et de bien-être comme on n'en avait jamais connu[22]; il est même
permis d'ajouter sans paradoxe, de liberté. D'un côté, la liberté du
commerce et de l'industrie, dont les républiques grecques n'avaient
pas l'idée, devint possible. D'un autre côté, la liberté de penser ne
fit que gagner au régime nouveau. Cette liberté-là se trouve toujours
mieux d'avoir affaire à un roi ou à un prince qu'à des bourgeois
jaloux et bornés. Les républiques anciennes ne l'eurent pas. Les Grecs
firent sans cela de grandes choses, grâce à l'incomparable puissance
de leur génie; mais, il ne faut pas l'oublier, Athènes avait bel
et bien l'inquisition[23]. L'inquisiteur, c'était l'archonte-roi;
le saint office, c'était le portique Royal, où ressortissaient les
accusations «d'impiété». Les accusations de cette sorte étaient fort
nombreuses; c'est le genre de causes qu'on trouve le plus fréquemment
dans les orateurs attiques. Non-seulement les délits philosophiques,
tels que nier Dieu ou la Providence, mais les atteintes les plus
légères aux cultes municipaux, la prédication de religions étrangères,
les infractions les plus puériles à la scrupuleuse législation
des mystères, étaient des crimes entraînant la mort, Les dieux
qu'Aristophane bafouait
[Pg 315]-[An 45]
sur la scène tuaient quelquefois. Ils tuèrent Socrate; ils faillirent
tuer Alcibiade. Anaxagore, Protagoras, Théodore l'Athée, Diagoras de
Mélos, Prodicus de Céos, Stilpon, Aristote, Théophraste, Aspasie,
Euripide[24], furent plus ou moins sérieusement inquiétés. La liberté
de penser fut, en somme, le fruit des royautés sorties de la conquête
macédonienne. Ce furent les Attales, les Ptolémées, qui les premiers
donnèrent aux penseurs les facilités qu'aucune des vieilles républiques
ne leur avait offertes. L'empire romain continua la même tradition. Il
y eut, sous l'Empire, plus d'un acte arbitraire contre les philosophes;
mais cela venait toujours de ce qu'ils s'occupaient de politique[25].
On chercherait vainement, dans le recueil des lois romaines antérieures
à Constantin, un texte contre la liberté de penser; dans l'histoire
des empereurs, un procès de doctrine abstraite. Pas un savant ne fut
inquiété. Des hommes que le moyen âge eut brûlés, tels que Galien,
Lucien, Plotin, vécurent tranquilles, protégés par la loi. L'Empire
inaugura une période de liberté, en ce
[Pg 316]-[An 45]
sens qu'il éteignit la souveraineté absolue de la famille, de la
ville, de la tribu, et remplaça ou tempéra ces souverainetés par-celle
de l'État. Or, un pouvoir absolu est d'autant plus vexatoire qu'il
s'exerce dans un cercle plus restreint. Les républiques anciennes, la
féodalité tyrannisèrent l'individu bien plus que ne l'a fait l'État.
Certes, l'empire romain, à certaines époques, persécuta durement
le christianisme[26]; mais du moins il ne l'arrêta pas. Or, les
républiques l'eussent rendu impossible; le judaïsme, s'il n'avait pas
subi la pression de l'autorité romaine, eût suffi pour l'étouffer. Ce
qui empêcha les pharisiens de tuer le christianisme, ce furent les
magistrats romains[27].
De larges idées de fraternité universelle, sorties pour la plupart du
stoïcisme[28], une sorte de sentiment général de l'humanité, étaient le
fruit du régime moins étroit et de l'éducation moins exclusive auxquels
l'individu était soumis[29]. On rêvait une nouvelle
[Pg 317]-[An 45]
ère et de nouveaux mondes[30]. La richesse publique était grande, et,
malgré l'imperfection des doctrines économiques du temps, l'aisance
fort répandue. Les mœurs n'étaient pas ce qu'on se figure souvent.
A Rome, il est vrai, tous les vices s'affichaient avec un cynisme
révoltant[31]; les spectacles surtout avaient introduit une affreuse
corruption. Certains pays, comme l'Égypte, étaient aussi descendus à la
dernière bassesse. Mais il y avait dans la plupart des provinces une
classe moyenne, où la bonté, la foi conjugale, les vertus domestiques,
la probité, étaient suffisamment répandues[32]. Existe-t-il quelque
part un idéal de la vie de famille, dans un monde
[Pg 318]-[An 45]
d'honnêtes bourgeois de petites villes, plus charmant que celui que
Plutarque nous a laissé? Quelle bonhomie! quelle douceur de mœurs!
quelle chaste et aimable simplicité[33]! Chéronée n'était évidemment
pas le seul endroit où la vie fût si pure et si innocente.
Les habitudes, même en dehors de Rome, avaient bien encore quelque
chose de cruel, soit comme reste des mœurs antiques, partout si
sanguinaires, soit par l'influence spéciale de la dureté romaine.
Mais on était en progrès sous ce rapport. Quel sentiment doux et pur,
quelle impression de mélancolique tendresse n'avaient pas trouvé sous
la plume de Virgile ou de Tibulle leur plus fine expression? Le monde
s'assouplissait, perdait sa rigueur antique, acquérait de la mollesse
et de la sensibilité. Des maximes d'humanité se répandaient[34];
l'égalité, l'idée abstraite des droits de l'homme, étaient hautement
prêchées par le stoïcisme[35]. La femme, grâce au système dotal du
droit romain, devenait de plus en plus maîtresse d'elle-même; les
préceptes sur la manière
[Pg 319]-[An 45]
de traiter les esclaves s'élevaient[36]; Sénèque mangeait avec les
siens[37]. L'esclave n'est plus cet être nécessairement grotesque et
méchant, que la comédie latine introduit pour provoquer les éclats de
rire, et que Caton recommande de traiter comme une bête de somme[38].
Maintenant les temps sont bien changés. L'esclave est moralement
égal à son maître; on admet qu'il est capable de vertu, de fidélité,
de dévouement, et il en donne des preuves[39]. Les préjugés sur la
noblesse de naissance s'effaçaient[40]. Plusieurs lois très-humaines et
très-justes s'établissaient,
[Pg 320]-[An 45]
même sous les plus mauvais empereurs[41]. Tibère était un financier
habile; il fonda sur des bases excellentes un établissement de crédit
foncier[42]. Néron porta dans le système des impôts, jusque-là
inique et barbare, des perfectionnements qui font honte même à notre
temps[43]. Le progrès de la législation était considérable, bien que la
peine de mort fût encore stupidement prodiguée. L'amour du pauvre, la
sympathie pour tous, l'aumône, devenaient des vertus[44].
Le théâtre était un des scandales les plus insupportables aux honnêtes
gens, et l'une des premières causes qui excitaient l'antipathie des
juifs et des judaïsants de toute espèce contre la civilisation profane
du temps. Ces cuves gigantesques leur semblaient
[Pg 321]-[An 45]
le cloaque où bouillonnaient tous les vices. Pendant que les premiers
rangs applaudissaient, souvent aux gradins les plus élevés se faisaient
jour la répulsion et l'horreur. Les spectacles de gladiateurs ne
s'établirent qu'avec peine dans les provinces. Les pays helléniques, du
moins, les réprouvèrent, et s'en tinrent le plus souvent aux anciens
exercices grecs[45]. Les jeux sanglants gardèrent toujours en Orient
une marque d'origine romaine très-prononcée[46]. Les Athéniens, par
émulation contre ceux de Corinthe[47], ayant un jour délibéré d'imiter
ces jeux barbares, un philosophe se leva, dit-on, et fit une motion
pour qu'on renversât préalablement l'autel de la Pitié[48]. L'horreur
du théâtre, du stade, du gymnase, c'est-à-dire des lieux publics, de ce
qui constituait essentiellement une ville grecque ou romaine, fut ainsi
l'un des sentiments les plus profonds des chrétiens, et l'un de ceux
qui eurent le plus de conséquence. La civilisation ancienne était une
civilisation publique; les choses s'y passaient en plein air, devant
les citoyens assemblés; c'était l'inverse de nos sociétés, où la vie
est toute
[Pg 322]-[An 45]
privée et dose dans l'enceinte de la maison. Le théâtre avait hérité de
l'_agora_ et du _forum_. L'anathème jeté sur le théâtre rejaillit sur
toute la société. Une rivalité profonde s'établit entre l'église, d'une
part, les jeux publics de l'autre. L'esclave, chassé des jeux, se porta
à l'église. Je ne me suis jamais assis dans ces mornes arènes, qui sont
toujours le reste le mieux conservé d'une ville antique, sans y avoir
vu en esprit la lutte des deux mondes:--ici l'honnête pauvre homme,
déjà à demi chrétien, assis au dernier rang, se voilant la face et
sortant indigné,--là un philosophe se levant tout à coup et reprochant
à la foule sa bassesse[49]. Ces exemples étaient rares au premier
siècle. Cependant la protestation commençait à se faire entendre[50].
Le théâtre devenait un lieu fort décrié[51].
La législation et les règles administratives de l'Empire étaient encore
un véritable chaos. Le despotisme central, les franchises municipales
et provinciales, le caprice des gouverneurs, les violences des
communautés
[Pg 323]-[An 45]
indépendantes se heurtaient de la manière la plus étrange. Mais la
liberté religieuse gagnait à ces conflits. La belle administration
unitaire qui s'établit à partir de Trajan sera bien plus fatale au
culte naissant que l'état irrégulier, plein d'imprévu, sans police
rigoureuse, du temps des Césars.
Les institutions d'assistance publique, fondées sur ce principe que
l'État a des devoirs paternels envers ses membres, ne se développèrent
largement que depuis Nerva et Trajan[52]. On en trouve cependant
quelques traces au premier siècle[53]. Il y avait déjà des secours pour
les enfants[54], des distributions d'aliments aux indigents, des taxes
de boulangerie avec indemnité pour les marchands, des précautions pour
l'approvisionnement, des primes et des assurances pour les armateurs,
des bons de pain qui permettaient d'acheter le blé à prix réduit[55].
Tous les empereurs,
[Pg 324]-[An 45]
sans exception, montrèrent la plus grande sollicitude pour ces
questions, inférieures si l'on veut, mais qui, à certaines époques,
priment toutes les autres. Dans la haute antiquité, on peut dire
que le monde n'avait pas besoin de charité. Le monde alors était
jeune, vaillant; l'hôpital était inutile. La bonne et simple morale
homérique, selon laquelle l'hôte, le mendiant, viennent de la part
de Jupiter[56], est la morale de robustes et gais adolescents. La
Grèce, à son âge classique, énonça les maximes les plus exquises de
pitié, de bienfaisance, d'humanité, sans y mêler aucune arrière-pensée
d'inquiétude sociale ou de mélancolie[57]. L'homme, à cette époque,
était encore sain et heureux; on pouvait ne pas tenir compte du
mal. Sous le rapport des institutions de secours mutuels, les Grecs
eurent d'ailleurs une grande antériorité sur les Romains[58]. Jamais
une disposition libérale, bienveillante, ne sortit de cette cruelle
noblesse qui exerça, pendant la durée de la République, un pouvoir si
oppressif. Au temps où nous sommes, les fortunes colossales
[Pg 325]-[An 45]
de l'aristocratie, le luxe, les grandes agglomérations d'hommes sur
certains points, et par-dessus tout la dureté de cœur particulière
aux Romains, leur aversion pour la pitié[59], avaient fait naître le
«paupérisme». Les complaisances de certains empereurs pour la canaille
de Rome n'avaient fait qu'aggraver le mal. La sportule, les _tesseræ
frumentariæ_ encourageaient le vice et l'oisiveté, mais ne portaient
aucun remède à la misère. Ici, comme en beaucoup d'autres choses,
l'Orient avait sur le monde occidental une réelle supériorité. Les
Juifs possédaient de vraies institutions charitables. Les temples
d'Égypte paraissent avoir eu quelquefois une caisse des pauvres[60].
Le collége de reclus et de recluses du Sérapéum de Memphis[61] était
aussi, en quelque manière, un établissement de charité. La crise
terrible que traversait l'humanité dans la capitale de l'Empire se
faisait peu sentir dans les pays éloignés, où la vie était restée plus
simple. Le reproche d'avoir empoisonné la terre, l'assimilation de Rome
à une courtisane qui a versé
[Pg 326]-[An 45]
au monde le vin de son immoralité, était juste à beaucoup d'égards[62].
La province valait mieux que Rome, ou plutôt les éléments impurs qui de
toutes parts s'amassaient à Rome, comme en un égout, avaient formé là
un foyer d'infection, où les vieilles vertus romaines étaient étouffées
et où les bonnes semences venues d'ailleurs se développaient lentement.
L'état intellectuel des diverses parties de l'Empire était peu
satisfaisant. Sous ce rapport, il y avait une véritable décadence.
La haute culture de l'esprit n'est pas aussi indépendante des
circonstances politiques que l'est la moralité privée. Il s'en faut,
d'ailleurs, que les progrès de la haute culture de l'esprit et ceux de
la moralité soient parallèles. Marc-Aurèle fut certes un plus honnête
homme que tous les anciens philosophes grecs; et pourtant ses notions
positives sur les réalités de l'univers sont inférieures à celles
d'Aristote, d'Épicure; car il croit par moments aux dieux comme à des
personnages finis et distincts, aux songes, aux présages. Le monde,
à l'époque romaine, accomplit un progrès de moralité et subit une
décadence scientifique. De Tibère à Nerva, cettle décadence est tout à
fait sensible. Le
[Pg 327]-[An 45]
génie grec, avec une originalité, une force, une richesse qui n'ont
jamais été égalées, avait créé depuis des siècles l'encyclopédie
rationnelle, la discipline normale de l'esprit. Ce mouvement
merveilleux, datant de Thalès et des premières écoles d'Ionie (six
cents ans avant Jésus-Christ), était à peu près arrêté vers l'an 120
avant Jésus-Christ. Les derniers survivants de ces cinq siècles de
génie, Apollonius de Perge, Ératosthène, Aristarque, Héron, Archimède,
Hipparque, Chrysippe, Carnéade, Panétius, étaient morts sans avoir eu
de successeurs. Je ne vois que Posidonius et quelques astronomes qui
continuent encore les vieilles traditions d'Alexandrie, de Rhodes,
de Pergame. La Grèce, si habile à créer, n'avait pas su tirer de sa
science ni de sa philosophie un enseignement populaire, un remède
contre les superstitions. Tout en possédant dans leur sein d'admirables
instituts scientifiques, l'Égypte, l'Asie Mineure, la Grèce même
étaient livrées aux plus sottes croyances. Or, quand la science
n'arrive pas à dominer la superstition, la superstition étouffe la
science. Entre ces deux forces opposées, le duel est à mort.
L'Italie, en adoptant la science grecque, avait su, un moment, l'animer
d'un sentiment nouveau. Lucrèce avait fourni le modèle du grand poëme
philosophique, à la fois hymne et blasphème, inspirant
[Pg 328]-[An 45]
tour à tour la sérénité et le désespoir, pénétré de ce sentiment
profond de la destinée humaine qui manqua toujours aux Grecs. Ceux-ci,
en vrais enfants qu'ils étaient, prenaient la vie d'une façon si
gaie, que jamais ils ne songèrent à maudire les dieux, à trouver la
nature injuste et perfide envers l'homme. De plus graves pensées se
firent jour chez les philosophes latins. Mais, pas mieux que la Grèce,
Rome ne sut faire de la science la base d'une éducation populaire.
Pendant que Cicéron donnait avec un tact exquis une forme achevée
aux idées qu'il empruntait aux Hellènes; que Lucrèce écrivait son
étonnant poëme; qu'Horace avouait à Auguste, qui ne s'en émouvait pas,
sa franche incrédulité; qu'un des plus charmants poètes du temps,
Ovide, traitait en élégant libertin les fables les plus respectables;
que les grands stoïciens tiraient les conséquences pratiques de la
philosophie grecque, les plus folles chimères trouvaient créance, la
foi au merveilleux était sans bornes. Jamais on ne fut plus occupé de
prophéties, de prodiges[63]. Le beau déisme éclectique de Cicéron[64],
continué et perfectionné encore par Sénèque[65],
[Pg 329]-[An 45]
restait la croyance d'un petit nombre d'esprits élevés, n'exerçant
aucune action sur leur siècle.
L'Empire, jusqu'à Vespasien, n'avait rien qui pût s'appeler instruction
publique[66]. Ce qu'il eut plus tard en ce genre fut presque borné à de
fades exercices de grammairiens; la décadence générale en fut plutôt
hâtée que ralentie. Les derniers temps du gouvernement républicain
et le règne d'Auguste furent témoins d'un des plus beaux mouvements
littéraires qu'il y ait jamais eu. Mais, après la mort du grand
empereur, la décadence est rapide, ou, pour mieux dire, tout à fait
subite. La société intelligente et cultivée des Cicéron, des Atticus,
des César, des Mécène, des Agrippa, des Pollion, avait disparu comme
un songe. Sans doute, il y avait encore des hommes éclairés, des
hommes au courant de la science de leur temps, occupant de hautes
positions sociales, tels que les Sénèques et la société littéraire dont
ils étaient le centre, Lucilius, Gallion, Pline. Le corps du droit
romain, qui est la philosophie même codifiée, la mise en pratique du
rationalisme grec, continuait sa majestueuse croissance. Les grandes
familles romaines
[Pg 330]-[An 45]
avaient conservé un fond de religion élevée et une grande horreur de la
superstition[67]. Les géographes Strabon et Pomponius Méla, le médecin
et encyclopédiste Celse, le botaniste Dioscoride, le jurisconsulte
Sempronius Proculus, étaient des têtes fort bien faites. Mais c'étaient
là des exceptions. A part quelques milliers d'hommes éclairés, le monde
était plongé dans une complète ignorance des lois de la nature[68].
La crédulité était une maladie générale[69]. La culture littéraire se
réduisait à une creuse rhétorique, qui n'apprenait rien. La direction
essentiellement morale et pratique que la philosophie avait prise
bannissait les grandes spéculations. Les connaissances humaines, si
l'on excepte la géographie, ne faisaient aucun progrès. L'amateur
instruit et lettré remplaçait le savant créateur. Le suprême défaut des
Romains faisait sentir ici sa fatale influence. Ce peuple, si grand
par l'empire, était secondaire par l'esprit. Les Romains les plus
instruits, Lucrèce, Vitruve, Celse, Pline, Sénèque, étaient, pour les
connaissances
[Pg 331]-[An 45]
positives, les écoliers des Grecs. Trop souvent même, c'était la plus
médiocre science grecque que l'on copiait médiocrement[70]. La ville
de Rome n'eut jamais de grande école scientifique. Le charlatanisme
y régnait presque sans contrôle. Enfin, la littérature latine, qui
certainement eut des parties admirables, fleurit peu de temps et ne
sortit pas du monde occidental[71].
La Grèce, heureusement, restait fidèle à son génie. Le prodigieux
éclat de la puissance romaine l'avait éblouie, interdite, mais non
anéantie. Dans cinquante ans, elle aura reconquis le monde, elle sera
de nouveau la maîtresse de tous ceux qui pensent, elle s'assiéra sur
le trône avec les Antonins. Mais, maintenant, la Grèce elle-même est
à une de ses heures de lassitude. Le génie y est rare; la science
originale, inférieure à ce qu'elle avait été aux siècles précédents et
à ce qu'elle sera au siècle suivant. L'école d'Alexandrie, en décadence
depuis près de deux siècles, qui, cependant, à l'époque de César,
possédait encore Sosigène, est muette maintenant.
De la mort d'Auguste à l'avénement de Trajan, il faut donc placer une
période d'abaissement momentané pour l'esprit humain. Le monde antique
était loin
[Pg 332]-[An 45]
d'avoir dit son dernier mot; mais la cruelle épreuve qu'il traversait
lui ôtait la voix et le cœur. Viennent des jours meilleurs, et
l'esprit, délivré du désolant régime des Césars, semblera revivre.
Épictète, Plutarque, Dion Chrysostome, Quintilien, Tacite, Pline le
Jeune, Juvénal, Rufus d'Éphèse, Arétée, Galien, Ptolémée, Hypsiclès,
Théon, Lucien, ramèneront les plus beaux jours de la Grèce, non de
cette Grèce inimitable qui n'a existé qu'une fois pour le désespoir et
le charme de ceux qui aiment le beau, mais d'une Grèce riche et féconde
encore, qui, en confondant ses dons avec ceux de l'esprit romain,
produira des fruits nouveaux pleins d'originalité.
Le goût général était fort mauvais. Les grands écrivains grecs font
défaut. Les écrivains latins que nous connaissons, à l'exception du
satirique Perse, sont médiocres et sans génie. La déclamation gâtait
tout. Le principe par lequel le public jugeait des œuvres de l'esprit
était à peu près le même que de notre temps. On ne cherchait que le
trait brillant. La parole n'était plus ce vêtement simple de la pensée,
tirant toute son élégance de sa parfaite proportion avec l'idée à
exprimer. On cultivait la parole pour elle-même. Le but d'un auteur en
écrivant était de montrer son talent. On mesurait l'excellence d'une
«récitation» ou lecture publique, au nombre
[Pg 333]-[An 45]
de mots applaudis dont elle était semée. Le grand principe qu'en
fait d'art tout doit servir à l'ornement, mais que tout ce qui est
mis exprès pour l'ornement est mauvais, ce principe, dis-je, était
profondément oublié. Le temps était, si l'on veut, très-littéraire.
On ne parlait, que d'éloquence, de bon style, et au fond presque tout
le monde écrivait mal; il n'y avait pas un seul orateur; car le bon
orateur, le bon écrivain sont gens qui ne font métier ni de l'un ni
de l'autre. Au théâtre, l'acteur principal absorbait l'attention;
on supprimait les pièces pour ne réciter que les morceaux d'éclat,
les _cantica_. L'esprit de la littérature était un «dilettantisme»
niais, qui gagnait jusqu'aux empereurs, une sotte vanité qui portait
chacun à prouver qu'il avait de l'esprit. De là une extrême fadeur,
d'interminables «Théséides», des drames faits pour être lus en coterie,
toute une banalité poétique qu'on ne peut comparer qu'aux épopées et
aux tragédies classiques d'il y a soixante ans.
Le stoïcisme lui-même ne put échapper à ce défaut, ou du moins ne
sut pas, avant Épictète et Marc-Aurèle, trouver une belle forme pour
revêtir ses doctrines. Ce sont des monuments vraiment étranges que ces
tragédies de Sénèque, où les plus hauts sentiments sont exprimés sur le
ton d'un
[Pg 334]-[An 45]
charlatanisme littéraire tout à fait fatigant, indices à la fois d'un
progrès moral et d'une décadence de goût irrémédiable. Il en faut
dire autant de Lucain. La tension d'âme, effet naturel de ce que la
situation avait d'éminemment tragique, donnait naissance à un genre
enflé, où l'unique souci était de briller par de belles sentences. Il
arrivait quelque chose d'analogue à ce qui se passa chez nous sous la
Révolution; la crise la plus forte qui fut jamais ne produisit guère
qu'une littérature de rhéteurs, pleine de déclamation. Il ne faut pas
s'arrêter à cela. Les pensées neuves s'expriment parfois avec beaucoup
de prétention. Le style de Sénèque est sobre, simple et pur, comparé à
celui de saint Augustin. Or, nous pardonnons à saint Augustin son style
souvent détestable, ses _concetti_ insipides, pour ses beaux sentiments.
En tout cas, cette éducation, noble et distinguée à beaucoup d'égards,
n'arrivait pas jusqu'au peuple. C'eût été là un médiocre inconvénient,
si le peuple avait eu du moins un aliment religieux, quelque chose
d'analogue à ce que reçoivent, à l'église, les portions les plus
déshéritées de nos sociétés. Mais la religion dans toutes les parties
de l'Empire était fort abaissée. Rome, avec une haute raison, avait
laissé debout les anciens cultes, n'en retranchant que ce
[Pg 335]-[An 45]
qui était inhumain[72], séditieux ou injurieux pour les autres[73].
Elle avait étendu sur tous une sorte de vernis officiel, qui les
amenait à se ressembler et les fondait tant bien que mal ensemble.
Malheureusement, ces vieux cultes, d'origine fort diverse, avaient
un trait commun: c'était une égale impossibilité d'arriver à un
enseignement théologique, à une morale appliquée, à une prédication
édifiante, à un ministère pastoral vraiment fructueux pour le peuple.
Le temple païen n'était nullement ce que furent à leur belle époque la
synagogue et l'église, je veux dire maison commune, école, hôtellerie,
hospice, abri où le pauvre va chercher un asile[74]. C'était une
froide _cella_, où l'on n'entrait guère, où l'on n'apprenait rien. Le
culte romain était peut-être le moins mauvais de ceux qu'on pratiquait
encore. La pureté de cœur et de corps y était considérée comme faisant
partie de la religion[75]. Par sa gravité, sa décence, son austérité,
ce culte, à part quelques farces analogues à notre carnaval, était
supérieur aux cérémonies bizarres et prêtant au ridicule que les
personnes atteintes des manies orientales introduisaient