[Pg 314]-[An 45]

et de bien-être comme on n'en avait jamais connu[22]; il est même

permis d'ajouter sans paradoxe, de liberté. D'un côté, la liberté du

commerce et de l'industrie, dont les républiques grecques n'avaient

pas l'idée, devint possible. D'un autre côté, la liberté de penser ne

fit que gagner au régime nouveau. Cette liberté-là se trouve toujours

mieux d'avoir affaire à un roi ou à un prince qu'à des bourgeois

jaloux et bornés. Les républiques anciennes ne l'eurent pas. Les Grecs

firent sans cela de grandes choses, grâce à l'incomparable puissance

de leur génie; mais, il ne faut pas l'oublier, Athènes avait bel

et bien l'inquisition[23]. L'inquisiteur, c'était l'archonte-roi;

le saint office, c'était le portique Royal, où ressortissaient les

accusations «d'impiété». Les accusations de cette sorte étaient fort

nombreuses; c'est le genre de causes qu'on trouve le plus fréquemment

dans les orateurs attiques. Non-seulement les délits philosophiques,

tels que nier Dieu ou la Providence, mais les atteintes les plus

légères aux cultes municipaux, la prédication de religions étrangères,

les infractions les plus puériles à la scrupuleuse législation

des mystères, étaient des crimes entraînant la mort, Les dieux

qu'Aristophane bafouait

[Pg 315]-[An 45]

sur la scène tuaient quelquefois. Ils tuèrent Socrate; ils faillirent

tuer Alcibiade. Anaxagore, Protagoras, Théodore l'Athée, Diagoras de

Mélos, Prodicus de Céos, Stilpon, Aristote, Théophraste, Aspasie,

Euripide[24], furent plus ou moins sérieusement inquiétés. La liberté

de penser fut, en somme, le fruit des royautés sorties de la conquête

macédonienne. Ce furent les Attales, les Ptolémées, qui les premiers

donnèrent aux penseurs les facilités qu'aucune des vieilles républiques

ne leur avait offertes. L'empire romain continua la même tradition. Il

y eut, sous l'Empire, plus d'un acte arbitraire contre les philosophes;

mais cela venait toujours de ce qu'ils s'occupaient de politique[25].

On chercherait vainement, dans le recueil des lois romaines antérieures

à Constantin, un texte contre la liberté de penser; dans l'histoire

des empereurs, un procès de doctrine abstraite. Pas un savant ne fut

inquiété. Des hommes que le moyen âge eut brûlés, tels que Galien,

Lucien, Plotin, vécurent tranquilles, protégés par la loi. L'Empire

inaugura une période de liberté, en ce

[Pg 316]-[An 45]

sens qu'il éteignit la souveraineté absolue de la famille, de la

ville, de la tribu, et remplaça ou tempéra ces souverainetés par-celle

de l'État. Or, un pouvoir absolu est d'autant plus vexatoire qu'il

s'exerce dans un cercle plus restreint. Les républiques anciennes, la

féodalité tyrannisèrent l'individu bien plus que ne l'a fait l'État.

Certes, l'empire romain, à certaines époques, persécuta durement

le christianisme[26]; mais du moins il ne l'arrêta pas. Or, les

républiques l'eussent rendu impossible; le judaïsme, s'il n'avait pas

subi la pression de l'autorité romaine, eût suffi pour l'étouffer. Ce

qui empêcha les pharisiens de tuer le christianisme, ce furent les

magistrats romains[27].

De larges idées de fraternité universelle, sorties pour la plupart du

stoïcisme[28], une sorte de sentiment général de l'humanité, étaient le

fruit du régime moins étroit et de l'éducation moins exclusive auxquels

l'individu était soumis[29]. On rêvait une nouvelle

[Pg 317]-[An 45]

ère et de nouveaux mondes[30]. La richesse publique était grande, et,

malgré l'imperfection des doctrines économiques du temps, l'aisance

fort répandue. Les mœurs n'étaient pas ce qu'on se figure souvent.

A Rome, il est vrai, tous les vices s'affichaient avec un cynisme

révoltant[31]; les spectacles surtout avaient introduit une affreuse

corruption. Certains pays, comme l'Égypte, étaient aussi descendus à la

dernière bassesse. Mais il y avait dans la plupart des provinces une

classe moyenne, où la bonté, la foi conjugale, les vertus domestiques,

la probité, étaient suffisamment répandues[32]. Existe-t-il quelque

part un idéal de la vie de famille, dans un monde

[Pg 318]-[An 45]

d'honnêtes bourgeois de petites villes, plus charmant que celui que

Plutarque nous a laissé? Quelle bonhomie! quelle douceur de mœurs!

quelle chaste et aimable simplicité[33]! Chéronée n'était évidemment

pas le seul endroit où la vie fût si pure et si innocente.

Les habitudes, même en dehors de Rome, avaient bien encore quelque

chose de cruel, soit comme reste des mœurs antiques, partout si

sanguinaires, soit par l'influence spéciale de la dureté romaine.

Mais on était en progrès sous ce rapport. Quel sentiment doux et pur,

quelle impression de mélancolique tendresse n'avaient pas trouvé sous

la plume de Virgile ou de Tibulle leur plus fine expression? Le monde

s'assouplissait, perdait sa rigueur antique, acquérait de la mollesse

et de la sensibilité. Des maximes d'humanité se répandaient[34];

l'égalité, l'idée abstraite des droits de l'homme, étaient hautement

prêchées par le stoïcisme[35]. La femme, grâce au système dotal du

droit romain, devenait de plus en plus maîtresse d'elle-même; les

préceptes sur la manière

[Pg 319]-[An 45]

de traiter les esclaves s'élevaient[36]; Sénèque mangeait avec les

siens[37]. L'esclave n'est plus cet être nécessairement grotesque et

méchant, que la comédie latine introduit pour provoquer les éclats de

rire, et que Caton recommande de traiter comme une bête de somme[38].

Maintenant les temps sont bien changés. L'esclave est moralement

égal à son maître; on admet qu'il est capable de vertu, de fidélité,

de dévouement, et il en donne des preuves[39]. Les préjugés sur la

noblesse de naissance s'effaçaient[40]. Plusieurs lois très-humaines et

très-justes s'établissaient,

[Pg 320]-[An 45]

même sous les plus mauvais empereurs[41]. Tibère était un financier

habile; il fonda sur des bases excellentes un établissement de crédit

foncier[42]. Néron porta dans le système des impôts, jusque-là

inique et barbare, des perfectionnements qui font honte même à notre

temps[43]. Le progrès de la législation était considérable, bien que la

peine de mort fût encore stupidement prodiguée. L'amour du pauvre, la

sympathie pour tous, l'aumône, devenaient des vertus[44].

Le théâtre était un des scandales les plus insupportables aux honnêtes

gens, et l'une des premières causes qui excitaient l'antipathie des

juifs et des judaïsants de toute espèce contre la civilisation profane

du temps. Ces cuves gigantesques leur semblaient

[Pg 321]-[An 45]

le cloaque où bouillonnaient tous les vices. Pendant que les premiers

rangs applaudissaient, souvent aux gradins les plus élevés se faisaient

jour la répulsion et l'horreur. Les spectacles de gladiateurs ne

s'établirent qu'avec peine dans les provinces. Les pays helléniques, du

moins, les réprouvèrent, et s'en tinrent le plus souvent aux anciens

exercices grecs[45]. Les jeux sanglants gardèrent toujours en Orient

une marque d'origine romaine très-prononcée[46]. Les Athéniens, par

émulation contre ceux de Corinthe[47], ayant un jour délibéré d'imiter

ces jeux barbares, un philosophe se leva, dit-on, et fit une motion

pour qu'on renversât préalablement l'autel de la Pitié[48]. L'horreur

du théâtre, du stade, du gymnase, c'est-à-dire des lieux publics, de ce

qui constituait essentiellement une ville grecque ou romaine, fut ainsi

l'un des sentiments les plus profonds des chrétiens, et l'un de ceux

qui eurent le plus de conséquence. La civilisation ancienne était une

civilisation publique; les choses s'y passaient en plein air, devant

les citoyens assemblés; c'était l'inverse de nos sociétés, où la vie

est toute

[Pg 322]-[An 45]

privée et dose dans l'enceinte de la maison. Le théâtre avait hérité de

l'_agora_ et du _forum_. L'anathème jeté sur le théâtre rejaillit sur

toute la société. Une rivalité profonde s'établit entre l'église, d'une

part, les jeux publics de l'autre. L'esclave, chassé des jeux, se porta

à l'église. Je ne me suis jamais assis dans ces mornes arènes, qui sont

toujours le reste le mieux conservé d'une ville antique, sans y avoir

vu en esprit la lutte des deux mondes:--ici l'honnête pauvre homme,

déjà à demi chrétien, assis au dernier rang, se voilant la face et

sortant indigné,--là un philosophe se levant tout à coup et reprochant

à la foule sa bassesse[49]. Ces exemples étaient rares au premier

siècle. Cependant la protestation commençait à se faire entendre[50].

Le théâtre devenait un lieu fort décrié[51].

La législation et les règles administratives de l'Empire étaient encore

un véritable chaos. Le despotisme central, les franchises municipales

et provinciales, le caprice des gouverneurs, les violences des

communautés

[Pg 323]-[An 45]

indépendantes se heurtaient de la manière la plus étrange. Mais la

liberté religieuse gagnait à ces conflits. La belle administration

unitaire qui s'établit à partir de Trajan sera bien plus fatale au

culte naissant que l'état irrégulier, plein d'imprévu, sans police

rigoureuse, du temps des Césars.

Les institutions d'assistance publique, fondées sur ce principe que

l'État a des devoirs paternels envers ses membres, ne se développèrent

largement que depuis Nerva et Trajan[52]. On en trouve cependant

quelques traces au premier siècle[53]. Il y avait déjà des secours pour

les enfants[54], des distributions d'aliments aux indigents, des taxes

de boulangerie avec indemnité pour les marchands, des précautions pour

l'approvisionnement, des primes et des assurances pour les armateurs,

des bons de pain qui permettaient d'acheter le blé à prix réduit[55].

Tous les empereurs,

[Pg 324]-[An 45]

sans exception, montrèrent la plus grande sollicitude pour ces

questions, inférieures si l'on veut, mais qui, à certaines époques,

priment toutes les autres. Dans la haute antiquité, on peut dire

que le monde n'avait pas besoin de charité. Le monde alors était

jeune, vaillant; l'hôpital était inutile. La bonne et simple morale

homérique, selon laquelle l'hôte, le mendiant, viennent de la part

de Jupiter[56], est la morale de robustes et gais adolescents. La

Grèce, à son âge classique, énonça les maximes les plus exquises de

pitié, de bienfaisance, d'humanité, sans y mêler aucune arrière-pensée

d'inquiétude sociale ou de mélancolie[57]. L'homme, à cette époque,

était encore sain et heureux; on pouvait ne pas tenir compte du

mal. Sous le rapport des institutions de secours mutuels, les Grecs

eurent d'ailleurs une grande antériorité sur les Romains[58]. Jamais

une disposition libérale, bienveillante, ne sortit de cette cruelle

noblesse qui exerça, pendant la durée de la République, un pouvoir si

oppressif. Au temps où nous sommes, les fortunes colossales

[Pg 325]-[An 45]

de l'aristocratie, le luxe, les grandes agglomérations d'hommes sur

certains points, et par-dessus tout la dureté de cœur particulière

aux Romains, leur aversion pour la pitié[59], avaient fait naître le

«paupérisme». Les complaisances de certains empereurs pour la canaille

de Rome n'avaient fait qu'aggraver le mal. La sportule, les _tesseræ

frumentariæ_ encourageaient le vice et l'oisiveté, mais ne portaient

aucun remède à la misère. Ici, comme en beaucoup d'autres choses,

l'Orient avait sur le monde occidental une réelle supériorité. Les

Juifs possédaient de vraies institutions charitables. Les temples

d'Égypte paraissent avoir eu quelquefois une caisse des pauvres[60].

Le collége de reclus et de recluses du Sérapéum de Memphis[61] était

aussi, en quelque manière, un établissement de charité. La crise

terrible que traversait l'humanité dans la capitale de l'Empire se

faisait peu sentir dans les pays éloignés, où la vie était restée plus

simple. Le reproche d'avoir empoisonné la terre, l'assimilation de Rome

à une courtisane qui a versé

[Pg 326]-[An 45]

au monde le vin de son immoralité, était juste à beaucoup d'égards[62].

La province valait mieux que Rome, ou plutôt les éléments impurs qui de

toutes parts s'amassaient à Rome, comme en un égout, avaient formé là

un foyer d'infection, où les vieilles vertus romaines étaient étouffées

et où les bonnes semences venues d'ailleurs se développaient lentement.

L'état intellectuel des diverses parties de l'Empire était peu

satisfaisant. Sous ce rapport, il y avait une véritable décadence.

La haute culture de l'esprit n'est pas aussi indépendante des

circonstances politiques que l'est la moralité privée. Il s'en faut,

d'ailleurs, que les progrès de la haute culture de l'esprit et ceux de

la moralité soient parallèles. Marc-Aurèle fut certes un plus honnête

homme que tous les anciens philosophes grecs; et pourtant ses notions

positives sur les réalités de l'univers sont inférieures à celles

d'Aristote, d'Épicure; car il croit par moments aux dieux comme à des

personnages finis et distincts, aux songes, aux présages. Le monde,

à l'époque romaine, accomplit un progrès de moralité et subit une

décadence scientifique. De Tibère à Nerva, cettle décadence est tout à

fait sensible. Le

[Pg 327]-[An 45]

génie grec, avec une originalité, une force, une richesse qui n'ont

jamais été égalées, avait créé depuis des siècles l'encyclopédie

rationnelle, la discipline normale de l'esprit. Ce mouvement

merveilleux, datant de Thalès et des premières écoles d'Ionie (six

cents ans avant Jésus-Christ), était à peu près arrêté vers l'an 120

avant Jésus-Christ. Les derniers survivants de ces cinq siècles de

génie, Apollonius de Perge, Ératosthène, Aristarque, Héron, Archimède,

Hipparque, Chrysippe, Carnéade, Panétius, étaient morts sans avoir eu

de successeurs. Je ne vois que Posidonius et quelques astronomes qui

continuent encore les vieilles traditions d'Alexandrie, de Rhodes,

de Pergame. La Grèce, si habile à créer, n'avait pas su tirer de sa

science ni de sa philosophie un enseignement populaire, un remède

contre les superstitions. Tout en possédant dans leur sein d'admirables

instituts scientifiques, l'Égypte, l'Asie Mineure, la Grèce même

étaient livrées aux plus sottes croyances. Or, quand la science

n'arrive pas à dominer la superstition, la superstition étouffe la

science. Entre ces deux forces opposées, le duel est à mort.

L'Italie, en adoptant la science grecque, avait su, un moment, l'animer

d'un sentiment nouveau. Lucrèce avait fourni le modèle du grand poëme

philosophique, à la fois hymne et blasphème, inspirant

[Pg 328]-[An 45]

tour à tour la sérénité et le désespoir, pénétré de ce sentiment

profond de la destinée humaine qui manqua toujours aux Grecs. Ceux-ci,

en vrais enfants qu'ils étaient, prenaient la vie d'une façon si

gaie, que jamais ils ne songèrent à maudire les dieux, à trouver la

nature injuste et perfide envers l'homme. De plus graves pensées se

firent jour chez les philosophes latins. Mais, pas mieux que la Grèce,

Rome ne sut faire de la science la base d'une éducation populaire.

Pendant que Cicéron donnait avec un tact exquis une forme achevée

aux idées qu'il empruntait aux Hellènes; que Lucrèce écrivait son

étonnant poëme; qu'Horace avouait à Auguste, qui ne s'en émouvait pas,

sa franche incrédulité; qu'un des plus charmants poètes du temps,

Ovide, traitait en élégant libertin les fables les plus respectables;

que les grands stoïciens tiraient les conséquences pratiques de la

philosophie grecque, les plus folles chimères trouvaient créance, la

foi au merveilleux était sans bornes. Jamais on ne fut plus occupé de

prophéties, de prodiges[63]. Le beau déisme éclectique de Cicéron[64],

continué et perfectionné encore par Sénèque[65],

[Pg 329]-[An 45]

restait la croyance d'un petit nombre d'esprits élevés, n'exerçant

aucune action sur leur siècle.

L'Empire, jusqu'à Vespasien, n'avait rien qui pût s'appeler instruction

publique[66]. Ce qu'il eut plus tard en ce genre fut presque borné à de

fades exercices de grammairiens; la décadence générale en fut plutôt

hâtée que ralentie. Les derniers temps du gouvernement républicain

et le règne d'Auguste furent témoins d'un des plus beaux mouvements

littéraires qu'il y ait jamais eu. Mais, après la mort du grand

empereur, la décadence est rapide, ou, pour mieux dire, tout à fait

subite. La société intelligente et cultivée des Cicéron, des Atticus,

des César, des Mécène, des Agrippa, des Pollion, avait disparu comme

un songe. Sans doute, il y avait encore des hommes éclairés, des

hommes au courant de la science de leur temps, occupant de hautes

positions sociales, tels que les Sénèques et la société littéraire dont

ils étaient le centre, Lucilius, Gallion, Pline. Le corps du droit

romain, qui est la philosophie même codifiée, la mise en pratique du

rationalisme grec, continuait sa majestueuse croissance. Les grandes

familles romaines

[Pg 330]-[An 45]

avaient conservé un fond de religion élevée et une grande horreur de la

superstition[67]. Les géographes Strabon et Pomponius Méla, le médecin

et encyclopédiste Celse, le botaniste Dioscoride, le jurisconsulte

Sempronius Proculus, étaient des têtes fort bien faites. Mais c'étaient

là des exceptions. A part quelques milliers d'hommes éclairés, le monde

était plongé dans une complète ignorance des lois de la nature[68].

La crédulité était une maladie générale[69]. La culture littéraire se

réduisait à une creuse rhétorique, qui n'apprenait rien. La direction

essentiellement morale et pratique que la philosophie avait prise

bannissait les grandes spéculations. Les connaissances humaines, si

l'on excepte la géographie, ne faisaient aucun progrès. L'amateur

instruit et lettré remplaçait le savant créateur. Le suprême défaut des

Romains faisait sentir ici sa fatale influence. Ce peuple, si grand

par l'empire, était secondaire par l'esprit. Les Romains les plus

instruits, Lucrèce, Vitruve, Celse, Pline, Sénèque, étaient, pour les

connaissances

[Pg 331]-[An 45]

positives, les écoliers des Grecs. Trop souvent même, c'était la plus

médiocre science grecque que l'on copiait médiocrement[70]. La ville

de Rome n'eut jamais de grande école scientifique. Le charlatanisme

y régnait presque sans contrôle. Enfin, la littérature latine, qui

certainement eut des parties admirables, fleurit peu de temps et ne

sortit pas du monde occidental[71].

La Grèce, heureusement, restait fidèle à son génie. Le prodigieux

éclat de la puissance romaine l'avait éblouie, interdite, mais non

anéantie. Dans cinquante ans, elle aura reconquis le monde, elle sera

de nouveau la maîtresse de tous ceux qui pensent, elle s'assiéra sur

le trône avec les Antonins. Mais, maintenant, la Grèce elle-même est

à une de ses heures de lassitude. Le génie y est rare; la science

originale, inférieure à ce qu'elle avait été aux siècles précédents et

à ce qu'elle sera au siècle suivant. L'école d'Alexandrie, en décadence

depuis près de deux siècles, qui, cependant, à l'époque de César,

possédait encore Sosigène, est muette maintenant.

De la mort d'Auguste à l'avénement de Trajan, il faut donc placer une

période d'abaissement momentané pour l'esprit humain. Le monde antique

était loin

[Pg 332]-[An 45]

d'avoir dit son dernier mot; mais la cruelle épreuve qu'il traversait

lui ôtait la voix et le cœur. Viennent des jours meilleurs, et

l'esprit, délivré du désolant régime des Césars, semblera revivre.

Épictète, Plutarque, Dion Chrysostome, Quintilien, Tacite, Pline le

Jeune, Juvénal, Rufus d'Éphèse, Arétée, Galien, Ptolémée, Hypsiclès,

Théon, Lucien, ramèneront les plus beaux jours de la Grèce, non de

cette Grèce inimitable qui n'a existé qu'une fois pour le désespoir et

le charme de ceux qui aiment le beau, mais d'une Grèce riche et féconde

encore, qui, en confondant ses dons avec ceux de l'esprit romain,

produira des fruits nouveaux pleins d'originalité.

Le goût général était fort mauvais. Les grands écrivains grecs font

défaut. Les écrivains latins que nous connaissons, à l'exception du

satirique Perse, sont médiocres et sans génie. La déclamation gâtait

tout. Le principe par lequel le public jugeait des œuvres de l'esprit

était à peu près le même que de notre temps. On ne cherchait que le

trait brillant. La parole n'était plus ce vêtement simple de la pensée,

tirant toute son élégance de sa parfaite proportion avec l'idée à

exprimer. On cultivait la parole pour elle-même. Le but d'un auteur en

écrivant était de montrer son talent. On mesurait l'excellence d'une

«récitation» ou lecture publique, au nombre

[Pg 333]-[An 45]

de mots applaudis dont elle était semée. Le grand principe qu'en

fait d'art tout doit servir à l'ornement, mais que tout ce qui est

mis exprès pour l'ornement est mauvais, ce principe, dis-je, était

profondément oublié. Le temps était, si l'on veut, très-littéraire.

On ne parlait, que d'éloquence, de bon style, et au fond presque tout

le monde écrivait mal; il n'y avait pas un seul orateur; car le bon

orateur, le bon écrivain sont gens qui ne font métier ni de l'un ni

de l'autre. Au théâtre, l'acteur principal absorbait l'attention;

on supprimait les pièces pour ne réciter que les morceaux d'éclat,

les _cantica_. L'esprit de la littérature était un «dilettantisme»

niais, qui gagnait jusqu'aux empereurs, une sotte vanité qui portait

chacun à prouver qu'il avait de l'esprit. De là une extrême fadeur,

d'interminables «Théséides», des drames faits pour être lus en coterie,

toute une banalité poétique qu'on ne peut comparer qu'aux épopées et

aux tragédies classiques d'il y a soixante ans.

Le stoïcisme lui-même ne put échapper à ce défaut, ou du moins ne

sut pas, avant Épictète et Marc-Aurèle, trouver une belle forme pour

revêtir ses doctrines. Ce sont des monuments vraiment étranges que ces

tragédies de Sénèque, où les plus hauts sentiments sont exprimés sur le

ton d'un

[Pg 334]-[An 45]

charlatanisme littéraire tout à fait fatigant, indices à la fois d'un

progrès moral et d'une décadence de goût irrémédiable. Il en faut

dire autant de Lucain. La tension d'âme, effet naturel de ce que la

situation avait d'éminemment tragique, donnait naissance à un genre

enflé, où l'unique souci était de briller par de belles sentences. Il

arrivait quelque chose d'analogue à ce qui se passa chez nous sous la

Révolution; la crise la plus forte qui fut jamais ne produisit guère

qu'une littérature de rhéteurs, pleine de déclamation. Il ne faut pas

s'arrêter à cela. Les pensées neuves s'expriment parfois avec beaucoup

de prétention. Le style de Sénèque est sobre, simple et pur, comparé à

celui de saint Augustin. Or, nous pardonnons à saint Augustin son style

souvent détestable, ses _concetti_ insipides, pour ses beaux sentiments.

En tout cas, cette éducation, noble et distinguée à beaucoup d'égards,

n'arrivait pas jusqu'au peuple. C'eût été là un médiocre inconvénient,

si le peuple avait eu du moins un aliment religieux, quelque chose

d'analogue à ce que reçoivent, à l'église, les portions les plus

déshéritées de nos sociétés. Mais la religion dans toutes les parties

de l'Empire était fort abaissée. Rome, avec une haute raison, avait

laissé debout les anciens cultes, n'en retranchant que ce

[Pg 335]-[An 45]

qui était inhumain[72], séditieux ou injurieux pour les autres[73].

Elle avait étendu sur tous une sorte de vernis officiel, qui les

amenait à se ressembler et les fondait tant bien que mal ensemble.

Malheureusement, ces vieux cultes, d'origine fort diverse, avaient

un trait commun: c'était une égale impossibilité d'arriver à un

enseignement théologique, à une morale appliquée, à une prédication

édifiante, à un ministère pastoral vraiment fructueux pour le peuple.

Le temple païen n'était nullement ce que furent à leur belle époque la

synagogue et l'église, je veux dire maison commune, école, hôtellerie,

hospice, abri où le pauvre va chercher un asile[74]. C'était une

froide _cella_, où l'on n'entrait guère, où l'on n'apprenait rien. Le

culte romain était peut-être le moins mauvais de ceux qu'on pratiquait

encore. La pureté de cœur et de corps y était considérée comme faisant

partie de la religion[75]. Par sa gravité, sa décence, son austérité,

ce culte, à part quelques farces analogues à notre carnaval, était

supérieur aux cérémonies bizarres et prêtant au ridicule que les

personnes atteintes des manies orientales introduisaient

Les apôtres · 第 21 / 25 段