Dès l'an 40 à peu près, la grande question d'où l'avenir du

christianisme paraît ainsi avoir été posée. Pierre et Philippe, avec

beaucoup de justesse, entrevirent la vraie solution et baptisèrent

des païens. Sans doute, dans les deux récits que l'auteur des _Actes_

nous donne à ce sujet, et qui sont en partie calqués l'un sur l'autre,

il est difficile de méconnaître un système. L'auteur des _Actes_

appartient à un parti de conciliation, favorable à l'introduction

des païens dans l'Église, et qui ne veut pas avouer la violence des

divisions que l'affaire a soulevées. On sent parfaitement qu'en

écrivant les épisodes de l'eunuque, du centurion, et même de la

conversion des Samaritains, cet auteur ne veut pas seulement raconter,

qu'il cherche surtout des précédents à une opinion. Mais nous ne

pouvons admettre, d'un autre côté, qu'il invente les faits qu'il

raconte. Les conversions de l'eunuque de la candace et du centurion

Cornélius sont probablement des faits réels, présentés et transformés

selon les besoins de la thèse en vue de laquelle le livre des _Actes_ a

été composé.

[Pg 206]-[An 41]

Celui qui devait, dix ou onze ans plus tard, donner à ce débat une

portée si décisive, Paul, ne s'y mêlait pas encore. Il était dans le

Hauran ou à Damas, prêchant, réfutant les Juifs, mettant au service

de la foi nouvelle autant d'ardeur qu'il en avait montré pour la

combattre. Le fanatisme, dont il avait été l'instrument, ne tarda pas

à le poursuivre à son tour. Les Juifs résolurent de le perdre. Ils

obtinrent de l'ethnarque qui gouvernait Damas au nom de Hâreth, un

ordre de l'arrêter. Paul se cacha. On sut qu'il devait sortir de la

ville; l'ethnarque, qui voulait plaire aux Juifs, plaça des escouades

aux portes pour se saisir de sa personne; mais les frères le firent

échapper de nuit en le descendant, au moyen d'un panier, par la fenêtre

d'une maison qui surplombait le rempart[32].

Échappé à ce danger, Paul dirigea ses yeux vers Jérusalem. Il y avait

trois ans[33] qu'il était chrétien, et il n'avait pas encore vu les

apôtres. Son caractère roide, peu liant, porté à s'isoler, lui avait

d'abord fait tourner le dos en quelque sorte à la grande famille dans

laquelle il venait d'entrer malgré lui, et préférer pour son premier

apostolat un pays nouveau, où il ne devait trouver aucun collègue. Le

désir de voir

[Pg 207]-[An 41]

Pierre, cependant, s'était éveillé en lui[34]. Il reconnaissait son

autorité et le désignait, comme tout le monde, du nom de _Képha_ «la

pierre». Il se rendit donc à Jérusalem, faisant en sens contraire la

route qu'il avait parcourue trois ans auparavant en des dispositions si

différentes.

Sa position à Jérusalem fut extrêmement fausse et embarrassée. On y

avait bien entendu dire que le persécuteur était devenu le plus zélé

des évangélistes et le premier défenseur de la foi qu'il avait voulu

détruire[35]. Mais il restait contre lui de grandes préventions.

Plusieurs craignaient de sa part quelque horrible machination. On

l'avait vu si enragé, si cruel, si ardent à pénétrer dans les maisons,

à déchirer le secret des familles pour chercher des victimes, qu'on

le croyait capable de jouer une odieuse comédie pour mieux perdre

ceux qu'il haïssait[36]. Il demeurait, ce semble, dans la maison de

Pierre[37]. Plusieurs des disciples restaient sourds à ses avances et

se retiraient de lui[38]. Un homme de cœur et de volonté, Barnabé, joua

à ce moment un rôle décisif. En qualité

[Pg 208]-[An 41]

de Chypriote et de nouveau converti, il comprenait mieux que les

disciples galiléens la position de Paul. Il vint au-devant de lui, le

prit en quelque sorte par la main, le présenta aux plus soupçonneux

et se fit son garant[39]. Par cet acte de sagesse et de pénétration,

Barnabé mérita au plus haut degré du christianisme. Ce fut lui qui

devina Paul; c'est à lui que l'Église doit le plus extraordinaire de

ses fondateurs. L'amitié féconde de ces deux hommes apostoliques,

amitié qui ne souffrit aucun nuage, malgré bien des dissentiments,

amena plus tard leur association en vue de missions chez les gentils.

Cette grande association date, en un sens, du premier séjour de Paul

à Jérusalem. Parmi les causes de la foi du monde, il faut compter

le généreux mouvement de Barnabé tendant la main à Paul suspect et

délaissé, l'intuition profonde qui lui fit découvrir une âme d'apôtre

sous cet air humilié, la franchise avec laquelle il rompit la glace

et abattit les obstacles que les fâcheux antécédents du converti,

peut-être aussi

[Pg 209]-[An 41]

certains traits de son caractère, avaient élevés entre lui et ses

frères nouveaux.

Paul, du reste, évita comme systématiquement de voir les apôtres. C'est

lui-même qui le dit, et il prend la peine de l'affirmer avec serment;

il ne vit que Pierre et Jacques, frère du Seigneur[40]. Son séjour ne

dura que deux semaines[41]. Certes, il est possible qu'à l'époque où il

écrivit l'épître aux Galates (vers 56), Paul se soit trouvé entraîné,

par les besoins du moment, à fausser un peu la couleur de ses rapports

avec les apôtres, à les présenter comme plus secs, plus impérieux,

qu'ils ne le furent en réalité. Vers 56, il tenait essentiellement à

prouver qu'il n'avait rien reçu de Jérusalem, qu'il n'était nullement

le mandataire du conseil des Douze, établi dans cette ville. Son

attitude, à Jérusalem, aurait été l'allure haute et altière d'un maître

qui évite les rapports avec les autres maîtres, pour ne pas avoir l'air

de se subordonner à eux, et non la mine humble

[Pg 210]-[An 41]

et repentante d'un coupable honteux de son passé, comme le veut

l'auteur des _Actes_. Nous ne pouvons croire que, dès l'an 41, Paul fût

animé de cette espèce de soin jaloux de garder sa propre originalité

qu'il montra plus tard. La rareté de ses entrevues avec les apôtres

et la brièveté de son séjour à Jérusalem vinrent probablement de son

embarras, devant des gens d'une autre nature que lui et pleins de

préjugés à son égard, bien plutôt que d'une politique raffinée, qui lui

aurait fait voir, quinze ans d'avance, les inconvénients qu'il pouvait

y avoir à les fréquenter.

En réalité, ce qui devait mettre une sorte de mur entre les apôtres

et Paul, c'était surtout la différence de leur caractère et de leur

éducation. Les apôtres étaient tous Galiléens; ils n'avaient pas été

aux grandes écoles juives; ils avaient vu Jésus; ils se souvenaient de

ses paroles; c'étaient de bonnes et pieuses natures, parfois un peu

solennelles et naïves. Paul était un homme d'action, plein de feu,

médiocrement mystique, enrôlé comme par une force supérieure dans une

secte qui n'était nullement celle de sa première adoption. La révolte,

la protestation, étaient ses sentiments habituels[42]. Son instruction

[Pg 211]-[An 41]

juive était beaucoup plus forte que celle de tous ses nouveaux

confrères. Mais, n'ayant pas entendu Jésus, n'ayant pas été institué

par lui, il avait, selon les idées chrétiennes, une grande infériorité.

Or, Paul n'était pas fait pour accepter une place secondaire. Son

altière individualité exigeait un rôle à part. C'est probablement vers

ce temps que naquit en lui l'idée bizarre qu'après tout il n'avait rien

à envier à ceux qui avaient connu Jésus et avaient été choisis par lui,

puisque lui aussi avait vu Jésus, avait reçu de Jésus une révélation

directe et le mandat de son apostolat. Même ceux qui furent honorés

d'une apparition personnelle du Christ ressuscité n'eurent rien de

plus que lui. Pour avoir été la dernière, sa vision n'en avait pas été

moins remarquable. Elle s'était produite dans des circonstances qui lui

donnaient un cachet particulier d'importance et de distinction[43].

Erreur capitale! L'écho de la voix de Jésus se retrouvait dans les

discours du plus humble de ses disciples. Avec toute sa science juive,

Paul ne pouvait suppléer à l'immense désavantage qui résultait pour

lui de sa tardive initiation. Le Christ qu'il avait vu sur le chemin

de Damas n'était pas, quoi qu'il dît, le Christ de Galilée; c'était le

Christ de son imagination, de

[Pg 212]-[An 41]

son sens propre. Quoiqu'il fut attentif à recueillir les paroles du

maître[44], il est clair que ce n'était ici qu'un disciple de seconde

main. Si Paul eût rencontré Jésus vivant, on peut douter qu'il se fût

attaché à lui. Sa doctrine sera la sienne, non celle de Jésus; les

révélations dont il est si fier sont le fruit de son cerveau.

Ces idées, qu'il n'osait communiquer encore, lui rendaient le séjour de

Jérusalem désagréable. Au bout de quinze jours, il prit congé de Pierre

et partit. Il avait vu si peu de monde qu'il osait dire que personne

dans les Églises de Judée ne connaissait son visage et ne savait

quelque chose de lui autrement que par ouï-dire[45]. Plus tard, il

attribua ce brusque départ à une révélation. Il racontait qu'un jour,

priant dans le temple, il eut une extase, qu'il vit Jésus en personne,

et reçut de lui l'ordre de quitter au plus vite Jérusalem, «parce qu'on

n'y était pas disposé à recevoir son témoignage». En échange de ces

endurcis, Jésus lui aurait promis l'apostolat de nations lointaines

et un auditoire plus docile à sa voix[46]. Quant à ceux qui voulurent

effacer les traces des nombreux

[Pg 213]-[An 41]

déchirements que l'entrée de ce disciple insoumis causa dans l'Église,

ils prétendirent que Paul passa un assez long temps à Jérusalem, vivant

avec les frères sur le pied de la plus complète liberté, mais que,

s'étant mis à prêcher les Juifs hellénistes, il faillit être tué par

eux, si bien que les frères durent veiller à sa sûreté et le faire

conduire à Césarée[47].

Il est probable, en effet, que, de Jérusalem, il se rendit à

Césarée. Mais il y resta peu, et se mit à parcourir la Syrie, puis

la Cilicie[48]. Il prêchait sans doute déjà, mais pour son compte et

sans accord avec personne. Tarse, sa patrie, fut son séjour habituel

durant cette période de sa vie apostolique, qu'on peut évaluer à deux

ans[49]. Il est possible que les Églises de Cilicie lui aient dû leurs

commencements[50]. Cependant la vie de Paul n'était pas, dès cette

époque, telle que nous la voyons plus tard. Il ne prenait pas le titre

d'apôtre, lequel était alors strictement réservé aux Douze[51]. Ce

n'est qu'à partir de son association

[Pg 214]-[An 41]

avec Barnabé (an 45) qu'il entre dans cette carrière de pérégrinations

sacrées et de prédications qui devaient faire de lui le type du

missionnaire voyageur.

[1] _Act._, ix, 31.

[2] Voir l'aveu atrocement naïf de III Macch., vii, 12-13.

[3] Lire le IIIe livre (apocryphe) des Macchabées, tout entier, en le

comparant à celui d'Esther.

[4] Suétone, _Caius_, 22, 52; Dion Cassius, LIX, 26-28; Philon,

_Legatio ad Caium_, § 25, etc.; Josèphe, _Ant._, XVIII; viii; XIX, i,

1-2; _B. J._, II, x.

[5] Philon, _Leg. ad Caium_, § 30.

[6] Philon, _In Flaccum_, § 7; _Leg. ad Caium_, § 18, 20, 26, 43.

[7] Philon, _Leg. ad Caium_, § 29; Josèphe, _Ant._, XVIII, viii; _B.

J._, II, x; Tacite, _Ann._, XII, 54; _Hist._, V, 9, en complétant le

premier passage par le second.

[8] Philon, _Leg. ad Caium_, § 27, 30, 44 et suiv.

[9] _Act._, ix, 31.

[10] Gal., i, 18-19; ii, 9.

[11] _Act._, xi, 29-30, et ci-dessus, p. 79.

[12] _Act._, ix, 32.

[13] Aujourd'hui Ludd.

[14] _Act._, ix, 32-35.

[15] Jaffa.

[16] Jos., _Ant._, XIV, x, 6.

[17] _Act._, ix, 43; x, 6, 17, 32.

[18] 4. Mischna, _Ketuboth_, vii, 10.

[19] Comp. Gruter, p. 891, 4; Reinesius, _Inscript._, XIV, 61, Mommsen,

_Inscr. regni Neap._, 622, 2034, 3092, 4985; Pape, _Wört. der griech.

Eigenn._, à ce mot. Cf. Jos., _B. J._, IV, iii, 6.

[20] _Act._, ix, 36 et suiv.

[21] _Ibid._, ix, 39. Le grec porte ὅσα ἐποίει μετ’ αὐτῶν οὖσα.

[22] _Ibid._,ix, 32, 41.

[23] _Act._, x, 9-16; xi, 5-10.

[24] _Ibid._, x, 1-xi, 18.

[25] Il y en avait au moins trente-deux (Orelli et Henzen,_ Inscr.

lat_., nos 90, 512, 6756).

[26] Comp. _Act._, xxvii, 1, et Henzen, n° 6709.

[27] Comparez Luc, vii, 2 et suiv. Luc se complaît, il est vrai,

dans cette idée de centurions vertueux et juifs par l'âme sans la

circoncision (voir l'Introd., p. xxii). Mais l'exemple d'Izate (Jos.,

_Ant._, XX, ii, 5). prouve que de telles situations étaient possibles.

Comp., Jos., _B. J._, II, xxviii, 2; Orelli, _Inscr._, n° 2523.

[28] _Act._, x, 2, 7.

[29] Ceci paraît, il est vrai, en contradiction avec Gal., ii, 7-9.

Mais la conduite de Pierre en ce qui concerne l'admission des gentils

fut toujours très-peu consistante. Gal., ii, 12.

[30] _Act._, xi, 18.

[31] _Ibid._, xv, 1 et suiv.

[32] II Cor., ii, 32-33; _Act._, ix, 23-25.

[33] Gal., i, 48.

[34] Gal., i, 18.

[35] _Ibid._, i, 23.

[36] _Act._, ix, 26.

[37] Gal., i, 18.

[38] _Act._, ix, 26.

[39] _Act._, ix, 27. Toute cette partie des _Actes_ a trop peu de

valeur historique pour qu'on puisse affirmer que la belle action de

Barnabé ait eu lieu durant les quinze jours que Paul passa à Jérusalem.

Mais il y a sans doute dans la manière dont les _Actes_ présentent la

chose un sentiment, vrai des relations de Paul et de Barnabé.

[40] Gal., i, 19-20.

[41] _Ibid._, i, 18. Impossible, par conséquent, d'admettre comme

exacts les versets 28-29 du ch. ix des _Actes_. L'auteur des _Actes_

abuse de ces embûches et de ces projets meurtriers. Les _Actes_

diffèrent de l'épître aux Galates, en ce qu'ils supposent le premier

séjour de saint Paul à Jérusalem plus long et plus voisin de sa

conversion. Naturellement, c'est l'épître qui mérite la préférence, au

moins pour la chronologie et les circonstances matérielles.

[42] Voir surtout l'épître aux Galates.

[43] Épître aux Galates, i, 11-12 et presque entière; I Cor., ix, 1 et

suiv.; xv, 1 et suiv.; II Cor., xi, 21 et suiv.

[44] On en trouve le sentiment plus ou moins direct: Rom., xii, 14; I

Cor., xiii, 2; II Cor., iii, 6; I Thess., iv, 8; v, 2, 6.

[45] Gal., i, 22-23.

[46] _Act._, xxii, 17-21.

[47] _Act._, ix, 29-30.

[48] Gal., i, 21.

[49] _Act._, ix, 30; xi, 25. La donnée chronologique capitale pour

cette époque de la vie de saint Paul est Gal., i, 18; ii, 1.

[50] La Cilicie avait une Église en l'an 51. _Act._, xv, 23, 41.

[51] C'est dans l'épître aux Galates (vers 56) que Paul se place pour

la première fois avec éclat au rang des apôtres (i, 1 et la suite).

Selon Gal., ii, 7-10, il aurait reçu ce titre en 51. Cependant, il

ne le prend pas encore dans la suscription des deux épîtres aux

Thessaloniciens, qui sont de l'an 53. I Thess., ii, 6 n'implique pas

un titre officiel. L'auteur des _Actes_ ne donne jamais à Paul le nom

d'«apôtre». «Les apôtres», pour l'auteur des _Actes_, sont «les Douze».

_Act._, xiv, 4, 14 est une exception.

[Pg 215]-[An 41]

CHAPITRE XII.

FONDATION DE L'ÉGLISE D'ANTIOCHE.

La foi nouvelle faisait de proche en proche d'étonnants progrès. Les

membres de l'Église de Jérusalem qui avaient été dispersés à la suite

de la mort d'Étienne, poussant leurs conquêtes le long de la côte de

Phénicie, atteignirent Chypre et Antioche. Ils avaient d'abord pour

principe absolu de ne prêcher qu'aux Juifs[1].

Antioche, «la métropole de l'Orient», la troisième ville du monde[2],

fut le centre de cette chrétienté de la Syrie du Nord. C'était une

ville de plus de cinq cent mille âmes, presque aussi grande que Paris

avant ses récentes extensions[3], résidence du

[Pg 216]-[An 41]

légat impérial de Syrie. Portée tout d'abord par les Séleucides à un

haut degré de splendeur, elle n'avait fait que profiter de l'occupation

romaine. En général, les Séleucides avaient devancé les Romains dans le

goût des décorations théâtrales appliquées aux grandes cités. Temples,

aqueducs, bains, basiliques, rien ne manquait à Antioche de ce qui

faisait une grande ville syrienne de cette époque. Les rues bordées de

colonnades, avec leurs carrefours décorés de statues, y avaient plus

de symétrie et de régularité que partout ailleurs[4]. Un _Corso_ orné

de quatre rangs de colonnes, formant deux galeries couvertes avec une

large avenue au milieu, traversait la ville de part en part[5], sur

une longueur de trente-six stades (plus d'une lieue)[6]. Mais Antioche

n'avait pas seulement d'immenses constructions

[Pg 217]-[An 41]

d'utilité publique[7]; elle avait aussi, ce que peu de villes syriennes

possédaient, des chefs-d'œuvre d'art grec, d'admirables statues[8],

des œuvres classiques d'une délicatesse que le siècle ne savait

plus imiter. Antioche, dès sa fondation, avait été une ville tout

hellénique. Les Macédoniens d'Antigone et de Séleucus avaient porté

dans cette région du bas Oronte leurs souvenirs les plus vivants, les

cultes, les noms de leur pays[9]. La mythologie grecque s'y était créé

comme une seconde patrie; on avait la prétention de montrer dans le

pays une foule de «lieux saints» se rattachant à cette mythologie. La

ville était pleine du culte d'Apollon et des nymphes. Daphné, lieu

enchanteur à deux petites heures de la ville, rappelait aux conquérants

les plus riantes fictions. C'était une sorte de plagiat, de contrefaçon

des mythes de la mère patrie, analogue à ces transports hardis par

lesquels les tribus primitives faisaient voyager avec elles leur

géographie mythique, leur Bérécynthe, leur Arvanda, leur Ida, leur

Olympe. Ces fables grecques constituaient

[Pg 218]-[An 41]

une religion bien vieillie et à peine plus sérieuse que les

_Métamorphoses_ d'Ovide. Les anciennes religions du pays, en

particulier celle du mont Casius[10], y ajoutaient un peu de gravité.

Mais la légèreté syrienne, le charlatanisme babylonien, toutes les

impostures de l'Asie, se confondant à cette limite des deux mondes,

avaient fait d'Antioche la capitale du mensonge, la sentine de toutes

les infamies.

A côté de la population grecque, en effet, laquelle ne fut nulle part

en Orient (si l'on excepte Alexandrie) aussi dense qu'ici, Antioche

compta toujours dans son sein un nombre considérable d'indigènes

syriens, parlant syriaque[11]. Ces indigènes constituaient une basse

classe, habitant les faubourgs de la grande cité et les villages

populeux qui formaient autour d'elle une vaste banlieue[12],

Charandama, Ghisira, Gandigura, Apate (noms pour la plupart

syriaques)[13], Les mariages entre ces Syriens et les Grecs étant

ordinaires, Séleucus d'ailleurs ayant établi par une

[Pg 219]-[An 41]

loi que tout étranger qui s'établirait dans la ville en deviendrait

citoyen, Antioche, au bout de trois siècles et demi d'existence,

se trouva un des points du monde où la race était le plus mêlée.

L'avilissement des âmes y était effroyable. Le propre de ces foyers de

putréfaction morale, c'est d'amener toutes les races au même niveau.

L'ignominie de certaines villes levantines, dominées par l'esprit

d'intrigue, livrées tout entières aux basses et subtiles pensées, peut

à peine nous donner une idée du degré de corruption où arriva l'espèce

humaine à Antioche. C'était un ramas inouï de bateleurs, de charlatans,

de mimes[14], de magiciens, de thaumaturges, de sorciers[15], de

prêtres imposteurs; une ville de courses, de jeux, de danses, de

processions, de fêtes, de bacchanales; un luxe effréné, toutes les

folies de l'Orient, les superstitions les plus malsaines, le fanatisme

de l'orgie[16].

[Pg 220]-[An 41]

Tour à tour serviles et ingrats, lâches et insolents, les Antiochéniens

étaient le modèle accompli de ces foules vouées au césarisme,

sans patrie, sans nationalité, sans honneur de famille, sans nom

à garder. Le grand _Corso_ qui traversait la ville était comme un

théâtre, où roulaient tout le jour les flots d'une populace futile,

légère, changeante, émeutière[17], parfois spirituelle[18], occupée

de chansons, de parodies, de plaisanteries, d'impertinences de

toute espèce[19]. La ville était fort lettrée[20], mais d'une pure

littérature de rhéteurs[21]. Les spectacles étaient étranges; il y eut

des jeux où l'on vit des chœurs de jeunes filles nues prendre part

à tous les exercices avec un simple bandeau[22]; à la célèbre fête

de Maïouma, des troupes de courtisanes nageaient en public dans des

bassins[23]

[Pg 221]-[An 41]

remplis d'une eau limpide[24]. C'était comme un enivrement, comme un

songe de Sardanapale, où se déroulaient pêle-mêle toutes les voluptés,

toutes les débauches, n'excluant pas certaines délicatesses. Ce fleuve

de boue qui, sortant par l'embouchure de l'Oronte, venait inonder

Rome[25], avait là sa source principale. Deux cents décurions étaient

occupés à régler les liturgies et les fêtes[26]. La municipalité

possédait de vastes domaines publics, dont les duumvirs partageaient

l'usufruit entre les citoyens pauvres[27]. Comme toutes les villes

de plaisir, Antioche avait une plèbe infime, vivant du public ou de

sordides profits.

La beauté des œuvres d'art et le charme infini de la nature[28]

empêchaient cet abaissement moral de dégénérer tout à fait en laideur

et en vulgarité. Le site d'Antioche est un des plus pittoresques du

monde. La ville occupait l'intervalle entre l'Oronte et les pentes du

mont Silpius, l'un des'embranchements du mont Casius. Rien n'égalait

l'abondance et la beauté des

[Pg 222]-[An 41]

eaux[29]. L'enceinte, gravissant des rochers à pic par un vrai tour de

force d'architecture militaire[30], embrassait le sommet des monts, et

formait avec les rochers, à une hauteur énorme, une couronne dentelée

d'un merveilleux effet. Cette disposition de remparts, unissant les

avantages des anciennes acropoles à ceux des grandes villes fermées,

fut en général préférée par les lieutenants d'Alexandre, comme on le

voit à Séleucie de Piérie, à Ephèse, à Smyrne, à Thessalonique. Il en

résultait de surprenantes perspectives. Antioche avait, au dedans de

ses murs, des montagnes de sept cents pieds de haut, des rochers à

pic, des torrents, des précipices, des ravins profonds, des cascades,

des grottes inaccessibles; au milieu de tout cela, des jardins

délicieux[31]. Un épais fourré de myrtes, de buis Henri, de lauriers,

de plantes toujours vertes et du vert le plus tendre, des rochers

tapissés d'œillets, de jacinthes, de cyclamens, donnent à ces hauteurs

sauvages l'aspect de parterres suspendus. La variété des fleurs,

la fraîcheur du gazon, composé d'une multitude inouïe de petites

graminées, la beauté des platanes

[Pg 223]-[An 41]

qui bordent l'Oronte, inspirent la gaieté, quelque chose du parfum

suave dont s'enivrèrent ces beaux génies de Jean Chrysostome, de

Libanius, de Julien. Sur la rive droite du fleuve s'étend une vaste

plaine, bornée d'un côte par l'Amanus et les monts bizarrement découpés

de la Piérie, de l'autre par les plateaux de la Cyrrhestique[32],

derrière lesquels on sent le dangereux voisinage de l'Arabe et du

désert. La vallée de l'Oronte, qui s'ouvre à l'ouest, met ce bassin

intérieur en communication avec la mer, ou pour mieux dire avec le

vaste monde au sein duquel la Méditerranée a constitué de tout temps

une sorte de route neutre et de lien fédéral.

Parmi les colonies diverses que les ordonnances libérales des

Séleucides attirèrent dans la capitale de la Syrie, celle des juifs

était une des plus nombreuses[33]; elle datait de Séleucus Nicator

et possédait les mêmes droits que les Grecs[34]. Bien que les juifs

eussent un ethnarque particulier, leurs rapports avec les païens

étaient très-fréquents. Ici, comme à Alexandrie, ces rapports

dégénéraient souvent en

[Pg 224]-[An 41]

rixes et en agressions[35]. D'un autre côté, ils donnaient lieu à une

active propagande religieuse. Le polythéisme officiel devenant de plus

en plus insuffisant pour les âmes sérieuses, la philosophie grecque et

le judaïsme attiraient tous ceux que les vaines pompes du paganisme ne

satisfaisaient pas. Le nombre des prosélytes était considérable. Dès

les premiers jours du christianisme, Antioche avait fourni à l'Église

de Jérusalem un de ses hommes les plus influents, Nicolas, l'un des

diacres[36]. Il y avait là d'excellents germes qui n'attendaient qu'un

rayon de la grâce pour éclore et pour porter les plus beaux fruits

qu'on eut encore vus.

L'Église d'Antioche dut sa fondation à quelques croyants originaires de

Chypre et de Cyrène, qui avaient déjà beaucoup prêché[37]. Jusque-là,

ils ne s'étaient adressés qu'aux juifs. Mais, dans une ville où les

juifs purs, les juifs prosélytes, les «gens craignant Dieu» ou païens

à demi juifs, les purs païens, vivaient ensemble[38], de petites

prédications bornées à un groupe de maisons devenaient impossibles. Le

sentiment d'aristocratie religieuse qui remplissait

Les apôtres · 第 15 / 25 段