d'orgueil les Juifs de Jérusalem n'existait pas dans ces grandes villes
d'une civilisation toute profane, où l'horizon était plus étendu et
où les préjugés étaient moins enracinés. Les missionnaires chypriotes
et cyrénéens furent donc amenés à se départir de leur règle. Ils
prêchèrent indifféremment aux Juifs et aux Grecs[39].
Les dispositions réciproques de la population juive et de la population
païenne paraissent, à ce moment, avoir été fort mauvaises[40]. Mais des
circonstances d'un autre ordre servirent peut-être les idées nouvelles.
Le tremblement de terre qui avait gravement endommagé la cité le 23
mars de l'an 37 occupait encore les esprits. Toute la ville ne parlait
que d'un charlatan nommé Debborius, qui prétendait empêcher le retour
de tels accidents par des talismans ridicules[41]. Cela tenait les
esprits tendus vers les choses surnaturelles. Quoi qu'il en soit, le
succès de la prédication chrétienne fut très-grand. Une jeune Église
ardente, novatrice, pleine d'avenir,
[Pg 226]-[An 41]
parce qu'elle était composée des éléments les plus divers, fut fondée
en peu de temps. Tous les dons du Saint-Esprit s'y répandirent, et
il était dès lors facile de prévoir que cette Église nouvelle, libre
du mosaïsme étroit qui traçait un cercle infranchissable autour de
Jérusalem, serait le second berceau du christianisme. Certes Jérusalem
restera à jamais la capitale religieuse du monde. Cependant le point
de départ de l'Église des gentils, le foyer primordial des missions
chrétiennes fut vraiment Antioche. C'est là que pour la première fois
se constitua une Église chrétienne dégagée de liens avec le judaïsme;
c'est là que s'établit la grande propagande de l'âge apostolique; c'est
là que se forma définitivement saint Paul. Antioche marque la seconde
étape des progrès du christianisme. En fait de noblesse chrétienne, ni
Rome, ni Alexandrie, ni Constantinople ne sauraient lui être comparées.
La topographie de la vieille Antioche est si effacée qu'on chercherait
vainement sur ce sol, presque vide de traces antiques, le point où
il faut rattacher tant de grands souvenirs. Ici, comme partout, le
christianisme dut s'établir dans les quartiers pauvres, parmi les
gens de petits métiers. La basilique qu'on appelait «Ancienne» et
«Apostolique[42]» au IVe siècle,
[Pg 227]-[An 41]
était située dans la rue dite de Singon, près du Panthéon[43]. Mais
on ne sait où était ce Panthéon. La tradition et certaines vagues
analogies inviteraient à chercher le quartier chrétien primitif du
côté de la porte qui garde encore aujourd'hui le nom de Paul, _Bâb
Bolos_[44], et au pied de la montagne nommée par Procope _Stavrin_,
qui porte le côté sud-est des remparts d'Antioche[45]. C'était une des
parties de la ville les moins riches en monuments païens. On y voit
encore les restes d'anciens sanctuaires dédiés à saint Pierre, à saint
Paul, à saint Jean. Là paraît avoir été le quartier où le christianisme
s'est le plus longtemps maintenu, après la conquête musulmane. Là fut
aussi, ce semble, le quartier des «saints» par opposition à la profane
Antioche. Le rocher y est percé, comme une ruche, de grottes qui
paraissent avoir
[Pg 228]-[An 41]
servi à des anachorètes. Quand on chemine sur ces pentes escarpées, où,
vers le IVe siècle, de bons stylites, disciples à la fois de l'Inde et
de la Galilée, de Jésus et de Çakya-Mouni, prenaient en dédain la ville
voluptueuse du haut de leur pilier ou de leur caverne fleurie[46], il
est probable qu'on n'est pas bien loin des endroits où demeurèrent
Pierre et Paul. L'Église d'Antioche est celle dont l'histoire se suit
le mieux et renferme le moins de fables. La tradition chrétienne, dans
une ville où le christianisme eut une si vigoureuse continuité, peut
avoir de la valeur.
La langue dominante de l'Église d'Antioche était le grec. Il est bien
probable cependant que les faubourgs parlant syriaque donnèrent à la
secte de nombreux adeptes. Déjà, par conséquent, Antioche renfermait
le germe de deux Églises rivales et plus tard ennemies, l'une parlant
grec, représentée maintenant par les grecs de Syrie, soit orthodoxes,
soit catholiques; l'autre dont les représentants actuels sont les
Maronites, ayant parlé autrefois le syriaque et le conservant encore
comme langue sacrée. Les Maronites, qui, sous leur catholicisme tout
moderne, cachent une haute ancienneté, sont probablement
[Pg 229]-[An 41]
les derniers descendants de ces Syriens antérieurs à Séleucus, de
ces faubouriens ou _pagani_ de Ghisira, Charandama, etc.[47], qui
firent dès les premiers siècles Église à part, furent persécutés par
les empereurs orthodoxes comme hérétiques, et s'enfuirent dans le
Liban[48], où, en haine de l'Église grecque et par suite d'affinités
plus profondes, ils firent alliance avec les latins.
Quant aux Juifs convertis d'Antioche, ils furent aussi
très-nombreux[49]. Mais on doit croire qu'ils acceptèrent tout d'abord
la fraternité avec les gentils[50]. C'est sur les bords de l'Oronte que
la fusion religieuse des races, rêvée par Jésus, disons mieux, par six
siècles de prophètes, devint une réalité.
[1] _Act._, xi, 49.
[2] Jos., _B. J._, III, ii, 4. Rome et Alexandrie étaient les deux
premières. Comp. Strabon, XVI, ii, 5.
[3] C. Otfried Müller, _Antiquit. Antiochenœ_ (Gœttingæ, 1839), p. 68.
Jean Chrysostome, _In sanct. Ignatium_, 4 (Opp. t. II, p. 597, édit.
Montfaucon); _In Matth._ homilia lxxxv, 4 (t. VII, p. 810), évalue
la population d'Antioche à deux cent mille âmes, sans compter les
esclaves, les enfants et les immenses faubourgs. La ville actuelle n'a
pas plus de sept mille habitants.
[4] Les rues analogues de Palmyre, Gérase, Gadare, Sébaste étaient
probablement des imitations du grand _Corso_ d'Antioche.
[5] On en trouve quelques traces dans la direction de _Bâb Bolos_.
[6] Dion Chrysostome, Orat. xlvii (t. II, p. 229, édit. de Reiske);
Libanius, _Antiochicus_, p. 337, 340, 342, 356 (édit. Reiske); Malala,
p. 232 et suiv., 276, 280 et suiv. (édit. de Bonn). Le constructeur de
ces grands ouvrages fut Antiochus Épiphane.
[7] Libanius, _Antioch._, 342, 344.
[8] Pausanias, VI, ii, 7; Malala, p. 201; Visconti, _Mus. Pio-Clem._,
t. III, 46. Voir surtout les médailles d'Antioche.
[9] Piérie, Bottia, Pénée, Tempé, Castalie, jeux olympiques, Iopolis
(qu'on rattachait à Io). La ville prétendait devoir sa célébrité à
Inachus, à Oreste, à Daphné, à Triptolème.
[10] Voir Malala, p. 199; Spartien, _Vie d'Adrien_, 14; Julien,
_Misopogon_, p. 361-362; Ammien Marcellin, XXII, 14; Eckfael, _Doct.
num. vet._, pars 1a, III, p. 326; Guigniaut, _Religions de l'ant._,
planches, n° 268.
[11] Jean Chrysostome, _Ad pop. Antioch._ homil., xix, 1 (t. II, p.
189); _De sanctis martyr._, 1 (t. II, p. 651).
[12] Libanius, _Antioch._, p. 348.
[13] _Act. SS. Maii_, V, p. 383, 409, 414, 415, 416; Assemani, _Bib.
Or._, II., 323.
[14] Juvénal, Sat., iii, 62 et suiv.; Stace, _Silves_, I, vi, 72.
[15] Tacite, _Ann._, II, 69.
[16] Malala, p. 284, 287 et suiv.; Libanius, _De angariis_, p. 555
et suiv.; _De carcere vinctis_, p. 455 et suiv.; _Ad Timocratem_, p.
385; _Antioch._, p. 323; Philostr., _Vie d'Apoll._, I, 16; Lucien,
_De saltatione_, 76; Diod. Sic., fragm. l. XXXIV, n° 34 (p. 538, éd.
Dindorf); Jean Chrys., Homil. vii _in Matth._, 5 (t. VII, p. 113);
lxxiii _in Matth._, 3 (_ibid._, p. 712); _De consubst. contra Anom._, 1
(t. I, p. 501); _De Anna_, 1 (t. IV, p. 730); _De Dav. et Saüle_, iii,
1 (t. IV, 768-770); Julien, _Misopogon_, p. 343, 350, édit. Spanheim;
_Actes de sainte Thècle_, attribués à Basile de Séleucie, publiés par
P. Pantinus (Anvers, 1608), p. 70
[17] Philostr., _Apoll._, III, 58; Ausone, _Clar. Urb._, 2; J.
Capitolin, _Verus_, 7; _Marc-Aur._, 25; Hérodien, II, 10; Jean
d'Antioche, dans les _Excerpta Valesiana_, p. 844; Suidas, au mot
Ἰοβιανός.
[18] Julien, _Misopogon_, p. 344, 365, etc.; Eunape, _Vies des Soph._,
p. 496, édit. Boissonade (Didot); Ammien Marcellin, XXII, 14.
[19] Jean Chrys., _De Lazaro_, ii, 11 (t. I, p. 722-723).
[20] Cic., _Pro Archia_, 3, en tenant compte de l'exagération ordinaire
à l'avocat.
[21] Philostrate, _Vie d'Apollonius_, III, 58.
[22] Malala, p. 287-289.
[23] Jean Chrysost., Homil. vii _in Matth._, 5, 6 (t. VII, p. 113).
Voir O. Müller, _Antiquit. Antioch._, 33, note.
[24] Libanius, _Antiochicus_, p. 355-356.
[25] Juvénal, iii, 62 et suiv., et Forcellini, au mot _ambubaja_, en
observant que le mot _ambuba_ est syriaque.
[26] Libanius, _Antioch._, p. 315; _De carcere vinctis_, p. 455, etc.,
Julien, _Misopogon_, p. 367, édit, Spanheim.
[27] Libanius, _Pro rhetoribus_, p. 211.
[28] Libanius, _Antiochicus_, p. 363.
[29] Libanius, _Antiochicus_, p. 354 et suiv.
[30] L'enceinte actuelle, qui est du temps de Justinien, présente les
mêmes particularités.
[31] Libanius, _Antioch._, p. 337, 338, 339.
[32] Le lac _Ak-Deniz_, qui forme de ce côté la limite actuelle
du territoire d'Antakieh, n'existait pas, à ce qu'il semble, dans
l'antiquité. V. Ritter, _Erdkunde_, XVII, p. 1149, 1613 et suiv.
[33] Josèphe, _Ant._, XII, iii, 1; XIV, xii, 6; _B. J._, II, xviii, 5;
VII, iii, 2-4.
[34] Josèphe, _Contre Apion_, II, 4; _B. J._, VII, iii, 3-4; v, 2.
[35] Malala, p. 244-245.; Jos., _B. J._, VII, v, 2.
[36] _Act._, vi, 5.
[37] _Ibid._, xi, 19 et suiv.
[38] Comparez Jos., _B. J._, II, xviii, 2.
[39] _Act._, xi, 20-21. La bonne leçon est Ἕλληνας. Ἑλληνιστἀς est venu
d'un faux rapprochement avec ix, 29.
[40] Malala, p. 245. Le récit de Malala ne peut, du reste, être exact.
Josèphe ne dit pas mot de l'invasion dont parle le chronographe.
[41] _Ibid._, p. 243, 265-266 (Comparez _Comptes rendus de l'Acad. des
Inscr. et B.-L._, séance du 17 août 1865.
[42] S. Athanase, _Tomus ad Antioch_, (Opp. t. I, p. 771, édit.
Montfaucon); S. Jean Chrysost., _Ad pop. Ant._ homil. i et ii, init.
(t. II, p. 1 et 20); _In Inscr. Act._, ii, init. (t. III, 60); _Chron.
Pasch._, p. 296 (Paris); Théodoret, _Hist. eccl._, II, 27; III, 2,
8, 9. Le rapprochement de ces passages ne permet pas de rendre ἐν τῆ
καλουμένῃ Παλαιᾷ par «dans ce qu'on appelait l'ancienne ville», ainsi
que les éditeurs l'ont fait quelquefois.
[43] Malala, p. 242.
[44] Pococke, _Descript. of the East_, vol. II, part. i, p. 192
(Londres, 1745); Chesney, _Expedition for the survey of the rivers
Euphr. and Tigris_, I, 425 et suiv.
[45] C'est-à-dire à l'opposite de la partie de la ville ancienne qui
est encore habitée.
[46] Voir ci-dessous, p. 233, note 5.
[47] Le type des Maronites se retrouve d'une manière frappante dans
toute la région d'Antakieh, de Soueidieh et de Beylan.
[48] F. Naironi, _Evoplia fidei cathol._ (Romæ, 1694), p. 58 et suiv.,
et l'ouvrage de S. Ém. Paul-Pierre Masad, patriarche actuel des
Maronites, intitulé _Kitâb ed-durr el-manzoum_ (en arabe, imprimé au
couvent de Tamisch dans le Kesrouan, 1863).
[49] _Act._, xi, 19-20; xiii, 1.
[50] Gal., ii, 14 et suiv. le suppose.
[Pg 230]-[An 42]
CHAPITRE XIII.
IDÉE D'UN APOSTOLAT DES GENTILS.
SAINT-BARNABÉ.
Quand on apprit à Jérusalem ce qui s'était passé à Antioche, l'émotion
fut grande[1]. Malgré la bonne volonté de quelques-uns des principaux
membres de l'Église de Jérusalem, en particulier de Pierre, le collége
apostolique continuait d'être assiégé des idées les plus mesquines.
Chaque fois qu'on apprenait que la bonne nouvelle avait été annoncée
à des païens, il se produisait, de la part de quelques anciens, des
signes de mécontentement. L'homme qui cette fois triompha de cette
misérable jalousie et qui empêcha les maximes exclusives des «hébreux»
de ruiner l'avenir du christianisme, fut Barnabé. Barnabé était
l'esprit le plus éclairé de l'Église de Jérusalem, il était le chef du
parti libéral, qui voulait le progrès
[Pg 231]-[An 42]
et l'Église ouverte à tous. Déjà il avait puissamment contribué à lever
les défiances qui s'étaient élevées contre Paul. Cette fois, il exerça
encore une grande influence. Envoyé comme délégué du corps apostolique
à Antioche, il vit et approuva tout ce qui s'était fait; il déclara que
l'Église nouvelle n'avait qu'à continuer dans la voie où elle était
entrée. Les conversions continuaient à se produire en grand nombre[2].
La force vivante et créatrice du christianisme semblait s'être
concentrée à Antioche. Barnabé, dont le zèle voulait toujours être au
point où l'action était la plus vive, y resta. Antioche sera désormais
son Église; c'est de là qu'il va exercer le ministère le plus fécond.
Le christianisme a été injuste envers ce grand homme, en ne le plaçant
pas en première ligne parmi ses fondateurs. Toutes les idées larges et
bonnes eurent Barnabé pour patron. L'intelligente hardiesse de Barnabé
fut le contre-poids à ce qu'aurait eu de funeste l'entêtement de ces
Juifs bornés qui formaient le parti conservateur de Jérusalem.
Une magnifique idée germa à Antioche dans ce grand cœur. Paul était
à Tarse dans un repos qui, pour un homme aussi actif, devait être un
supplice.
[Pg 232]-[An 42]
Sa fausse position, sa roideur, ses prétentions exagérées annulaient
une partie de ses qualités. Il se rongeait lui-même, et restait presque
inutile. Barnabé sut appliquer à son œuvre véritable cette force qui
se consumait en une solitude malsaine et dangereuse. Une seconde fois,
il tendit la main à Paul, et amena ce caractère sauvage à la société
de frères qu'il voulait fuir. Il alla lui-même à Tarse, le chercha,
l'amena à Antioche[3]. Voilà ce que les vieux obstinés de Jérusalem
n'auraient jamais su faire. Gagner cette grande âme rétractile,
susceptible; se plier aux faiblesses, aux humeurs d'un homme plein de
feu, mais très-personnel; se faire son inférieur, préparer le champ le
plus favorable au déploiement de son activité en s'oubliant soi-même,
c'est là certes le comble de ce qu'a jamais pu faire la vertu; c'est
là ce que Barnabé fit pour saint Paul. La plus grande partie de la
gloire de ce dernier revient à l'homme modeste qui le devança en
toutes choses, s'effaça devant lui, découvrit ce qu'il valait, le mit
en lumière, empêcha plus d'une fois ses défauts de tout gâter et les
idées étroites des autres de le jeter dans la révolte, prévint le tort
irrémédiable que de mesquines personnalités auraient pu faire à l'œuvre
de Dieu.
[Pg 233]-[An 43]
Durant une année entière, Barnabé et Paul furent unis dans cette active
collaboration[4]. Ce fut une des années les plus brillantes, et sans
doute la plus heureuse de la vie de Paul. La féconde originalité de ces
deux grands hommes éleva l'Église d'Antioche à une hauteur qu'aucune
Église n'avait atteinte jusque-là. La capitale de la Syrie était un
des points du monde où il y avait le plus d'éveil. Les questions
religieuses et sociales, à l'époque romaine comme de notre temps, se
faisaient jour principalement dans les grandes agglomérations d'hommes.
Une sorte de réaction contre l'immoralité générale, qui plus tard
fera d'Antioche la patrie des stylites et des solitaires[5], était
déjà sensible. La bonne doctrine trouvait ainsi dans cette ville les
meilleures conditions de succès qu'elle eût encore rencontrées.
Une circonstance capitale prouve, du reste, que la secte eut pour la
première fois à Antioche pleine conscience d'elle-même. Ce fut dans
cette ville qu'elle reçut un nom distinct. Jusque-là, les adhérents
s'étaient appelés entre eux «les croyants»,
[Pg 234]-[An 43]
«les fidèles», «les saints», «les frères», «les disciples»; mais il n'y
avait pas de nom officiel et public pour les designer. C'est à Antioche
que le nom de _christianus_ fut formé[6]. La terminaison en est latine,
et non grecque, ce qui semble indiquer qu'il fut créé par l'autorité
romaine, comme appellation de police[7], de même que _herodiani,
pompeiani, cæsariani_[8]. Il est certain, en tout cas, qu'un tel nom
fut formé par la population païenne. Il renfermait un malentendu; car
il supposait que _Christus_, traduction de l'hébreu _Maschiah_ (le
Messie), était un nom propre[9]. Plusieurs même de ceux qui étaient peu
au courant des idées juives ou chrétiennes, devaient être amenés par ce
nom à croire que _Christus_ ou _Chrestus_ était un chef de parti encore
vivant[10].
[Pg 235]-[An 43]
La prononciation vulgaire, en effet, était _chrestiani_[11].
Les Juifs, en tout cas, n'adoptèrent pas, au moins d'une façon
suivie[12], le nom donné par les Romains à leurs coreligionnaires
schismatiqnes. Ils continuèrent d'appeler les nouveaux sectaires
«Nazaréens» ou «Nazoréens»[13], sans doute parce qu'ils avaient
l'habitude d'appeler Jésus _Han-nasri_ ou _Han-nosri_, «le Nazaréen».
Ce nom a prévalu jusqu'à nos jours dans tout l'Orient[14].
C'est ici un moment très-important. L'heure où une création nouvelle
reçoit son nom est solennelle;
[Pg 236]-[An 43]
car le nom est le signe définitif de l'existence. C'est par le nom
qu'un être individuel ou collectif devient lui-même et sort d'un autre.
La formation du mot «chrétien» marque ainsi la date précise où l'Église
de Jésus se sépara du judaïsme. Longtemps encore on confondra les deux
religions; mais cette confusion n'aura lieu que dans les pays où la
croissance du christianisme est, si j'ose le dire, arriérée. La secte,
du reste, accepta vite l'appellation qu'on avait faite pour elle et la
considéra comme un titre d'honneur[15]. Quand on songe que, dix ans
après la mort de Jésus, sa religion a déjà un nom en langue grecque et
en langue latine dans la capitale de la Syrie, on s'étonne des progrès
accomplis en si peu de temps. Le christianisme est complètement détaché
du sein de sa mère; la vraie pensée de Jésus a triomphé de l'indécision
de ses premiers disciples; l'Église de Jérusalem est dépassée;
l'araméen, la langue de Jésus, est inconnue à une partie de son école;
le christianisme parle grec; il est lancé définitivement dans le grand
tourbillon du monde grec et romain, d'où il ne sortira plus.
L'activité, la fièvre d'idées qui se produisait dans cette jeune église
dut être quelque chose d'extraordinaire. Les grandes manifestations
«spirites» y
[Pg 237]-[An 43]
étaient fréquentes[16]. Tous se croyaient inspirés, sur des modes
divers. Les uns étaient «prophètes», les autres «docteurs»[17].
Barnabé, comme son nom l'indique[18], avait sans doute rang de
prophète: Paul n'avait pas de titre spécial. On citait encore, parmi
les notables de l'Église d'Antioche, Siméon surnommé _Niger_, Lucius de
Cyrène, Menahem, qui avait été frère de lait d'Hérode Antipas, et qui
par conséquent devait être assez âgé[19]. Tous ces personnages étaient
juifs. Parmi les païens convertis était peut-être déjà cet Evhode qui
paraît, à une certaine époque, avoir tenu le premier rang dans l'Église
d'Antioche[20]. Sans doute, les païens qui répondirent à la première
prédication eurent d'abord quelque infériorité; ils devaient peu
briller dans les exercices publics de glossolalie, de prédication, de
prophétie.
Paul, au milieu de cette société entraînante, se laissa aller au
courant. Plus tard, il se montra contraire à la glossolalie[21], et
il est probable que jamais il ne la pratiqua. Mais il eut beaucoup de
visions et
[Pg 238]-[An 43]
de révélations immédiates[22]. C'est apparemment à Antioche[23] qu'il
eut cette grande extase qu'il raconte en ces termes: «Je connais un
homme en Christ, qui, il y a quatorze ans (la chose se passait-elle
corporellement ou en dehors du corps? je l'ignore, Dieu le sait),
fut ravi jusqu'au troisième ciel[24]. Et je sais que cet homme (Dieu
pourrait dire si ce fut en corps ou sans corps) a été ravi dans le
paradis[25], où il a entendu des paroles ineffables, qu'il n'est
pas permis à un mortel de dire[26].» En général, sobre et pratique,
Paul partageait cependant les idées de son temps sur le surnaturel.
Il croyait faire des miracles[27], comme tout le monde; il était
impossible que les dons du Saint-Esprit, qui passaient pour être de
droit commun dans l'Église[28], lui fussent refusés.
[Pg 239]-[An 44]
Mais des esprits possédés d'une flamme si vive ne pouvaient s'en
tenir à ces chimères d'une exubérante piété. On se tourna vite vers
l'action. L'idée de grandes missions destinées à convertir les païens,
en commençant par l'Asie Mineure, s'empara de toutes les têtes. Une
pareille idée, fût-elle née à Jérusalem, n'aurait pu s'y réaliser.
L'Église de Jérusalem était dénuée de ressources pécuniaires. Un grand
établissement de propagande exige une certaine mise de fonds. Or, toute
la caisse commune de Jérusalem allait à nourrir les bons pauvres, et
parfois n'y suffisait pas. De toutes les parties du monde, il fallait
envoyer des secours pour que ces nobles mendiants ne mourussent
pas de faim[29]. Le communisme avait créé à Jérusalem une misère
irrémédiable et une complète incapacité pour les grandes entreprises.
L'Église d'Antioche était exempte d'un tel fléau. Les Juifs, dans ces
villes profanes, étaient arrivés à l'aisance, parfois à de grandes
fortunes[30]; les fidèles entraient dans l'Église avec un avoir assez
considérable. Ce fut Antioche qui fournit les capitaux de la fondation
du christianisme. On conçoit la totale différence de mœurs et d'esprit
que cette circonstance à elle seule dut établir
[Pg 240]-[An 44]
entre les deux Églises. Jérusalem resta la ville des pauvres de Dieu,
des _ebionim_, des bons rêveurs galiléens, ivres et comme étourdis
des promesses du royaume des cieux[31]. Antioche, presque étrangère
à la parole de Jésus, qu'elle n'avait pas entendue, fut l'Église
de l'action, du progrès. Antioche fut la ville de Paul; Jérusalem,
la ville du vieux collége apostolique, enseveli dans ses songes,
impuissant en face des problèmes nouveaux qui s'ouvraient, mais ébloui
de son incomparable privilège, et riche de ses inappréciables souvenirs.
Une circonstance justement mit bientôt tous ces traits en lumière.
L'imprévoyance était telle dans cette pauvre Église famélique de
Jérusalem, que le moindre accident mettait la communauté aux abois. Or,
dans un pays où l'organisation économique était nulle, où le commerce
avait peu de développement et où les sources du bien-être étaient
médiocres, les famines ne pouvaient manquer d'arriver. Il y en eut une
terrible la quatrième année du règne de Claude, l'an 44[32]. Quand les
symptômes s'en firent sentir,
[Pg 241]-[An 44]
les anciens de Jérusalem eurent l'idée de recourir aux frères des
Églises plus riches de Syrie. Une ambassade de prophètes hiérosolymites
vint à Antioche[33]. L'un d'eux, nommé Agab, qui passait pour avoir un
haut degré de clairvoyance, se vit tout à coup saisi de l'Esprit, et
annonça le fléau qui allait sévir. Les fidèles d'Antioche furent fort
touchés des maux qui menaçaient la mère Église, dont ils se regardaient
encore comme tributaires. Ils firent une collecte, à laquelle chacun
contribua selon son pouvoir. Barnabé fut chargé d'aller en porter le
produit aux frères de Judée[34]. Jérusalem restera encore longtemps
la capitale du christianisme. Les choses uniques y sont centralisées;
il n'y a d'apôtres que là[35]. Mais un grand pas est fait. Durant
plusieurs années, il n'y a eu qu'une Église complétement organisée,
celle de Jérusalem, centre absolu de la foi, d'où toute vie émane, où
toute vie reflue. Il n'en est plus ainsi maintenant. Antioche est une
[Pg 242]-[An 44]
Église parfaite. Elle a toute la hiérarchie des dons du Saint-Esprit.
Les missions partent de là[36] et y reviennent[37]. C'est une seconde
capitale, ou, pour mieux dire, un second cœur, qui a son action propre,
et dont la force s'exerce dans toutes les directions.
Il est même facile de prévoir dès à présent que la seconde capitale
l'emportera bientôt sur la première. La décadence de l'Église de
Jérusalem, en effet, fut rapide. C'est le propre des institutions
fondées sur le communisme d'avoir un premier moment brillant, car le
communisme suppose toujours une grande exaltation, mais de dégénérer
très-vite, le communisme étant contraire à la nature humaine. Dans
ses accès de vertu, l'homme croit pouvoir se passer entièrement de
l'égoïsme et de l'intérêt propre; l'égoïsme prend sa revanche en
prouvant que l'absolu désintéressement engendre des maux plus graves
que ceux qu'on avait cru éviter par la suppression de la propriété.
[1] _Act._, xi, 22 et suiv.
[2] _Act._, xi, 22-24.
[3] _Act._, xi, 25.
[4] _Act._, xi, 26.