[Pg 133]-[An 36]

problèmes sociaux. Le splendide idéal tracé par l'auteur des _Actes_

sera inscrit comme une révélation prophétique à l'entrée du paradis

de l'humanité: «La multitude des fidèles n'avait qu'un cœur et

qu'une âme, et aucun d'eux ne regardait ce qu'il possédait comme lui

appartenant, car ils jouissaient de tout en commun. Aussi n'y avait-il

pas de pauvres parmi eux; ceux qui avaient des champs ou des maisons

les vendaient et en apportaient le prix aux pieds des apôtres; puis

on faisait la part de chacun selon ses besoins. Et, chaque jour, ils

rompaient le pain en pleine concorde, avec joie et simplicité de

cœur[32]!»

Ne devançons pas les temps. Nous sommes arrivés à l'an 36 à peu

près. Tibère, à Caprée, ne se doute guère de l'ennemi qui croît pour

l'Empire. En deux ou trois années, la secte nouvelle avait fait des

progrès surprenants. Elle comptait plusieurs milliers de fidèles[33].

Il était déjà facile de prévoir que ses conquêtes s'effectueraient

surtout du côté des hellénistes et des prosélytes. Le groupe galiléen

qui avait entendu le maître, tout en gardant sa primauté, était comme

noyé sous un flot de nouveaux venus, parlant grec. On pressent déjà que

le rôle principal appartiendra à ces derniers. A l'heure

[Pg 134]-[An 36]

où nous sommes, aucun païen, c'est-à-dire aucun homme sans lien

antérieur avec le judaïsme, n'est entré dans l'Église. Mais des

prosélytes[34] y occupent des fonctions très-importantes. Le cercle

de provenance des disciples s'est aussi fort élargi; ce n'est plus un

simple petit collége de Palestiniens; on y compte des gens de Chypre,

d'Antioche, de Cyrène[35], et en général de presque tous les points des

côtes orientales de la Méditerranée où s'étaient établies des colonies

juives. L'Égypte seule faisait défaut dans cette primitive Église et

fera défaut longtemps encore. Les juifs de ce pays étaient presque en

schisme avec la Judée. Ils vivaient de leur vie propre, supérieure à

beaucoup d'égards à celle de la Palestine, et ils recevaient faiblement

le contre-coup des mouvements religieux de Jérusalem.

[1] Voir les textes réunis et traduits par Eugène Burnouf, _Introd. à

l'hist. du buddhisme indien_, I, p. 137 et suiv., surtout p. 198-199.

[2] Voir _Vie de Jésus_, p. 181 et 211.

[3] _Act._, ii, 45; iv, 34, 37; v, 1.

[4] _Act._, v, 1 et suiv.

[5] _Ibid._, ii, 45; iv, 35.

[6] _Act._, vi, 1 et suiv.

[7] Voir ci-dessus, p. 108.

[8] _Act._, xxi, 8.

[9] Phil., i, 1; I Tim., iii, 8 et suiv.

[10] Rom., xvi, 1, 12; I Tim., iii, 11; v, 9 et suiv.; Pline, _Epist._,

X, 97. Les épîtres à Timothée ne sont probablement pas de saint Paul;

mais elles sont en tout cas fort anciennes.

[11] Rom., xvi, 1; I Cor., ix, 5; Philem., 2.

[12] I Tim., v, 9 et suiv.

[13] _Constit. apost._, VI, 17.

[14] Sap., ii, 10; Eccl., xxxvii, 17; Matth., xxiii, 14; Marc, xii, 40;

Luc, xx, 47; Jac., i, 27.

[15] Mischna, _Sota_, iii, 4.

[16] Talm. de Bab., _Sota_, 22 _a_; comp. I Tim., v, 13; Buxtorf, _Lex.

chald. talm. rabb._, aux mots תיכילצ et תוככוש.

[17] _Act._, vi,1.

[18] _Ibid._, xii, 12.

[19] I Tim., v, 9 et suiv. Comp. _Act._, ix, 39, 41.

[20] I Tim., v, 3 et suiv.

[21] _Ecclésiaste_, vii, 27; _Ecclésiastique_, vii, 26 et suiv.; ix, 1

et suiv.; xxv, 22 et suiv.; xxvi, 1 et suiv.; xlii, 9 et suiv.

[22] Pour le costume des veuves dans l'Église orientale, voir le

manuscrit grec n° 64 de la Bibliothèque impériale (ancien fonds), fol.

11. Le costume des calogries est encore aujourd'hui à peu près le même,

le type de la religieuse orientale étant la veuve, tandis que celui de

la nonne latine est la vierge.

[23] Comparez le _Pasteur_ d'Hermas, vis. ii, ch. 4.

[24] Καλογρἰα, nom des religieuses dans l'Église orientale. Καλὸς

réunit ici les deux sens de «beau» et de «bon».

[25] Voir ci-dessus, p. 122, note 3.

[26] I Cor., xii entier.

[27] Les congrégations piétistes de l'Amérique, qui sont, dans le

protestantisme, l'analogue des couvents catholiques, rappellent aussi

par beaucoup de traits les Églises primitives. V. L. Bridel, _Récits

américains_ (Lausanne, 1861).

[28] Prov., iii, 27 et suiv.; x, 2; xi, 4; xxii, 9; xxviii, 27; Eccli.,

iii, 23 et suiv.; vii, 36; xii, 1 et suiv.; xviii, 14; xx, 13 et suiv.;

xxxi, 11; Tobie, ii, 15, 22; iv, 11; xii, 9; xiv, 11; Daniel, iv, 24;

Talm. de Jérus., _Peah_, 15 _b_.

[29] Matth., vi, 2; Mischna, _Schekalim_, v, 6; Talm. de Jérus.,

_Demaï_, fol. 23 _b_.

[30] _Act._, x, 2, 4, 31.

[31] Ps. cxxxiii.

[32] _Act._, ii, 44-47; iv, 32-35.

[33] _Ibid._, ii, 41.

[34] Voir ci-dessus, p. 108, 119-120.

[35] _Act._, vi, 5; xi, 20.

[Pg 135]-[An 36]

CHAPITRE VIII.

PREMIÈRE PERSÉCUTION.--MORT D'ÉTIENNE.--DESTRUCTION DE LA PREMIÈRE

ÉGLISE DE JÉRUSALEM.

Il était inévitable que les prédications de la secte nouvelle, même

en se produisant avec beaucoup de réserve, réveillassent les colères

qui s'étaient amassées contre le fondateur et avaient fini par amener

sa mort. La famille sadducéenne de Hanan, qui avait fait tuer Jésus,

régnait toujours. Joseph Kaïapha occupa, jusqu'en 36, le souverain

pontificat, dont il abandonnait tout le pouvoir effectif à son

beau-père Hanan, et à ses parents Jean et Alexandre[1]. Ces hommes

arrogants et sans pitié voyaient avec impatience une troupe de bonnes

et saintes gens, sans titre officiel, gagner la faveur de la foule[2].

Une ou deux fois, Pierre, Jean et les principaux

[Pg 136]-[An 36]

membres du collége apostolique, furent mis en prison et condamnés à la

flagellation. C'était le châtiment qu'on infligeait aux hérétiques[3].

L'autorisation des Romains n'était pas nécessaire pour l'appliquer.

Comme on le pense bien, ces brutalités ne faisaient qu'exciter l'ardeur

des apôtres. Ils sortiront du sanhédrin, où ils venaient de subir

la flagellation, pleins de joie d'avoir été jugés dignes de subir

un affront pour celui qu ils aimaient[4]. Éternelle puérilité des

répressions pénales, appliquées aux choses de l'âme! Ils passaient

sans doute pour des hommes d'ordre, pour des modèles de prudence et de

sagesse, les étourdis qui crurent sérieusement, l'an 36, avoir raison

du christianisme au moyen de quelques coups de fouet.

Ces violences venaient surtout des sadducéens[5], c'est-à-dire du haut

clergé qui entourait le temple et en tirait d'immenses profits[6].

On ne voit pas que les pharisiens aient déployé contre la secte

l'animosité qu'ils montrèrent contre Jésus. Les nouveaux croyants

étaient des gens pieux, rigides, assez analogues par leur genre de vie

aux pharisiens eux-mêmes.

[Pg 137]-[An 36]

La rage que ces derniers ressentirent contre le fondateur venait de la

supériorité de Jésus, supériorité que celui-ci ne prenait aucun soin de

dissimuler. Ses fines railleries, son esprit, son charme, son aversion

pour les faux dévots, avaient allumé des haines féroces. Les apôtres,

au contraire, étaient dénués d'esprit; ils n'employèrent jamais

l'ironie. Les pharisiens leur furent par moments favorables; plusieurs

pharisiens se firent même chrétiens[7]. Les terribles anathèmes

de Jésus contre le pharisaïsme n'étaient pas encore écrits, et la

tradition des paroles du maître n'était ni générale ni uniforme[8].

Ces premiers chrétiens étaient d'ailleurs des gens si inoffensifs, que

plusieurs personnes de l'aristocratie juive, sans faire précisément

partie de la secte, étaient bien disposés pour eux. Nicodème et Joseph

d'Arimathie, qui avaient connu Jésus, restèrent sans doute avec

l'Église en des liens fraternels. Le docteur juif le plus célèbre du

temps, Rabbi Gamaliel le Vieux, petit-fils

[Pg 138]-[An 36]

de Hillel, homme à idées larges et très-tolérant, opina, dit-on, dans

le sanhédrin en faveur de la liberté des prédications évangéliques[9].

L'auteur des _Actes_ lui prête un raisonnement excellent, qui devrait

être la règle de conduite des gouvernements, toutes les fois qu'ils se

trouvent en présence de nouveautés dans l'ordre intellectuel ou moral.

«Si cette œuvre est frivole, laissez-la, elle tombera d'elle-même; si

elle est sérieuse, comment osez-vous résister à l'œuvre de Dieu? En

tout cas, vous ne réussirez pas à l'arrêter.» Gamaliel fut peu écouté.

Les esprits libéraux, au milieu de fanatismes opposés, n'ont aucune

chance de réussir.

Un éclat terrible fut provoqué par le diacre Étienne[10]. Sa

prédication avait, à ce qu'il paraît, beaucoup de succès. La foule

s'amassait autour de lui, et ces rassemblements aboutissaient à

des querelles fort vives. C'étaient surtout des hellénistes ou des

prosélytes, des habitués de la synagogue dite des _Libertini_[11], des

gens de Cyrène, d'Alexandrie, de Cilicie, d'Éphèse, qui s'animaient à

ces disputes. Étienne soutenait

[Pg 139]-[An 37]

avec passion que Jésus était le Messie, que les prêtres avaient commis

un crime en le mettant à mort, que les Juifs étaient des rebelles, fils

de rebelles, des gens qui niaient l'évidence. Les autorités résolurent

de perdre ce prédicateur audacieux. Des témoins furent apostés pour

saisir en ses discours quelque parole contre Moïse. Naturellement, ils

trouvèrent ce qu'ils cherchaient. Étienne fut arrêté, et on l'amena

devant le sanhédrin. Le mot qu'on lui reprochait était presque celui-là

même qui amena la condamnation de Jésus[12]. On l'accusait de dire que

Jésus de Nazareth détruirait le temple, et changerait les traditions

qu'on attribuait à Moïse. Il est très-possible, en effet, qu'Étienne

eût tenu un pareil langage. Un chrétien de cette époque n'aurait pas eu

l'idée de parler directement contre la Loi, puisque tous l'observaient

encore; quant aux traditions, Étienne put les combattre, comme l'avait

fait Jésus lui-même; or, ces traditions étaient follement rapportées

à Moïse par les orthodoxes, et on leur attribuait une valeur égale à

celle de la loi écrite[13].

Étienne se défendit en exposant la thèse chrétienne avec un grand luxe

de citations de la Loi, des

[Pg 140]-[An 37]

Psaumes, des prophètes, et termina en reprochant aux membres du

sanhédrin l'homicide de Jésus. «Têtes dures, cœurs incirconcis, leur

dit-il, vous résisterez donc toujours au Saint-Esprit, comme l'ont fait

vos pères! Lequel des prophètes vos pères n'ont-ils pas persécuté? Ils

ont tué ceux qui annonçaient la venue du Juste, que vous avez livré et

dont vous avez été les meurtriers. Cette loi, que vous aviez reçue de

la bouche des anges[14], vous ne l'avez pas gardée!...» A ces mots, un

cri de rage l'interrompit. Étienne, s'exaltant de plus en plus, tomba

dans un de ces accès d'enthousiasme qu'on appelait l'inspiration du

Saint-Esprit. Ses yeux se fixèrent en haut; il vit la gloire de Dieu

et Jésus à côté de son Père, et il s'écria: «Voilà, que je vois les

cieux ouverts et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu.» Tous

les assistants bouchèrent leurs oreilles, et se jetèrent sur lui, en

grinçant les dents. On l'entraîna hors de la ville et on le lapida. Les

témoins, qui, selon la Loi[15], devaient jeter les premières pierres,

tirèrent leurs vêtements et les déposèrent

[Pg 141]-[An 37]

posèrent aux pieds d'un jeune fanatique nommé Saül ou Paul, lequel

songeait avec une joie secrète aux mérites qu'il acquérait en

participant à la mort d'un blasphémateur[16].

En tout ceci, on observa à la lettre les prescriptions du Deutéronome,

ch. XIII. Mais, envisagée par le côté du droit civil, cette exécution

tumultuaire, accomplie sans le concours des Romains, n'était pas

régulière[17]. Pour Jésus, nous avons vu qu'il fallut la ratification

du procurateur. Peut-être cette ratification fut-elle obtenue pour

Étienne, et l'exécution ne suivit-elle pas la sentence d'aussi près

que le veut le narrateur des _Actes_. Peut-être aussi l'autorité

romaine s'était-elle relâchée en Judée. Pilate venait d'être suspendu

de ses fonctions, ou était sur le point de l'être. La cause de cette

disgrâce fut justement la trop grande fermeté qu'il avait montrée

dans son administration[18]. Le fanatisme juif lui avait rendu la vie

insupportable. Peut-être était-il fatigué de refuser à ces frénétiques

les violences qu'ils lui demandaient, et l'altière famille de Hanan

était-elle arrivée à n'avoir plus besoin de permission pour prononcer

des sentences de mort. Lucius Vitellius

[Pg 142]-[An 37]

(le père de celui qui fut empereur) était alors légat impérial de

Syrie. Il cherchait à gagner les bonnes grâces des populations, et il

fit rendre aux Juifs les vêtements pontificaux qui, depuis Hérode le

Grand, étaient gardés dans la tour Antonia[19]. Loin de soutenir Pilate

dans ses actes de rigueur, il donna raison aux plaintes des indigènes,

et renvoya Pilate à Rome pour répondre aux accusations de ses

administrés (commencement de l'an 36). Le principal grief de ceux-ci

était que le procurateur ne se prêtait pas assez complaisamment à leurs

désirs d'intolérance[20]. Vitellius le remplaça provisoirement par son

ami Marcellus, qui fut sans doute plus attentif à ne pas mécontenter

les Juifs, et par conséquent plus facile à leur accorder des meurtres

religieux. La mort de Tibère (16 mars de l'an 37) ne fit qu'encourager

Vitellius dans cette politique. Les deux premières années du règne de

Caligula furent une époque d'affaiblissement général de l'autorité

romaine en Syrie. La politique de ce prince, avant qu'il eut perdu

l'esprit, fut de rendre aux peuples de l'Orient leur autonomie et des

chefs indigènes. C'est ainsi qu'il établit les royautés ou principautés

d'Antiochus de Comagène, d'Hérode

[Pg 143]-[An 37]

Agrippa, de Soheym, de Cotys, de Polémon II, et qu'il laissa s'agrandir

celle de Hâreth[21]. Quand Pilate arriva à Rome, il trouva le

nouveau règne déjà commencé. Il est probable que Caligula lui donna

tort, puisqu'il confia le gouvernement de Jérusalem à un nouveau

fonctionnaire, Marullus, lequel paraît n'avoir pas excité de la part

des Juifs les violentes récriminations qui accablèrent d'embarras le

pauvre Pilate et l'abreuvèrent d'ennuis[22].

Ce qu'il importe, en tout cas, de remarquer, c'est qu'à l'époque où

nous sommes, les persécuteurs du christianisme ne sont pas les Romains;

ce sont les Juifs orthodoxes. Les Romains conservaient, au milieu de ce

fanatisme, un principe de tolérance et de raison. Si on peut reprocher

quelque chose à l'autorité impériale, c'est d'avoir été trop faible et

de ne pas avoir tout d'abord coupé court aux conséquences civiles d'une

loi sanguinaire, ordonnant la peine de mort pour des délits religieux.

Mais la domination romaine n'était pas encore un pouvoir complet comme

elle le fut plus tard; c'était une sorte de protectorat

[Pg 144]-[An 37]

ou de suzeraineté. On poussa la condescendance jusqu'à ne pas mettre

la tête de l'empereur sur les monnaies frappées sous les procurateurs,

afin de ne pas choquer les idées juives[23]. Rome ne cherchait pas

encore, en Orient du moins, à imposer aux peuples vaincus ses lois,

ses dieux, ses mœurs; elle les laissait dans leurs pratiques locales,

en dehors du droit romain. Leur demi-indépendance était comme un

signe de plus de leur infériorité. Le pouvoir impérial en Orient, à

cette époque, ressemblait assez à l'autorité turque, et l'état des

populations indigènes à celui des _raïas_. L'idée de droits égaux

et de garanties égales pour tous n'existait pas. Chaque groupe

provincial avait sa juridiction, comme aujourd'hui les diverses Églises

chrétiennes et les juifs dans l'empire ottoman. Il y a peu d'années,

en Turquie, les patriarches des diverses communautés de _raïas_, pour

peu qu'ils s'entendissent avec la Porte, étaient souverains à l'égard

de leurs subordonnés, et pouvaient prononcer contre eux les peines les

plus cruelles.

L'année de la mort d'Étienne pouvant flotter entre les années 36, 37,

38, on ne sait si Kaïapha doit en porter la responsabilité. Kaïapha fut

déposé par

[Pg 145]-[An 37]

Lucius Vitellius, l'an 36, peu de temps après Pilate[24]; mais le

changement fut peu considérable. Il eut pour successeur son beau-frère

Jonathan, fils de Hanan. Celui-ci, à son tour, eut pour successeur son

frère Théophile, fils de Hanan[25], lequel continua le pontificat dans

la maison de Hanan jusqu'à l'an 42. Hanan vivait encore, et, possesseur

réel du pouvoir, maintenait dans sa famille les principes d'orgueil, de

dureté, de haine contre les novateurs, qui y étaient en quelque sorte

héréditaires.

La mort d'Étienne produisit une grande impression. Les prosélytes lui

firent des funérailles accompagnées de pleurs et de gémissements[26].

La séparation entre les nouveaux sectaires et le judaïsme n'était

pas encore absolue. Les prosélytes et les hellénistes, moins sévères

en fait d'orthodoxie que les juifs purs, crurent devoir rendre des

hommages publics à un homme qui honorait leur corporation et que ses

croyances particulières n'avaient pas mis hors la loi.

Ainsi s'ouvrit l'ère des martyrs chrétiens. Le martyre n'était pas une

chose entièrement nouvelle. Sans

[Pg 146]-[An 37]

parler de Jean-Baptiste et de Jésus, le judaïsme, à l'époque

d'Antiochus Épiphane, avait eu ses témoins fidèles jusqu'à la mort.

Mais la série de victimes courageuses qui s'ouvre par saint Étienne

a exercé une influence particulière sur l'histoire de l'esprit

humain. Elle a introduit dans le monde occidental un élément qui lui

manquait, la foi exclusive et absolue, cette idée qu'il y a une seule

religion bonne et vraie. En ce sens, les martyrs ont commencé l'ère

de l'intolérance. On peut dire avec bien de la probabilité que celui

qui donne sa vie pour sa foi serait intolérant s'il était maître. Le

christianisme, qui avait traversé trois cents ans de persécutions,

devenu dominateur à son tour, fut plus persécuteur qu'aucune religion

ne l'avait été. Quand on a versé son sang pour une cause, on est trop

porté à verser le sang des autres pour conserver le trésor qu'on a

conquis.

Le meurtre d'Étienne ne fut pas, du reste, un fait isolé. Profitant

de la faiblesse des fonctionnaires romains, les juifs firent peser

sur l'Église une vraie persécution[27]. Il semble que les vexations

portèrent principalement sur les hellénistes

[Pg 147]-[An 37]

et les prosélytes, dont les libres allures exaspéraient les orthodoxes.

L'Église de Jérusalem, déjà si fortement organisée, fut obligée de

se disperser. Les apôtres, selon un principe qui paraît avoir été

fortement arrêté dans leur esprit[28], ne quittèrent pas la ville. Il

en fut probablement ainsi de tout le groupe purement juif, de ceux

qu'on appelait les «hébreux»[29]. Mais la grande communauté, avec

ses repas en commun, ses services de diacres, ses exercices variés,

cessa dès lors, et ne se reforma plus sur son premier modèle. Elle

avait duré trois ou quatre ans. Ce fut pour le christianisme naissant

une bonne fortune sans égale que ses premiers essais d'association,

essentiellement communistes, aient été sitôt brisés. Les essais de

ce genre engendrent des abus si choquants, que les établissements

communistes sont condamnés à crouler en très-peu de temps[30], ou à

méconnaître bien vite le principe qui les a créés[31]. Grâce à la

persécution de l'an 37, l'Église cénobitique de Jérusalem fut délivrée

de l'épreuve du temps. Elle tomba en sa

[Pg 148]-[An 37]

fleur, avant que les difficultés intérieures l'eussent minée. Elle

resta comme un rêve splendide, dont le souvenir anima dans leur

vie d'épreuve tous ceux qui en avaient fait partie, comme un idéal

auquel le christianisme aspirera sans cesse à revenir, sans y réussir

jamais[32]. Ceux qui savent quel trésor inappréciable est pour les

membres encore existants de l'Église saint-simonienne le souvenir de

Ménilmontant, quelle amitié cela crée entre eux, quelle joie luit dans

leurs yeux quand on en parle, comprendront le lien puissant qu'établit

entre les nouveaux frères le fait d'avoir aimé, puis souffert ensemble.

Les grandes vies ont presque toujours pour principe quelques mois

durant lesquels on a senti Dieu, et dont le parfum suffit pour remplir

des années entières de force et de suavité.

Le premier rôle, dans la persécution que nous venons de raconter,

appartint à ce jeune Saül, que nous avons déjà trouvé contribuant,

autant qu'il était en lui, au meurtre d'Étienne. Ce furieux, muni

d'une permission des prêtres, entrait dans les maisons soupçonnées

de renfermer des chrétiens, s'emparait violemment des hommes et des

femmes, et les traînait en prison ou au tribunal[33]. Saül se vantait

qu'aucun

[Pg 149]-[An 37]

homme de sa génération n'était aussi zélé que lui pour les

traditions[34]. souvent, il est vrai, la douceur, la résignation de

ses victimes l'étonnait; il éprouvait comme un remords; il s'imaginait

entendre ces femmes pieuses, espérant le royaume de Dieu, qu'il avait

jetées en prison, lui dire pendant la nuit, d'une voix douce: «Pourquoi

nous persécutes-tu?» Le sang d'Étienne, qui avait presque jailli sur

lui, lui troublait parfois la vue. Bien des choses qu'il avait ouï dire

de Jésus lui allaient au cœur. Cet être surhumain, dans sa vie éthérée,

d'où il sortait quelquefois pour se révéler en de courtes apparitions,

le hantait comme un spectre. Mais Saül repoussait avec horreur de

telles pensées; il se confirmait avec une sorte de frénésie dans la

foi à ses traditions, et il rêvait de nouvelles cruautés contre ceux

qui les attaquaient. Son nom était devenu la terreur des fidèles; on

craignait de sa part les violences les plus atroces, les perfidies les

plus sanglantes[35].

[1] _Act._, iv, 6. Voir _Vie de Jésus_, p. 364 et suiv.

[2] _Act._, iv, 1-31; v, 17-41.

[3] Voir _Vie de Jésus_, p. 137.

[4] _Act._, v, 41.

[5] _Ibid._, iv, 5-6; v, 17. Comp. Jac., ii, 6.

[6] Γένος ἀρχιερατικόν, dans les _Actes_, l. c.; ἀρχιερεἵς, dans

Josèphe, _Ant._, XX, viii, 8.

[7] _Act._, xv, 5; xxi, 20.

[8] Ajoutons que l'antipathie réciproque de Jésus et des pharisiens

semble avoir été exagérée par les évangélistes synoptiques, peut-être à

cause des événements qui amenèrent, lors de la grande guerre, la fuite

des chrétiens au delà du Jourdain. On ne peut nier que Jacques, frère

du Seigneur, ne soit presque un pharisien.

[9] _Act._, v, 34 et suiv. Voir _Vie de Jésus_, p. 220-221.

[10] _Act._, vi, 8-vii, 59.

[11] Probablement des descendants des Juifs qui avaient été amenés à

Rome comme esclaves, puis affranchis. Philon, _Leg. ad Caium_, § 23;

Tacite, _Ann._, II, 85.

[12] Voir _Vie de Jésus_, p. 354, 396, 424.

[13] Matth., xv, 2 et suiv.; Marc, vii, 3; Gal., i, 14.

[14] Comparez Gal., iii, 19; Hebr., ii, 2; Jos., _Ant._, XV, v, 3.

On se figurait que Dieu lui-même ne s'était pas montré dans les

théophanies do l'ancienne Loi, mais qu'il avait substitué en sa place

une sorte d'intermédiaire, le _maleak Jehovah_. Voir les dictionnaires

hébreux, au mot ךאלם.

[15] Deuter., xvii, 7.

[16] _Act._, vii, 59; xxii, 20; xxvi, 40.

[17] Jean, xviii, 31.

[18] Jos., _Ant._, XVIII, iv, 2.

[19] Jos., _Ant._, XV, xi, 4; XVIII, iv, 2. Comp. XX, i, 1, 2.

[20] Tout le procès de Jésus le prouve. Comparez _Act._, xxiv, 27; xxv,

9.

[21] Suétone, _Caius_, 16; Dion Cassius, LIX, 8, 12; Josèphe, _Ant._,

XVIII, v, 3; vi, 10; II Cor., xi, 32.

[22] Ventidius Cumanus éprouva des aventures toutes semblables. Il est

vrai que Josèphe exagère les disgrâces de tous ceux qui ont été opposés

à sa nation.

[23] Madden, _History of Jewish Coinage_, p. 134 et suiv.

[24] Jos., _Ant._, XVIII, iv, 3.

[25] _Ibid._ XVIII, v, 3.

[26] _Act._, viii, 2. Les mots ἀνὴρ εὐλαβὴς désignent un prosélyte, non

un juif pur. Cf. _Act._, ii, 5.

[27] _Act._, viii, 1 et suiv.; xi, 19. _Act._, xxvi, 10, ferait même

croire qu'il y eut d'autres morts que celle d'Étienne. Mais il ne faut

pas abuser des mots dans des rédactions d'un style aussi mou. Comp.

_Act._, ix, 1-2 à xxii, 5 et xxvi, 12.

[28] Comparez _Act._, i, 4; viii, 1, 14; Gal., i, 17 et suiv.

[29] Act., ix, 26-30, prouve, en effet, que, dans la pensée de

l'auteur, les expressions de viii, 1, n'avaient pas un sens aussi

absolu qu'on pourrait le croire.

[30] C'est ce qui arriva pour les esséniens.

[31] C'est ce qui arriva pour les franciscains.

[32] I Thess., ii, 14.

[33] _Act._, viii, 3; ix, 13, 14, 21, 26; xxii, 4, 19; xxvi, 9 et

suiv.; Gal., i, 13, 23; I Cor., xv, 9; Phil., iii, 6; I Tim., i, 13.

[34] Gal., i, 14; _Act._, xxvi, 5; Phil., iii, 5.

[35] _Act._, ix, 13, 21, 26.

[Pg 150]-[An 38]

CHAPITRE IX.

PREMIÈRES MISSIONS.--LE DIACRE PHILIPPE.

Les apôtres · 第 11 / 25 段