Il suit de là que l'induction est la seule clef de la nature. Cette
théorie est le chef d'oeuvre de Mill. Il n'y avait qu'un partisan aussi
dévoué de l'expérience qui pût faire la théorie de l'induction.
Qu'est-ce que l'induction? C'est l'opération «qui découvre et prouve des
propositions générales. C'est le procédé par lequel nous concluons que
ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de toute la
classe, ou que ce qui est vrai en certains temps, sera vrai en tout
temps, les circonstances étant pareilles.»[14] C'est le raisonnement par
lequel, ayant remarqué que Pierre, Jean et un nombre plus ou moins grand
d'hommes sont morts, nous concluons que tout homme mourra. Bref,
l'induction lie la mortalité et la qualité d'homme, c'est-à-dire deux
faits généraux ordinairement successifs, et déclare que le premier est
la _cause_ du second.
Cela revient à dire que le cours de la nature est uniforme. Mais
l'induction ne part pas de cet axiome, elle y conduit; nous ne la
trouvons pas au commencement, mais à la fin de nos recherches.[15] Au
fond l'expérience ne présuppose rien hors d'elle-même. Nul principe à
priori ne vient l'autoriser ni la guider. Nous remarquons que cette
pierre est tombée, que ce charbon rouge nous a brûlés, que cet homme est
mort, et nous n'avons d'autre ressource pour induire que l'addition et
la comparaison de ces petits faits isolés et momentanés. Nous apprenons
par la simple pratique que le soleil éclaire, que les corps tombent, que
l'eau apaise la soif, et nous n'avons d'autre ressource pour étendre ou
contrôler ces inductions que d'autres inductions semblables. Chaque
remarque, comme chaque induction, tire sa valeur d'elle-même et de ses
voisines. C'est toujours l'expérience qui juge l'expérience, et
l'induction qui juge l'induction.
Le corps de nos vérités n'a point une âme différente de lui-même, qui
lui communique la vie; il subsiste par l'harmonie de toutes ses parties
prises ensemble et par la vitalité de chacune de ses parties prises à
part. Vous refuseriez de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a
des hommes dont la tète est au-dessous des épaules. Vous ne refuseriez
pas de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a des cygnes noirs. Et
cependant votre expérience de la chose est la même dans les deux cas;
vous n'avez jamais vu que des cygnes blancs, comme vous n'avez jamais vu
que des hommes ayant la tête au-dessus des épaules. D'où vient donc que
le second témoignage vous paraît plus croyable que le premier?
«Apparemment, parce qu'il y a moins de constance dans la couleur des
animaux que dans la structure générale de leurs parties anatomiques.
Mais comment savez-vous cela? Évidemment par l'expérience.[16] Il est
donc vrai que nous avons besoin de l'expérience pour nous apprendre à
quel degré, dans quels cas, dans quelles sortes de cas, nous pouvons
nous fier à l'expérience. L'expérience doit être consultée pour
apprendre d'elle dans quelles circonstances les arguments qu'on tire
d'elle sont solides. Nous n'avons point une seconde pierre de touche
d'après laquelle nous puissions vérifier l'expérience; nous faisons de
l'expérience la pierre de touche de l'expérience.» Il n'y a qu'elle et
elle est partout.
Considérons donc comment sans autre secours que le sien nous pouvons
former des propositions générales, particulièrement les plus nombreuses
et les plus importantes de toutes, celles qui joignent deux événements
successifs en disant que le premier est la cause du second.
Il y a là un grand mot, celui de cause. Pesez-le. Il porte dans son sein
toute une philosophie. De l'idée que vous y attachez, dépend toute votre
idée de la nature. Renouveler la notion de cause, c'est transformer la
pensée humaine; et vous allez voir comment Mill, avec Hume et M. Comte,
mais mieux que Hume et M. Comte, a transformé cette notion.
Qu'est-ce qu'une cause? Quand Mill dit que le contact du fer et de l'air
humide produit la rouille, ou que la chaleur dilate les corps, il ne
parle pas du lien mystérieux par lequel les métaphysiciens attachent la
cause à l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et de la vertu
génératrice que certaines philosophies insèrent entre le producteur et
le produit. «La seule notion, dit-il[17], dont l'induction ait besoin à
cet égard peut être donnée par l'expérience. Nous apprenons par
l'expérience qu'il y a dans la nature un ordre de succession invariable,
et que chaque fait y est toujours précédé par un autre fait. Nous
appelons cause l'_antécédent invariable_, effet le _conséquent
invariable_.»[18] Au fond, nous ne mettons rien d'autre sous ces deux
mots. Nous voulons dire simplement que toujours, partout, le contact du
fer et de l'air humide sera suivi par l'apparition de la rouille,
l'application de la chaleur par la dilatation du corps. «La cause réelle
est la série des conditions, l'ensemble des antécédents sans lesquels
l'effet ne serait pas arrivé....[19] Il n'y a pas de fondement
scientifique dans la distinction que l'on fait entre la cause d'un
phénomène et ses conditions.... La distinction que l'on établit entre le
patient et l'agent est purement verbale.... La cause est la somme des
conditions négatives et positives prises ensemble, la totalité des
circonstances et contingences de toute espèce, lesquelles, une fois
données, sont invariablement suivies du conséquent.»[20] On fait grand
bruit du mot nécessaire. «Ce qui est nécessaire, ce qui ne peut pas ne
pas être, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que
nous puissions faire à propos de toutes les autres choses.»[21] Voilà
tout ce que l'on veut dire quand on prétend que la notion de cause
enferme la notion de nécessité. On veut dire que l'antécédent est
suffisant et complet, qu'il n'y a pas besoin d'en supposer un autre que
lui, qu'il contient toutes les conditions requises, que nulle autre
condition n'est exigée. Succéder sans condition, voilà toute la notion
d'effet et de cause. Nous n'en avons pas d'autre. Les philosophes se
méprennent quand ils découvrent dans notre volonté un type différent de
la cause, et déclarent que nous y voyons la force efficiente en acte et
en exercice. Nous n'y voyons rien de semblable. Nous n'apercevons là
comme ailleurs que des successions constantes. Nous ne voyons pas un
fait qui en engendre un autre, mais un fait qui en accompagne un autre.
«Notre volonté, dit Mill, produit nos actions corporelles, comme le
froid produit la glace, ou comme une étincelle produit une explosion de
poudre à canon.» Il y a là un antécédent comme ailleurs, la résolution
ou état de l'esprit, et un conséquent comme ailleurs, l'effort ou
sensation physique. L'expérience les lie et nous fait prévoir que
l'effort suivra la résolution, comme elle nous fait prévoir que
l'explosion de la poudre suivra le contact de l'étincelle. Laissons donc
ces illusions psychologiques, et cherchons simplement, sous le nom
d'effet et de cause, les phénomènes qui _forment des couples sans
exception ni condition_.
Or, pour établir ces liaisons expérimentales, Mill découvre quatre
méthodes, et quatre méthodes seulement: celle des concordances[22],
celle des différences[23], celle des résidus[24], celle des variations
concomitantes[25]. Elles sont les seules voies par lesquelles nous
puissions pénétrer dans la nature. Il n'y a qu'elles, et elles sont
partout. Et elles emploient toutes le même artifice. Cet artifice est
l'_élimination_; et en effet l'induction n'est pas autre chose. Vous
avez deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de conséquents, chacun
d'eux contenant plus ou moins d'éléments: dix, par exemple. A quel
antécédent chaque conséquent est-il joint? Le premier conséquent est-il
joint au premier antécédent, ou bien au troisième, ou bien au sixième?
Toute la difficulté et toute la découverte sont là. Pour résoudre la
difficulté et pour opérer la découverte, il faut éliminer, c'est-à-dire
exclure les antécédents qui ne sont point liés au conséquent que l'on
considère[26]. Mais comme effectivement on ne peut les exclure, et que,
dans la nature, toujours le couple est entouré de circonstances, on
assemble divers cas qui, par leur diversité, permettent à l'esprit de
retrancher ces circonstances, et de voir le couple à nu. En définitive,
on n'induit qu'en formant des couples; on ne les forme qu'en les
isolant; on ne les isole que par des comparaisons.