[36] _Acta Pauli et Theclæ_, 3, dans Tischendorf, _Acta Apost. apocr._

(Leipzig 1851). p. 41 et les notes (texte ancien, lors même qu'il ne

serait pas l'original dont parle Tertullien); le _Philopatris_, 12

(ouvrage composé vers l'an 363); Malala, _Chronogr._, p. 257, édit.

Bonn; Nicéphore, _Hist. eccl._, II, 37. Tous ces passages, surtout

celui du _Philopatris_, supposent d'assez anciens portraits. Ce qui

leur donne de l'autorité, c'est que Malala, Nicéphore et même l'auteur

des _Actes de sainte Thècle_ veulent, malgré tout cela, faire de Paul

un bel homme.

[37] I Cor., ii, 1 et suiv.; II Cor., x, 1-2, 10; xi, 6.

[38] I Cor., ii, 3; II Cor., x, 10.

[39] II Cor., xi, 30; xii, 5, 9, 10.

[40] I Cor., ii, 3; II Cor., i, 8-9; x, 10; xi, 30; xii, 5, 9-10; Gal.,

iv, 13-14.

[41] II Cor., xii, 7-10.

[42] I Cor., vii, 7-8 et le contexte.

[43] I Cor., vii, 7-8; ix, 5. Ce second passage est loin d'être

démonstratif. Phil., iv, 3, ferait supposer le contraire. Comp. Clément

d'Alexandrie, _Strom._, III, 6, et Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 30. Le

passage I Cor., vii, 7-8, a seul ici du poids.

[44] I Cor., vii, 7-9.

[45] _Act._, xxii, 3; xxvi, 4.

[46] _Ibid._, xxii, 3. Paul ne parle pas de ce maître à certains

endroits de ses épîtres où il eût été naturel de le nommer (Phil., iii,

5). Il n'est pas impossible que l'auteur des _Actes_ ait mis d'office

son héros en rapport avec le plus célèbre docteur de Jérusalem dont

il savait le nom. Il y a contradiction absolue entre les principes

de Gamaliel (_Act._, v, 34 et suiv.) et la conduite de Paul avant sa

conversion.

[47] Voir _Vie de Jésus_, p. 220-221.

[48] Gal., i, 13-14; _Act._, xxii, 3; xxvi, 5.

[49] II Cor., v, 16, ne l'implique nullement. Les passages _Act._,

xxii, 3; xxvi, 4, portent à croire que Paul s'est trouvé à Jérusalem

en même temps que Jésus. Mais ce n'est pas une raison pour qu'ils se

soient vus.

[50] _Act._, xxii, 4, 19; xxvi, 10-11.

[51] _Ibid._, xxvi, 11.

[52] Grand prêtre de 37 à 42. Jos., _Ant._, XVIII, v, 3; XIX, vi, 2].

[53] _Act._, ix, 1-2, 14; xxii, 5; xxvi, 12.

[54] Voir _Revue numismatique_, nouv. série, t. III (1858), p. 296 et

suiv., 362 et suiv.; _Revue archéol._ avril 1864, p. 284 et suiv.

[55] Jos., _B. J._, II, xx, 2.

[56] II Cor., xi, 32. La série des monnaies romaines de Damas offre,

en effet, une lacune pour les règnes de Caligula et de Claude. Eckhel,

_Doctrina num. vet._, pars 1a, vol. III, p. 330. La monnaie damasquine

au type d'«Arétas philhellène» (_ibid._) semble être de notre Hâreth

[communication de M. Waddington].

[57] Jos., _Ant._, XVIII, v, 1, 3.

[58] Comp. _Act._, xii, 3; xxiv, 27; xxv, 9.

[59] _Act._, v, 34 et suiv.

[60] Voir un trait analogue dans la conversion d'Omar. Ibn-Hischam,

_Sirat errasoul_, p. 226 (édition Wüstenfeld).

[61] _Act._, ix, 3; xxii, 6; xxvi, 13.

[62] _Act._, ix, 4, 8; xxii, 7, 11; xxvi, 14, 16.

[63] C'est là que la tradition du moyen âge fixait le lieu du miracle.

[64] Cela résulte de _Act._, ix, 3, 8; xxii, 6, 11.

[65] _Nahr el-Awadj_.

[66] _Tuleil_.

[67] La plaine est, en effet, à plus de dix-sept cents mètres au-dessus

du niveau de la mer.

[68] _Act._, xxvi, 14.

[69] De Jérusalem à Damas, il y a huit fortes journées.

[70] _Act._, ix, 8, 9, 18; xxii, 11, 13.

[71] Voir ci-dessus, p. 171, et II Cor., xii, 1 et suiv.

[72] J'ai éprouvé un accès de ce genre à Byblos; avec d'autres

principes, j'aurais certainement pris les hallucinations que j'eus

alors pour des visions.

[73] Nous possédons trois récits de cet épisode capital: _Act._, ix,

1 et suiv.; xxii, 5 et suiv.; xxvi, 12 et suiv. Les différences qu'on

remarque entre ces passages prouvent que l'Apôtre lui-même variait

dans les récits qu'il faisait de sa conversion. Le récit _Actes_,

ix, lui-même, n'est pas homogène, comme nous le montrerons bientôt.

Comparez Gal., 1, 15-17; I Cor., ix, 1; xv, 8; _Act._, ix, 27.

[74] Chez les Mormons et dans les «réveils» américains, presque toutes

les conversions sont aussi amenées par une grande tension de l'âme,

produisant des hallucinations.

[75] La circonstance que les compagnons de Paul voient et entendent

comme lui peut fort bien être légendaire, d'autant plus que les récits

sont, sur ce point, en contradiction expresse. Comp. _Act._, ix, 7;

xxii, 9; xxvi, 13. L'hypothèse d'une chute de cheval est repoussée

par l'ensemble des récits. Quant à l'opinion qui rejette toute la

narration des _Actes_, en se fondant sur ἐν ἐμοί, de Gal., i, 16, elle

est exagérée. Ἐν ἐμοί, dans ce passage, a le sens de «pour moi», «à mon

sujet». Comp. Gal., i, 24, Paul eut sûrement, à un moment précis, une

vision qui détermina sa conversion.

[76] _Act._, ix, 3, 7; xxii, 6, 9, 11; xxvi, 13.

[77] C'est ce que j'éprouvai dans mon accès de Byblos. Les souvenirs

de la veille du jour où je tombai sans connaissance se sont totalement

effacés de mon esprit.

[78] II Cor., xii, 1 et suiv.

[79] _Act._, ix, 27; Gal., i, 16; I Cor., ix, 1; xv, 8; Homélies

pseudo-clémentines, xvii, 13-19.

[80] Comparez ce qui se passa pour Omar. _Sirat errasoul_, p. 226 et

suiv.

[81] _Act._, ix, 8; xxii, 11.

[82] Son ancien nom arabe était _Tarik el-Adhwa_. On l'appelle

aujourd'hui _Tarik el-Mustekim_, qui répond à Ῥύμη ἐυθεῖα. La porte

Orientale (_Bâb Scharki_) et quelques vestiges des colonnades

subsistent encore. Voir les textes arabes donnés par Wüstenfeld dans

la _Zeitschrift für vergleichende Erdkunde_ de Lüdde, année 1842, p.

168; Porter, _Syria and Palestine_, p. 477; Wilson, _The Lands of the

Bible_, II, 345, 351-52.

[83] _Act._, xxii, 11.

[84] Le récit du chapitre ix des _Actes_ semble ici composé de doux

textes entremêlés; l'un, plus original, comprenant les versets 9, 12,

18; l'autre, plus développé, plus dialogué, plus légendaire, comprenant

les versets 9, 10, 11, 13, 14, 15, 16, 17, 18. Le v. 12, en effet,

ne se rattache ni à ce qui précède, ni à ce qui suit. Le récit xxii,

12-16, est plus conforme au second des textes susmentionnés qu'au

premier.

[85] _Act._, ix, 12. Il faut lire ἄνδρα ἐν ὁράματι, comme porte le

manuscrit B du Vatican. Comp. verset 10.

[86] _Act._, ix, 18; comp. _Tobie_, ii, 9; vi, 10; xi, 13.

[87] _Act._, ix, 18; xxii, 16.

[88] Gal., i, 1, 8-9, 11 et suiv.; I Cor., ix, 1; xi, 23; xv, 8, 9;

Col., i, 25; Ephes., i, 19; iii, 3, 7, 8; _Act._, xx, 24; xxii, 14-15,

21; xxvi, 16; Homiliæ pseudo-clem., xviii, 13-19.

[89] Gal., i, 17.

[90] Ἀραβία est «la province d'Arabie», ayant pour partie principale

l'Auranitide (Hauran).

[91] Gal., i, 17 et suiv.; _Act._, ix, 19 et suiv.; xxvi, 20. L'auteur

des _Actes_ croit que ce premier séjour à Damas fut court et que Paul,

peu après sa conversion, vint à Jérusalem et y prêcha. (Comp. xxii,

17.) Mais le passage de l'épître aux Galates est péremptoire.

[92] Voir les inscriptions découvertes par MM. Waddington et de Vogüe

(_Revue archéol_., avril 1864, p. 284 et suiv.; _Comptes rendus de

l'Acad. des Inscr. et B.-L._, 1865, p. 106-108), Comparez ci-dessus, p.

174-175.

[93] Dion Cassius, LIX, 12.

[94] J'ai développé ceci dans _Bulletin archéologique_ de MM. de

Longpérier et de Witte, septembre 1856.

[95] Le lien du verset Gal., i, 16 avec les suivants prouve que Paul

prêcha immédiatement après sa conversion.

[96] Jos., _B. J._, I, ii, 25; II, xx, 2.

[97] _Act._, ix, 20-22.

[98] Gal., i, 16. C'est le sens de οὐ προσανεθέμην σαρκὶ καὶ αἵματι.

Comp. Matth., xvi, 17.

[Pg 191]-[An 38]

CHAPITRE XI.

PAIX ET DÉVELOPPEMENTS INTÉRIEURS DE L'ÉGLISE DE JUDÉE.

De l'an 38 à l'an 44, aucune persécution ne paraît s'être appesantie

sur l'Église[1]. Les fidèles s'imposèrent sans doute des précautions

qu'ils négligeaient avant la mort d'Étienne, et évitèrent de parler en

public. Peut-être aussi les disgrâces des Juifs qui, durant toute la

seconde partie du règne de Caligula, furent, en lutte avec ce prince,

contribuèrent-elles à favoriser la secte naissante. Les Juifs, en

effet, étaient d'autant plus persécuteurs qu'ils étaient en meilleure

intelligence avec les Romains. Pour acheter ou récompenser leur

tranquillité, ceux-ci étaient portés à augmenter leurs privilèges, et,

en particulier, celui

[Pg 192]-[An 38]

auquel ils tenaient le plus, le droit de tuer les personnes qu'ils

regardaient comme infidèles à la Loi[2]. Or, les années où nous sommes

arrivés comptèrent entre les plus orageuses de l'histoire, toujours si

troublée, de ce peuple singulier.

L'antipathie que les Juifs, par leur supériorité morale, leurs coutumes

bizarres, et aussi par leur dureté, excitaient chez les populations au

milieu desquelles ils vivaient, était arrivée à son comble, surtout à

Alexandrie[3]. Ces haines accumulées profitèrent, pour se satisfaire,

du passage à l'empire d'un des fous les plus dangereux qui aient

régné. Caligula, au moins depuis la maladie qui acheva de déranger

ses facultés mentales (octobre 37), donnait l'affreux spectacle d'un

écervelé gouvernant le monde avec les pouvoirs les plus énormes que

jamais homme eût tenus dans sa main. La loi désastreuse du césarisme

rendait possibles de telles horreurs, et faisait qu'elles étaient sans

remède. Cela dura trois ans et trois mois. On a honte de raconter en

une histoire sérieuse ce qui va suivre. Avant d'entrer dans le récit

de ces saturnales, il faut dire avec Suétone: _Reliqua ut de monstro

narranda sunt_.

[Pg 193]-[An 38]

Le plus inoffensif passe-temps de cet insensé était le souci de sa

propre divinité[4]. Il y mettait une espèce d'ironie amère, un mélange

de sérieux et de comique (car le monstre ne manquait pas d'esprit),

une sorte de dérision profonde du genre humain. Les ennemis des Juifs

virent quel parti on pouvait tirer de cette manie. L'abaissement

religieux du monde était tel, qu'il ne s'éleva pas une protestation

contre les sacrilèges du césar; chaque culte s'empressa de lui

décerner les titres et les honneurs qu'il réservait à ses dieux.

C'est la gloire éternelle des Juifs d'avoir élevé, au milieu de cette

ignoble idolâtrie, le cri de la conscience indignée. Le principe

d'intolérance qui était en eux, et qui les entraînait à tant d'actes

cruels, paraissait ici par son beau côté. Affirmant seuls que leur

religion était la religion absolue, ils ne plièrent pas devant l'odieux

caprice du tyran. Ce fut pour eux l'origine de tracasseries sans fin.

Il suffisait qu'il y eût dans une ville un homme mécontent de la

synagogue, méchant, ou simplement espiègle, pour amener d'affreuses

conséquences. Un jour, c'était un autel à Caligula qu'on trouvait érigé

à l'endroit où les Juifs le pouvaient le

[Pg 194]-[An 38]

moins souffrir[5]. Un autre jour, c'était une troupe de gamins,

criant au scandale, parce que les Juifs seuls refusaient de placer la

statue de l'empereur dans leurs lieux de prière; on courait alors aux

synagogues et aux oratoires; on y installait le buste de Caligula[6];

on mettait les malheureux dans l'alternative ou de renoncer à leur

religion, ou de commettre un crime de lèse-majesté. Il s'ensuivait

d'affreuses vexations.

De telles plaisanteries s'étaient déjà plusieurs fois renouvelées,

quand on suggéra à l'empereur une idée plus diabolique encore; ce fut

de placer son colosse en or dans le sanctuaire du temple de Jérusalem,

et de faire dédier le temple lui-même à sa divinité[7]. Cette odieuse

intrigue faillit hâter de trente ans la révolte et la ruine de la

nation juive. La modération du légat impérial, Publius Pétronius, et

l'intervention du roi Hérode Agrippa, favori de Caligula, prévinrent

la catastrophe. Mais, jusqu'au moment où l'épée de Chæréa délivra la

terre du tyran le plus exécrable qu'elle eût encore supporté, les Juifs

vécurent partout dans la terreur. Philon nous a conservé

[Pg 195]-[An 38]

le détail de la scène inouïe qui se passa quand la députation dont

il était le chef fut admise à voir l'empereur[8]. Caligula les reçut

pendant qu'il visitait les villas de Mécène et de Lamia, près de la

mer, aux environs de Pouzzoles. Il était ce jour-là en veine de gaieté.

Hélicon, son railleur de prédilection, lui avait conté toute sorte

de bouffonneries sur les Juifs. «Ah! c'est donc vous, leur dit-il

avec un rire amer et en montrant les dents, qui seuls ne voulez pas

me reconnaître pour dieu, et qui préférez en adorer un que vous ne

sauriez seulement nommer?» Il accompagna ces paroles d'un épouvantable

blasphème. Les Juifs tremblaient; leurs adversaires alexandrins prirent

les premiers la parole: «Vous détesteriez, seigneur, encore bien

davantage ces gens et toute leur nation, si vous saviez l'aversion

qu'ils ont pour vous; car ils ont été les seuls qui n'aient point

sacrifié pour votre santé, lorsque tous les peuples le faisaient.»

A ces mots, les Juifs s'écrièrent que c'était là une calomnie, et

qu'ils avaient offert trois fois pour la prospérité de l'empereur les

sacrifices les plus solennels qui fussent en leur religion. «Soit, dit

Caligula avec un sérieux fort comique, vous avez sacrifié; c'est bien;

mais ce n'est pas à moi que vous avez sacrifié.

[Pg 196]-[An 38]

Quel avantage en retiré-je?» Là-dessus, leur tournant le dos, il

se mit à parcourir les appartements, donnant des ordres pour les

réparations, montant et descendant sans cesse. Les malheureux députés

(entre lesquels Philon, âgé de quatre-vingts ans, l'homme peut-être le

plus vénérable du temps, depuis que Jésus n'était plus) le suivaient

en haut, en bas, essoufflés, tremblants, bafoués par l'assistance.

Caligula, se retournant tout à coup: «A propos, leur dit-il, pourquoi

donc ne mangez-vous pas de porc?» Les flatteurs éclatèrent de rire; des

officiers, d'un ton sévère, les avertirent qu'on manquait à la majesté

de l'empereur par des rires immodérés. Les Juifs balbutièrent; un d'eux

dit assez gauchement: «Mais il y a des personnes qui ne mangent pas

d'agneau.--- Ah! pour ceux-là, dit l'empereur, ils ont bien raison;

c'est une viande qui n'a pas de goût.» Il feignit ensuite de s'enquérir

de leur affaire; puis, la harangue à peine commencée, il les quitte

et va donner des ordres pour la décoration d'une salle qu'il voulait

garnir de pierre spéculaire. Il revient, affectant un air modéré,

demande aux envoyés s'ils ont quelque chose à ajouter, et, comme

ceux-ci reprennent le discours interrompu, il leur tourne le dos pour

aller voir une autre salle qu'il faisait orner de peintures. Ce jeu de

tigre, badinant avec sa proie,

[Pg 197]-[An 39]

dura des heures. Les Juifs s'attendaient à la mort. Mais, au dernier

moment, les griffes de la bête rentrèrent. «Allons! dit Caligula en

repassant, décidément ces gens-ci ne sont pas aussi coupables qu'ils

sont à plaindre de ne pas croire à ma divinité.» Voilà comment les

questions les plus graves pouvaient être traitées sous l'horrible

régime que la bassesse du monde avait créé, qu'une soldatesque et une

populace également viles chérissaient, que la lâcheté de presque tous

maintenait.

On comprend que cette situation si tendue ait enlevé aux Juifs, du

temps de Marullus, beaucoup de cette audace qui les faisait parler si

fièrement à Pilate. Déjà presque détachés du temple, les chrétiens

devaient être bien moins effrayés que les Juifs des projets sacrilèges

de Caligula. Ils étaient, d'ailleurs, trop peu nombreux pour que l'on

connût à Rome leur existence. L'orage du temps de Caligula, comme celui

qui aboutit à la prise de Jérusalem par Titus, passa sur leur tête, et

à plusieurs égards les servit. Tout ce qui affaiblissait l'indépendance

juive leur était favorable, puisque c'était autant d'enlevé au pouvoir

d'une orthodoxie soupçonneuse, appuyant ses prétentions par de sévères

pénalités.

Cette période de paix fut féconde en développements intérieurs.

L'Église naissante se divisait en

[Pg 198]-[An 39]

trois provinces: Judée, Samarie, Galilée[9], à laquelle sans doute se

rattachait Damas. Jérusalem avait sa primauté absolument incontestée.

L'Église de cette ville, qui avait été dispersée après la mort

d'Étienne, se reconstitua vite. Les apôtres n'avaient jamais quitté

la ville. Les frères du Seigneur continuaient d'y résider et de jouir

d'une grande autorité[10]. Il ne semble pas que cette nouvelle Église

de Jérusalem ait été organisée d'une manière aussi rigoureuse que la

première; la communauté des biens n'y fut pas strictement rétablie.

Seulement, on fonda une grande caisse des pauvres, où devaient être

versées les aumônes que les Églises particulières envoyaient à l'Église

mère, origine et source permanente de leur foi[11].

Pierre faisait de fréquents voyages apostoliques dans les environs

de Jérusalem[12]. Il jouissait toujours d'une grande réputation de

thaumaturge. A Lydda[13], en particulier, il passa pour avoir guéri

un paralytique nommé Énée, miracle qui, dit-on, amena de nombreuses

conversions dans la plaine de Saron[14].

[Pg 199]-[An 40]

De Lydda, il se rendit à Joppé[15], ville qui paraît avoir été un

centre pour le christianisme. Des villes d'ouvriers, de marins, de

pauvres gens, où les Juifs orthodoxes ne dominaient pas[16], étaient

celles où la secte trouvait les meilleures dispositions. Pierre fit un

long séjour à Joppé, chez un tanneur nommé Simon, qui demeurait près de

la mer[17]. L'industrie du cuir était un métier presque impur; on ne

devait pas fréquenter ceux qui l'exerçaient, si bien que les corroyeurs

étaient réduits à demeurer dans des quartiers à part[18]. Pierre, en

choisissant un tel hôte, donnait une marque de son indifférence pour

les préjugés juifs, et travaillait à cet ennoblissement des petits

métiers qui est, pour une bonne part, l'ouvrage de l'esprit chrétien.

L'organisation des œuvres de charité surtout se poursuivait activement.

L'Église de Joppé possédait une femme admirable nommée en araméen

_Tabitha_ (gazelle), et en grec _Dorcas_[19], qui consacrait tous ses

[Pg 200]-[An 40]

soins aux pauvres[20]. Elle était riche, ce semble, et distribuait son

bien en aumônes. Cette respectable dame avait formé une réunion de

veuves pieuses, qui passaient avec elles leurs journées[21] à tisser

des habits pour les indigents. Comme le schisme du christianisme avec

le judaïsme n'était pas encore consommé, il est probable que les Juifs

bénéficiaient de ces actes de charité. «Les saints et les veuves[22]»

étaient ainsi de pieuses personnes, faisant du bien à tous, des espèces

de bégards et de béguines, que les seuls rigoristes d'une orthodoxie

pédantesque tenaient pour suspects, des _fraticelli_ aimés du peuple,

dévots, charitables, pleins de pitié.

Le germe de ces associations de femmes, qui sont une des gloires

du christianisme, exista de la sorte dans les premières Églises de

Judée. A Jaffa commença la génération de ces femmes voilées, vêtues

de lin, qui devaient continuer à travers les siècles la tradition des

charitables secrets. Tabitha fut la mère d'une famille qui ne finira

pas, tant qu'il y aura des misères à soulager et de bons instincts

de femme à satisfaire. On raconta plus tard que Pierre l'avait

ressuscitée. Hélas! la mort, tout

[Pg 201]-[An 40]

insensée, toute révoltante qu'elle est en pareil cas, est inflexible.

Quand l'âme la plus exquise s'est exhalée, l'arrêt demeure irrévocable;

la femme la plus excellente ne répond pas plus que la femme vulgaire et

frivole à l'invitation des voix amies qui la rappellent. Mais l'idée

n'est pas assujettie aux conditions de la matière. La vertu et la bonté

échappent aux prises de la mort. Tabitha n'avait pas besoin d'être

ressuscitée. Pour quatre jours de plus à passer en cette triste vie,

fallait-il la déranger de sa douce et immuable éternité? Laissez-la

reposer en paix; le jour des justes viendra.

Dans ces villes très-mêlées, le problème de l'admission des païens au

baptême se posait avec beaucoup d'urgence. Pierre en était fortement

préoccupé. Un jour qu'il priait à Joppé, sur la terrasse de la maison

du tanneur, ayant devant lui cette mer qui allait bientôt porter la

foi nouvelle à tout l'Empire, il eut une extase prophétique. Dans le

demi-sommeil où il était plongé, il crut éprouver une sensation de

faim, et demanda quelque chose. Or, pendant qu'on le lui préparait, il

vit le ciel ouvert et une nappe nouée aux quatre coins en descendre.

Ayant regardé à l'intérieur de la nappe, il y vit des animaux de toute

espèce, et crut entendre une voix qui lui disait: «Tue et mange.» Et

sur l'objection qu'il fit que plusieurs

[Pg 202]-[An 40]

de ces animaux étaient impurs: «N'appelle pas impur ce que Dieu a

purifié,» lui fut-il répondu. Cela, à ce qu'il paraît, se répéta

par trois fois. Pierre fut persuadé que ces animaux représentaient

symboliquement la masse des gentils, que Dieu lui-même venait de rendre

aptes à la communion sainte du royaume de Dieu[23].

L'occasion se présenta bientôt d'appliquer ces principes. De Joppé,

Pierre se rendit à Césarée. Là, il fut mis en rapport avec un centurion

nommé Cornélius[24]. La garnison de Césarée était formée, en partie du

moins, par une de ces cohortes composées de volontaires italiens, qu'on

appelait _Italicœ_[25]. Le nom complet de celle-ci a pu être _cohors

prima Augusta Italica civium romanorum_[26]. Cornélius était centurion

de cette cohorte, par conséquent Italien et citoyen romain. C'était un

honnête homme, qui depuis longtemps se sentait de l'attrait pour le cul

le monothéiste des Juifs. Il priait, faisait des aumônes, pratiquait

en un mot les préceptes de religion naturelle que suppose le judaïsme;

mais il n'était pas circoncis; ce

[Pg 203]-[An 40]

n'était pas un prosélyte à un degré quelconque; c'était un païen

pieux, un Israélite de cœur, rien de plus[27]. Toute sa maison et

quelques soldats de sa centurie étaient, dit-on, dans les mêmes

dispositions[28]. Cornélius demanda à entrer dans l'Église nouvelle.

Pierre, dont la nature était ouverte et bienveillante, le lui accorda,

et le centurion fut baptisé[29].

Peut-être Pierre ne vit-il d'abord à cela aucune difficulté; mais, à

son retour à Jérusalem, on lui en fit de grands reproches. Il avait

violé ouvertement la Loi, il était entré chez des incirconcis et avait

mangé avec eux. La question était capitale, en effet; il s'agissait

de savoir si la Loi était abolie, s'il était permis de la violer par

prosélytisme, si les gentils pouvaient être reçus de plain-pied dans

l'Église. Pierre, pour se défendre, raconta sa vision de Joppé. Plus

tard, le fait du centurion servit d'argument dans la grande question du

baptême des incirconcis. Pour lui donner plus de force, on supposa que

chaque phase de

[Pg 204]-[An 40]

cette grande affaire avait été marquée par un ordre du Ciel. On raconta

qu'à la suite de longues prières, Cornélius avait vu un ange qui lui

avait ordonné d'aller quérir Pierre à Joppé; que la vision symbolique

de Pierre eut lieu à l'heure même où arrivèrent les messagers de

Cornélius; que d'ailleurs Dieu s'était chargé de légitimer tout ce qui

avait été fait, puisque, l'Esprit-Saint étant descendu sur Cornélius

et sur les gens de sa maison, ceux-ci avaient parlé les langues et

psalmodié à la façon des autres fidèles. Était-il naturel de refuser le

baptême à des personnes qui avaient reçu le Saint-Esprit?

L'Église de Jérusalem était encore exclusivement composée de Juifs

et de prosélytes. Le Saint-Esprit se répandant sur des incirconcis,

antérieurement au baptême, parut un fait très-extraordinaire. Il

est probable que dès lors existait un parti opposé en principe à

l'admission des gentils, et que tout le monde n'accepta pas les

explications de Pierre. L'auteur des _Actes_[30] veut que l'approbation

ait été unanime. Mais, dans quelques années, nous verrons la question

renaître avec bien plus de vivacité[31]. On accepta peut-être le fait

du bon centurion, comme celui de l'eunuque

[Pg 205]-[An 40]

éthiopien, à titre de fait exceptionnel, justifié par une révélation et

un ordre exprès de Dieu. L'affaire était loin d'être décidée. Ce fut la

première controverse dans le sein de l'Église; le paradis de la paix

intérieure avait duré six ou sept ans.

Les apôtres · 第 14 / 25 段