VIII

Ce sont là des formules, un fait sera plus clair. En voici un: vous

allez voir les méthodes en exercice; il y a un exemple qui les rassemble

presque toutes. Il s'agit de la théorie de la rosée du docteur Well. Je

cite les propres paroles de Mill; elles sont si nettes, qu'il faut vous

donner le plaisir de les méditer.

«Il faut d'abord distinguer la rosée de la pluie aussi bien que des

brouillards, et la définir en disant qu' «elle est l'apparition

spontanée d'une moiteur sur des corps exposés en plein air, quand il ne

tombe point de pluie ni d'humidité visible.»[27] La rosée ainsi définie,

quelle en est la cause, et comment l'a-t-on trouvée?

«D'abord, nous avons des phénomènes analogues dans la moiteur qui couvre

un métal froid ou une pierre lorsque nous soufflons dessus, qui apparaît

en été sur les parois d'un verre d'eau fraîche qui sort du puits, qui se

montre à l'intérieur des vitres quand la grêle ou une pluie soudaine

refroidit l'air extérieur, qui coule sur nos murs lorsqu'après un long

froid arrive un dégel tiède et humide.--Comparant tous ces cas, nous

trouvons qu'ils contiennent tous le phénomène en question. Or, tous ces

cas s'accordent en un point, à savoir, que l'objet qui se couvre de

rosée est plus froid que l'air qui le touche. Cela arrive-t-il aussi

dans le cas de la rosée nocturne? Est-ce un fait que l'objet baigné de

rosée est plus froid que l'air? Nous sommes tentés de répondre que non,

car qui est-ce qui le rendrait plus froid? Mais l'expérience est aisée:

nous n'avons qu'à mettre un thermomètre en contact avec la substance

couverte de rosée, et en suspendre un autre un peu au-dessus, hors de la

portée de son influence. L'expérience a été faite, la question a été

posée, et toujours la réponse s'est trouvée affirmative. Toutes les fois

qu'un objet se recouvre de rosée, il est plus froid que l'air.[28]

«Voilà une application complète de la _méthode de concordance_: elle

établit une liaison invariable entre l'apparition de la rosée sur une

surface et la froideur de cette surface comparée à l'air extérieur. Mais

laquelle des deux est cause, et laquelle effet? ou bien sont-elles

toutes les deux les effets de quelque chose d'autre? Sur ce point, la

méthode de concordance ne nous fournit aucune lumière. Nous devons avoir

recours à une méthode plus puissante: nous devons varier les

circonstances, nous devons noter les cas où la rosée manque; car une des

conditions nécessaires pour appliquer la _méthode de différence,_ c'est

de comparer des cas où le phénomène se rencontre avec d'autres où il ne

se rencontre pas.[29]

«Or la rosée ne se dépose pas sur la surface des métaux polis, tandis

qu'elle se dépose très-abondamment sur le verre. Voilà un cas où l'effet

se produit, et un autre où il ne se produit point.... Mais, comme les

différences qu'il y a entre le verre et les métaux polis sont

nombreuses, la seule chose dont nous puissions encore être sûrs, c'est

que la cause de la rosée se trouvera parmi les circonstances qui

distinguent le verre des métaux polis[30].... Cherchons donc à démêler

cette circonstance, et pour cela employons la seule méthode possible,

celle des _variations concomitantes_. Dans le cas des métaux polis et du

verre poli, le contraste montre évidemment que la _substance_ a une

grande influence sur le phénomène. C'est pourquoi faisons varier autant

que possible la substance seule, en exposant à l'air les surfaces

polies de différentes sortes. Cela fait, on voit tout de suite paraître

une échelle d'intensité. Les substances polies qui conduisent le plus

mal la chaleur sont celles qui s'imprègnent le plus de rosée; celles qui

conduisent le mieux la chaleur sont celles qui s'en humectent le

moins[31]: d'où l'on conclut que «l'apparition de la rosée est liée au

pouvoir que possède le corps de résister au passage de la chaleur.»

« Mais si nous exposons à l'air des surfaces rudes au lieu de surfaces

polies, nous trouvons quelquefois cette loi renversée. Ainsi le fer

rude, particulièrement s'il est peint ou noirci, se mouille de rosée

plus vite que le papier verni. L'_espèce de surface_ a donc beaucoup

d'influence. C'est pourquoi exposons la même substance en faisant varier

le plus possible l'état de sa surface (ce qui est un nouvel emploi de la

méthode des variations concomitantes), et une nouvelle échelle

d'intensité se montrera. Les surfaces qui perdent leur chaleur le plus

aisément par le rayonnement sont celles qui se mouillent le plus

abondamment de rosée.[32] On en conclut «que l'apparition de la rosée

est liée à la capacité de perdre la chaleur par voie de rayonnement.»

«A présent l'influence que nous venons de reconnaître à la _substance_

et à la _surface_ nous conduit à considérer celle de la _texture_, et là

nous rencontrons une troisième échelle d'intensité, qui nous montre les

substances d'une texture ferme et serrée, par exemple les pierres et les

métaux, comme défavorables à l'apparition de la rosée, et au contraire

les substances d'une texture lâche, par exemple le drap, le velours, la

laine, le duvet, comme éminemment favorables à la production de la

rosée. La texture lâche est donc une des circonstances qui la

provoquent. Mais cette troisième cause se ramène à la première, qui est

le pouvoir de résister au passage de la chaleur, car les substances de

texture lâche sont précisément celles qui fournissent les meilleurs

vêtements, en empêchant la chaleur de passer de la peau à l'air, ce

qu'elles font en maintenant leur surface intérieure très-chaude,

pendant que leur surface extérieure est très-froide[33].

«Ainsi les cas très-variés dans lesquels beaucoup de rosée se dépose

s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci

seulement, qu'ils conduisent lentement la chaleur ou la rayonnent

rapidement,--deux qualités qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui

est qu'en vertu de l'une et de l'autre le corps tend à perdre sa chaleur

par sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui être restituée par le

dedans. Au contraire, les cas très-variés dans lesquels la rosée manque

ou est très-peu abondante s'accordent en ceci, et, autant que nous

pouvons l'observer, en ceci seulement, qu'ils n'ont pas cette propriété.

Nous pouvons maintenant répondre à la question primitive et savoir

lequel des deux, du froid et de la rosée, est la cause de l'autre. Nous

venons de trouver que la substance sur laquelle la rosée se dépose doit,

par ses seules propriétés, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons

donc rendre compte de sa froideur, abstraction faite de la rosée, et,

comme il y a une liaison entre les deux, c'est la rosée qui dépend de

la froideur; en d'autres termes, la froideur est la cause de la

rosée.[34]

«Maintenant cette loi si amplement établie peut se confirmer de trois

manières différentes. Premièrement, par déduction, en partant des lois

connues que suit la vapeur aqueuse lorsqu'elle est diffuse dans l'air ou

dans tout autre gaz. On sait par l'expérience directe que la quantité

d'eau qui peut rester suspendue dans l'air à l'état de vapeur est

limitée pour chaque degré de température, et que ce maximum devient

moindre à mesure que la température diminue. Il suit de là déductivement

que, s'il y a déjà autant de vapeur suspendue dans l'air que peut en

contenir sa température présente, tout abaissement de cette température

portera une portion de la vapeur à se condenser et à se changer en eau.

Mais, de plus, nous savons déductivement, d'après les lois de la

chaleur, que le contact de l'air avec un corps plus froid que lui-même

abaissera nécessairement la température de la couche d'air immédiatement

appliquée à sa surface, et par conséquent la forcera d'abandonner une

portion de son eau, laquelle, d'après les lois ordinaires de la

gravitation ou cohésion, s'attachera à la surface du corps, ce qui

constituera la rosée.... Cette preuve déductive a l'avantage de rendre

compte des exceptions, c'est-à-dire des cas où, ce corps étant plus

froid que l'air, il ne se dépose pourtant point de rosée: car elle

montre qu'il en sera nécessairement ainsi, lorsque l'air sera si peu

fourni de vapeur aqueuse, comparativement à sa température, que même,

étant un peu refroidi par le contact d'un corps plus froid, il sera

encore capable de tenir en suspension toute la vapeur qui s'y trouvait

d'abord suspendue. Ainsi, dans un été très-sec, il n'y a pas de rosée,

ni dans un hiver très-sec de gelées blanches.[35]

«La seconde confirmation de la théorie se tire de l'expérience directe

pratiquée selon la méthode de différence. Nous pouvons, en refroidissant

la surface de n'importe quel corps, atteindre en tous les cas une

température à laquelle la rosée commence à se déposer. Nous ne pouvons,

à la vérité, faire cela que sur une petite échelle; mais nous avons

d'amples raisons pour conclure que la même opération, si elle était

conduite dans le grand laboratoire de la nature, aboutirait au même

effet.

«Et finalement nous sommes capables de vérifier le résultat, même sur

cette grande échelle. Le cas est un de ces cas rares où la nature fait

l'expérience pour nous de la même manière que nous la ferions

nous-mêmes, c'est-à-dire en introduisant dans l'état antérieur des

choses une circonstance nouvelle, unique et parfaitement définie, et en

manifestant l'effet si rapidement, que le temps manquerait pour tout

autre changement considérable dans les circonstances antérieures. On a

observé que la rosée ne se dépose jamais abondamment dans des endroits

fort abrités contre le ciel ouvert, et point du tout dans les nuits

nuageuses; mais que, si les nuages s'écartent, fût-ce pour quelques

minutes seulement, de façon à laisser une ouverture, la rosée commence à

se déposer, et va en augmentant. Ici il est complètement prouvé que la

présence ou l'absence d'une communication non interrompue avec le ciel

cause la présence ou l'absence de la rosée; mais puisqu'un ciel clair

n'est que l'absence des nuages, et que les nuages, comme tous les corps

entre lesquels et un objet donné il n'y a rien qu'un fluide élastique,

ont cette propriété connue, qu'ils tendent à élever ou à maintenir la

température de la surface de l'objet en rayonnant vers lui de la

chaleur, nous voyons à l'instant que la retraite des nuages refroidira

la surface. Ainsi, dans ce cas, la nature ayant produit un changement

dans l'antécédent par des moyens connus et définis, le conséquent suit

et doit suivre: expérience naturelle conforme aux règles de la méthode

de différence.»[36]

Le positivisme anglais: Etude sur Stuart Mill · 第 14 / 32 题