une chambre au premier étage; on trouve dans le lit un cadavre dont
la figure était couverte de sang, et la tête fracassée en plusieurs
endroits. Le lit et le carreau étaient teints de sang. L’état de
putréfaction du cadavre annonçait que le crime avait été commis depuis
plusieurs jours. Le chirurgien chargé de l’examen du cadavre, annonça
que toutes les blessures tendaient à prouver que les coups avaient été
portés avec un corps contondant, tel qu’un fort marteau.
On remarqua qu’une foule d’objets de quelque valeur avaient disparu;
que le secrétaire avait été enfoncé, et l’argent qu’il contenait,
enlevé; on ne trouva que des sacs vides.
Tout annonçait que ce crime atroce avait été commis la nuit, et que
l’assassin, ayant un libre accès dans la maison, dont les portes
n’offraient aucune trace d’effraction, avait saisi l’instant où le
sieur Boyssou était livré au sommeil, pour l’assommer à coups de
marteau portés sur la tête et sur la poitrine.
Quelques personnes reconnurent dans la personne de Manette Bouhourt
toujours vêtue en homme, le neveu du sieur Boyssou, quoiqu’il y eût
déjà deux ans que celui-ci eût été assassiné; or ce neveu, à l’époque
du crime, avait été fortement soupçonné d’en être l’auteur.
On parvint à découvrir dans quelles maisons de prêt la fille Bouhourt
allait déposer ses effets, et l’on y retrouva plusieurs des objets qui
avaient été volés chez le sieur Boyssou. La fille Manette convint bien
que tous ces effets avaient été engagés par elle, mais qu’elle les
tenait d’un de ses amans nommé Duplaidois, qui n’était qu’un personnage
imaginaire.
Le troisième chef d’accusation qui pesait sur la fille Manette était
l’assassinat du nommé Antoine-François Prévost, occupant depuis deux
mois une chambre, rue Hyacinthe, n. 5.
Plusieurs personnes virent ce Prévost à diverses reprises, et notamment
le 27 septembre, accompagné d’un jeune homme âgé de vingt ans environ,
moins grand que lui, vêtu d’une redingotte brune. On les vit ce
jour-là prendre ensemble des cerises à l’eau-de-vie dans un café de
la rue de la Harpe. Ils se retirèrent à onze heures et demie du soir.
Prévost était _gai et entre deux vins_. Quelques jours auparavant,
Prévost avait dit à un témoin que, s’il avait des femmes, on ne s’en
apercevrait pas, parce qu’il les ferait habiller en homme.
Prévost ne reparut plus depuis le 27 septembre; on ne le vit plus, on
ne l’entendit plus rentrer chez lui. Les voisins s’aperçurent qu’il
s’exhalait de sa chambre une odeur fétide. Sa mère en fut prévenue. Le
12 octobre, elle chargea une personne de s’assurer si Prévost n’était
point dans sa chambre. On monta, à l’aide d’une échelle, à la croisée
de cette chambre, et l’on aperçut, à travers les vitres, le cadavre de
Prévost près de son lit. Le commissaire de police et le magistrat de
sûreté furent appelés. La porte de sa chambre était fermée à double
tour, mais sans verroux en dedans. Le corps de Prévost était assis
sur une chaise; il n’était couvert que d’une chemise et d’un gilet de
travail. Le lit était dans un grand désordre: les draps, le traversin,
le matelas, étaient teints de sang. Le cadavre avait à la tête une
plaie transversale faite par un instrument tranchant. On trouva à terre
une hachette couverte d’un torchon; elle était tout ensanglantée; on
la rapprocha des blessures, elle s’y adaptait parfaitement. Les deux
chirurgiens, appelés pour constater l’état du cadavre, pensèrent que
les coups avaient été portés avec cet instrument.