II

Votre point de départ est bon: en effet, l'homme ne connaît point les

substances; il ne connaît ni l'esprit ni le corps; il n'aperçoit que ses

états intérieurs tout passagers et isolés; il s'en sert pour affirmer et

désigner des états extérieurs, positions, mouvements, changements, et ne

s'en sert pas pour autre chose. Il n'atteint que des faits, soit au

dedans, soit au dehors, tantôt caducs, quand son impression ne se répète

pas, tantôt permanents, quand son impression, maintes fois répétée, lui

fait supposer qu'elle sera répétée toutes les fois qu'il voudra

l'avoir. Il ne saisit que des couleurs, des sons, des résistances, des

mouvements, tantôt momentanés et variables, tantôt semblables à

eux-mêmes et renouvelés. Il ne suppose des qualités et propriétés que

par un artifice de langage, et pour grouper plus commodément des faits.

Nous allons même plus loin que vous: nous pensons qu'il n'y a ni esprits

ni corps, mais simplement des groupes de mouvements présents ou

possibles, et des groupes de pensées présentes ou possibles. Nous

croyons qu'il n'y a point de substances, mais seulement des systèmes de

faits. Nous regardons l'idée de substance comme une illusion

psychologique. Nous considérons la substance, la force et tous les êtres

métaphysiques des modernes comme un reste des entités scolastiques. Nous

pensons qu'il n'y a rien au monde que des faits et des lois,

c'est-à-dire des événements et leurs rapports, et nous reconnaissons

comme vous que toute connaissance consiste d'abord à lier ou à

additionner des faits. Mais cela terminé, une nouvelle opération

commence, la plus féconde de toutes, et qui consiste à décomposer ces

données complexes en données simples. Une faculté magnifique apparaît,

source du langage, interprète de la nature, mère des religions et des

philosophies, seule distinction véritable, qui, selon son degré, sépare

l'homme de la brute, et les grands hommes des petits: je veux dire

l'_abstraction_, qui est le pouvoir d'isoler les éléments des faits et

de les considérer à part. Mes yeux suivent le contour d'un carré, et

l'abstraction en isole les deux propriétés constitutives, l'égalité des

côtés et des angles. Mes doigts touchent la surface d'un cylindre, et

l'abstraction en isole les deux éléments générateurs, la notion de

rectangle et la révolution de ce rectangle autour d'un de ses côtés pris

comme axe. Cent mille expériences me développent par une infinité de

détails la série des opérations physiologiques qui font la vie, et

l'abstraction isole la direction de cette série, qui est un circuit de

déperdition constante et de réparation continue. Douze cents pages

m'ont exposé le jugement de Mill sur les diverses parties de la science,

et l'abstraction isole son idée fondamentale, à savoir, que les seules

propositions fructueuses sont celles qui joignent un fait à un fait non

contenu dans le premier. Partout ailleurs il en est de même. Toujours un

fait ou une série de faits peut être résolu en ses composants. C'est

cette décomposition que l'on réclame lorsqu'on demande quelle est la

nature d'un objet. Ce sont ces composants que l'on cherche lorsqu'on

veut pénétrer dans l'intérieur d'un être. Ce sont eux que l'on désigne

sous les noms de forces, causes, lois, essences, propriétés primitives.

Ils ne sont pas un nouveau fait ajouté aux premiers; ils en sont une

portion, un extrait: ils sont contenus en eux, ils ne sont autre chose

que les faits eux-mêmes. On ne passe pas, en les découvrant, d'une

donnée à une donnée différente, mais de la même à la même, du tout à la

partie, du composé aux composants. On ne fait que voir la même chose

sous deux formes, d'abord entière, puis divisée; on ne fait que

traduire la même idée d'un langage en un autre, du langage sensible en

langage abstrait, comme on traduit une courbe en une équation, comme on

exprime un cube par une fonction de son côté. Que cette traduction soit

difficile ou non, peu importe; qu'il faille souvent l'accumulation ou la

comparaison d'un nombre énorme de faits pour y atteindre, et que maintes

fois notre esprit succombe avant d'y arriver, peu importe encore.

Toujours est-il que dans cette opération, qui est évidemment fructueuse,

au lieu d'aller d'un fait à un autre fait, on va du même au même; au

lieu d'ajouter une expérience à une expérience, on met à part quelque

portion de la première; au lieu d'avancer, on s'arrête pour creuser en

place. Il y a donc des jugements qui sont instructifs, et qui cependant

ne sont pas des expériences; il y a donc des propositions qui concernent

l'essence, et qui cependant ne sont pas verbales; il y a donc une

opération différente de l'expérience, qui agit par retranchement au

lieu d'agir par addition, qui, au lieu d'acquérir, s'applique aux

données acquises, et qui par delà l'observation, ouvrant aux sciences

une carrière nouvelle, définit leur nature, détermine leur marche,

complète leurs ressources et marque leur but.

Voilà la grande omission du système: l'abstraction y est laissée sur

l'arrière-plan, à peine mentionnée, recouverte par les autres opérations

de l'esprit, traitée comme un appendice des expériences; nous n'avons

qu'à la rétablir dans la théorie générale pour reformer les théories

particulières où elle a manqué.

Le positivisme anglais: Etude sur Stuart Mill · 第 19 / 32 题