conséquence une expansion de la doctrine qu'on voulait arrêter.
Jusqu'ici, la prédication chrétienne ne s'est guère étendue hors de
Jérusalem; aucune mission n'a été entreprise; renfermée dans son
communisme exalté mais étroit, l'Église mère n'a pas rayonné autour
d'elle ni formé de succursales. La dispersion du petit cénacle jeta
la bonne semence aux quatre vents du ciel. Les membres de l'Église de
Jérusalem, violemment chassés de leur quartier, se répandirent dans
toutes les parties de la Judée et de la Samarie[1], et y prêchèrent
partout le royaume de Dieu. Les diacres, en particulier, dégagés de
leurs fonctions administratives par
[Pg 151]-[An 38]
la ruine de la communauté, devinrent des évangélistes excellents.
Ils furent l'élément actif et jeune de la secte, en opposition avec
l'élément un peu lourd constitué par les apôtres et les «hébreux».
Une seule circonstance, celle de la langue, aurait suffi pour créer à
ces derniers une infériorité sous le rapport de la prédication. Ils
parlaient, au moins comme langue habituelle, un dialecte dont les Juifs
mêmes ne se servaient pas à quelques lieues de Jérusalem. Ce fut aux
hellénistes qu'échut tout l'honneur de la grande conquête dont le récit
va être maintenant notre principal objet.
Le théâtre de la première de ces missions, qui devaient bientôt
embrasser tout le bassin de la Méditerranée, fut la région voisine
de Jérusalem, dans un cercle de deux ou trois journées. Le diacre
Philippe[2] fut le
[Pg 152]-[An 38]
héros de cette première expédition sainte. Il évangélisa la Samarie
avec un grand succès. Les Samaritains étaient schismatiques; mais la
jeune secte, à l'exemple du maître, était moins susceptible que les
juifs rigoureux sur ces questions d'orthodoxie. Jésus, disait-on,
s'était montré à diverses reprises assez favorable aux Samaritains[3].
Philippe paraît avoir été un des hommes apostoliques les plus
préoccupés de théurgie[4]. Les récits qui se rapportent à lui nous
transportent dans un monde étrange et fantastique. On expliqua par
des prodiges les conversions qu'il fit chez les Samaritains et en
particulier à Sébaste, leur capitale. Ce pays lui-même était tout
rempli d'idées superstitieuses sur la magie. L'an 36, c'est-à-dire deux
ou trois ans avant l'arrivée des prédicateurs chrétiens, un fanatique
avait excité parmi les Samaritains une émotion assez sérieuse, en
prêchant la nécessité d'un retour au mosaïsme primitif, dont il
prétendait avoir retrouvé les ustensiles sacrés[5]. Un certain Simon,
du village de Gitta ou Gitton[6], qui arriva plus tard
[Pg 153]-[An 38]
à une grande réputation, commençait dès lors à se faire connaître par
ses prestiges[7]. On souffre de voir l'Évangile trouver une préparation
et un appui en de telles chimères. Une assez grande foule se fit
baptiser au nom de Jésus. Philippe avait le pouvoir de baptiser, mais
non celui de conférer le Saint-Esprit. Ce privilège était réservé
aux apôtres. Quand on apprit à Jérusalem la formation d'un groupe de
fidèles à Sébaste, on résolut d'envoyer Pierre et Jean pour compléter
leur initiation. Les deux apôtres vinrent, imposèrent les mains aux
nouveaux convertis, prièrent sur leur tête; ceux-ci furent doués
sur-le-champ des pouvoirs merveilleux
[Pg 154]-[An 38]
attachés à la collation du Saint-Esprit. Les miracles, la prophétie,
tous les phénomènes de l'illuminisme se produisirent, et l'Église de
Sébaste n'eut sous ce rapport rien à envier à celle de Jérusalem[8].
S'il faut en croire la tradition, Simon de Gitton se trouva dès lors
en rapport avec les chrétiens. Converti, à ce que l'on rapporte, par
la prédication et les miracles de Philippe, il se fit baptiser et
s'attacha à cet évangéliste. Puis, quand les apôtres Pierre et Jean
furent arrivés, et qu'il eut vu les pouvoirs surnaturels que procurait
l'imposition des mains, il vint, dit-on, leur offrir de l'argent pour
qu'ils lui donnassent aussi la faculté de conférer le Saint-Esprit.
Pierre alors lui aurait fait cette réponse admirable: «Périsse ton
argent avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s'achète! Tu n'as
ni part ni héritage en tout ceci, car ton cœur n'est pas droit devant
Dieu[9].»
Qu'elles aient été ou non prononcées, ces paroles semblent tracer
exactement la situation de Simon à l'égard de la secte naissante.
Nous verrons, en effet, que, selon toutes les apparences, Simon de
Gitton fut le chef d'un mouvement religieux, parallèle à celui du
christianisme, qu'on peut regarder comme une
[Pg 155]-[An 38]
sorte de contrefaçon samaritaine de l'œuvre de Jésus. Simon avait-il
déjà commencé à dogmatiser et à faire des prodiges quand Philippe
arriva à Sébaste? Entra-t-il dès lors en rapport avec l'Église
chrétienne? L'anecdote qui a fait de lui le père de toute «simonie»
a-t-elle quelque réalité? Faut-il admettre que le monde vit un
jour en face l'un de l'autre deux thaumaturges, dont l'un était un
charlatan, et dont l'autre était la «pierre» qui a servi de base à
la foi de l'humanité? Un sorcier a-t-il pu balancer les destinées du
christianisme? Voilà ce que nous ignorons, faute de documents; car
le récit des _Actes_ est ici de faible autorité, et, dès le premier
siècle, Simon devint pour l'Église chrétienne un sujet de légendes.
Dans l'histoire, l'idée générale seule est pure. Il serait injuste
de s'arrêter à ce qu'a de choquant cette triste page des origines
chrétiennes. Pour les auditoires grossiers, le miracle prouve la
doctrine; pour nous, la doctrine fait oublier le miracle. Quand une
croyance a consolé et amélioré l'humanité, elle est excusable d'avoir
employé des preuves proportionnées à la faiblesse du public auquel elle
s'adressait. Mais, quand on a prouvé l'erreur par l'erreur, quelle
excuse alléguer? Ce n'est pas une condamnation que nous entendons
prononcer contre Simon de Gitton. Nous aurons à nous expliquer plus
[Pg 156]-[An 38]
tard sur sa doctrine et sur son rôle, qui ne se dévoila que sous le
règne de Claude[10]. Il importait seulement de remarquer ici qu'un
principe important semble s'être introduit à son propos dans la
théurgie chrétienne. Obligée d'admettre que des imposteurs faisaient
aussi des miracles, la théologie orthodoxe attribua ces miracles au
démon. Pour conserver aux prodiges quelque valeur démonstrative, on
fut obligé d'imaginer des règles pour discerner les vrais et les
faux miracles. On descendit pour cela jusqu'à un ordre d'idées fort
puéril[11].
Pierre et Jean, après avoir confirmé l'Église de Sébaste, repartirent
pour Jérusalem, qu'ils regagnèrent en évangélisant les villages du
pays des Samaritains[12]. Le diacre Philippe continua ses courses
évangéliques en se rabattant vers le sud, sur l'ancien pays des
Philistins[13]. Ce pays, depuis l'avénement des Macchabées, avait
été fort entamé par les Juifs[14]; il s'en fallait cependant que le
judaïsme y dominât. Dans ce voyage, Philippe opéra une conversion qui
[Pg 157]-[An 38]
fit quelque bruit et dont on parla beaucoup à cause d'une circonstance
particulière. Un jour qu'il cheminait sur la route de Jérusalem à
Gaza, laquelle est fort déserte[15], il rencontra un riche voyageur,
évidemment un étranger, car il allait en char, mode de locomotion
qui de tout temps fut presque inconnu aux habitants de la Syrie et
de la Palestine. Il revenait de Jérusalem, et, assis gravement, il
lisait la Bible à haute voix, selon un usage alors assez répandu[16].
Philippe, qui en toute chose croyait agir par une inspiration d'en
haut, se sentit comme attiré vers ce char. Il se mit à le côtoyer, et
entra doucement en conversation avec l'opulent personnage, s'offrant
à lui expliquer les endroits qu'il ne comprendrait pas. Ce fut pour
l'évangéliste une belle occasion de développer la thèse chrétienne
sur les figures de l'Ancien Testament. Il prouva que, dans les livres
prophétiques, tout se rapportait à Jésus, que Jésus était le mot de la
grande énigme, que c'était de lui en particulier que le Voyant avait
parlé dans ce beau passage: «Il a été conduit comme une brebis à la
mort; comme un agneau, muet devant celui qui le tond, il n'a pas ouvert
la
[Pg 158]-[An 38]
bouche[17].» Le voyageur le crut, et, à la première eau qu'on
rencontra: «Voilà de l'eau, dit-il; est-ce que je ne pourrais pas être
baptisé?» On fit arrêter le char; Philippe et le voyageur descendirent
dans l'eau, et ce dernier fut baptisé.
Or, le voyageur était un puissant personnage. C'était un eunuque de
la candace d'Éthiopie, son ministre des finances et le gardien de ses
trésors, lequel était venu adorer à Jérusalem, et s'en retournait
maintenant à Napata[18] par la route d'Égypte. _Candace_ ou _candaoce_
était le titre de la royauté féminine d'Éthiopie, vers le temps où
nous sommes[19]. Le judaïsme avait dès lors pénétré en Nubie et en
Abyssinie[20]; beaucoup d'indigènes s'étaient convertis, ou du moins
comptaient parmi ces prosélytes qui, sans être circoncis, adoraient le
Dieu unique[21]. L'eunuque était peut-être de cette dernière classe, un
[Pg 159]-[An 38]
simple païen pieux, comme le centurion Cornélius, qui figurera bientôt
en cette histoire. Il est impossible, en tout cas, de supposer qu'il
fût complètement initié au judaïsme[22]. On n'entendit plus, passé
cela, parler de l'eunuque. Mais Philippe raconta l'incident, et plus
tard on y attacha de l'importance. Quand la question de l'admission des
païens dans l'Église chrétienne devint l'affaire capitale, on trouva
ici un précédent fort grave. Philippe était censé avoir agi en toute
cette affaire par inspiration divine[23]. Ce baptême, donné par ordre
de l'Esprit-Saint à un homme à peine juif, notoirement incirconcis, qui
ne croyait au christianisme que depuis quelques heures, eut une haute
valeur dogmatique. Ce fut un argument pour ceux qui pensaient que les
portes de l'Église nouvelle devaient être ouvertes à tous[24].
Philippe, après cette aventure, se rendit à Aschdod
[Pg 160]-[An 38]
ou Azote. Tel était le naïf état d'enthousiasme où vivaient ces
missionnaires, qu'ils croyaient à chaque pas entendre des voix du ciel,
recevoir des directions de l'Esprit[25]. Chacun de leurs pas leur
semblait réglé par une force supérieure, et, quand ils allaient d'une
ville à l'autre, ils pensaient obéir à une inspiration surnaturelle.
Parfois, ils s'imaginaient faire des voyages aériens. Philippe était à
cet égard un des plus exaltés. C'est sur l'indication d'un ange qu'il
croyait être venu de Samarie à l'endroit où il rencontra l'eunuque;
après le baptême de celui-ci, il était persuadé que l'Esprit l'avait
enlevé et l'avait transporté tout d'une traite à Azote[26].
Azote et la route de Gaza furent le terme de la première prédication
évangélique vers le sud. Au delà étaient le désert et la vie nomade
sur laquelle le christianisme eut toujours peu de prise. D'Azote,
le diacre Philippe tourna vers le nord et evangélisa toute la côte
jusqu'à Césarée. Peut-être les Églises de Joppé et de Lydda, que nous
trouverons bientôt florissantes[27], furent-elles fondées par lui.
A Césarée, il se fixa et fonda une Église importante[28]. Nous l'y
rencontrerons
[Pg 161]-[An 38]
encore vingt ans plus tard[29]. Césarée était une ville neuve et
la plus considérable de la Judée[30]. Elle avait été bâtie sur
remplacement d'une forteresse sidonienne appelée «tour d'Abdastarte,
ou de Straton», par Hérode le Grand, lequel lui donna, en l'honneur
d'Auguste, le nom que ses ruines portent encore aujourd'hui. Césarée
était de beaucoup le meilleur port de toute la Palestine, et elle
tendait de jour en jour à en devenir la capitale. Fatigués du séjour
de Jérusalem, les procurateurs de Judée allaient bientôt y faire leur
résidence habituelle[31]. Elle était surtout peuplée de païens[32]; les
Juifs y étaient cependant assez nombreux; des rixes cruelles avaient
souvent lieu entre les deux classes de la population[33]. La langue,
grecque y était seule parlée, et les Juifs eux-mêmes en étaient venus
à réciter certaines parties de la liturgie en grec[34]. Les rabbis
austères de Jérusalem envisageaient Césarée comme un séjour profane,
dangereux et où l'on devenait presque un païen[35]. Par toutes les
raisons qui viennent d'être dites, cette ville aura
[Pg 162]-[An 38]
beaucoup d'importance dans la suite de notre histoire. Ce fut en
quelque sorte le port du christianisme, le point par lequel l'Église de
Jérusalem communiqua avec toute la Méditerranée.
Bien d'autres missions, dont l'histoire nous est inconnue, furent
conduites parallèlement à celle de Philippe[36]. La rapidité même avec
laquelle se fit cette première prédication fut la cause de son succès.
En l'an 38, cinq ans après la mort de Jésus, et un an peut-être après
la mort d'Étienne, toute la Palestine en deçà du Jourdain avait entendu
la bonne nouvelle de la bouche des missionnaires partis de Jérusalem.
La Galilée, de son côté, gardait la semence sainte, et probablement
la répandait autour d'elle, bien qu'on ne sache rien des missions
parties de ce pays. Peut-être la ville de Damas, qui, dès l'époque
où nous sommes, avait aussi des chrétiens[37], reçut-elle la foi de
prédicateurs galiléens.
[1] _Act._, viii, 1, 4; xi, 19.
[2] _Act._, viii, 5 et suiv. Que ce ne soit pas l'apôtre, cela résulte
des passages _Act._, viii, 1, 5, 12, 14, 40; xxi, 8, comparés entre
eux. Il est vrai que le verset _Act._, xxi, 9, comparé à ce que disent
Papias (dans Eusèbe, _II. E._, III, 39), Polycrate (_ibid._, V, 24),
Clément d'Alexandrie (_Strom._, III, 6), ferait identifier l'apôtre
Philippe, dont parlent ces trois écrivains ecclésiastiques, avec le
Philippe qui joue un rôle important dans les _Actes_. Mais il est plus
naturel d'admettre que le verset en question renferme une méprise et
a été interpolé que de contredire la tradition des Églises d'Asie et
d'Hiérapolis même, où le Philippe qui eut des filles prophétesses se
retira. Les données particulières que possède l'auteur du quatrième
Évangile (écrit, ce semble, en Asie Mineure) sur l'apôtre Philippe se
trouvent ainsi expliquées.
[3] Voir _Vie de Jésus_, ch. xiv. Il se peut cependant que la tendance
habituelle à l'auteur des _Actes_ se retrouve ici. Voir Introd., p.
xix, xxxix, et ci-dessous, p. 159, 205.
[4] _Act._, viii, 5-40.
[5] Jos., _Ant._, XVIII, iv, 1, 2.
[6] Aujourd'hui _Jît_ sur la route de Naplouse à Jaffa, à une heure et
demie de Naplouse et de Sébastieh. V. Robinson, _Biblical researches_,
II, p. 308, note; III, 134 (2e édit.) et sa carte.
[7] Les renseignements relatifs à ce personnage chez les écrivains
chrétiens sont si fabuleux, que des doutes ont pu s'élever sur la
réalité de son existence. Ces doutes sont d'autant plus spécieux que,
dans la littérature pseudo-clémentine, «Simon le Magicien» est souvent
un pseudonyme de saint Paul. Mais nous ne pouvons admettre que la
légende de Simon repose sur cette unique base. Comment l'auteur des
Actes, si favorable à saint Paul, eût-il admis une donnée dont le sens
hoslile ne pouvait lui échapper? La suite chronologique de l'école
simonienne, les écrits qui nous restent d'elle, les traits précis de
topographie et de chronologie donnés par saint Justin, compatriote de
notre thaumaturge, ne s'expliquent pas, d'ailleurs, dans l'hypothèse
où la personne de Simon serait imaginaire (voir surtout Justin, _Apol.
II_, 15, et _Dial. cum Tryph._, 120).
[8] _Act._, viii, 5 et suiv.
[9] _Ibid._, viii, 9 et suiv.
[10] Justin, _Apol. I_, 26, 56.
[11] Homil. pseudo-clem., xvii, 15, 17; Quadratus, dans Eusèbe, _H.
E._, IV, 3.
[12] _Act._, viii, 25.
[13] _Ibid._, viii, 26-40.
[14] I Macch., x, 86, 89; xi, 60 et suiv; Jos., _Ant._, XIII, xiii, 3;
XV, vii, 3; XVIII, xi, 5; _B. J._, I, iv, 2.
[15] Robinson, _Bibl. researches_, II, p. 41 et 514-515 (2_e_ édit.).
[16] Talm. de Bab., _Erubin_, 53 _b_ et 54 _a_; _Sota_, 46 _b_.
[17] _Isaïe_, liii, 7.
[18] Aujourd'hui Mérawi, près du Gébel-Barkal (Lepsius, _Denkmæler_, I,
pl. 1 et 2 _bis_). Strabon, XVII, i, 54.
[19] Strabon, XVII, i, 54; Pline, VI, xxxv, 8; Dion Cassius, LIV, 5;
Eusèbe, _II. E._, II, 1.
[20] Les descendants de ces juifs existent encore sous le nom de
_Falâsyân_. Les missionnaires qui les convertirent venaient d'Égypte.
Leur version de la Bible a été faite sur la version grecque. Les
Falâsyàn ne sont pas Israélites de sang.
[21] Jean, xii, 20; _Act._, x, 2.
[22] Voir Deutér., xxiii, 1. Il est vrai que εὐνοῦχος peut se prendre
par catachrèse pour désigner un chambellan ou fonctionnaire de cour
orientale. Mais δυνάστης suffisait à rendre cette idée; εὐνοῦχος doit
donc être pris ici au sens propre.
[23] _Act._, viii, 26, 29.
[24] Conclure de là que toute cette histoire a été inventée par
l'auteur des _Actes_ nous paraît téméraire. L'auteur des _Actes_
insiste avec complaisance sur les faits qui appuient ses opinions; mais
nous ne croyons pas qu'il introduise dans son récit des faits purement
symboliques ou imaginés à dessein. Voir l'Introd., p. xxxviii-xxxix.
[25] Pour l'état analogue des premiers Mormons, voir Jules Remy,
_Voyage au pays des Mormons_ (Paris, 1860), I, p. 195 et la suite.
[26] _Act._, viii, 39-40. Comp. Luc, iv, 14.
[27] _Act._, ix, 32, 38.
[28] _Ibid._, viii, 40; xi, 11.
[29] _Act._, xxi, 8.
[30] Jos., _B. J._, III, ix, 1.
[31] _Act._, xxiii, 23 et suiv.; xxv, 1, 5; Tacite,_ Hist._, II, 79.
[32] Jos., _B. J._, III, ix, 1.
[33] Jos., _Ant._, XX, viii, 7; _B. J._, II, xiii, 5,--xiv, 5; xviii, 1.
[34] Talm. de Jérusalem, _Sota_, 21 _b_.
[35] Jos., _Ant._, XIX., vii, 3-4; viii, 2.
[36] _Act._, xi, 19.
[37] _Ibid._, ix, 2, 10, 19.
[Pg 163]-[An 38]
CHAPITRE X.
CONVERSION DE SAINT PAUL.
Mais l'an 38 valut à l'Église naissante une bien autre conquête. C'est
dans le courant de cette année[1], en effet, qu'on peut placer avec
vraisemblance la conversion de ce Saül que nous avons trouvé complice
de la lapidation d'Étienne, agent principal de la persécution de l'an
37, et qui va devenir, par un mystérieux coup de la grâce, le plus
ardent des disciples de Jésus.
Saül était né à Tarse, en Cilicie[2], l'an 10 ou 12 de notre ère[3].
Selon la mode du temps, on avait
[Pg 164]-[An 38]
latinisé son nom en celui de «Paul»[4]. Il ne porta néanmoins ce
dernier nom d'une manière suivie que lorsqu'il eut pris le rôle
d'apôtre des gentils[5]. Paul était du sang juif le plus pur[6]. Sa
famille, originaire peut-être de la ville de Cischala en Galilée[7],
prétendait appartenir à la tribu de Benjamin[8]. Son père était en
possession du titre de citoyen romain[9]. Sans doute quelqu'un de
ses ancêtres avait acheté cette qualité, ou l'avait acquise par des
services. On peut supposer que son grand-père l'avait obtenue pour
avoir aidé Pompée lors de la conquête romaine (63 ans avant J.-C.). Sa
famille, comme
[Pg 165]-[An 38]
toutes les bonnes et anciennes maisons juives, appartenait au parti des
pharisiens[10]. Paul fut élevé dans les principes les plus sévères de
cette secte[11], et, s'il en répudia plus tard les dogmes étroits, il
en garda toujours la foi ardente, l'âpreté et l'exaltation.
Tarse était, à l'époque d'Auguste, une ville très-florissante. La
population appartenait, pour la plus grande partie, à la race grecque
et araméenne; mais les juifs y étaient nombreux, comme dans toutes
les villes de commerce[12]. Le goût des lettres et des sciences y
était fort répandu, et aucune ville du monde, sans excepter Athènes
et Alexandrie, n'était aussi riche en écoles et en instituts
scientifiques[13]. Le nombre des hommes savants que Tarse produisit ou
qui y firent leurs études est vraiment extraordinaire[14]. Mais il ne
faudrait pas conclure de là que Paul reçut une éducation hellénique
très-soignée. Les juifs fréquentaient rarement les établissements
d'instruction profane[15]. Les écoles les plus célèbres de Tarse
étaient les écoles de rhétorique[16]. La première chose qu'on
[Pg 166]-[An 38]
apprenait en de telles écoles était le grec classique. Il n'est pas
croyable qu'un homme qui eût pris des leçons même élémentaires de
grammaire et de rhétorique eût écrit cette langue bizarre, incorrecte,
si peu hellénique par le tour, qui est celle des lettres de saint Paul.
Il parlait habituellement et facilement en grec[17]; il écrivait ou
plutôt dictait[18] en cette langue; mais son grec était celui des juifs
hellénistes, un grec chargé d'hébraïsmes et de syriacismes, qui devait
être à peine intelligible pour un lettré du temps, et qu'on ne comprend
bien qu'en cherchant le tour syriaque que Paul avait dans l'esprit en
dictant. Lui-même reconnaît le caractère populaire et grossier de sa
langue[19]. Quand il pouvait, il parlait «l'hébreu», c'est-à-dire le
syro-chaldaïque du temps[20]. C'est en cette langue qu'il pensait;
c'est en cette langue que lui parle la voix intime du chemin de
Damas[21].
Sa doctrine ne trahit non plus aucun emprunt direct fait à la
philosophie grecque. La citation d'un vers de la _Thaïs_ de Ménandre,
qu'on trouve dans
[Pg 167]-[An 38]
ses écrits[22], est un de ces proverbes monostiques qui étaient dans
toutes les bouches et qu'on pouvait très-bien alléguer sans avoir
lu les originaux. Deux autres citations, l'une d'Épiménide, l'autre
d'Aratus, qui figurent sous son nom[23], outre qu'il n'est pas certain
qu'elles soient de son fait, s'expliquent aussi par des emprunts
de seconde main[24]. La culture de Paul est presque exclusivement
juive[25]; c'est dans le Talmud, bien plus que dans la Grèce classique,
qu'il faut chercher ses analogues. Quelques idées générales que la
philosophie avait partout répandues et qu'on pouvait connaître sans
avoir ouvert un seul livre des philosophes[26], parvinrent seules
jusqu'à lui. Sa façon de raisonner est des plus étranges. Certainement
il ne savait rien de la logique péripatéticienne. Son syllogisme n'est
pas du tout celui d'Aristote; au contraire, sa dialectique a la plus
grande ressemblance avec celle
[Pg 168]-[An 38]
du Talmud. Paul, en général, se laisse conduire par les mots plus que
par les idées. Un mot qu'il a dans l'esprit le domine et le conduit à
un ordre de pensées fort éloigné de l'objet principal. Ses transitions
sont brusques, ses développements interrompus, ses périodes fréquemment
suspendues. Aucun écrivain ne fut plus inégal. On chercherait vainement
dans toutes les littératures un phénomène aussi bizarre que celui d'une
page sublime, comme le treizième chapitre de la première épître aux
Corinthiens, à côté de faibles argumentations, de pénibles redites, de
fastidieuses subtilités.
Son père le destina de bonne heure à être rabbi. Mais, selon l'usage
général[27], il lui donna un état. Paul était tapissier[28], ou,
si l'on aime mieux, ouvrier en ces grosses toiles de Cilicie qu'on
appelait _cilicium_. A diverses reprises, il exerça ce métier[29]; il
n'avait pas de fortune patrimoniale. Il eut au moins une sœur, dont
le fils habita Jérusalem[30]. Les indices qu'on a d'un frère[31] et
d'autres parents[32], qui auraient embrassé
[Pg 169]-[An 38]
le christianisme, sont très-vagues et très-incertains.
La délicatesse des manières étant, selon les idées de la bourgeoisie
moderne, en rapport avec la fortune, nous nous figurerions volontiers,
d'après ce qui précède, Paul comme un homme du peuple mal élevé et sans
distinction. Ce serait là une idée tout à fait fausse. Sa politesse,
quand il le voulait, était extrême; ses manières étaient exquises.
Malgré l'incorrection du style, ses lettres révèlent un homme de
beaucoup d'esprit[33], trouvant dans l'élévation de ses sentiments des
expressions d'un rare bonheur. Jamais correspondance ne révéla des
attentions plus recherchées, des nuances plus fines, des timidités,
des hésitations plus aimables. Une ou deux de ses plaisanteries nous
choquent[34]. Mais quelle verve! quelle richesse de mots charmants!
quel naturel! On sent que son caractère, dans les moments où la passion
ne le rendait pas irascible et farouche, devait être celui d'un homme
poli, empressé, affectueux, parfois susceptible, un peu jaloux.
Inférieurs devant le grand public[35], ces hommes ont, dans le sein
des petites Églises, d'immenses avantages, par l'attachement qu'ils
inspirent, par leurs
[Pg 170]-[An 38]
aptitudes pratiques et par leur habile manière de sortir des plus
grandes difficultés.