_Strom._, VII, 17; _Constit. apost._, VI, 8, 16; XVIII, 1 et suiv.;
Justin, _Apol. I_, 26, 56; Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 5;
_Philosoph._, VII, 28; Épiph., _Adv. hær._, xxii et xxiii, init.;
Théodoret, _hær. fab._, I, 1, 2; Tertullien, _De prœscr._, 46; _De
anima_, 50.
[40] La plus célèbre est celle de Dosithée.
[41] _Act._, viii, 9; Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 1.
[42] _Philosophumena_, VI, i, 19, 20. L'auteur n'attribue ces doctrines
perverses qu'aux disciples de Simon. Mais, si l'école eut vraiment
cette physionomie, le maître en dut bien aussi avoir quelque chose.
[43] Nous examinerons plus tard ce que cachent ces récits.
[44] L'inscription SIMONI•DEO•SANCTO, rapportée par Justin (_Apol.
I_, 26), comme se trouvant dans l'île du Tibre, et mentionnée après
lui par d'autres Pères de l'Église, était une inscription latine au
dieu sabin Semo Sancus, SIMONI•DEO•SANCTO. On trouva en effet, sous
Grégoire XIII, dans l'île Saint-Barthélemy, une inscription, maintenant
au Vatican, et qui portait cette dédicace. V. Baronius, _Ann. eccl._,
ad annum 44; Orelli, _Inscr. lat._, n° 1860. Il y avait à cet endroit
de l'île du Tibre un collége de _bidentales_ en l'honneur de Semo
Sancus, renfermant plusieurs inscriptions du même genre. Orelli, n°
1861 (Mommsen, _Inscr. lat. regni Neapol._, n° 6770). Comp. Orelli, n°
1859, Henzen, n° 6999; Mabillon, _Museum Ital._, I, 1re part., p. 84.
Le n° 1862 d'Orelli ne doit pas être pris en considération (voir _Corp.
inscr. lat._, I, n° 542).
[45] Ce grossier malentendu n'aurait pu être levé sans la découverte
des _Philosophumena_, qui seuls donnent des extraits textuels de
l'_Apophasis magna_ (voir VI, i, 19). Tyr était célèbre par ses
courtisanes.
[46] Ἐχθρὸς ἄνθρωπος, ἀντικείμενος. Voir Homil. _pseudo-clem._, hom.
xvii, entière.
[47] Ainsi, dans la littérature pseudo-clémentine, le nom de Simon le
Magicien désigne par moments l'apôtre Paul, à qui l'auteur en veut
beaucoup.
[48] Il faut remarquer que, dans les _Actes_, il n'est pas encore
traité en ennemi. On lui reproche seulement un sentiment bas, et on
laisse croire qu'il se repentit (viii, 24). Peut-être Simon vivait-il
encore quand ces lignes furent écrites, et ses rapports avec le
christianisme n'étaient-ils pas encore devenus absolument mauvais.
[49] Jos., _Ant._, XX, vii, 1.
[Pg 278]-[An 45]
CHAPITRE XVI.
MARCHE GÉNÉRALE DES MISSIONS CHRÉTIENNES.
Nous avons vu Barnabé partir d'Antioche pour remettre aux fidèles
de Jérusalem la collecte de leurs frères de Syrie. Nous l'avons vu
assister à quelques-unes des émotions que la persécution d'Hérode
Agrippa Ier causa à l'Église de Jérusalem[1]. Revenons avec lui à
Antioche, où toute l'activité créatrice de la secte semble en ce moment
concentrée.
Barnabé y ramena avec lui un zélé collaborateur. C'était son cousin
Jean-Marc, le disciple intime de Pierre[2], le fils de cette Marie
chez laquelle le premier des apôtres aimait à demeurer. Sans doute,
en prenant avec lui ce nouveau coopérateur, il pensait déjà à la
grande entreprise à laquelle il devait l'associer. Peut-être même
entrevoyait-il les divisions que
[Pg 279]-[An 45]
cette entreprise susciterait, et était-il bien aise d'y mêler un homme
qu'on savait être le bras droit de Pierre, c'est-à-dire de celui des
apôtres qui avait dans les affaires générales le plus d'autorité.
Cette entreprise n'était pas moins qu'une série de grandes missions
qui devaient partir d'Antioche, ayant pour programme avoué la
conversion du monde entier. Comme toutes les grandes résolutions qui se
prenaient dans l'Église, celle-ci fut attribuée à une inspiration du
Saint-Esprit. On crut à une vocation spéciale, à un choix surnaturel,
qu'on supposa avoir été communiqué à l'Église d'Antioche pendant
qu'elle jeûnait et priait. Peut-être l'un des prophètes de l'Église,
Menahem ou Lucius, dans un de ses accès de glossolalie, prononça-t-il
des paroles d'où l'on conclut que Paul et Barnabé étaient prédestinés
à cette mission[3]. Quant à Paul, il était convaincu que Dieu l'avait
choisi dès le ventre de sa mère pour l'œuvre à laquelle il allait
désormais se dévouer tout entier[4].
Les deux apôtres s'adjoignirent, à titre de subordonné, pour les
seconder dans les soucis matériels de leur entreprise, ce Jean-Marc que
Barnabé avait
[Pg 280]-[An 45]
fait venir avec lui de Jérusalem[5]. Quand les préparatifs furent
terminés, il y eut des jeûnes, des prières; on imposa, dit-on, les
mains aux deux apôtres en signe d'une mission conférée par l'Église
elle-même[6]; on les livra à la grâce de Dieu, et ils partirent[7]. De
quel côté vont-ils se diriger? Quel monde vont-ils évangéliser? C'est
ce qu'il importe maintenant de rechercher.
Toutes les grandes missions chrétiennes primitives se dirigèrent vers
l'ouest, ou, en d'autres termes, se donnèrent pour théâtre et pour
cadre l'empire romain. Si l'on excepte quelques petites portions du
territoire, vassal des Arsacides, compris entre l'Euphrate et le
Tigre, l'empire des Parthes ne reçut pas de missions chrétiennes, au
premier siècle[8]. Le Tigre fut, du côté de l'orient, une borne que le
christianisme ne dépassa que sous les Sassanides. Deux grandes causes,
la Méditerranée et l'empire romain, déterminèrent ce fait capital.
[Pg 281]-[An 45]
La Méditerranée était depuis mille ans la grande route où s'étaient
croisées toutes les civilisations et toutes les idées. Les Romains,
l'ayant délivrée de la piraterie, en avaient fait une voie de
communication sans égale. Une nombreuse marine de cabotage rendait
très-faciles les voyages sur les côtes de ce grand lac. La sécurité
relative qu'offraient les routes de l'Empire, les garanties qu'on
trouvait dans les pouvoirs publics, la diffusion des Juifs sur tout
le littoral de la Méditerranée, l'usage de la langue grecque dans la
portion orientale de cette mer[9], l'unité de civilisation que les
Grecs d'abord, puis les Romains y avaient créée, firent de la carte
de l'Empire la carte même des pays réservés aux missions chrétiennes
et destinés à devenir chrétiens. L'_orbis_ romain devint l'_orbis_
chrétien, et en ce sens on peut dire que les fondateurs de l'Empire ont
été les fondateurs de la monarchie chrétienne, ou du moins qu'ils en
ont dessiné les contours. Toute province conquise par l'empire romain a
été une province conquise au christianisme. Qu'on se figure les apôtres
en présence d'une Asie Mineure, d'une Grèce, d'une Italie divisées en
cent petites républiques, d'une Gaule, d'une Espagne, d'une Afrique,
d'une Égypte en possession de vieilles institutions nationales, on
[Pg 282]-[An 45]
n'imagine plus leur succès, ou plutôt on n'imagine plus que leur projet
ait pu naître. L'unité de l'Empire était la condition préalable de tout
grand prosélytisme religieux, se mettant au-dessus des nationalités.
L'Empire le sentit bien au IVe siècle; il devint chrétien; il vit que
le christianisme était la religion qu'il avait faite sans le savoir,
la religion délimitée par ses frontières, identifiée avec lui, capable
de lui procurer une seconde vie. L'Église, de son côté, se fit toute
romaine, et est restée jusqu'à nos jours comme un débris de l'Empire.
On eût dit à Paul que Claude était son premier coopérateur; on eût
dit à Claude que ce Juif qui part d'Antioche va fonder la plus solide
partie de l'édifice impérial, on les eût fort étonnés l'un et l'autre.
On eût dit vrai cependant.
De tous les pays étrangers à la Judée, le premier où le christianisme
s'établit fut naturellement la Syrie. Le voisinage de la Palestine et
le grand nombre de Juifs établis dans cette contrée[10], rendaient un
tel fait inévitable. Chypre, l'Asie Mineure, la Macédoine, la Grèce et
l'Italie furent ensuite visités par les hommes apostoliques à quelques
années de distance. Le midi de la Gaule, l'Espagne, la côte d'Afrique,
bien qu'ils aient été assez tôt évangélisés, peuvent être considérés
[Pg 283]-[An 45]
comme formant un étage plus récent dans les substructions du
christianisme.
Il en fut de même de l'Égypte. L'Égypte ne joue presque aucun rôle
dans l'histoire apostolique; les missionnaires chrétiens semblent
systématiquement y tourner le dos. Ce pays, qui, à partir du IIIe
siècle, devint le théâtre d'événements si importants dans l'histoire de
la religion, fut d'abord fort en retard avec le christianisme. Apollos
est le seul docteur chrétien sorti de l'école d'Alexandrie; encore
avait-il appris le christianisme dans ses voyages[11]. Il faut chercher
la cause de ce phénomène remarquable dans le peu de rapports qui
existait entre les Juifs d'Égypte et ceux de Palestine, et surtout dans
ce fait que l'Égypte juive avait en quelque sorte son développement
religieux à part. L'Égypte avait Philon et les thérapeutes; c'était là
son christianisme[12], lequel la dispensait et la détournait d'accorder
à l'autre une oreille attentive. Quant à l'Égypte païenne, elle
possédait des institutions religieuses bien plus résistantes que celles
du paganisme gréco-romain[13]; la religion égyptienne était encore dans
toute sa force; c'était
[Pg 284]-[An 45]
presque le moment où se bâtissaient ces temples énormes d'Esneh,
d'Ombos, où l'espérance d'avoir dans le petit Césarion un dernier roi
Ptolémée, un Messie national, faisait sortir de terre ces sanctuaires
de Dendérah, d'Hermonthis, comparables aux plus beaux ouvrages
pharaoniques. Le christianisme s'assit partout, sur les ruines du
sentiment national et des cultes locaux. La dégradation des âmes en
Égypte y rendait rares, d'ailleurs, les aspirations qui ouvrirent
partout au christianisme de si faciles accès.
Un rapide éclair partant de Syrie, illuminant presque simultanément les
trois grandes péninsules d'Asie Mineure, de Grèce, d'Italie, et bientôt
suivi d'un second reflet qui embrassa presque toutes les côtes de la
Méditerranée, voilà ce que fut la première apparition du christianisme.
La marche des navires apostoliques est toujours à peu près la même. La
prédication chrétienne semble suivre un sillage antérieur, qui n'est
autre que celui de l'émigration juive. Comme une contagion qui, prenant
son point de départ au fond de la Méditerranée, apparaît tout à coup
sur un certain nombre de points du littoral par une correspondance
secrète, le christianisme eut ses ports d'arrivage en quelque sorte
désignés d'avance. Ces ports étaient presque tous marqués par des
colonies juives. Une synagogue précéda,
[Pg 285]-[An 45]
en général, l'établissement de l'Église. On dirait une traînée de
poudre, ou mieux encore une sorte de chaîne électrique, le long de
laquelle l'idée nouvelle courut d'une façon presque instantanée.
Depuis cent cinquante ans, en effet, le judaïsme, jusque-là borné à
l'Orient et à l'Égypte, avait pris son vol vers l'Occident. Cyrène,
Chypre, l'Asie Mineure, certaines villes de Macédoine et de Grèce,
l'Italie, avaient des juiveries importantes[14]. Les juifs donnaient
le premier exemple de ce genre de patriotisme que les Parsis, les
Arméniens et, jusqu'à un certain point, les Grecs modernes devaient
montrer plus tard; patriotisme extrêmement énergique, quoique non
attaché à un sol déterminé; patriotisme de marchands répandus partout,
se reconnaissant partout pour frères; patriotisme aboutissant à former
non de grands États compactes, mais de petites communautés autonomes
au sein des autres États. Fortement associés entre eux, ces juifs de
la dispersion constituaient dans les villes des congrégations presque
indépendantes, ayant leurs magistrats, leurs conseils. Dans certaines
villes, ils avaient un ethnarque ou alabarque, investi de droits
presque souverains. Ils habitaient des quartiers à
[Pg 286]-[An 45]
part, soustraits à la juridiction ordinaire, fort méprises du reste
du monde, mais où régnait le bonheur. On y était plutôt pauvre que
riche. Le temps des grandes fortunes juives n'était pas encore venu;
elles commencèrent en Espagne, sous les Visigoths[15]. L'accaparement
de la finance par les juifs fut l'effet de l'incapacité administrative
des barbares, de la haine que conçut l'Église pour la science de
l'argent et de ses idées superficielles sur le prêt à intérêt. Sous
l'empire romain, rien de semblable. Or, quand le juif n'est pas riche,
il est pauvre; l'aisance bourgeoise n'est pas son fait. En tout cas,
il sait très-bien supporter la pauvreté. Ce qu'il sait mieux encore,
c'est allier la préoccupation religieuse la plus exaltée à la plus
rare habileté commerciale. Les excentricités théologiques n'excluent
nullement le bon sens en affaires. En Angleterre, en Amérique, en
Russie, les sectaires les plus bizarres (irvingiens, saints des
derniers jours, raskolniks) sont de très-bons marchands.
Le propre de la vie juive pieusement pratiquée a toujours été de
produire beaucoup de gaieté et de cordialité. On s'aimait dans ce petit
monde; on y aimait un passé et le même passé; les cérémonies
[Pg 287]-[An 45]
religieuses embrassaient fort doucement la vie. C'était quelque chose
d'analogue à ces communautés distinctes qui existent encore dans chaque
grande ville turque; par exemple, aux communautés grecque, arménienne,
juive, de Smyrne, étroites camaraderies où tout le monde se connaît,
vit ensemble, intrigue ensemble. Dans ces petites républiques, les
questions religieuses dominent toujours les questions politiques, ou
plutôt suppléent au manque de celles-ci. Une hérésie y est une affaire
d'État; un schisme y a toujours pour origine une question de personnes.
Les Romains, sauf de rares exceptions, ne pénétraient jamais dans
ces quartiers réservés. Les synagogues promulguaient des décrets,
décernaient des honneurs[16], faisaient acte de vraies municipalités.
L'influence de ces corporations était très-grande. A Alexandrie, elle
était de premier ordre, et dominait toute l'histoire intérieure de la
cité[17]. A Rome, les juifs étaient nombreux[18] et formaient
[Pg 288]-[An 45]
un appui qu'on ne dédaignait pas. Cicéron présente comme un acte de
courage d'avoir osé leur résister[19]. César les favorisa et les trouva
fidèles[20]. Tibère fut amené, afin de les contenir, aux mesures les
plus sévères[21]. Caligula, dont le règne fut pour eux néfaste en
Orient, leur rendit leur liberté d'association à Rome[22]. Claude, qui
les favorisait en Judée, se vit obligé de les chasser de la ville[23].
On les rencontrait partout[24], et on osait dire d'eux comme des Grecs,
que, vaincus, ils avaient imposé des lois à leurs dominateurs[25].
Les dispositions des populations indigènes envers ces étrangers étaient
fort diverses. D'une part, le sentiment de répulsion et d'antipathie
que les juifs, par leur esprit d'isolement jaloux, leur caractère
rancunier, leurs habitudes insociables, ont produit
[Pg 289]-[An 45]
autour d'eux partout où ils ont été nombreux et organisés, se
manifestait avec force[26]. Quand ils étaient libres, ils étaient en
réalité privilégiés; car ils jouissaient des avantages de la société,
sans en supporter les charges[27]. Des charlatans exploitaient le
mouvement de curiosité que causait leur culte, et, sous prétexte d'en
exposer les secrets, se livraient à toutes sortes de friponneries[28].
Des pamphlets violents et à demi burlesques, comme celui d'Apion,
pamphlets où les écrivains profanes ont trop souvent puisé leurs
renseignements[29], circulaient, servant d'aliment aux colères du
public païen. Les juifs semblent avoir été en général taquins, portés
à se plaindre. On voyait en eux une société secrète, malveillante pour
le reste des hommes, dont les membres se poussaient à tout prix, au
détriment des autres[30]. Leurs usages bizarres,
[Pg 290]-[An 45]
leur aversion pour certains aliments, leur saleté, leur manque de
distinction, la mauvaise odeur qu'ils exhalaient[31], leurs scrupules
religieux, leurs minuties dans l'observance du sabbat, étaient trouvés
ridicules[32]. Mis au ban de la société, les juifs, par une conséquence
naturelle, n'avaient aucun souci de paraître gentilshommes. On les
rencontrait partout en voyage avec des habits luisants de saleté, un
air gauche, une mine fatiguée, un teint pâle, de gros yeux malades[33],
une expression béate, faisant bande à part avec leurs femmes, leurs
enfants, leurs paquets de couvertures, le panier qui constituait
tout leur mobilier[34]. Dans les villes, ils exerçaient les trafics
les plus chétifs, mendiants[35], chiffonniers, brocanteurs, vendeurs
d'allumettes[36]. On dépréciait injustement
[Pg 291]-[An 45]
leur loi et leur histoire. Tantôt on les trouvait superstitieux[37],
cruels[38]; tantôt, athées, contempteurs des dieux[39]. Leur aversion
pour les images paraissait de la pure impiété. La circoncision surtout
fournissait le thème d'interminables railleries[40].
Mais ces jugements superficiels n'étaient pas ceux de tous. Les juifs
avaient autant d'amis que de détracteurs. Leur gravité, leurs bonnes
mœurs, la simplicité de leur culte charmaient une foule de gens.
On sentait en eux quelque chose de supérieur. Une vaste propagande
monothéiste et mosaïque s'organisait[41]; une sorte de tourbillon
puissant se formait autour de ce singulier petit peuple. Le pauvre
colporteur juif du
[Pg 292]-[An 45]
Transtévère[42], sortant le matin avec son éventaire de merceries,
rentrait souvent le soir, riche d'aumônes venues d'une main pieuse[43].
Les femmes surtout étaient attirées vers ces missionnaires en
haillons[44]. Juvénal[45] compte le penchant vers la religion juive
parmi les vices qu'il reproche aux dames de son temps. Celles qui
étaient converties vantaient le trésor qu'elles avaient trouvé et le
bonheur dont elles jouissaient[46].
Le vieil esprit hellénique et romain résistait énergiquement; le mépris
et la haine pour les juifs sont le signe de tous les esprits cultivés,
Cicéron, Horace, Sénèque, Juvénal, Tacite, Quintilien, Suétone[47].
Au contraire, cette masse énorme de populations mêlées que l'Empire
avait assujetties, populations auxquelles l'ancien esprit romain et la
sagesse hellénique étaient étrangères ou indifférentes, accouraient en
foule vers une société où elles trouvaient des exemples touchants de
concorde, de charité,
[Pg 293]-[An 45]
de secours mutuels[48], d'attachement à son état, de goût pour le
travail[49], de fière pauvreté. La mendicité, qui fut plus tard une
chose toute chrétienne, était dès lors une chose juive. Le mendiant par
état, «formé par sa mère», se présentait à l'idée des poëtes du temps
comme un juif[50].
L'exemption de certaines charges civiles, en particulier de la milice,
pouvait aussi contribuer à faire regarder le sort des juifs comme
enviable[51]. L'État alors demandait beaucoup de sacrifices et donnait
peu de joies morales. Il y faisait un froid glacial, comme en une
plaine uniforme et sans abri. La vie, si triste au sein du paganisme,
reprenait son charme et son prix dans ces tièdes atmosphères de
synagogue et d'église. Ce n'était pas la liberté qu'on y trouvait. Les
confrères s'espionnaient beaucoup, se tracassaient sans cesse les uns
les autres. Mais, quoique la vie intérieure de ces petites communautés
fût fort agitée, on s'y plaisait infiniment; on ne les quittait pas;
il n'y avait pas d'apostat. Le pauvre y était content, regardait la
richesse sans envie, avec la tranquillité d'une bonne conscience[52].
Le sentiment vraiment
[Pg 294]-[An 45]
démocratique de la folie des mondains, de la vanité des richesses et
des grandeurs profanes, s'y exprimait finement. On y comprenait peu le
monde païen, et on le jugeait avec une sévérité outrée; la civilisation
romaine paraissait un amas d'impuretés et de vices odieux[53], de la
même manière qu'un honnête ouvrier de nos jours, imbu des déclamations
socialistes, se représente les «aristocrates» sous les couleurs les
plus noires. Mais il y avait là de la vie, de la gaieté, de l'intérêt,
comme aujourd'hui dans les plus pauvres synagogues des juifs de
Pologne et de Gallicie. Le manque d'élégance et de délicatesse dans
les habitudes était compensé par un précieux esprit de famille et de
bonhomie patriarcale. Dans la grande société, au contraire, l'égoïsme
et l'isolement des âmes avaient porté leurs derniers fruits.
La parole de Zacharie[54] se vérifiait: le monde se prenait aux pans
de l'habit des Juifs et leur disait: «Menez-nous à Jérusalem». Il n'y
avait pas de grande ville où l'on n'observât le sabbat, le jeûne et les
autres cérémonies du judaïsme[55]. Josèphe[56] ose provoquer ceux qui
en douteraient à considérer
[Pg 295]-[An 45]
leur patrie ou même leur propre maison, pour voir s'ils n'y trouveront
pas la confirmation de ce qu'il dit. La présence à Rome et près de
l'empereur de plusieurs membres de la famille des Hérodes, lesquels
pratiquaient leur culte avec éclat à la face de tous[57], contribuait
beaucoup à cette publicité. Le sabbat, du reste, s'imposait par une
sorte de nécessité dans les quartiers où il y avait des juifs. Leur
obstination absolue à ne pas ouvrir leurs boutiques ce jour-là forçait
bien les voisins à modifier leurs habitudes en conséquence. C'est ainsi
qu'à Salonique, on peut dire que le sabbat s'observe encore de nos
jours, la population juive y étant assez riche et assez nombreuse pour
faire la loi et régler par la fermeture de ses comptoirs le jour du
repos.
Presque à l'égal du Juif, souvent de compagnie avec lui, le
Syrien était un actif instrument de la conquête de l'Occident par
l'Orient[58]. On les confondait parfois, et Cicéron croyait avoir
trouvé le trait commun qui les unissait en les appelant «des nations
nées pour la servitude[59]». C'était là ce qui
[Pg 296]-[An 45]
leur assurait l'avenir; car l'avenir alors était aux esclaves. Un trait
non moins essentiel du Syrien était sa facilité, sa souplesse, la
clarté superficielle de son esprit. La nature syrienne est comme une
image fugitive dans les nuées du ciel. On voit par moments certaines
lignes s'y tracer avec grâce; mais ces lignes n'arrivent jamais à
former un dessin complet. Dans l'ombre, à la lueur indécise d'une
lampe, la femme syrienne, sous ses voiles, avec son œil vague et ses
mollesses infinies, produit quelques instants d'illusion. Puis, quand
on veut analyser cette beauté, elle s'évanouit; elle ne supporte pas
l'examen. Tout cela, au reste, dure à peine trois ou quatre années. Ce
que la race syrienne a de charmant, c'est l'enfant de cinq ou six ans;
à l'inverse de la Grèce, où l'enfant était peu de chose, le jeune homme
inférieur à l'homme fait, l'homme fait inférieur au vieillard[60].
L'intelligence syrienne attache par un air de promptitude et de
légèreté; mais elle manque de fixité, de solidité; à peu près comme ce
«vin d'or» du Liban, qui cause un transport agréable, mais dont on se
fatigue vite. Les vrais dons de Dieu ont quelque chose à la fois de fin
et de fort, d'enivrant et de durable. La Grèce est plus appréciée
[Pg 297]-[An 45]
aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été; elle le sera toujours de plus en
plus.
Beaucoup des émigrants syriens que le désir de faire fortune entraînait
vers l'Occident étaient plus ou moins rattachés au judaïsme. Ceux
qui ne l'étaient pas restaient fidèles au culte de leur village[61],
c'est-à-dire au souvenir de quelque temple dédié à un «Jupiter»
local[62], lequel n'était d'ordinaire que le Dieu suprême, déterminé
par quelque titre particulier[63]. C'était au fond une espèce de
monothéisme que ces Syriens apportaient sous le couvert de leurs dieux
étranges. Comparés du moins aux personnalités divines profondément
distinctes qu'offrait le polythéisme grec et romain, les dieux dont il
s'agit, pour la plupart synonymes du Soleil, étaient presque des frères
du dieu unique[64]. Semblables à de longues