[5] Libanius, _Pro templis_, p. 164 et suiv.; _De carcere vinctis_, p.

458; Théodoret, _Hist. eccl._, IV, 28; Jean Chrysost., Homil. lxxii _in

Matth._, 3 (t. VII, p. 705); _In Epist. ad Ephes._ hom. vi, 4 (t. XI,

p. 44); _In I Tim._ hom. xiv, 3 et suiv. (_ibid._ p. 628 et suiv.);

Nicéphore, XII, 44; Glycas, p. 257 (éd. Paris).

[6] _Act._, xi, 26.

[7] Les passages I Petri, iv, 16, et Jac., ii, 7, comparés à Suétone,

_Néron_, 16, et à Tacite, _Ann._, XV, 44, confirment cette idée. Voir

aussi _Act._, xxvi, 28.

[8] Il est vrai qu'on trouve Ἀσιανός (_Act._, xx, 4; Philon, _Legatio_,

36; Strabon, etc). Mais il paraît que c'est là un latinisme, de même

que Δαλδιανοί, et les noms des sectes, Σιμωνιανοί, Κηρινθιανοί,

Σηθιανοί, etc. Le dérivé hellénique de χριστός eût été χρίστειος. Il ne

sert de rien de dire que la terminaison _anus_ est une forme dorique du

grec ηνος, on n'avait nulle souvenance de cela au premier siècle.

[9] Tacite (_loc. cit._) le prend ainsi.

[10] Suétone, _Claude_, 25. Nous discuterons ce passage dans notre

livre suivant.

[11] _Corpus inscr. gr._, nos 2883 _d_, 3857 _g_, 3857 _p_, 3865 _l_;

Tertullien, _Apol._, 3; Lactance, _Divin. Inst._, IV, 7. Comp. la forme

française _chrestien_.

[12] Jac., ii, 7, n'implique qu'un usage momentané et incertain.

[13] _Act._, xxiv. 5; Tertullien, _Adv. Marcionem_, IV, 8.

[14] _Nesâra_. Les noms de _meschihoio_ en syriaque, _mesihi_ en arabe,

sont relativement modernes, et calqués sur χριστιανός. Le nom de

«Galiléens» est bien plus récent. Ce fut Julien qui le mit à la mode,

et même le rendit officiel, en y attachant une nuance de raillerie

et de mépris, Juliani _Epist._, vii; Grégoire de Nazianze, Orat. IV

(invect. i), 76; S. Cyrille d'Alex., _Contre Julien_, II, p. 39 (édit.

Spanheim); _Philopatris_, dialogue attribué faussement à Lucien, et qui

est en réalité du temps de Julien, § 12; Théodoret, _Hist. eccl._, III,

4. Je pense que, dans Épictète (Arrien, _Dissert._, IV, vii, 6; et dans

Marc-Aurèle (_Pensées_, XI, 3), ce nom ne désigne pas les chrétiens,

mais qu'il faut l'entendre des «sicaires» ou zélotes, disciples

fanatiques de Juda le Galiléen ou le Gaulonite et de Jean de Gischala.

[15] I Pétri, iv, 16; Jac., ii, 7.

[16] _Act._, xiii, 2.

[17] _Ibid._, xiii, 1.

[18] Voir ci-dessus, p. 105-106.

[19] _Act._, xiii, 1.

[20] Eusèbe, _Chron._, à l'année 43; _Hist. eccl._, III, 22; Ignatii

_Epist. ad Antioch._ (apocr.), 7.

[21] I Cor., xiv entier.

[22] II Cor., xii, 1-5.

[23] Il place en effet cette vision quatorze ans avant l'année où il

écrivait la deuxième aux Corinthiens, laquelle est de l'an 57 à peu

près. Il n'est pas impossible cependant qu'il fût encore à Tarse.

[24] Pour les idées juives sur les cieux superposés, voir _Testam.

des 12 patr._, Levi, 3; _Ascension d'Isaïe_, vi, 13; vii, 8 et toute

la suite du livre; Talm. de Babyl., _Chagiga_, 12 _b_; Midraschim,

_Bereschith rabba_, sect. xix, fol. 19 _c_; _Schemoth rabba_, sect.

xv, fol. 115 _d_;Bammidbar rabba, sect. xiii, fol. 218 _a_; _Debarim

rabba_, sect. ii, fol. 253 _a_; _Schir hasschirim rabba_, fol. 24 _d_.

[25] Comparez Talmud de Babyl., _Chagiga_, 14 _b_.

[26] Comparez _Ascension d'Isaïe_, vi, 15; vii, 3 et suiv.

[27] II Cor., xii, 12; Rom., xv, 19.

[28] I Cor., xii entier.

[29] _Act._, xi, 29; xxiv, 17; Gal., ii, 10; Rom., xv, 26; I Cor., xvi,

1; II Cor., viii, 4, 14; ix, 1, 12.

[30] Jos., _Ant._, XVIII, vi, 3, 4; XX, v, 2.

[31] Jac., ii, 5 et suiv.

[32] _Act._, xi, 28; Jos., _Ant._, XX, ii, 6; v, 2; Eusèbe, _Hist.

eccl._, II, 8 et 12. Comp. _Act._, xii, 20; Tac. _Ann._, XII, 43;

Suétone, _Claude_, 18; Dion Cassius, LX, 11. Aurélius Victor, _Cœs._,

4; Eusèbe, _Chron._, années 43 et suiv. Le règne de Claude fut affligé

presque chaque année par des famines partielles de l'Empire.

[33] _Act._, xi, 27 et suiv.

[34] Le livre des _Actes_ (xi, 30; xii, 25) met Paul de ce voyage. Mais

Paul déclare qu'entre son premier séjour de deux semaines et son voyage

pour l'affaire de la circoncision, il n'alla pas à Jérusalem (Gal., ii,

1, en tenant compte de l'argumentation générale de Paul à cet endroit).

Voir ci-dessus, Introd., p. xxxii-xxxiii.

[35] Gal., i, 17-19.

[36] _Act._, xiii, 3; xv, 36; xviii, 23.

[37] _Ibid._, xiv, 25; xviii, 22.

[Pg 243]-[An 44]

CHAPITRE XIV.

PERSÉCUTION D'HÉRODE AGRIPPA Ier.

Barnabé trouva l'Église de Jérusalem dans un grand trouble. L'année 44

fut très-orageuse pour elle. Outre la famine, elle vit se rallumer le

feu de la persécution, qui s'était ralenti depuis la mort d'Étienne.

Hérode Agrippa, petit-fils d'Hérode le Grand, avait réussi, depuis

l'année 41, à recomposer la royauté de son aïeul. Grâce à la faveur de

Caligula, il était parvenu à réunir sous sa domination la Batanée, la

Trachonitide, une partie du Hauran, l'Abilène, la Galilée, la Pérée[1].

Le rôle ignoble qu'il joua dans la tragi-comédie qui porta Claude à

l'empire[2], acheva sa fortune. Ce vil Oriental, en récompense

[Pg 244]-[An 44]

des leçons de bassesse et de perfidie qu'il avait données à Rome,

obtint pour lui la Samarie et la Judée, et pour son frère Hérode la

petite royauté de Chalcis[3]. Il avait laissé à Rome les plus mauvais

souvenirs, et on attribuait en partie à ses conseils les cruautés de

Caligula[4]. Son armée et les villes païennes de Sébaste, de Césarée,

qu'il sacrifiait à Jérusalem, ne l'aimaient pas[5]. Mais les Juifs le

trouvaient généreux, magnifique, sympathique à leurs maux. Il cherchait

à se rendre populaire auprès d'eux, et affectait une politique toute

différente de celle d'Hérode le Grand. Ce dernier vivait bien plus

en vue du monde grec et romain qu'en vue des Juifs. Hérode Agrippa,

au contraire, aimait Jérusalem, observait rigoureusement la religion

juive, affectait le scrupule, et ne laissait jamais passer un jour sans

faire ses dévotions[6]. Il allait jusqu'à recevoir avec douceur les

avis des rigoristes, et se donnait la peine de se justifier de leurs

reproches[7]. Il fit remise aux Hiérosolymites du tribut que chaque

[Pg 245]-[An 44]

maison lui devait[8]. Les orthodoxes, en un mot, eurent en lui un roi

selon leur cœur.

Il était inévitable qu'un prince de ce caractère persécutât les

chrétiens. Sincère ou non, Hérode Agrippa était un souverain juif dans

toute la force du terme[9]. La maison d'Hérode, en s'affaiblissant,

tournait à la dévotion. Ce n'était plus cette large pensée profane

du fondateur de la dynastie, aspirant à faire vivre ensemble et

sous l'empire commun de la civilisation les cultes les plus divers.

Quand Hérode Agrippa devenu roi mit pour la première fois le pied à

Alexandrie, ce fut comme roi des Juifs qu'on l'accueillit; ce fut ce

titre qui irrita la population et donna lieu à des bouffonneries sans

fin[10]. Or, que pouvait être un roi des Juifs, si ce n'est le gardien

de la Loi et des traditions, un souverain théocrate et persécuteur?

Depuis Hérode le Grand, sous lequel le fanatisme fut tout à fait

comprimé, jusqu'à l'explosion de la guerre qui amena la ruine de

Jérusalem, il y eut ainsi une progression toujours croissante d'ardeur

religieuse. La mort de Caligula (24 janvier 41) avait produit une

réaction favorable aux Juifs. Claude fut en général bienveillant pour

eux[11],

[Pg 246]-[An 44]

par l'effet du crédit qu'avaient sur lui Hérode Agrippa et Hérode,

roi de Chalcis. Non-seulement il donna raison aux juifs d'Alexandrie

dans leurs querelles avec les habitants, et leur octroya le droit de

se choisir un ethnarque; mais il publia, dit-on, un édit par lequel il

accordait aux juifs, dans toute l'étendue de l'Empire, ce qu'il avait

accordé à ceux d'Alexandrie, c'est-à-dire la liberté de vivre selon

leurs lois, à la seule condition de ne pas outrager les autres cultes.

Quelques essais de vexations analogues à celles qui s'étaient produites

sous Caligula, furent réprimés[12]. Jérusalem s'agrandit beaucoup; le

quartier de Bézétha s'ajouta à la ville[13]. L'autorité romaine se

faisait à peine sentir, bien que Vibius Marsus, homme prudent, mûri par

les grandes charges, et d'un esprit très-cultivé[14], qui avait succédé

à Publius Pétronius dans la fonction de légat impérial de Syrie, fît

de temps en temps remarquer à Rome le danger de ces royautés à demi

indépendantes d'Orient[15].

[Pg 247]-[An 44]

L'espèce de féodalité qui, depuis la mort de Tibère, tendait à

s'établir en Syrie et dans les contrées voisines[16], était, en effet,

un arrêt dans la politique impériale, et n'avait guère que de mauvais

résultats. Les «rois» venant à Rome étaient des personnages, et y

exerçaient une détestable influence. La corruption et l'abaissement du

peuple, surtout sous Caligula, vinrent en grande partie du spectacle

que donnaient ces misérables qu'on voyait successivement traîner leur

pourpre au théâtre, au palais du césar, dans les prisons[17]. En ce

qui concerne les Juifs, nous avons vu[18] que l'autonomie signifiait

l'intolérance. Le souverain pontificat ne sortait par instants de la

famille de Hanan que pour entrer dans celle de Boëthus, non moins

altière et cruelle. Un souverain jaloux de plaire aux Juifs ne pouvait

manquer de leur accorder ce qu'ils aimaient le mieux, c'est-à-dire des

sévérités contre tout ce qui s'écartait de la rigoureuse orthodoxie[19].

Hérode Agrippa, en effet, devint sur la fin de son

[Pg 248]-[An 44]

règne un violent persécuteur[20]. Quelque temps avant la Pâque de l'an

44, il fit trancher la tête à l'un des principaux membres du collége

apostolique, Jacques, fils de Zébédée, frère de Jean. L'affaire ne fut

pas présentée comme religieuse; il n'y eut pas de procès inquisitorial

devant le sanhédrin; la sentence fut prononcée en vertu du pouvoir

arbitraire du souverain, comme cela eut lieu pour Jean-Baptiste[21].

Encouragé par le bon effet que cette exécution produisit sur les

Juifs[22], Hérode Agrippa ne voulut pas s'arrêter en une veine si

facile de popularité. On était aux premiers jours de la fête de

Pâque, époque ordinaire de redoublement du fanatisme. Agrippa ordonna

d'enfermer Pierre dans la tour Antonia. Il voulait le faire juger et

mettre à mort avec grand appareil, devant la masse de peuple alors

assemblé.

Une circonstance que nous ignorons, et qui fut tenue pour miraculeuse,

ouvrit la prison de Pierre. Un soir que plusieurs des fidèles étaient

assemblés dans la maison de Marie, mère de Jean-Marc, où Pierre

demeurait d'habitude, on entendit tout à coup frapper à la porte. La

servante, nommée Rhodé, alla écouter. Elle reconnut la voix de Pierre.

Transportée

[Pg 249]-[An 44]

de joie, au lieu d'ouvrir, elle rentre en courant et annonce que Pierre

est là. On la traite de folle. Elle jure qu'elle dit vrai. «C'est son

ange,» disent quelques-uns. On entend frapper à plusieurs reprises;

c'était bien lui. L'allégresse fut infinie. Pierre fit sur-le-champ

annoncer sa délivrance à Jacques, frère du Seigneur, et aux autres

fidèles. On crut que c'était l'ange de Dieu qui était entré dans la

prison de l'apôtre, et avait fait tomber les chaînes et les verrous.

Pierre racontait, en effet, que tout cela s'était passé pendant qu'il

était dans une espèce d'extase; qu'après avoir passé la première et la

deuxième garde et franchi la porte de fer qui donnait sur la ville,

l'ange l'accompagna encore l'espace d'une rue, puis le quitta; qu'alors

il revint à lui et reconnut la main de Dieu, qui avait envoyé un

messager céleste pour le délivrer[23].

Agrippa survécut peu à ces violences[24]. Dans le courant de l'année

il alla à Césarée pour célébrer des jeux en l'honneur de Claude. Le

concours fut extraordinaire; les gens de Tyr et de Sidon, qui avaient

des difficultés avec lui, y vinrent pour lui

[Pg 250]-[An 44]

demander merci. Ces fêtes déplaisaient beaucoup aux Juifs, et parce

qu'elles avaient lieu dans la ville impure de Césarée, et parce

qu'elles se donnaient dans le théâtre. Déjà, une fois, le roi ayant

quitté Jérusalem dans des circonstances semblables, un certain rabbi

Siméon avait proposé de le déclarer étranger au judaïsme et de

l'exclure du temple. Le roi avait poussé la condescendance jusqu'à

placer le rabbi à côté de lui au théâtre, pour lui prouver qu'il ne s'y

passait rien de contraire à la Loi[25]. Croyant avoir ainsi satisfait

les rigoristes, Hérode Agrippa se laissa aller à son goût pour les

pompes profanes. Le second jour de la fête, il entra de très-bon

matin au théâtre, revêtu d'une tunique en étoffe d'argent, d'un éclat

merveilleux. L'effet de cette tunique resplendissante aux rayons du

soleil levant fut extraordinaire. Les Phéniciens qui entouraient le

roi lui prodiguèrent des adulations empreintes de paganisme, «C'est

un dieu, disaient-ils, et non un homme.» Le roi ne témoigna pas son

indignation et ne blâma pas cette parole. Il mourut cinq jours après.

Juifs et chrétiens crurent qu'il avait été frappé pour n'avoir pas

repoussé avec horreur une flatterie blasphématoire. La tradition

chrétienne voulut qu'il fût mort

[Pg 251]-[An 44]

du châtiment réservé aux ennemis de Dieu, une maladie vermiculaire[26].

Les symptômes rapportés par Josèphe feraient croire plutôt à un

empoisonnement, et ce qui est dit dans les Actes de la conduite

équivoque des Phéniciens et du soin qu'ils prirent de gagner Blastus,

valet de chambre du roi, fortifierait cette hypothèse.

La mort d'Hérode Agrippa Ier amena la fin de toute indépendance pour

Jérusalem. La ville recommença d'être administrée par des procurateurs,

et ce régime dura jusqu'à la grande révolte. Ce fut un bonheur pour

le christianisme; car il est bien remarquable que cette religion qui

devait soutenir, plus tard, une lutte si terrible contre l'empire

romain, grandit à l'ombre du principe romain et sous sa protection.

C'était Rome, ainsi que nous l'avons déjà plusieurs fois remarqué,

qui empêchait le judaïsme de se livrer pleinement à ses instincts

d'intolérance, et d'étouffer les développements libres qui se

produisaient dans son sein. Toute diminution de l'autorité juive était

un bienfait pour la secte naissante. Cuspius Fadus, le premier de cette

nouvelle série de procurateurs, fut un autre Pilate, plein de fermeté

ou du moins de bon vouloir. Mais Claude continuait de

[Pg 252]-[An 44]

se montrer favorable aux prétentions juives, surtout à l'instigation

du jeune Hérode Agrippa, fils d'Hérode Agrippa I_er_, qu'il avait près

de lui, et qu'il aimait beaucoup[27]. Après la courte administration

de Cuspius Fadus, on vit les fonctions de procurateur confiées à un

Juif, à ce Tibère Alexandre, neveu de Philon, et fils de l'alabarque

des Juifs d'Alexandrie, qui arriva à de hautes fonctions et joua un

grand rôle dans les affaires politiques du siècle. Il est vrai que les

Juifs ne l'aimaient pas et le regardaient, non sans raison, comme un

apostat[28].

Pour couper court à ces disputes sans cesse renaissantes, on eut

recours à un expédient conforme aux bons principes. On fit une sorte

de séparation du spirituel et du temporel. Le pouvoir politique resta

aux procurateurs; mais Hérode, roi de Chalcis, frère d'Agrippa Ier, fut

nommé préfet du temple, gardien des habits pontificaux, trésorier de la

caisse sacrée, et investi du droit de nommer les grands prêtres[29]. A

sa mort (an 48), Hérode Agrippa II, fils d'Hérode Agrippa Ier, succéda

à son oncle dans ces charges.

[Pg 253]-[An 44]

qu'il garda jusqu'à la grande guerre. Claude, en tout ceci, se montrait

plein de bonté. Les hauts fonctionnaires romains, en Syrie, bien qu'ils

fussent moins portés que l'empereur aux concessions, usèrent aussi de

beaucoup de modération. Le procurateur Ventidius Cumanus poussa la

condescendance jusqu'à faire décapiter, au milieu des Juifs formant la

haie, un soldat qui avait déchiré un exemplaire du Pentateuque[30].

Tout était inutile; Josèphe fait avec raison dater de l'administration

de Cumanus les désordres qui ne finirent plus que par la destruction de

Jérusalem.

Le christianisme ne jouait aucun rôle dans ces troubles[31]. Mais ces

troubles étaient, comme le christianisme lui-même, un des symptômes de

la fièvre extraordinaire qui dévorait le peuple juif, et du travail

divin qui s'accomplissait en lui. Jamais la foi juive n'avait fait de

tels progrès[32]. Le temple de Jérusalem était un des sanctuaires du

monde dont la réputation s'étendait le plus loin, et où l'on faisait le

plus d'offrandes[33]. Le judaïsme était devenu la

[Pg 254]-[An 44]

religion dominante de plusieurs parties de la Syrie. Les princes

asmonéens y avaient converti violemment des populations entières

(Iduméens, Ituréens, etc.)[34]. Il y avait beaucoup d'exemples de la

circoncision ainsi imposée par la force[35]; l'ardeur pour faire des

prosélytes était très-grande[36]. La maison d'Hérode elle-même servait

puissamment la propagande juive. Pour épouser des princesses de cette

famille, dont les richesses étaient immenses, les princes des petites

dynasties, vassales des Romains, d'Emèse, de Pont et de Cilicie, se

faisaient juifs[37]. L'Arabie, l'Éthiopie, comptaient aussi un grand

nombre de convertis. Les familles royales de Mésène et d'Adiabène,

tributaires des Parthes, étaient gagnées, surtout du côté des

femmes[38]. Il était reçu qu'on trouvait le bonheur en connaissant et

en pratiquant la Loi[39]. Même quand on ne se faisait pas circoncire,

on modifiait plus ou moins sa religion dans le sens juif; une sorte de

monothéisme devenait l'esprit général de la religion en Syrie. A Damas,

ville qui n'était nullement d'origine israélite.

[Pg 255]-[An 44]

presque toutes les femmes avaient adopté la religion juive[40].

Derrières le judaïsme pharisaïque, se formait ainsi une sorte de

judaïsme libre, de moindre aloi, ne sachant pas tous les secrets de

la secte[41], n'apportant que sa bonne volonté et son bon cœur, mais

ayant bien plus d'avenir. La situation était, à quelques égards,

celle du catholicisme de nos jours, où nous voyons, d'une part, des

théologiens bornés et orgueilleux, qui seuls ne gagneraient pas plus

d'âmes au catholicisme que les pharisiens n'en gagnèrent au judaïsme;

de l'autre, de pieux laïques, mille fois hérétiques sans le savoir,

mais pleins d'un zèle touchant, riches en bonnes œuvres et en poétiques

sentiments, tout occupés à dissimuler ou à réparer par de complaisantes

explications les fautes de leurs docteurs.

Un des exemples les plus extraordinaires de ce penchant qui entraînait

vers le judaïsme les âmes religieuses, fut celui que donna la famille

royale de l'Adiabène sur le Tigre[42]. Cette maison, persane d'origine

et de mœurs[43], déjà en partie initiée à la culture grecque[44], se

fit presque tout entière juive, et entra

[Pg 256]-[An 44]

même dans la haute dévotion; car, comme nous l'avons dit, ces

prosélytes étaient souvent plus pieux que les Juifs de naissance.

Izate, chef de la famille, embrassa le judaïsme sur la prédication d'un

marchand juif, nommé Ananie, qui, en entrant pour son petit commerce

dans le sérail d'Abennérig, roi de Mésène, avait converti toutes les

femmes et s'était constitué leur précepteur spirituel. Les femmes

mirent Izate en rapport avec lui. Vers le même temps, Hélène, sa mère,

se faisait instruire dans la vraie religion par un autre juif. Izate,

dans son zèle de nouveau converti, voulait aussi se faire circoncire.

Mais sa mère et Ananie l'en dissuadèrent vivement. Ananie lui prouva

que l'observation des commandements de Dieu était plus importante

que la circoncision, et qu'on pouvait être fort bon juif sans cette

cérémonie. Une pareille tolérance était le fait d'un petit nombre

d'esprits éclairés. Quelque temps après, un Juif de Galilée, nommé

Éléazar, ayant trouvé le roi qui lisait le Pentateuque, lui montra, par

les textes, qu'il ne pouvait pas observer la Loi sans être circoncis.

Izate en fut persuadé, et se fit faire l'opération sur le champ[45].

[Pg 257]-[An 44]

La conversion d'Izate fut suivie de celle de son frère Monobaze et

de presque toute la famille. Vers l'an 44, Hélène vint se fixer à

Jérusalem, où elle fit bâtir pour la maison royale d'Adiabène un palais

et un mausolée de famille, qui existe encore[46]. Elle se rendit fort

chère aux Juifs par son affabilité et ses aumônes. C'était une grande

édification de la voir, comme une pieuse juive, fréquenter le temple,

consulter les docteurs, lire la Loi, l'enseigner à ses fils. Dans la

peste de l'an 44, cette sainte personne fut la providence de la ville.

Elle fit acheter une grande quantité de blé en Égypte, et de figues

sèches à Chypre. Izate, de son côté, envoya des sommes considérables

pour être distribuées aux pauvres. Les richesses de l'Adiabène se

dépensaient en partie à Jérusalem. Les fils d'Izate vinrent y apprendre

les usages et la langue des Juifs. Toute cette famille fut ainsi la

ressource de ce peuple de mendiants. Elle avait pris dans la ville

comme droit de cité; plusieurs de ses membres s'y trouvaient lors du

siège de Titus[47]; d'autres figurent dans les écrits talmudiques,

présentés

[Pg 258]-[An 44]

comme des modèles de piété et de détachement[48].

C'est par là que la famille royale d'Adiabène appartient à l'histoire

du christianisme. Sans être chrétienne, en effet, comme certaines

traditions l'ont voulu[49], cette famille représenta sous différents

égards les prémices des gentils. En embrassant le judaïsme, elle

obéit au sentiment qui devait amener au christianisme le monde païen

tout entier. Les vrais Israélites selon Dieu étaient bien plutôt ces

étrangers, animés d'un sentiment religieux si profondément sincère,

que le pharisien rogue et malveillant, pour lequel la religion n'était

qu'un prétexte de haines et de dédains. Ces bons prosélytes, parce

qu'ils étaient vraiment saints, n'étaient nullement fanatiques. Ils

admettaient que la vraie religion pouvait se pratiquer sous l'empire

des codes civils les plus divers. Ils séparaient complètement la

religion de la politique. La distinction entre les sectaires séditieux

qui devaient défendre Jérusalem avec rage, et les pacifiques dévots

qui, au premier bruit de guerre, devaient fuir vers

[Pg 259]-[An 44]

les montagnes[50], se manifestait de plus en plus.

On voit, du moins, que la question des prosélytes se posait dans le

judaïsme et le christianisme de la même manière. De part et d'autre,

on sentait le besoin d'élargir la porte d'entrée. Pour ceux qui se

plaçaient à ce point de vue, la circoncision était une pratique inutile

ou nuisible; les observances mosaïques étaient un simple signe de

race, n'ayant de valeur que pour les fils d'Abraham. Avant de devenir

la religion universelle, le judaïsme était obligé de se réduire à une

sorte de déisme, n'imposant que les devoirs de la religion naturelle.

Il y avait là une sublime mission à remplir, et une partie du judaïsme,

dans la première moitié du premier siècle, s'y prêta d'une manière fort

intelligente. Par un côté, le judaïsme était un de ces innombrables

cultes nationaux[51] qui remplissaient le monde, et dont la sainteté

venait uniquement de ce que les ancêtres avaient adoré de la sorte;

par un autre côté, le judaïsme était la religion absolue, faite pour

tous, destinée à être adoptée de tous. L'épouvantable débordement

de fanatisme qui prit le dessus en Judée, et qui amena la guerre

d'extermination, coupa court à cet avenir.

[Pg 260]-[An 44]

Ce fut le christianisme qui reprit pour son compte la tâche que la

synagogue n'avait pas su accomplir. Laissant de côté les questions

rituelles, le christianisme continua la propagande monothéiste du

judaïsme. Ce qui avait fait le succès du judaïsme auprès des femmes

de Damas, au sérail d'Abennérig, auprès d'Hélène, auprès de tant de

prosélytes pieux, fit la force du christianisme dans le monde entier.

En ce sens, la gloire du christianisme est vraiment confondue avec

celle du judaïsme. Une génération de fanatiques priva ce dernier de sa

récompense, et l'empêcha de recueillir la moisson qu'il avait préparée.

[1] Les inscriptions de ces contrées confirment pleinement les

indications de Josèphe. (_Comptes rendus de l'Acad. des Inscr. et

B.-L._, 1865, p. 106-109).

[2] Josèphe, _Ant._, XIX, iv; _B. J._, II, xi.

[3] Jos., _Ant._, XIX, v, 1; vi, 1; _B. J._, II, xi, 5; Dion Cassius,

LX, 8.

[4] Dion Cassius, LIX, 24.

[5] Jos., _Ant._, XIX, ix, 1.

[6] _Ibid._, XIX, vi, 1, 3; vii, 3, 4; viii, 2; ix, 1.

Les apôtres · 第 17 / 25 段