grandeur de son âme. Il était laid, de courte taille, épais et voûté.
Ses fortes épaules portaient bizarrement une tête petite et chauve.
Sa face blême était comme envahie par une barbe épaisse, un nez
aquilin, des yeux perçants, des sourcils noirs qui se rejoignaient
sur le front[36]. Sa parole n'avait non plus rien qui imposât[37].
Quelque chose de craintif, d'embarrassé, d'incorrect, donnait d'abord
une pauvre idée de son éloquence[38]. En homme de tact, il insistait
lui-même sur ses défauts extérieurs, et en tirait avantage[39]. La race
juive a cela de remarquable qu'elle présente à la fois des types de la
plus grande beauté et de la plus complète laideur; mais la laideur juive
[Pg 171]-[An 38]
est quelque chose de tout à fait à part. Tel de ces étranges visages,
qui excite d'abord le sourire, prend, dès qu'il s'illumine, une sorte
d'éclat profond et de majesté.
Le tempérament de Paul n'était pas moins singulier que son extérieur.
Sa constitution, évidemment très-résistante, puisqu'elle supporta une
vie pleine de fatigues et de souffrances, n'était pas saine. Il fait
sans cesse allusion à sa faiblesse corporelle; il se présente comme un
homme qui n'a qu'un souffle, malade, épuisé, et avec cela timide, sans
apparence, sans prestige, sans rien de ce qui fait de l'effet, si bien
qu'on a eu du mérite à ne pas s'arrêter à de si misérables dehors[40].
Ailleurs, il parle avec mystère d'une épreuve secrète, «d'une-pointe
enfoncée en sa chair,» qu'il compare à un ange de Satan, occupé à le
souffleter, et auquel Dieu a permis de s'attacher à lui pour l'empêcher
de s'enorgueillir[41]. Trois fois il a demandé au Seigneur de l'en
délivrer; trois fois le Seigneur lui a répondu: «Ma grâce te suffit.»
C'était, apparemment, quelque infirmité; car l'entendre de l'attrait
des voluptés charnelles n'est guère possible, puisque lui-même nous
apprend ailleurs
[Pg 172]-[An 38]
qu'il y était insensible[42]. Il paraît qu'il ne se maria pas[43]; la
froideur complète de son tempérament, conséquence des ardeurs sans
égales de son cerveau, se montre par toute sa vie; il s'en vante avec
une assurance qui n'était peut-être pas exempte de quelque affectation,
et qui, en tout cas, a pour nous quelque chose de déplaisant[44].
Il vint jeune à Jérusalem[45], et entra, dit-on, à l'école de Gamaliel
le Vieux[46]. Gamaliel était l'homme le plus éclairé de Jérusalem.
Comme le nom de pharisien s'appliquait à tout Juif considérable qui
n'était pas des familles sacerdotales, Gamaliel passait pour un membre
de cette secte. Mais il n'en avait pas l'esprit étroit et exclusif.
C'était un homme libéral, éclairé, comprenant les païens, sachant le
grec[47]. Peut-être
[Pg 173]-[An 38]
les larges idées que professa saint Paul devenu chrétien furent-elles
une réminiscence des enseignements de son premier maître; il faut
avouer toutefois que ce ne fut pas la modération qu'il apprit d'abord
de lui. Dans cette atmosphère brûlante de Jérusalem, il arriva à
un degré extrême de fanatisme. Il était à la tête du jeune parti
pharisien, rigoriste et exalté, qui poussait l'attachement au passé
national jusqu'aux derniers excès[48]. Il ne connut pas Jésus[49] et
ne fut pas mêlé à la scène sanglante du Golgotha. Mais nous l'avons vu
prenant une part active au meurtre d'Étienne, et figurant en première
ligne parmi les persécuteurs de l'Église. Il ne respirait que mort et
menaces, et courait Jérusalem en vrai forcené, porteur d'un mandat qui
autorisait toutes ses brutalités. Il allait de synagogue en synagogue,
forçant les gens timides de renier le nom de Jésus, faisant fouetter ou
emprisonner les autres[50]. Quand l'Église de Jérusalem fut dispersée,
sa rage se répandit sur les villes voisines[51]; les progrès que
[Pg 174]-[An 38]
faisait la foi nouvelle l'exaspéraient, et, ayant appris qu'un groupe
de fidèles s'était formé à Damas, il demanda au grand prêtre Théophile,
fils de Hanan[52], des lettres pour la synagogue de cette ville, qui
lui conférassent le pouvoir d'arrêter les personnes mal pensantes, et
de les amener garrottées à Jérusalem[53].
Le désarroi de l'autorité romaine en Judée, depuis la mort de Tibère,
explique ces vexations arbitraires. On était sous l'insensé Caligula.
L'administration se détraquait de toutes parts. Le fanatisme avait
gagné tout ce que le pouvoir civil avait perdu. Après le renvoi de
Pilate et les concessions faites aux indigènes par Lucius Vitellius,
on eut pour principe délaisser le pays se gouverner selon ses lois.
Mille tyrannies locales profitèrent de la faiblesse d'un pouvoir devenu
insouciant. Damas, d'ailleurs, venait de passer entre les mains du
roi nabatéen Hartat ou Hâreth, dont la capitale était à Pétra[54].
Ce prince, puissant et brave, après avoir battu Hérode Antipas et
tenu tête aux forces romaines commandées par le légat impérial Lucius
Vitellius, avait été merveilleusement servi par la fortune. La nouvelle
de la mort de Tibère (16 mars 37)
[Pg 175]-[An 38]
avait subitement arrêté Vitellius[55]. Hâreth s'était emparé de Damas
et y avait établi un ethnarque ou gouverneur[56]. Les juifs, dans
ces moments d'occupation nouvelle, formaient un parti considérable.
Ils étaient nombreux à Damas et y exerçaient un grand prosélytisme,
notamment parmi les femmes[57]. On voulait les contenter; le moyen de
les gagner était toujours de faire des concessions à leur autonomie,
et toute concession à leur autonomie était une permission de violences
religieuses[58]. Punir, tuer ceux qui ne pensaient pas comme eux, voilà
ce qu'ils appelaient indépendance et liberté.
Paul, sorti de Jérusalem, suivit sans doute la route ordinaire, et
passa le Jourdain au «pont des Filles de Jacob». L'exaltation de son
cerveau était à son comble; il était par moments troublé, ébranlé. La
passion n'est pas une règle de foi. L'homme passionné va d'une croyance
à une autre fort diverse; seulement, il y porte la même fougue. Comme
toutes
[Pg 176]-[An 38]
les âmes fortes, Paul était près d'aimer ce qu'il haïssait. Était-il
sûr après tout de ne pas contrarier l'œuvre de Dieu? Les idées si
mesurées et si justes de son maître Gamaliel[59] lui revenaient
peut-être à l'esprit. Souvent ces âmes ardentes ont de terribles
retours. Il subissait le charme de ceux qu'il torturait[60]. Plus on
les connaissait, ces bons sectaires, plus on les aimait. Or, nul ne les
connaissait aussi bien que leur persécuteur. Par moments, il croyait
voir la douce figure du maître qui inspirait à ses disciples tant de
patience, le regarder d'un air de pitié et avec un tendre reproche. Ce
qu'on racontait des apparitions de Jésus, conçu comme un être aérien
et parfois visible, le frappait beaucoup; car, aux époques et dans les
pays où l'on croit au merveilleux, les récits miraculeux s'imposent
également aux partis opposés; les musulmans ont peur des miracles
d'Élie, et demandent, comme les chrétiens, des cures surnaturelles à
saint Georges et à saint Antoine. Paul, après avoir traversé l'Iturée,
était entré dans la grande plaine de Damas. Il approchait de la ville,
et s'était probablement déjà engagé dans les jardins qui l'entourent.
Il était midi[61]. Paul avait avec lui plusieurs
[Pg 177]-[An 38]
compagnons, et, ce semble, voyageait à pied[62].
La route de Jérusalem à Damas n'a guère changé. C'est celle qui,
sortant de Damas dans la direction du sud-ouest, traverse la belle
plaine arrosée à la fois par les ruisseaux affluents de l'Abana et
du Pharphar, et sur laquelle s'échelonnent aujourd'hui les villages
de Dareya, Kaukab, Sasa. On ne saurait chercher l'endroit dont nous
parlons, et qui va être le théâtre d'un des faits les plus importants
de l'histoire de l'humanité, au delà de Kaukab (quatre heures de
Damas)[63]. Il est même probable que le point en question fut beaucoup
plus rapproché de la ville, et qu'on serait dans le vrai en le
plaçant vers Dareya (une heure et demie de Damas), ou entre Dareya
et l'extrémité du Meidan[64]. Paul avait devant lui la ville, dont
quelques édifices devaient déjà se dessiner à travers les arbres;
derrière lui, le dôme majestueux de l'Hermon, avec ses sillons de
neige, qui le font ressembler à la tête chenue d'un vieillard; sur sa
droite, le Hauran, les deux petites chaînes parallèles qui resserrent
le cours inférieur du Pharphar[65], et les tumulus[66]
[Pg 178]-[An 38]
de la région des lacs; sur sa gauche, les derniers contre-forts de
l'Anti-Liban, allant rejoindre l'Hermon. L'impression de ces campagnes
richement cultivées, de ces vergers délicieux, séparés les uns des
autres par des rigoles et chargés des plus beaux fruits, est celle du
calme et du bonheur. Qu'on se figure une route ombragée, s'ouvrant dans
une couche épaisse de terreau, sans cesse détrempée par les canaux
d'irrigation, bordée de talus, et serpentant au travers des oliviers,
des noyers, des abricotiers, des pruniers, reliés entre eux par des
vignes en girandole, on aura l'image du lieu où arriva l'événement
étrange qui a exercé une si grande influence sur la foi du monde.
Vous vous croyez à peine en Orient dans ces environs de Damas[67], et
surtout, au sortir des âpres et brûlantes régions de la Gaulonitide
et de l'Iturée, ce qui remplit l'âme, c'est la joie de retrouver les
travaux de l'homme et les bénédictions du ciel. Depuis l'antiquité la
plus reculée jusqu'à nos jours, toute cette zone qui entoure Damas de
fraîcheur et de bien-être n'a eu qu'un nom, n'a inspiré qu'un rêve,
celui du «paradis de Dieu».
Si Paul trouva là des visions terribles, c'est qu'il
[Pg 179]-[An 38]
les portait en son esprit. Chaque pas qu'il faisait vers Damas
éveillait en lui de cuisantes perplexités. L'odieux rôle de bourreau
qu'il allait jouer lui devenait insupportable. Les maisons qu'il
commence à apercevoir sont peut-être celles de ses victimes. Cette
pensée l'obsède, ralentit son pas; il voudrait ne pas avancer; il
s'imagine résister à un aiguillon qui le presse[68]. La fatigue de la
route[69], se joignant à cette préoccupation, l'accable. Il avait, à
ce qu'il paraît, les yeux enflammés[70], peut-être un commencement
d'ophthalmie. Dans ces marches prolongées, les dernières heures sont
les plus dangereuses. Toutes les causes débilitantes des jours passés
s'y accumulent; les forces nerveuses se détendent; une réaction
s'opère. Peut-être aussi le brusque passage de la plaine dévorée par
le soleil aux frais ombrages des jardins détermina-t-il un accès
dans l'organisation maladive[71] et gravement ébranlée du voyageur
fanatique. Les fièvres pernicieuses, accompagnées de transport au
cerveau, sont dans ces parages tout à fait subites. En quelques
minutes, on est comme foudroyé. Quand l'accès est passé, on garde
l'impression
[Pg 180]-[An 38]
d'une nuit profonde, traversée d'éclairs, où l'on a vu des images se
dessiner sur un fond noir[72]. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'un coup
terrible enleva en un instant à Paul ce qui lui restait de conscience
distincte, et le renversa par terre privé de sentiment.
Il est impossible, avec les récits que nous avons de cet événement
singulier[73], de dire si quelque fait extérieur amena la crise qui
valut au christianisme son plus ardent apôtre. Dans de pareils cas,
au reste, le fait extérieur est peu de chose. C'est l'état d'âme de
saint Paul, ce sont ses remords, à l'approche de la ville où il va
mettre le comble à ses méfaits, qui furent les vraies causes de sa
conversion[74]. Je préfère beaucoup pour ma part l'hypothèse d'un fait
personnel à Paul et senti de lui
[Pg 181]-[An 38]
seul[75]. Il n'est pas invraisemblable cependant qu'un orage[76] ait
éclaté tout à coup. Les flancs de l'Hermon sont le point de formation
de tonnerres dont rien n'égale la violence. Les âmes les plus froides
ne traversent pas sans émotion ces effroyables pluies de feu. Il faut
se rappeler que, pour toute l'antiquité, les accidents de ce genre
étaient des révélations divines, qu'avec les idées qu'on se faisait
alors de la Providence, rien n'était fortuit, que chaque homme avait
l'habitude de rapporter à lui les phénomènes naturels qui se passaient
autour de lui. Pour les Juifs, en particulier, le tonnerre était
toujours la voix de Dieu; l'éclair, le feu de Dieu. Paul était sous
le coup de la plus vive excitation. Il était naturel qu'il prêtât à
la voix de l'orage ce qu'il avait dans son propre cœur. Qu'un délire
fiévreux, amené par un coup de soleil ou une ophthalmie, se soit tout à
coup emparé de lui; qu'un
[Pg 182]-[An 38]
éclair ait amené un long éblouissement; qu'un éclat de la foudre l'ait
renversé et ait produit une commotion cérébrale, qui oblitéra pour
un temps le sens de la vue, peu importe. Les souvenirs de l'Apôtre à
cet égard paraissent avoir été assez confus; il était persuadé que le
fait avait été surnaturel, et une telle opinion ne lui permettait pas
une conscience nette des circonstances matérielles. Ces commotions
cérébrales produisent parfois une sorte d'effet rétroactif et troublent
complètement les souvenirs des moments qui ont précédé la crise[77].
Paul, d'ailleurs, nous apprend lui-même qu'il était sujet aux
visions[78]; quelque circonstance insignifiante aux yeux de tout autre
dut suffire pour le mettre hors de lui.
Au milieu des hallucinations auxquelles tous ses sens étaient en proie,
que vit-il, qu'entendit-il? Il vit la figure qui le poursuivait depuis
plusieurs jours; il vit le fantôme sur lequel couraient tant de récits.
Il vit Jésus lui-même[79], lui disant en hébreu: «Saül, Saül, pourquoi
me persécutes-tu?» Les natures impétueuses passent tout d'une pièce
d'un extrême à
[Pg 183]-[An 38]
l'autre[80]. Il y a pour elles, ce qui n'existe pas pour les natures
froides, des moments solennels, des minutes qui décident du reste de
la vie. Les hommes réfléchis ne changent pas; ils se transforment. Les
hommes ardents, au contraire, changent et ne se transforment pas. Le
dogmatisme est comme une robe de Nessus qu'ils ne peuvent arracher. Il
leur faut un prétexte d'aimer et de haïr. Nos races occidentales seules
ont su produire de ces esprits larges, délicats, forts et flexibles,
qu'aucune illusion momentanée n'entraîne, qu'aucune vaine affirmation
ne séduit. L'Orient n'a jamais eu d'hommes de cette espèce. En quelques
secondes, se pressèrent dans l'âme de Paul toutes ses plus profondes
pensées. L'horreur de sa conduite se montra vivement à lui. Il se vit
couvert du sang d'Étienne; ce martyr lui apparut comme son père, son
initiateur. Il fut touché à vif, bouleversé de fond en comble. Mais,
en somme, il n'avait fait que changer de fanatisme. Sa sincérité, son
besoin de foi absolue lui interdisaient les moyens termes. Il était
clair qu'il déploierait un jour pour Jésus ce même zèle de feu qu'il
avait mis à le persécuter.
Paul entra à Damas avec l'aide de ses compagnons,
[Pg 184]-[An 38]
qui le tenaient par la main[81]. Ils le déposèrent chez un certain
Juda, qui demeurait dans la rue Droite, grande rue à colonnades,
longue de plus d'un mille et large de cent pieds, qui traversait la
ville de l'est à l'ouest, et dont le tracé forme encore aujourd'hui,
sauf quelques déviations, la principale artère de Damas[82].
L'éblouissement[83] et le transport au cerveau ne diminuaient pas
d'intensité. Pendant trois jours, Paul, en proie à la fièvre, ne
mangea ni ne but. Ce qui se passa durant cette crise dans une tête
brûlante, affolée par une violente commotion, se devine facilement. On
parla devant lui des chrétiens de Damas et en particulier d'un certain
Hanania, qui paraît avoir été le chef de la communauté[84], Paul
[Pg 185]-[An 38]
avait souvent entendu vanter les pouvoirs miraculeux des nouveaux
croyants à l'égard des maladies; l'idée que l'imposition des mains
le tirerait de l'état où il était, s'empara de lui. Ses yeux étaient
toujours fort enflammés. Parmi les images qui se succédaient en son
cerveau[85], il crut voir Hanania entrer et lui faire le geste familier
aux chrétiens. Il fut persuadé dès lors qu'il devrait sa guérison
à Hanania. Hanania fut averti; il vint, parla doucement au malade,
l'appela son frère, et lui imposa les mains. Le calme, à partir de ce
moment, rentra dans l'âme de Paul. Il se crut guéri, et, la maladie
étant surtout nerveuse, il le fut. De petites croûtes ou écailles
tombèrent, dit-on, de ses yeux[86]; il mangea et reprit des forces.
Il reçut le baptême presque aussitôt[87]. Les doctrines de l'Église
étaient si simples qu'il n'eut rien de nouveau à apprendre. Il fut
sur-le-champ chrétien et parfait chrétien. De qui d'ailleurs aurait-il
eu à recevoir des leçons? Jésus lui-même lui était apparu. Il avait eu
sa vision de Jésus ressuscité, comme Jacques, comme Pierre. C'était par
révélation immédiate
[Pg 186]-[An 38]
qu'il avait tout appris. La fière et indomptable nature de Paul
reparaissait ici. Abattu sur le chemin, il voulut bien se soumettre,
mais se soumettre à Jésus seul, à Jésus qui avait quitté la droite de
son Père pour venir le convertir et l'instruire. Telle est la base
de sa foi; tel sera un jour le point de départ de ses prétentions.
Il soutiendra que c'est à dessein qu'il n'est pas allé à Jérusalem
aussitôt après sa conversion se mettre en rapport avec ceux qui
étaient apôtres avant lui; qu'il a reçu sa révélation particulière et
qu'il ne tient rien de personne; qu'il est apôtre comme les Douze par
institution divine et par commission directe de Jésus; que sa doctrine
est la bonne, quand même un ange dirait le contraire[88]. Un immense
danger entra avec cet orgueilleux dans le sein de la petite société de
pauvres en esprit qui a constitué jusqu'ici le christianisme. Ce sera
un vrai miracle si ses violences et son inflexible personnalité ne font
pas tout éclater. Mais aussi que sa hardiesse, sa force d'initiative,
sa décision vont être un élément précieux à côté de l'esprit étroit,
timide, indécis des saints de Jérusalem! Sûrement, si le christianisme
fût resté entre les
[Pg 187]-[An 38]
mains de ces bonnes gens, renfermé dans un conventicule d'illuminés
menant la vie commune; il se fut éteint comme l'essénisme sans presque
laisser de souvenir. C'est l'indocile Paul qui fera sa fortune, et qui,
au risque de tous les périls, le mènera hardiment en haute mer. A côté
du fidèle obéissant, recevant sa foi sans mot dire de son supérieur,
il y aura le chrétien dégagé de toute autorité, qui ne croira que
par conviction personnelle. Le protestantisme existe déjà, cinq ans
après la mort de Jésus; saint Paul en est l'illustre fondateur. Jésus
n'avait sans doute pas prévu de tels disciples; ce sont eux peut-être
qui contribueront le plus à faire vivre son œuvre, et lui assureront
l'éternité.
Les natures violentes et portées au prosélytisme ne changent jamais
que l'objet de leur passion. Aussi ardent pour la foi nouvelle qu'il
l'avait été pour l'ancienne, saint Paul, comme Omar, passa en un
jour du rôle de persécuteur au rôle d'apôtre. Il ne revint pas à
Jérusalem[89], où sa position auprès des Douze aurait eu quelque chose
de délicat. Il resta à Damas et dans le Hauran[90], et, pendant trois
ans (38-41), y prêcha que Jésus était fils de Dieu[91]. Hérode
[Pg 188]-[An 38]
Agrippa Ier possédait la souveraineté du Hauran et des pays voisins;
mais son pouvoir était sur plusieurs points annulé par celui du roi
nabatéen Hâreth. L'affaiblissement de la puissance romaine, en Syrie,
avait livré à l'ambitieux Arabe la grande et riche ville de Damas,
ainsi qu'une partie des contrées au delà du Jourdain et de l'Hermon,
qui naissaient alors à la civilisation[92]. Un autre émir, Soheym[93],
peut-être parent ou lieutenant de Hâreth, se faisait donner par
Caligula l'investiture de l'Iturée. Ce fut au milieu de ce grand
éveil de la race arabe[94], sur ce sol étrange, où une race énergique
déployait avec éclat son activité fiévreuse, que Paul répandit le
premier feu de son âme d'apôtre[95]. Peut-être le mouvement matériel,
si brillant, qui transformait le pays, nuisit-il
[Pg 189]-[An 38]
au succès d'une prédication tout idéaliste et fondée sur la croyance à
une prochaine fin du monde. On ne trouve aucune trace, en effet, d'une
Église d'Arabie fondée par saint Paul. Si la région du Hauran devient,
vers l'an 70, un des centres les plus importants du christianisme, elle
le doit à l'émigration des chrétiens de Palestine, et ce sont justement
les ennemis de saint Paul, les ébionites, qui ont de ce côté leur
principal établissement.
A Damas, où il y avait beaucoup de juifs[96], Paul fut plus écouté. Il
entrait dans les synagogues, et se livrait à de vives argumentations
pour prouver que Jésus était le Christ. L'étonnement des fidèles
était extrême; celui qui avait persécuté leurs frères de Jérusalem
et qui était venu pour les enchaîner, le voilà devenu leur premier
apologiste[97]! Son audace, sa singularité, avaient bien quelque
chose qui les effrayait; il était seul; il ne prenait conseil de
personne[98]; il ne faisait pas école; on le regardait avec plus de
curiosité que de sympathie. On sentait que c'était un frère, mais un
frère d'une espèce toute particulière. On le croyait incapable
[Pg 190]-[An 38]
d'une trahison; mais les bonnes et médiocres natures éprouvent toujours
un sentiment de défiance et d'effroi à côté des natures puissantes et
originales, qu'elles sentent bien devoir un jour leur échapper.
[1] Cette date résulte de la comparaison des chapitres ix, xi, xii des
_Actes_ avec Gal., i, 18; ii, 1, et du synchronisme que présente le
chapitre xii des _Actes_ avec l'histoire profane, synchronisme qui fixe
la date des faits racontés en ce chapitre à l'an 44.
[2] _Act._, ix, 11; xxi, 39; xxii, 3.
[3] Dans l'épître à Philémon, écrite vers l'an 61, il se qualifie de
«vieillard» (v, 9). _Act._, vii, 57, il est qualifié de jeune homme,
pour un fait relatif à l'an 37, à peu près.
[4] De la même manière que les «Jésus» se faisaient appeler «Jason»;
les «Joseph», «Hégésippe»; les «Éliacim», «Alcime», etc. Saint Jérôme
(_De viris ill._, 5) suppose que Paul prit son nom du proconsul Sergius
Paulus (_Act._, xiii, 9). Une telle explication parait peu admissible.
Si les _Actes_ ne donnent à Saül le nom de «Paul» qu'à partir de
ses relations avec ce personnage, cela tient peut-être à ce que la
conversion supposée de Sergius aurait été le premier acte éclatant de
Paul comme apôtre des gentils.
[5] _Act._, xiii, 9 et la suite; la suscription de toutes les épîtres;
II Petri, iii, 15.
[6] Les calomnies ébionites (Épiphane, _Adv. hær._, hær. xxx, 16 et 25)
ne doivent pas être prises au sérieux.
[7] Saint Jérôme, _loc. cit_. Inadmissible comme la présente saint
Jérôme, cette tradition semble néanmoins avoir quelque fondement.
[8] Rom., xi, 1; Phil., iii, 5.
[9] _Act._, xxii, 28.
[10] _Act._, xxiii, 6.
[11] Phil., iii, 5; _Act._, xxvi, 5.
[12] _Act._, vi, 9; Philo, _Leg. ad Caium_, § 36.
[13] Strabon, XIV, x, 13.
[14] _Ibid._, XIV, x, 14-15; Philostrate, _Vie d'Apollonius_, I, 7.
[15] Jos., _Ant._, dernier paragraphe. Cf. _Vie de Jésus_, p, 33-34.
[16] Philostrate, _loc. cit_.
[17] _Act._, xvii, 22 et suiv.; xxi, 37.
[18] Gal., vi, 11; Rom., xvi, 22.
[19] II Cor., xi, 6.
[20] _Act._, xxi, 40. J'ai expliqué ailleurs te sens du mot έβραϊστί.
_Hist. des lang. sémit._, II, i, 5; III, i, 2.
[21] _Act._, xxvi, 14.
[22] I Cor., xv, 33. Cf. Meinecke, _Menandri fragm._, p. 75.
[23] Tit., i, 12; _Act._, xvii, 28. L'authenticité de l'épître a Tite
est très-douteuse. Quant au discours rapporté au chapitre xvii des
_Actes_, il est l'ouvrage de l'auteur des _Actes_ bien plus que de
saint Paul.
[24] Le vers cité d'Aratus (_Phœnom._, 5) se retrouve, en effet, dans
Cléanthe (_Hymne à Jupiter_, 5}. Tous deux l'empruntaient sans doute à
quelque hymne religieux anonyme.
[25] Gal., i, 14.
[26] _Act._, xvii, 22 et suiv., en tenant compte de la note 23,
ci-dessus.
[27] Voir _Vie de Jésus_, p. 72.
[28] _Act._, xviii, 3.
[29] _Ibid._, xviii, 3; I Cor., iv, 12; I Thess., ii, 9; II Thess.,
iii, 8.
[30] _Act._, xxiii, 16.
[31] II Cor., viii, 18, 22; xii, 18.
[32] Rom., xvi, 7, 11, 21. Sur le sens de συγγενής en ces passages,
voir ci-dessus, p. 108, note 27.
[33] Voir surtout l'épître à Philémon.
[34] Gal., v, 12; Phil., iii, 2.
[35] II Cor., x, 10.