--Un abîme de hasard et un abîme d'ignorance. La perspective est sombre;
il n'importe, si elle est vraie. A tout le moins, cette théorie de la
science est celle de la science anglaise. Rarement, je vous l'accorde,
un penseur a mieux résumé par sa doctrine la pratique de son pays;
rarement un homme a mieux représenté par ses négations et ses
découvertes les limites et la portée de sa race. Les procédés dont
celui-ci compose la science sont ceux où vous excellez par-dessus tous
les autres, et les procédés qu'il exclut de la science sont ceux qui
vous manquent plus qu'à personne. Il a décrit l'esprit anglais en
croyant décrire l'esprit humain. C'est là sa gloire, mais c'est aussi là
sa faiblesse. Il y a dans votre idée de la connaissance une lacune qui,
incessamment ajoutée à elle-même, finit par creuser ce gouffre de hasard
du fond duquel, selon lui, les choses naissent, et ce gouffre
d'ignorance au bord duquel, selon lui, notre science doit s'arrêter. Et
voyez ce qui en advient. En retranchant de la science la connaissance
des premières causes, c'est-à-dire des choses divines, vous réduisez
l'homme à devenir sceptique, positif, utilitaire, s'il a l'esprit sec,
ou bien mystique, exalté, méthodiste, s'il a l'imagination vive. Dans ce
grand vide inconnu que vous placez au delà de notre petit monde, les
gens à tète chaude ou à conscience triste peuvent loger tous leurs
rêves, et les hommes à jugement froid, désespérant d'y rien atteindre,
n'ont plus qu'à se rabattre dans la recherche des recettes pratiques qui
peuvent améliorer notre condition. Il me semble que le plus souvent ces
deux dispositions se rencontrent dans une tète anglaise. L'esprit
religieux et l'esprit positif y vivent côte à côte et séparés. Cela fait
un mélange bizarre, et j'avoue que j'aime mieux la manière dont les
Allemands ont concilié la science et la foi.
--Mais leur philosophie n'est qu'une poésie mal écrite.--Peut-être.
--Mais ce qu'ils appellent raison ou intuition des principes n'est que
la puissance de bâtir des hypothèses.--Peut-être.--Mais les systèmes
qu'ils ont arrangés n'ont pas tenu devant l'expérience.--Je vous
abandonne leur oeuvre.--Mais leur absolu, leur sujet, leur objet et le
reste ne sont que de grands mots.--Je vous abandonne leur style. -Alors
que gardez-vous?--Leur idée de la cause.--Vous croyez, comme eux, qu'on
découvre les causes par une révélation de la raison?--Point du
tout.--Vous croyez comme nous qu'on découvre les causes par la simple
expérience?--Pas davantage.--Vous pensez qu'il y a une faculté autre que
l'expérience et la raison propre à découvrir les causes?--Oui.--Vous
croyez qu'il y a une opération moyenne, située entre l'illumination et
l'observation, capable d'atteindre des principes comme on l'assure de la
première, capable d'atteindre des vérités comme on l'éprouve pour la
seconde?--Oui.--Laquelle?--L'abstraction. Reprenons votre idée
primitive; je tâcherai de dire en quoi je la trouve incomplète, et en
quoi il me semble que vous mutilez l'esprit humain. Seulement il faudra
que vous m'accordiez de l'espace; ce sera tout un plaidoyer.