[Pg 298]-[An 45]

mélopées énervantes, ces cultes de Syrie pouvaient paraître moins secs

que le culte latin, moins vides que le culte grec. Les femmes syriennes

y prenaient quelque chose à la fois de voluptueux et d'exalté. Ces

femmes furent de tout temps des êtres bizarres, disputées entre le

démon et Dieu, flottant entre la sainte et la possédée. La sainte des

vertus sérieuses, des héroïques renoncements, des résolutions suivies

appartient à d'autres races et à d'autres climats; la sainte des fortes

imaginations, des entraînements absolus, des promptes amours, est la

sainte de Syrie. La possédée de notre moyen âge est l'esclave de Satan

par bassesse ou par péché; la possédée de Syrie est la folle par idéal,

la femme dont le sentiment a été blessé, qui se venge par la frénésie

ou se renferme dans le mutisme[65], qui n'attend pour être guérie

qu'une douce parole ou qu'un doux regard. Transportées dans le monde

occidental, ces Syriennes acquéraient de l'influence, quelquefois par

de mauvais arts de femme, plus souvent par une certaine supériorité

morale et une réelle capacité. Cela se vit surtout cent cinquante ans

plus tard, quand les personnages les plus importants de Rome épousèrent

des Syriennes, qui prirent tout à coup

[Pg 299]-[An 45]

sur les affaires un très-grand ascendant. La femme musulmane de nos

jours, mégère criarde, sottement fanatique, n'existant guère que pour

le mal, presque incapable de vertu, ne doit pas faire oublier les

Julia Domna, les Julia Mæsa, les Julia Mamæa, les Julia Soémie, qui

portèrent, à Rome, en fait de religion, une tolérance et des instincts

de mysticité inconnus jusque-là. Ce qu'il y a de bien remarquable

aussi, c'est que la dynastie syrienne amenée de la sorte se montra

favorable au christianisme, que Mamée, et plus tard l'empereur Philippe

l'Arabe[66], passèrent pour chrétiens. Le christianisme, au IIIe et

au IVe siècle, fut par excellence la religion de la Syrie. Après la

Palestine, la Syrie eut la plus grande part à sa fondation.

C'est surtout à Rome que le Syrien, au premier siècle, exerçait sa

pénétrante activité. Chargé de presque tous les petits métiers, valet

de place, commissionnaire, porteur de litière, le _Syrus_[67] entrait

partout, introduisant avec lui la langue et les mœurs de son pays[68].

Il n'avait ni la fierté ni la hauteur philosophique

[Pg 300]-[An 45]

des Européens, encore moins leur vigueur; faible de corps, pâle,

souvent fiévreux, ne sachant ni manger ni dormir à des heures réglées,

à la façon de nos lourdes et solides races, consommant peu de viande,

vivant d'oignons et de courges, dormant peu et d'un sommeil léger, le

Syrien mourait jeune et était habituellement malade[69]. Ce qu'il avait

en propre, c'était l'humilité, la douceur, l'affabilité, une certaine

bonté; nulle solidité d'esprit, mais beaucoup de charme; peu de bon

sens, si ce n'est quand il s'agissait de son négoce, mais une étonnante

ardeur et une séduction toute féminine. Le Syrien, n'ayant jamais eu de

vie politique, a une aptitude toute particulière pour les mouvements

religieux. Ce pauvre Maronite, à demi femme, humble, déguenillé, a

fait la plus grande des révolutions. Son ancêtre, le Syrus de Rome,

a été le plus zélé porteur de la bonne nouvelle à tous les affligés.

Chaque année amenait en Grèce, en Italie, en Gaule, des colonies de ces

Syriens poussés par le goût naturel qu'ils avaient pour les petites

affaires[70]. On les reconnaissait sur les

[Pg 301]-[An 45]

navires à leur famille nombreuse, à ces troupes de jolis enfants,

presque du même âge, qui les suivaient, la mère, avec l'air enfantin

d'une petite fille de quatorze ans, se tenant à côté de son mari,

soumise, doucement rieuse, à peine supérieure à ses fils aînés[71]. Les

têtes, dans ce groupe paisible, sont peu accentuées; sûrement il n'y

a pas là d'Archimède, de Platon, de Phidias. Mais ce marchand syrien,

arrivé à Rome, sera un homme bon et miséricordieux, charitable pour

ses compatriotes, aimant les pauvres. Il causera avec les esclaves,

leur révélera un asile où ces malheureux, réduits par la dureté romaine

à la plus désolante solitude, trouveront un peu de consolation. Les

races grecques et latines, races de maîtres, faites pour le grand, ne

savaient pas tirer parti d'une position humble[72]. L'esclave de ces

races passait sa vie dans la révolte et le désir du mal. L'esclave

idéal de l'antiquité a tous les défauts: gourmand, menteur, méchant,

ennemi naturel de son maître[73]. Par là, il prouvait en quelque

manière sa noblesse; il protestait contre une situation hors nature. Le

bon Syrien,

[Pg 302]-[An 45]

lui, ne protestait pas; il acceptait son ignominie, et cherchait à en

tirer le meilleur parti possible. Il se conciliait la bienveillance

de son maître, osait lui parler, savait plaire à sa maîtresse. Ce

grand agent de démocratie allait ainsi dénouant maille par maille le

réseau de la civilisation antique. Les vieilles sociétés, fondées

sur le dédain, sur l'inégalité des races, sur la valeur militaire,

étaient perdues. L'infirmité, la bassesse, vont maintenant devenir un

avantage, un perfectionnement de la vertu[74]. La noblesse romaine,

la sagesse grecque, lutteront encore trois siècles. Tacite trouvera

bon qu'on déporte des milliers de ces malheureux: _si interissent,

vile damnum_[75]! L'aristocratie romaine s'irritera, trouvera

mauvais que cette canaille ait ses dieux, ses institutions. Mais la

victoire est écrite d'avance. Le Syrien, le pauvre homme qui aime ses

semblables, qui partage avec eux, qui s'associe avec eux, l'emportera.

L'aristocratie romaine périra, faute de pitié.

Pour nous expliquer la révolution qui va s'accomplir, il faut nous

rendre compte de l'état politique, social, moral, intellectuel et

religieux des pays où le prosélytisme juif avait ainsi ouvert des

sillons que la prédication chrétienne doit féconder. Cette

[Pg 303]-[An 45]

étude montrera, j'espère, avec évidence, que la conversion du monde

aux idées juives et chrétiennes était inévitable, et ne laissera

d'étonnement que sur un point, c'est que cette conversion se soit faite

si lentement et si tard.

[1] _Act._, xii, 1, 25. Remarquez toute la contexture du chapitre.

[2] I Petri, v, 13; Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39.

[3] _Act._, xiii, 2.

[4] Gal., i, 15-16; _Act._, xxii, 15, 21; xxvi, 17-18; I Cor., i, 1;

Rom., i, 1, 5; xv, 15 et suiv.

[5] _Act._, XIII, 5.

[6] L'auteur des _Actes_, partisan de la hiérarchie et du pouvoir de

l'Église, a peut-être introduit cette circonstance. Paul ne sait rien

d'une telle ordination ou consécration. Il tient sa mission de Jésus,

et ne se croit pas plus l'envoyé de l'Église d'Antioche que de celle de

Jérusalem.

[7] _Act._, xiii, 3; xiv, 25.

[8] Dans I Petri, v, 13, Babylone désigne Rome.

[9] Cicéron, _Pro Archia_, 10.

[10] Jos., _B. J._, II, xx, 2; VII, iii, 3.

[11] Act., xviii, 24 et suiv.

[12] Voir Philon, _De vita contemplativa_, entier.

[13] Pseudo-Hermès, _Asclepius_, fol. 158 v., 139 r. (Florence, Juntes,

1512).

[14] Cicéron, _Pro Flacco_, 28; Philon, _In Flaccum_, § 7; _Leg. ad

Caium_, § 36; _Act._, ii, 5-11; vi, 9; _Corp. inscr. gr._, n° 5361.

[15] _Lex Wisigoth._, livre XII, tit. ii et iii, dans Walter, _Corpus

juris germanici antiqui_, t. I, p. 630 et suiv.

[16] Voir _Vie de Jésus_, p. 137.

[17] Philon, _In Flacc._, § 5 et 6; Jos., _Ant._, XVIII, viii, 1; XIX,

v, 2; _B. J._, II, xviii, 7 et suiv.; VII, x, 1; Papyrus publié dans

les _Notices et extraits_, XVIII, 2e part., p. 383 et suiv.

[18] Dion Cassius, XXXVII, 17; LX, 6; Philon, _Leg. ad Caium_, § 23;

Josèphe, _Ant._, XIV, x, 8; XVII, xi, i; XVIII, iii, 5, Hor., _Sat._,

I, iv, 142-143; v, 100; ix, 69 et suiv.; Perse, v, 179-184; Suétone,

_Tib._, 36; _Claud._, 25; _Domit._, 12; Juvénal, iii, 14; vi, 542 et

suiv.

[19] _Pro Flacco_, 28.

[20] Jos., _Ant._, XIV, x; Suétone, _Julius_, 84.

[21] Suet., _Tib._, 36; Tac., _Ann._, II, 85; Jos., _Ant._, XVIII, iii,

4, 5.

[22] Dion Cassius, LX, 6.

[23] Suétone, _Claude_, 25; _Act._, xviii, 2; Dion Cassius, LX, 6.

[24] Josèphe, _B. J._, VII, iii, 3.

[25] Sénèque, fragment dans saint Aug., _De civ. Dei._, VI, 11;

Rutilius Numatianus, I, 395 et suiv.; Jos., _Contre Apion_, II, 39;

Juvénal, Sat. vi, 544; xiv, 96 et suiv.

[26] Philon, _In Flacc._, § 5; Tac., _Hist._, V, 4, 5, 8; Dion Cassius,

XLIX, 22; Juvénal, xiv, 103; Diod. Sic., fragm. i du livre XXXIV et iii

du livre XL; Philostrate, _Vie d'Apoll._, V, 33; I Thess., ii, 15.

[27] Jos., _Ant._, XIV, x; XVI, vi; XX, viii, 7; Philon, _In Flaccum et

Legatio ad Caium_.

[28] Jos., _Ant._, XVIII, iii, 4, 5; Juvénal, vi, 543 et suiv.

[29] Jos., _Contre Apion_, entier; passages précités de Tacite et

de Diodore de Sicile; Trogue Pompée (Justin) XXXVI, ii; Ptolémée

Héphestion ou Chennus, dans les _Script. poet. hist. græci_ de

Westermann, p. 194. Cf. Quintilien, III, vii, 2.

[30] Cic., _Pro Flacco_, 28; Tacite, Hist., V, 5; Juvénal, xiv,

103-104; Diodore de Sicile et Philostrate, endroits cités; Rutilius

Numatianus, I, 383 et suiv.

[31] Martial, IV, 4; Ammien Marcellin, XXII, 5.

[32] Suétone, _Aug._, 76; Horace, _Sat._, I, ix, 69 et suiv.; Juvénal,

iii, 13-16, 296; vi, 156-160, 542-547; xiv, 96-107; Martial, _Épigr._,

IV, 4; VII, 29, 34, 54; XI, 95; XII, 57; Rutilius Numat., _l. c._, et

surtout Josèphe, _Contre Apion_, II, 13; Philon, _Leg. ad Caium_, §

26-28.

[33] Martial, _Épigr._, XII, 57.

[34] Juvénal, _Sat._, iii, 14; vi, 542.

[35] Juvénal, _Sat._, iii, 296; vi, 543 et suiv.; Martial, _Épigr._, I,

42; XII, 57.

[36] Martial, _Épigr._, I, 42; XII, 57; Stace, _Silves_, I, vi, 73-74.

Voir Forcellini, au mot _sulphuratum_.

[37] Horace, _Sat._, I, v, 100; Juvénal, _Sat._, vi, 544 et suiv.; xiv,

96 et suiv.; Apulée, _Florida_, I, 6.

[38] Dion Cassius, LXVIII, 32.

[39] Tacite, _Hist._, V, 5, 9; Dion Cassius, LXVII, 14.

[40] Horace, _Sat._, I, ix, 70; _Judæus Apella_ paraît renfermer une

plaisanterie du même genre (voir les scoliastes Acron et Porphyrion,

sur Hor., _Sat._, I, v, 100; comparez le passage de S. Avitus,

_Poemata_, V, 364, cité par Forcellini, au mot _Apella_, mais que je

ne retrouve ni dans les éditions de ce Père ni dans l'ancien manuscrit

latin, Bibl. Imp., n° 11320, tel que le donne le savant lexicographe);

Juvénal, _Sat._, xiv, 99 et suiv.; Martial, _Épigr._, VII, 29, 34, 54;

XI, 95.

[41] Josèphe, _Contre Apion_, II, 39; Tac., _Ann._, II, 85; _Hist._,

V, 5; Hor., _Sat._, I, iv, 142-143; Juvénal, xiv, 96 et suiv.; Dion

Cassius, XXXVII, 17; LXVII, 14.

[42] Martial, _Épigr._, I, 42; XII, 57.

[43] Juvénal, _Sat._, vi, 546 et suiv.

[44] Josèphe, _Ant._, XVIII, iii, 5; XX, ii, 4; _B. J._, II, xx, 2;

_Act._, xiii, 50; xvi, 14.

[45] _Loc. cit._

[46] Josèphe, _Ant._, XX, ii, 5; iv, 1.

[47] Passages déjà cités. Strabon montre bien plus de justesse et de

pénétration (XVI, ii, 34 et suiv.). Comp. Dion Cassius, XXXVII, 17 et

suiv.

[48] Tac., _Hist._, V, 5.

[49] Josèphe, _Contre Apion_, II, 39.

[50] Martial, XII, 57.

[51] Jos., _Ant._, XIV, x, 6, 11-14.

[52] _Ecclésiastique_, x, 23, 26, 27.

[53] Rom., i, 24 et suiv.

[54] Zach., viii, 33.

[55] Hor. _Sat._, I, ix, 69; Perse, v, 179 et suiv.; Juvénal, _Sat._,

vi, 159; xiv, 96 et suiv.

[56] _Contre Apion_, II, 39.

[57] Perse, v, 179-184; Juvénal, vi, 157-160. La remarquable

préoccupation du judaïsme qu'on remarque chez les écrivains romains

du premier siècle, surtout chez les satiriques, vient de cette

circonstance.

[58] Juvénal, _Sat._, iii, 62 et suiv.

[59] Cic., _De prov. consul._, 5.

[60] Les enfants qui m'avaient plu lors de mon premier voyage, je les

retrouvai, quatre ans après, laids, communs et alourdis.

[61] Πατρῷοις θεοῖς, formule très-fréquente dans les inscriptions

émanant de Syriens (_Corpus inscr. græc._, nos 4449, 4450, 4451, 4463,

4479, 4480, 6015).

[62] _Corpus inscr. græc._, nos 4474, 4475, 5936; Mission de

_Phénicie_, l. II, c. ii [sous presse], inscription d'Abédat. Comp.

_Corpus_, nos 2271, 5853.

[63] Ζεὺς οὐράνιος, ἐπουράνιος, ὕψιστος, μέγιστος, θεὸς σατράπης.

_Corpus inscr. gr._, nos 4500, 4501, 4502, 4503, 6012; Lepsius,

_Denkmæler_, t. XII, feuille 100, n° 590; _Mission de Phénicie_, p.

103, 104, et la suite [sous presse].

[64] J'ai développé ceci dans le _Journal Asiatique_, février-mars

1859, p. 259 et suiv., et dans la _Mission de Phénicie_, l. II, c. ii.

[65] Code syrien, dans Land, _Anecdota Syriaca_, I, p. 152; faits

divers dont j'ai été témoin.

[66] Né dans le Hauran.

[67] Voir Forcellini, au mot _Syrus_. Ce mot désignait en général «les

Orientaux». Leblant, _Inscript. chrét. de la Gaule_, I, p. 207, 328-329.

[68] Juvénal, iii, 62-63.

[69] Tel est aujourd'hui le tempérament du Syrien chrétien.

[70] Inscriptions dans les _Mém. de la Soc. des Antiquaires de Fr._, t.

XXVIII, 4 et suiv.; dans Leblant, _Inscript. chrét. de la Gaule_, I, p.

cxliv, 207, 324 et suiv., 353 et suiv., 375 et suiv.; II, 259, 459 et

suiv.

[71] Les Maronites colonisent encore dans presque tout le Levant à la

façon des Juifs, des Arméniens et des Grecs, quoique sur une moindre

échelle.

[72] Lire Cicéron, _De offic._, I, 42; Denys d'Halicarnasse, II, 28;

IX, 25.

[73] Voir les types d'esclaves dans Plaute et Térence.

[74] II Cor., xii, 9.

[75] Tacite, _Ann._, II, 85.

[Pg 304]-[An 45]

CHAPITRE XVII.

ÉTAT DU MONDE VERS LE MILIEU DU PREMIER SIÈCLE.

L'état politique du monde était des plus tristes. Toute l'autorité

était concentrée à Rome et dans les légions. Là se passaient les

scènes les plus honteuses et les plus dégradantes. L'aristocratie

romaine, qui avait conquis le monde, et qui, en somme, resta seule aux

affaires sous les Césars, se livrait à la saturnale de crimes la plus

effrénée dont le monde se souvienne. César et Auguste, en établissant

le principal, avaient vu avec une parfaite justesse les besoins de

leur temps. Le monde était si bas, sous le rapport politique, qu'aucun

autre gouvernement n'était plus possible. Depuis que Rome avait conquis

des provinces sans nombre, l'ancienne constitution, fondée sur le

privilège des familles patriciennes, espèces de _tories_ obstinés et

malveillants, ne pouvait

[Pg 305]-[An 45]

subsister[1]. Mais Auguste avait manqué à tous les devoirs du vrai

politique, en laissant l'avenir au hasard. Sans hérédité régulière,

sans règles fixes d'adoption, sans loi d'élection, sans limites

constitutionnelles, le césarisme était comme un poids colossal sur

le pont d'un navire sans lest. Les plus terribles secousses étaient

inévitables. Trois fois, en un siècle, sous Caligula, sous Néron et

sous Domitien, le plus grand pouvoir qui ait jamais existé tomba entre

les mains d'hommes exécrables ou extravagants. De là des horreurs qui

ont été à peine dépassées par les monstres des dynasties mongoles. Dans

cette série fatale de souverains, on en est réduit à excuser presque

un Tibère, qui ne fut complètement méchant que vers la fin de sa vie,

un Claude, qui ne fut que bizarre, gauche et mal entouré. Rome devint

une école d'immoralité et de cruauté. Il faut ajouter que le mal venait

surtout de l'Orient, de ces flatteurs de bas étage, de ces hommes

infâmes que l'Égypte et la Syrie envoyaient à Rome[2], où, profitant de

l'oppression des vrais Romains, ils se sentaient tout-puissants

[Pg 306]-[An 45]

auprès des scélérats qui gouvernaient. Les plus choquantes ignominies

de l'Empire, telles que l'apothéose de l'empereur, sa divinisation de

son vivant, venaient de l'Orient, et surtout de l'Égypte, qui était

alors un des pays les plus corrompus de l'univers[3].

Le véritable esprit romain, en effet, vivait encore. La noblesse

humaine était loin d'être éteinte. Une grande tradition de fierté et de

vertu se continuait dans quelques familles, qui arrivèrent au pouvoir

avec Nerva, qui firent la splendeur du siècle des Antonins et dont

Tacite a été l'éloquent interprète. Un temps où se préparaient des

esprits aussi profondément honnêtes que Quintilien, Pline le Jeune,

Tacite, n'est pas un temps dont il faille désespérer. Le débordement

de la surface n'atteignait pas le grand fond d'honnêteté et de sérieux

qui était dans la bonne société romaine; quelques familles offraient

encore des modèles d'ordre, de dévouement au devoir, de concorde, de

solide vertu. Il y avait dans les maisons nobles d'admirables épouses,

d'admirables sœurs[4]. Fut-il jamais destinée

[Pg 307]-[An 45]

plus touchante que celle de cette jeune et chaste Octavie, fille de

Claude, femme de Néron, restée pure à travers toutes les infamies, tuée

à vingt-deux ans, sans qu'elle eût jamais senti aucune joie? Les femmes

qualifiées dans les inscriptions de _castissimæ, univiræ_ ne sont

point rares[5]. Des épouses accompagnèrent leurs maris dans l'exil[6];

d'autres partagèrent leur noble mort[7]. La vieille simplicité romaine

n'était pas perdue; l'éducation des enfants était grave et soignée. Les

femmes les plus nobles travaillaient de leurs mains à des ouvrages de

laine[8];

[Pg 308]-[An 45]

les soucis de toilette étaient presque inconnus dans les bonnes

familles[9].

Les excellents hommes d'État qui sortent pour ainsi dire de terre

sous Trajan ne s'improvisèrent pas. Ils avaient servi sous les règnes

précédents; seulement, ils avaient eu peu d'influence, rejetés qu'ils

étaient dans l'ombre par les affranchis et les favoris infimes de

l'empereur. Des hommes de première valeur occupèrent ainsi de grandes

charges sous Néron. Les cadres étaient bons; le passage au pouvoir

des mauvais empereurs, tout désastreux qu'il était, ne suffisait pas

pour changer la marche générale des affaires et les principes de

l'État. L'Empire, loin d'être en décadence, était dans toute la force

de la plus robuste jeunesse. La décadence viendra pour lui, mais deux

cents ans plus tard, et, chose étrange! sous de bien moins mauvais

souverains. A n'envisager que la politique, la situation était analogue

à celle de la France, qui, manquant depuis la Révolution d'une règle

constamment suivie dans la succession des pouvoirs, peut traverser

de si périlleuses aventures, sans que son organisation intérieure et

sa force nationale en souffrent trop. Sous le rapport moral, on peut

comparer le temps dont

[Pg 309]-[An 45]

nous parlons au XVIIIe siècle, époque que l'on croirait tout à fait

corrompue si on la jugeait par les mémoires, la littérature manuscrite,

les collections d'anecdotes du temps, et où cependant certaines maisons

gardaient une si grande austérité de mœurs[10].

La philosophie avait fait alliance avec les honnêtes familles romaines

et résistait noblement. L'école stoïcienne produisait les grands

caractères de Crémutius Cordus, de Thraséas, d'Arria, d'Helvidius

Priscus, d'Annæus Cornutus, de Musonius Rufus, maîtres admirables

d'aristocratique vertu. La roideur et les exagérations de cette école

venaient de l'horrible cruauté du gouvernement des Césars. La pensée

perpétuelle de l'homme de bien était de s'endurcir aux supplices et

de se préparer à la mort[11]. Lucain, avec mauvais goût, Perse, avec

un talent supérieur, exprimaient les plus hauts sentiments d'une

grande âme. Sénèque le Philosophe, Pline l'Ancien, Papirius Fabianus,

maintenaient une tradition élevée de science et de philosophie. Tout ne

pliait

[Pg 310]-[An 45]

pas; il y avait des sages. Mais trop souvent ils n'avaient d'autre

ressource que de mourir. Les portions ignobles de l'humanité prenaient

par moments le dessus. L'esprit de vertige et de cruauté débordait

alors, et faisait de Rome un véritable enfer[12].

Ce gouvernement, si épouvantablement inégal à Rome, était beaucoup

meilleur dans les provinces. On s'y apercevait assez peu des secousses

qui ébranlaient la capitale. Malgré ses défauts, l'administration

romaine valait mieux que les royautés et les républiques que la

conquête avait supprimées. Le temps des municipalités souveraines

était passé depuis des siècles. Ces petits États s'étaient détruits

eux-mêmes par leur égoïsme, leur esprit jaloux, leur ignorance ou leur

peu de souci des libertés privées. L'ancienne vie grecque, toute de

luttes, tout extérieure, ne satisfaisait plus personne. Elle avait

été charmante à son jour; mais ce brillant Olympe d'une démocratie de

demi-dieux, ayant perdu sa fraîcheur, était devenu quelque chose de

sec, de froid, d'insignifiant, de vain, de superficiel, faute de bonté

et de solide honnêteté. C'est ce qui fit la légitimité de la domination

macédonienne, puis de l'administration romaine. L'Empire ne connaissait

pas encore les excès de la centralisation.

[Pg 311]-[An 45]

Jusqu'au temps de Dioclétien, il laissa aux provinces et aux villes

beaucoup de liberté. Des royaumes presque indépendants subsistaient

en Palestine, en Syrie, en Asie Mineure, dans la petite Arménie, en

Thrace, sous la protection de Rome. Ces royaumes ne devinrent des

dangers, à partir de Caligula, que parce qu'on négligea de suivre

à leur égard les règles de grande et profonde politique qu'Auguste

avait tracées[13]. Les villes libres, et elles étaient nombreuses, se

gouvernaient selon leurs lois; elles avaient le pouvoir législatif et

toutes les magistratures d'un État autonome; jusqu'au IIIe siècle,

les décrets municipaux se rendent avec la formule: «Le sénat et le

peuple[14]...» Les théâtres ne servaient pas seulement aux plaisirs de

la scène; ils étaient partout des foyers d'opinion et de mouvement.

La plupart des villes étaient, à des titres divers, de petites

républiques. L'esprit municipal y était très-fort[15]; elles n'avaient

perdu que le droit de se déclarer la guerre, droit funeste qui avait

fait du monde un champ de carnage. «Les bienfaits du peuple romain

envers le genre humain» étaient le thème de déclamations parfois

[Pg 312]-[An 45]

adulatrices, mais auxquelles il serait injuste de dénier toute

sincérité[16]. Le culte de «la paix romaine[17]», l'idée d'une grande

démocratie, organisée sous la tutelle de Rome, était au fond de

toutes les pensées[18]. Un rhéteur grec déployait une vaste érudition

pour prouver que la gloire de Rome devait être recueillie par toutes

les branches de la race hellénique comme une sorte de patrimoine

commun[19]. En ce qui concerne la Syrie, l'Asie Mineure, l'Égypte, on

peut dire que la conquête romaine n'y détruisit aucune liberté. Ces

pays étaient morts depuis longtemps à la vie politique ou ne l'avaient

jamais eue.

En somme, malgré les exactions des gouverneurs et les violences

inséparables d'un gouvernement absolu, le monde, sous bien des

rapports, n'avait pas encore été aussi heureux. Une administration

venant d'un centre éloigné était un si grand avantage, que même les

rapines exercées par les préteurs des derniers

[Pg 313]-[An 45]

temps de la République n'avaient pas réussi à la rendre odieuse. La

loi Julia, d'ailleurs, avait fort limité le champ des abus et des

concussions. Les folies ou les cruautés de l'empereur, excepté sous

Néron, n'atteignirent que l'aristocratie romaine et l'entourage

immédiat du prince. Jamais l'homme qui ne veut pas s'occuper de

politique n'avait vécu plus à l'aise. Les républiques de l'antiquité,

où chacun était forcé de s'occuper des querelles de partis[20], étaient

des séjours fort incommodes. On y était sans cesse dérangé, proscrit.

Maintenant, le temps semblait fait exprès pour les prosélytismes

larges, supérieurs aux querelles de petites villes, aux rivalités de

dynasties. Les attentats contre la liberté venaient de ce qui restait

encore d'indépendance aux provinces ou aux communautés, bien plus que

de l'administration romaine[21]. Nous avons eu et nous aurons encore eu

cette histoire de nombreuses occasions de le faire remarquer.

Dans ceux des pays conquis où les besoins politiques n'existaient

pas depuis des siècles, et où l'on n'était privé que du droit de

se déchirer par des guerres continuelles, l'Empire fut une ère de

prospérité

Les apôtres · 第 20 / 25 段