[39] Hégésippe, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, IV, 22; Clém. d'Alex.,

_Strom._, VII, 17; _Constit. apost._, VI, 8, 16; XVIII, 1 et suiv.;

Justin, _Apol. I_, 26, 56; Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 5;

_Philosoph._, VII, 28; Épiph., _Adv. hær._, xxii et xxiii, init.;

Théodoret, _hær. fab._, I, 1, 2; Tertullien, _De prœscr._, 46; _De

anima_, 50.

[40] La plus célèbre est celle de Dosithée.

[41] _Act._, viii, 9; Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 1.

[42] _Philosophumena_, VI, i, 19, 20. L'auteur n'attribue ces doctrines

perverses qu'aux disciples de Simon. Mais, si l'école eut vraiment

cette physionomie, le maître en dut bien aussi avoir quelque chose.

[43] Nous examinerons plus tard ce que cachent ces récits.

[44] L'inscription SIMONI•DEO•SANCTO, rapportée par Justin (_Apol.

I_, 26), comme se trouvant dans l'île du Tibre, et mentionnée après

lui par d'autres Pères de l'Église, était une inscription latine au

dieu sabin Semo Sancus, SIMONI•DEO•SANCTO. On trouva en effet, sous

Grégoire XIII, dans l'île Saint-Barthélemy, une inscription, maintenant

au Vatican, et qui portait cette dédicace. V. Baronius, _Ann. eccl._,

ad annum 44; Orelli, _Inscr. lat._, n° 1860. Il y avait à cet endroit

de l'île du Tibre un collége de _bidentales_ en l'honneur de Semo

Sancus, renfermant plusieurs inscriptions du même genre. Orelli, n°

1861 (Mommsen, _Inscr. lat. regni Neapol._, n° 6770). Comp. Orelli, n°

1859, Henzen, n° 6999; Mabillon, _Museum Ital._, I, 1re part., p. 84.

Le n° 1862 d'Orelli ne doit pas être pris en considération (voir _Corp.

inscr. lat._, I, n° 542).

[45] Ce grossier malentendu n'aurait pu être levé sans la découverte

des _Philosophumena_, qui seuls donnent des extraits textuels de

l'_Apophasis magna_ (voir VI, i, 19). Tyr était célèbre par ses

courtisanes.

[46] Ἐχθρὸς ἄνθρωπος, ἀντικείμενος. Voir Homil. _pseudo-clem._, hom.

xvii, entière.

[47] Ainsi, dans la littérature pseudo-clémentine, le nom de Simon le

Magicien désigne par moments l'apôtre Paul, à qui l'auteur en veut

beaucoup.

[48] Il faut remarquer que, dans les _Actes_, il n'est pas encore

traité en ennemi. On lui reproche seulement un sentiment bas, et on

laisse croire qu'il se repentit (viii, 24). Peut-être Simon vivait-il

encore quand ces lignes furent écrites, et ses rapports avec le

christianisme n'étaient-ils pas encore devenus absolument mauvais.

[49] Jos., _Ant._, XX, vii, 1.

[Pg 278]-[An 45]

CHAPITRE XVI.

MARCHE GÉNÉRALE DES MISSIONS CHRÉTIENNES.

Nous avons vu Barnabé partir d'Antioche pour remettre aux fidèles

de Jérusalem la collecte de leurs frères de Syrie. Nous l'avons vu

assister à quelques-unes des émotions que la persécution d'Hérode

Agrippa Ier causa à l'Église de Jérusalem[1]. Revenons avec lui à

Antioche, où toute l'activité créatrice de la secte semble en ce moment

concentrée.

Barnabé y ramena avec lui un zélé collaborateur. C'était son cousin

Jean-Marc, le disciple intime de Pierre[2], le fils de cette Marie

chez laquelle le premier des apôtres aimait à demeurer. Sans doute,

en prenant avec lui ce nouveau coopérateur, il pensait déjà à la

grande entreprise à laquelle il devait l'associer. Peut-être même

entrevoyait-il les divisions que

[Pg 279]-[An 45]

cette entreprise susciterait, et était-il bien aise d'y mêler un homme

qu'on savait être le bras droit de Pierre, c'est-à-dire de celui des

apôtres qui avait dans les affaires générales le plus d'autorité.

Cette entreprise n'était pas moins qu'une série de grandes missions

qui devaient partir d'Antioche, ayant pour programme avoué la

conversion du monde entier. Comme toutes les grandes résolutions qui se

prenaient dans l'Église, celle-ci fut attribuée à une inspiration du

Saint-Esprit. On crut à une vocation spéciale, à un choix surnaturel,

qu'on supposa avoir été communiqué à l'Église d'Antioche pendant

qu'elle jeûnait et priait. Peut-être l'un des prophètes de l'Église,

Menahem ou Lucius, dans un de ses accès de glossolalie, prononça-t-il

des paroles d'où l'on conclut que Paul et Barnabé étaient prédestinés

à cette mission[3]. Quant à Paul, il était convaincu que Dieu l'avait

choisi dès le ventre de sa mère pour l'œuvre à laquelle il allait

désormais se dévouer tout entier[4].

Les deux apôtres s'adjoignirent, à titre de subordonné, pour les

seconder dans les soucis matériels de leur entreprise, ce Jean-Marc que

Barnabé avait

[Pg 280]-[An 45]

fait venir avec lui de Jérusalem[5]. Quand les préparatifs furent

terminés, il y eut des jeûnes, des prières; on imposa, dit-on, les

mains aux deux apôtres en signe d'une mission conférée par l'Église

elle-même[6]; on les livra à la grâce de Dieu, et ils partirent[7]. De

quel côté vont-ils se diriger? Quel monde vont-ils évangéliser? C'est

ce qu'il importe maintenant de rechercher.

Toutes les grandes missions chrétiennes primitives se dirigèrent vers

l'ouest, ou, en d'autres termes, se donnèrent pour théâtre et pour

cadre l'empire romain. Si l'on excepte quelques petites portions du

territoire, vassal des Arsacides, compris entre l'Euphrate et le

Tigre, l'empire des Parthes ne reçut pas de missions chrétiennes, au

premier siècle[8]. Le Tigre fut, du côté de l'orient, une borne que le

christianisme ne dépassa que sous les Sassanides. Deux grandes causes,

la Méditerranée et l'empire romain, déterminèrent ce fait capital.

[Pg 281]-[An 45]

La Méditerranée était depuis mille ans la grande route où s'étaient

croisées toutes les civilisations et toutes les idées. Les Romains,

l'ayant délivrée de la piraterie, en avaient fait une voie de

communication sans égale. Une nombreuse marine de cabotage rendait

très-faciles les voyages sur les côtes de ce grand lac. La sécurité

relative qu'offraient les routes de l'Empire, les garanties qu'on

trouvait dans les pouvoirs publics, la diffusion des Juifs sur tout

le littoral de la Méditerranée, l'usage de la langue grecque dans la

portion orientale de cette mer[9], l'unité de civilisation que les

Grecs d'abord, puis les Romains y avaient créée, firent de la carte

de l'Empire la carte même des pays réservés aux missions chrétiennes

et destinés à devenir chrétiens. L'_orbis_ romain devint l'_orbis_

chrétien, et en ce sens on peut dire que les fondateurs de l'Empire ont

été les fondateurs de la monarchie chrétienne, ou du moins qu'ils en

ont dessiné les contours. Toute province conquise par l'empire romain a

été une province conquise au christianisme. Qu'on se figure les apôtres

en présence d'une Asie Mineure, d'une Grèce, d'une Italie divisées en

cent petites républiques, d'une Gaule, d'une Espagne, d'une Afrique,

d'une Égypte en possession de vieilles institutions nationales, on

[Pg 282]-[An 45]

n'imagine plus leur succès, ou plutôt on n'imagine plus que leur projet

ait pu naître. L'unité de l'Empire était la condition préalable de tout

grand prosélytisme religieux, se mettant au-dessus des nationalités.

L'Empire le sentit bien au IVe siècle; il devint chrétien; il vit que

le christianisme était la religion qu'il avait faite sans le savoir,

la religion délimitée par ses frontières, identifiée avec lui, capable

de lui procurer une seconde vie. L'Église, de son côté, se fit toute

romaine, et est restée jusqu'à nos jours comme un débris de l'Empire.

On eût dit à Paul que Claude était son premier coopérateur; on eût

dit à Claude que ce Juif qui part d'Antioche va fonder la plus solide

partie de l'édifice impérial, on les eût fort étonnés l'un et l'autre.

On eût dit vrai cependant.

De tous les pays étrangers à la Judée, le premier où le christianisme

s'établit fut naturellement la Syrie. Le voisinage de la Palestine et

le grand nombre de Juifs établis dans cette contrée[10], rendaient un

tel fait inévitable. Chypre, l'Asie Mineure, la Macédoine, la Grèce et

l'Italie furent ensuite visités par les hommes apostoliques à quelques

années de distance. Le midi de la Gaule, l'Espagne, la côte d'Afrique,

bien qu'ils aient été assez tôt évangélisés, peuvent être considérés

[Pg 283]-[An 45]

comme formant un étage plus récent dans les substructions du

christianisme.

Il en fut de même de l'Égypte. L'Égypte ne joue presque aucun rôle

dans l'histoire apostolique; les missionnaires chrétiens semblent

systématiquement y tourner le dos. Ce pays, qui, à partir du IIIe

siècle, devint le théâtre d'événements si importants dans l'histoire de

la religion, fut d'abord fort en retard avec le christianisme. Apollos

est le seul docteur chrétien sorti de l'école d'Alexandrie; encore

avait-il appris le christianisme dans ses voyages[11]. Il faut chercher

la cause de ce phénomène remarquable dans le peu de rapports qui

existait entre les Juifs d'Égypte et ceux de Palestine, et surtout dans

ce fait que l'Égypte juive avait en quelque sorte son développement

religieux à part. L'Égypte avait Philon et les thérapeutes; c'était là

son christianisme[12], lequel la dispensait et la détournait d'accorder

à l'autre une oreille attentive. Quant à l'Égypte païenne, elle

possédait des institutions religieuses bien plus résistantes que celles

du paganisme gréco-romain[13]; la religion égyptienne était encore dans

toute sa force; c'était

[Pg 284]-[An 45]

presque le moment où se bâtissaient ces temples énormes d'Esneh,

d'Ombos, où l'espérance d'avoir dans le petit Césarion un dernier roi

Ptolémée, un Messie national, faisait sortir de terre ces sanctuaires

de Dendérah, d'Hermonthis, comparables aux plus beaux ouvrages

pharaoniques. Le christianisme s'assit partout, sur les ruines du

sentiment national et des cultes locaux. La dégradation des âmes en

Égypte y rendait rares, d'ailleurs, les aspirations qui ouvrirent

partout au christianisme de si faciles accès.

Un rapide éclair partant de Syrie, illuminant presque simultanément les

trois grandes péninsules d'Asie Mineure, de Grèce, d'Italie, et bientôt

suivi d'un second reflet qui embrassa presque toutes les côtes de la

Méditerranée, voilà ce que fut la première apparition du christianisme.

La marche des navires apostoliques est toujours à peu près la même. La

prédication chrétienne semble suivre un sillage antérieur, qui n'est

autre que celui de l'émigration juive. Comme une contagion qui, prenant

son point de départ au fond de la Méditerranée, apparaît tout à coup

sur un certain nombre de points du littoral par une correspondance

secrète, le christianisme eut ses ports d'arrivage en quelque sorte

désignés d'avance. Ces ports étaient presque tous marqués par des

colonies juives. Une synagogue précéda,

[Pg 285]-[An 45]

en général, l'établissement de l'Église. On dirait une traînée de

poudre, ou mieux encore une sorte de chaîne électrique, le long de

laquelle l'idée nouvelle courut d'une façon presque instantanée.

Depuis cent cinquante ans, en effet, le judaïsme, jusque-là borné à

l'Orient et à l'Égypte, avait pris son vol vers l'Occident. Cyrène,

Chypre, l'Asie Mineure, certaines villes de Macédoine et de Grèce,

l'Italie, avaient des juiveries importantes[14]. Les juifs donnaient

le premier exemple de ce genre de patriotisme que les Parsis, les

Arméniens et, jusqu'à un certain point, les Grecs modernes devaient

montrer plus tard; patriotisme extrêmement énergique, quoique non

attaché à un sol déterminé; patriotisme de marchands répandus partout,

se reconnaissant partout pour frères; patriotisme aboutissant à former

non de grands États compactes, mais de petites communautés autonomes

au sein des autres États. Fortement associés entre eux, ces juifs de

la dispersion constituaient dans les villes des congrégations presque

indépendantes, ayant leurs magistrats, leurs conseils. Dans certaines

villes, ils avaient un ethnarque ou alabarque, investi de droits

presque souverains. Ils habitaient des quartiers à

[Pg 286]-[An 45]

part, soustraits à la juridiction ordinaire, fort méprises du reste

du monde, mais où régnait le bonheur. On y était plutôt pauvre que

riche. Le temps des grandes fortunes juives n'était pas encore venu;

elles commencèrent en Espagne, sous les Visigoths[15]. L'accaparement

de la finance par les juifs fut l'effet de l'incapacité administrative

des barbares, de la haine que conçut l'Église pour la science de

l'argent et de ses idées superficielles sur le prêt à intérêt. Sous

l'empire romain, rien de semblable. Or, quand le juif n'est pas riche,

il est pauvre; l'aisance bourgeoise n'est pas son fait. En tout cas,

il sait très-bien supporter la pauvreté. Ce qu'il sait mieux encore,

c'est allier la préoccupation religieuse la plus exaltée à la plus

rare habileté commerciale. Les excentricités théologiques n'excluent

nullement le bon sens en affaires. En Angleterre, en Amérique, en

Russie, les sectaires les plus bizarres (irvingiens, saints des

derniers jours, raskolniks) sont de très-bons marchands.

Le propre de la vie juive pieusement pratiquée a toujours été de

produire beaucoup de gaieté et de cordialité. On s'aimait dans ce petit

monde; on y aimait un passé et le même passé; les cérémonies

[Pg 287]-[An 45]

religieuses embrassaient fort doucement la vie. C'était quelque chose

d'analogue à ces communautés distinctes qui existent encore dans chaque

grande ville turque; par exemple, aux communautés grecque, arménienne,

juive, de Smyrne, étroites camaraderies où tout le monde se connaît,

vit ensemble, intrigue ensemble. Dans ces petites républiques, les

questions religieuses dominent toujours les questions politiques, ou

plutôt suppléent au manque de celles-ci. Une hérésie y est une affaire

d'État; un schisme y a toujours pour origine une question de personnes.

Les Romains, sauf de rares exceptions, ne pénétraient jamais dans

ces quartiers réservés. Les synagogues promulguaient des décrets,

décernaient des honneurs[16], faisaient acte de vraies municipalités.

L'influence de ces corporations était très-grande. A Alexandrie, elle

était de premier ordre, et dominait toute l'histoire intérieure de la

cité[17]. A Rome, les juifs étaient nombreux[18] et formaient

[Pg 288]-[An 45]

un appui qu'on ne dédaignait pas. Cicéron présente comme un acte de

courage d'avoir osé leur résister[19]. César les favorisa et les trouva

fidèles[20]. Tibère fut amené, afin de les contenir, aux mesures les

plus sévères[21]. Caligula, dont le règne fut pour eux néfaste en

Orient, leur rendit leur liberté d'association à Rome[22]. Claude, qui

les favorisait en Judée, se vit obligé de les chasser de la ville[23].

On les rencontrait partout[24], et on osait dire d'eux comme des Grecs,

que, vaincus, ils avaient imposé des lois à leurs dominateurs[25].

Les dispositions des populations indigènes envers ces étrangers étaient

fort diverses. D'une part, le sentiment de répulsion et d'antipathie

que les juifs, par leur esprit d'isolement jaloux, leur caractère

rancunier, leurs habitudes insociables, ont produit

[Pg 289]-[An 45]

autour d'eux partout où ils ont été nombreux et organisés, se

manifestait avec force[26]. Quand ils étaient libres, ils étaient en

réalité privilégiés; car ils jouissaient des avantages de la société,

sans en supporter les charges[27]. Des charlatans exploitaient le

mouvement de curiosité que causait leur culte, et, sous prétexte d'en

exposer les secrets, se livraient à toutes sortes de friponneries[28].

Des pamphlets violents et à demi burlesques, comme celui d'Apion,

pamphlets où les écrivains profanes ont trop souvent puisé leurs

renseignements[29], circulaient, servant d'aliment aux colères du

public païen. Les juifs semblent avoir été en général taquins, portés

à se plaindre. On voyait en eux une société secrète, malveillante pour

le reste des hommes, dont les membres se poussaient à tout prix, au

détriment des autres[30]. Leurs usages bizarres,

[Pg 290]-[An 45]

leur aversion pour certains aliments, leur saleté, leur manque de

distinction, la mauvaise odeur qu'ils exhalaient[31], leurs scrupules

religieux, leurs minuties dans l'observance du sabbat, étaient trouvés

ridicules[32]. Mis au ban de la société, les juifs, par une conséquence

naturelle, n'avaient aucun souci de paraître gentilshommes. On les

rencontrait partout en voyage avec des habits luisants de saleté, un

air gauche, une mine fatiguée, un teint pâle, de gros yeux malades[33],

une expression béate, faisant bande à part avec leurs femmes, leurs

enfants, leurs paquets de couvertures, le panier qui constituait

tout leur mobilier[34]. Dans les villes, ils exerçaient les trafics

les plus chétifs, mendiants[35], chiffonniers, brocanteurs, vendeurs

d'allumettes[36]. On dépréciait injustement

[Pg 291]-[An 45]

leur loi et leur histoire. Tantôt on les trouvait superstitieux[37],

cruels[38]; tantôt, athées, contempteurs des dieux[39]. Leur aversion

pour les images paraissait de la pure impiété. La circoncision surtout

fournissait le thème d'interminables railleries[40].

Mais ces jugements superficiels n'étaient pas ceux de tous. Les juifs

avaient autant d'amis que de détracteurs. Leur gravité, leurs bonnes

mœurs, la simplicité de leur culte charmaient une foule de gens.

On sentait en eux quelque chose de supérieur. Une vaste propagande

monothéiste et mosaïque s'organisait[41]; une sorte de tourbillon

puissant se formait autour de ce singulier petit peuple. Le pauvre

colporteur juif du

[Pg 292]-[An 45]

Transtévère[42], sortant le matin avec son éventaire de merceries,

rentrait souvent le soir, riche d'aumônes venues d'une main pieuse[43].

Les femmes surtout étaient attirées vers ces missionnaires en

haillons[44]. Juvénal[45] compte le penchant vers la religion juive

parmi les vices qu'il reproche aux dames de son temps. Celles qui

étaient converties vantaient le trésor qu'elles avaient trouvé et le

bonheur dont elles jouissaient[46].

Le vieil esprit hellénique et romain résistait énergiquement; le mépris

et la haine pour les juifs sont le signe de tous les esprits cultivés,

Cicéron, Horace, Sénèque, Juvénal, Tacite, Quintilien, Suétone[47].

Au contraire, cette masse énorme de populations mêlées que l'Empire

avait assujetties, populations auxquelles l'ancien esprit romain et la

sagesse hellénique étaient étrangères ou indifférentes, accouraient en

foule vers une société où elles trouvaient des exemples touchants de

concorde, de charité,

[Pg 293]-[An 45]

de secours mutuels[48], d'attachement à son état, de goût pour le

travail[49], de fière pauvreté. La mendicité, qui fut plus tard une

chose toute chrétienne, était dès lors une chose juive. Le mendiant par

état, «formé par sa mère», se présentait à l'idée des poëtes du temps

comme un juif[50].

L'exemption de certaines charges civiles, en particulier de la milice,

pouvait aussi contribuer à faire regarder le sort des juifs comme

enviable[51]. L'État alors demandait beaucoup de sacrifices et donnait

peu de joies morales. Il y faisait un froid glacial, comme en une

plaine uniforme et sans abri. La vie, si triste au sein du paganisme,

reprenait son charme et son prix dans ces tièdes atmosphères de

synagogue et d'église. Ce n'était pas la liberté qu'on y trouvait. Les

confrères s'espionnaient beaucoup, se tracassaient sans cesse les uns

les autres. Mais, quoique la vie intérieure de ces petites communautés

fût fort agitée, on s'y plaisait infiniment; on ne les quittait pas;

il n'y avait pas d'apostat. Le pauvre y était content, regardait la

richesse sans envie, avec la tranquillité d'une bonne conscience[52].

Le sentiment vraiment

[Pg 294]-[An 45]

démocratique de la folie des mondains, de la vanité des richesses et

des grandeurs profanes, s'y exprimait finement. On y comprenait peu le

monde païen, et on le jugeait avec une sévérité outrée; la civilisation

romaine paraissait un amas d'impuretés et de vices odieux[53], de la

même manière qu'un honnête ouvrier de nos jours, imbu des déclamations

socialistes, se représente les «aristocrates» sous les couleurs les

plus noires. Mais il y avait là de la vie, de la gaieté, de l'intérêt,

comme aujourd'hui dans les plus pauvres synagogues des juifs de

Pologne et de Gallicie. Le manque d'élégance et de délicatesse dans

les habitudes était compensé par un précieux esprit de famille et de

bonhomie patriarcale. Dans la grande société, au contraire, l'égoïsme

et l'isolement des âmes avaient porté leurs derniers fruits.

La parole de Zacharie[54] se vérifiait: le monde se prenait aux pans

de l'habit des Juifs et leur disait: «Menez-nous à Jérusalem». Il n'y

avait pas de grande ville où l'on n'observât le sabbat, le jeûne et les

autres cérémonies du judaïsme[55]. Josèphe[56] ose provoquer ceux qui

en douteraient à considérer

[Pg 295]-[An 45]

leur patrie ou même leur propre maison, pour voir s'ils n'y trouveront

pas la confirmation de ce qu'il dit. La présence à Rome et près de

l'empereur de plusieurs membres de la famille des Hérodes, lesquels

pratiquaient leur culte avec éclat à la face de tous[57], contribuait

beaucoup à cette publicité. Le sabbat, du reste, s'imposait par une

sorte de nécessité dans les quartiers où il y avait des juifs. Leur

obstination absolue à ne pas ouvrir leurs boutiques ce jour-là forçait

bien les voisins à modifier leurs habitudes en conséquence. C'est ainsi

qu'à Salonique, on peut dire que le sabbat s'observe encore de nos

jours, la population juive y étant assez riche et assez nombreuse pour

faire la loi et régler par la fermeture de ses comptoirs le jour du

repos.

Presque à l'égal du Juif, souvent de compagnie avec lui, le

Syrien était un actif instrument de la conquête de l'Occident par

l'Orient[58]. On les confondait parfois, et Cicéron croyait avoir

trouvé le trait commun qui les unissait en les appelant «des nations

nées pour la servitude[59]». C'était là ce qui

[Pg 296]-[An 45]

leur assurait l'avenir; car l'avenir alors était aux esclaves. Un trait

non moins essentiel du Syrien était sa facilité, sa souplesse, la

clarté superficielle de son esprit. La nature syrienne est comme une

image fugitive dans les nuées du ciel. On voit par moments certaines

lignes s'y tracer avec grâce; mais ces lignes n'arrivent jamais à

former un dessin complet. Dans l'ombre, à la lueur indécise d'une

lampe, la femme syrienne, sous ses voiles, avec son œil vague et ses

mollesses infinies, produit quelques instants d'illusion. Puis, quand

on veut analyser cette beauté, elle s'évanouit; elle ne supporte pas

l'examen. Tout cela, au reste, dure à peine trois ou quatre années. Ce

que la race syrienne a de charmant, c'est l'enfant de cinq ou six ans;

à l'inverse de la Grèce, où l'enfant était peu de chose, le jeune homme

inférieur à l'homme fait, l'homme fait inférieur au vieillard[60].

L'intelligence syrienne attache par un air de promptitude et de

légèreté; mais elle manque de fixité, de solidité; à peu près comme ce

«vin d'or» du Liban, qui cause un transport agréable, mais dont on se

fatigue vite. Les vrais dons de Dieu ont quelque chose à la fois de fin

et de fort, d'enivrant et de durable. La Grèce est plus appréciée

[Pg 297]-[An 45]

aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été; elle le sera toujours de plus en

plus.

Beaucoup des émigrants syriens que le désir de faire fortune entraînait

vers l'Occident étaient plus ou moins rattachés au judaïsme. Ceux

qui ne l'étaient pas restaient fidèles au culte de leur village[61],

c'est-à-dire au souvenir de quelque temple dédié à un «Jupiter»

local[62], lequel n'était d'ordinaire que le Dieu suprême, déterminé

par quelque titre particulier[63]. C'était au fond une espèce de

monothéisme que ces Syriens apportaient sous le couvert de leurs dieux

étranges. Comparés du moins aux personnalités divines profondément

distinctes qu'offrait le polythéisme grec et romain, les dieux dont il

s'agit, pour la plupart synonymes du Soleil, étaient presque des frères

du dieu unique[64]. Semblables à de longues

Les apôtres · 第 19 / 25 段