Pierre sont si intimement racontées, paraît rédigé par Jean-Marc ou
d'après ses renseignements.
[21] Le nom de _Marcus_ n'étant pas commun chez les Juifs de ce temps,
il ne semble pas qu'il faille rapporter à des individus différents les
passages où il est question d'un personnage de ce nom.
[22] Comparez _Act._, viii, 2 à _Act._, ii, 5.
[23] _Act._, vi, 5.
[24] _Ibid._
[25] Comparez _Actes_, xxi, 8-9 à Papias, dans Eusèbe, _Hist. Eccl._,
III, 39.
[26] Rom., xvi, 7. Il est douteux si Ἰουνίαν vient de Ἰουνία ou de
Ἰουνίας = _Junianus_.
[27] Paul les appelle ses συγγενεῖς; mais il est difficile de dire si
cela signifie qu'ils étaient Juifs, ou de la tribu de Benjamin, ou de
Tarse, ou réellement parents de Paul. Le premier sens est de beaucoup
le plus probable. Comp. Rom., ix, 3; xi, 14. En tout cas, ce mot
implique qu'ils étaient Juifs.
[28] _Act._, vi, 1, 5; II Cor., xi, 22; Phil., iii, 5.
[29] _Act._, ii, 9-11; vi, 9.
[30] Le Talmud de Jérusalem, _Megilla_, fol. 73 _d_, en porte le
nombre à quatre cent quatre-vingts. Comp. Midrasch _Eka_, 52 _b_, 70
_d_. Un tel nombre n'a rien d'incroyable pour ceux qui ont vu ces
petites mosquées de famille qu'on trouve à chaque pas dans les villes
musulmanes. Mais les renseignements talmudiques sur Jérusalem sont de
médiocre autorité.
[31] _Act._, vi, 1.
[32] L'épître de saint Jacques est écrite en un grec assez pur. Il est
vrai que l'authenticité de cette épître n'est pas certaine.
[33] Les savants écrivaient dans l'ancien hébreu, un peu altéré.
Des morceaux comme celui qu'on lit dans le Talmud de Babylone,
_Kidduschin_, fol. 66 _a_, peuvent avoir été écrits vers ce temps.
[34] Jos., _Ant._, dernier paragraphe.
[35] C'est ce que prouvent les transcriptions du grec en syriaque. J'ai
développé ceci dans mes _Éclaircissements tirés des langues sémitiques
sur quelques points de la prononciation grecque_, (Paris, 1849.) La
langue des inscriptions grecques de Syrie est très-mauvaise.
[36] Jos., _Ant._, loc. cit.
[37] _Sat._, I, v, 105.
[Pg 115]-[An 36]
CHAPITRE VII.
ÉGLISE CONSIDÉRÉE COMME UNE ASSOCIATION DE PAUVRES.
INSTITUTION DU DIACONAT.
LES DIACONESSES ET LES VEUVES.
Une vérité générale nous est révélée par l'histoire comparée des
religions: toutes celles qui ont eu un commencement, et qui ne sont
pas contemporaines de l'origine du langage lui-même, se sont établies
par des raisons sociales bien plutôt que par des raisons théologiques.
Il en fut sûrement ainsi pour le bouddhisme. Ce qui fit la fortune
prodigieuse de cette religion, ce ne fut pas la philosophie nihiliste
qui lui servait de base; ce fut sa partie sociale. C'est en proclamant
l'abolition des castes, en établissant, selon son expression, «une loi
de grâce pour tous,» que Çakya-Mouni et ses disciples entraînèrent
après eux l'Inde d'abord, puis la plus grande partie de l'Asie[1].
Comme le christianisme, le bouddhisme fut
[Pg 116]-[An 36]
un mouvement de pauvres. Le grand attrait qui fit qu'on s'y précipita,
fut la facilité offerte aux classes déshéritées de se réhabiliter
par la profession d'un culte qui les relevait et leur offrait des
ressources infinies d'assistance et de pitié.
Le nombre des pauvres était, au premier siècle de notre ère,
très-considérable en Judée. Le pays est par sa nature dénué des
ressources qui procurent l'aisance. Dans ces pays sans industrie,
presque toutes les fortunes ont pour origine ou des institutions
religieuses richement dotées, ou les faveurs d'un gouvernement. Les
richesses du temple étaient depuis longtemps l'apanage exclusif d'un
petit nombre de nobles. Les Asmonéens avaient constitué autour de
leur dynastie un groupe de familles riches; les Hérodes augmentèrent
beaucoup le luxe et le bien-être dans une certaine classe de la
société. Mais le vrai Juif théocrate, tournant le dos à la civilisation
romaine, n'en devint que plus pauvre. Il se forma toute une classe
de saints hommes, pieux, fanatiques, observateurs rigides de la Loi,
tout à fait misérables d'extérieur. C'est dans cette classe que se
recrutèrent les sectes et les partis fanatiques, si nombreux à cette
époque. Le rêve universel était le règne du prolétaire
[Pg 117]-[An 36]
juif resté fidèle, et l'humiliation du riche, considéré comme un
transfuge, comme un traître passé à la vie profane, à la civilisation
du dehors. Jamais haine n'égala celle de ces pauvres de Dieu contre les
constructions splendides qui commençaient à couvrir le pays, et contre
les ouvrages des Romains[2]. Obligés, pour ne pas mourir de faim, de
travailler à ces édifices qui leur paraissaient des monuments d'orgueil
et de luxe défendu, ils se croyaient victimes de riches méchants,
corrompus, infidèles à la Loi.
On conçoit combien une association de secours mutuels, dans un tel
état social, fut accueillie avec empressement. La petite Église
chrétienne dut sembler un paradis. Cette famille de frères, simples
et unis, attira de toutes parts des affiliés. En retour de ce qu'on
apportait, on obtenait un avenir assuré, une confraternité très-douce,
et de précieuses espérances. L'habitude générale était de convertir
sa fortune en espèces avant d'entrer dans la secte[3]. Cette fortune
consistait d'ordinaire en petites propriétés rurales peu productives
et d'une exploitation incommode. Il n'y avait qu'avantage, surtout
pour des gens non mariés, à échanger ces parcelles de terre contre un
placement à fonds perdus dans une société d'assurance, en vue
[Pg 118]-[An 36]
du royaume de Dieu. Quelques personnes mariées vinrent même au-devant
de cet arrangement; des précautions furent prises pour que les
associés apportassent réellement tout leur avoir, et ne gardassent
rien en dehors du fonds commun[4]. En effet, comme chacun recevait
non en proportion de la mise qu'il avait faite, mais en proportion
de ses besoins[5], toute réserve de propriété était bien un vol fait
à la communauté. On voit la ressemblance surprenante de tels essais
d'organisation du prolétariat avec certaines utopies qui se sont
produites à une époque peu éloignée de nous. Mais une différence
profonde venait de ce que le communisme chrétien avait une base
religieuse, tandis que le socialisme moderne n'en a pas. Il est clair
qu'une association où le dividende est en raison des besoins de chacun,
et non en raison du capital apporté, ne peut reposer que sur un
sentiment d'abnégation très-exalté et sur une foi ardente en un idéal
religieux.
Dans une telle constitution sociale, les difficultés administratives
devaient être fort nombreuses, quel que fût le degré de fraternité qui
régnât. Entre les deux fractions de la communauté, dont l'idiome
[Pg 119]-[An 36]
n'était pas le même, les malentendus étaient inévitables. Il était
difficile que les Juifs de race n'eussent pas un peu de dédain à
l'égard de leurs coreligionnaires moins nobles. En effet, des murmures
ne tardèrent pas à se faire entendre. Les «hellénistes», qui devenaient
chaque jour plus nombreux, se plaignaient que leurs veuves fussent
moins bien traitées dans les distributions que celles des «hébreux»[6].
Jusque-là, les apôtres avaient présidé aux soins de l'économat.
Mais, en présence de telles réclamations, ils sentirent la nécessité
de déléguer cette partie de leurs pouvoirs. Ils proposèrent à la
communauté de confier les soins administratifs à sept hommes sages et
considérés. La proposition fut acceptée. On procéda à l'élection. Les
sept élus furent Stéphanus ou Étienne, Philippe, Prochore, Nicanor,
Timon, Parménas et Nicolas. Ce dernier était d'Antioche; c'était un
simple prosélyte. Étienne était peut-être de la même condition[7]. Il
semble qu'à l'inverse de ce qui s'était pratiqué dans l'élection de
l'apôtre Matthia, on s'imposa de choisir les sept administrateurs,
non dans le groupe des disciples primitifs, mais parmi les nouveaux
convertis et surtout parmi les hellénistes. Tous, en effet, portent des
noms purement
[Pg 120]-[An 36]
grecs. Étienne était le plus considérable des sept, et en quelque
sorte leur chef. On les présenta aux apôtres, qui, selon un rite déjà
consacré, prièrent sur leur tête en leur imposant les mains.
On donna aux administrateurs ainsi désignés le nom syriaque de
_Schammaschîn_, en grec Διάκονοι. On les appelait aussi quelquefois
«les Sept», pour les opposer aux «Douze»[8]. Telle fut donc
l'origine du diaconat, qui se trouve être la plus ancienne fonction
ecclésiastique, le plus ancien des ordres sacrés. Toutes les Églises
organisées plus tard eurent des diacres, à l'imitation de celle de
Jérusalem. La fécondité d'une telle institution fut merveilleuse.
C'était le soin du pauvre élevé à l'égal d'un service religieux.
C'était la proclamation de cette vérité que les questions sociales sont
les premières dont on doive se préoccuper. C'était la fondation de
l'économie politique en tant que chose religieuse. Les diacres furent
les meilleurs prédicateurs du christianisme. Nous allons bientôt voir
quel rôle ils eurent comme évangélistes. Comme organisateurs, comme
économes, comme administrateurs, ils eurent un rôle bien plus important
encore. Ces hommes pratiques, en contact perpétuel avec les pauvres,
les malades, les femmes, pénétraient partout, voyaient tout, exhortaient
[Pg 121]-[An 36]
et convertissaient de la manière la plus efficace[9]. Ils firent bien
plus que les apôtres, immobiles à Jérusalem sur leur siège d'honneur.
Ils furent les créateurs du christianisme en ce qu'il eut de plus
solide et de plus durable.
De très-bonne heure, des femmes furent admises à cet emploi[10]. Elles
portaient, comme de nos jours, le nom de «sœurs[11]». C'étaient d'abord
des veuves[12]; plus tard, on préféra des vierges pour cet office[13].
Le tact qui guida en tout ceci la primitive Église fut admirable.
Ces hommes simples et bons jetèrent avec une science profonde, parce
qu'elle venait du cœur, les bases de la grande chose chrétienne
par excellence, la charité. Rien ne leur avait donné le modèle de
telles institutions. Un vaste ministère de bienfaisance et de secours
réciproques, ou les deux sexes apportaient leurs qualités diverses et
concertaient leurs efforts en vue du soulagement des misères humaines,
voilà la sainte création qui sortit du travail de ces deux ou trois
premières années.
[Pg 122]-[An 36]
Ce furent les plus fécondes de l'histoire du christianisme. On sent que
la pensée encore vivante de Jésus remplit ses disciples et les dirige
en tous leurs actes avec une merveilleuse lucidité. Pour être juste,
en effet, c'est à Jésus qu'il faut reporter l'honneur de ce que les
apôtres firent de grand. Il est probable que, de son vivant, il avait
jeté les bases des établissements qui se développèrent avec un plein
succès aussitôt après sa mort.
Les femmes accouraient naturellement vers une communauté où le faible
était entouré de tant de garanties. Leur position dans la société
d'alors était humble et précaire[14]; la veuve surtout, malgré quelques
lois protectrices, était le plus souvent abandonnée à la misère et peu
respectée. Beaucoup de docteurs voulaient qu'on ne donnât à la femme
aucune éducation religieuse[15]. Le Talmud met sur le même rang parmi
les fléaux du monde la veuve bavarde et curieuse, qui passe sa vie
en commérages chez les voisines, et la vierge qui perd son temps en
prières[16]. La nouvelle religion créa à ces pauvres déshéritées
[Pg 123]-[An 36]
un asile honorable et sûr[17]. Quelques femmes tenaient dans
l'Église un rang très-considérable, et leur maison servait de lieu
de réunion[18]. Quant à celles qui n'avaient pas de maison, on les
constitua en une espèce d'ordre ou de corps presbytéral féminin[19],
qui comprenait aussi probablement des vierges, et qui joua un rôle
capital dans l'organisation de l'aumône. Les institutions qu'on regarde
comme le fruit tardif du christianisme, les congrégations de femmes,
les béguines, les sœurs de la charité furent une de ses premières
créations, le principe de sa force, l'expression la plus parfaite de
son esprit. En particulier, l'admirable idée de consacrer par une sorte
de caractère religieux et d'assujettir à une discipline régulière les
femmes qui ne sont pas dans les liens du mariage, est toute chrétienne.
Le mot «veuve» devint synonyme de personne religieuse, vouée à Dieu,
et par suite de «diaconesse»[20]. Dans ces pays, où l'épouse de
vingt-quatre ans est déjà flétrie, où il n'y a pas de milieu entre
l'enfant et la vieille femme, c'était comme une nouvelle vie que l'on
créait pour la moitié de l'espèce humaine la plus capable de dévouement.
[Pg 124]-[An 36]
Les temps des Séleucides avaient été une terrible époque de
débordements féminins. On ne vit jamais tant de drames domestiques,
de telles séries d'empoisonneuses et d'adultères. Les sages d'alors
durent considérer la femme comme un fléau dans l'humanité, comme un
principe de bassesse et de honte, comme un mauvais génie ayant pour
rôle unique de combattre ce qui germe de noble en l'autre sexe[21].
Le christianisme changea les choses. A cet âge qui à nos yeux est
encore la jeunesse, mais où la vie de la femme d'Orient est si morne,
si fatalement livrée aux suggestions du mal, la veuve pouvait,
en entourant sa tête d'un châle noir[22], devenir une personne
respectable, dignement occupée, une diaconesse, l'égale des hommes les
plus estimés. Cette position si difficile de la veuve sans enfants, le
christianisme l'éleva, la rendit sainte[23]. La veuve redevint presque
l'égale de la vierge. Ce fut la _calogrie_ ou «belle
[Pg 125]-[An 36]
vieille[24]», vénérée, utile, traitée de mère. Ces femmes allant,
venant sans cesse[25], étaient d'admirables missionnaires pour le culte
nouveau. Les protestants se trompent en portant dans l'appréciation
de ces faits notre esprit moderne d'individualité. Quand il s'agit
d'histoire chrétienne, c'est le socialisme, le cénobitisme, qui sont
primitifs.
L'évêque, le prêtre, comme le temps les a faits, n'existaient pas
encore. Mais le ministère pastoral, cette intime familiarité des âmes,
en dehors des liens du sang, était déjà fondé. Ceci a toujours été
le don spécial de Jésus, et comme un héritage de lui. Jésus avait
souvent répété qu'il était pour chacun plus que son père, plus que sa
mère, qu'il fallait pour le suivre quitter les êtres les plus chers.
Au-dessus de la famille, le christianisme mettait quelque chose; il
créait la fraternité, le mariage spirituels. Le mariage antique,
livrant l'épouse à l'époux sans restriction, sans contre-poids, était
un véritable esclavage. La liberté morale de la femme a commencé le
jour où l'Église lui a donné un confident, un guide en Jésus, qui la
dirige et la console, qui toujours l'écoute, et parfois l'engage à
résister. La
[Pg 126]-[An 36]
femme a besoin d'être gouvernée, n'est heureuse que gouvernée; mais il
faut qu'elle aime celui qui la gouverne. Voilà ce que ni les sociétés
anciennes, ni le judaïsme, ni l'islamisme, n'ont pu faire. La femme
n'a jamais eu jusqu'ici une conscience religieuse, une individualité
morale, une opinion propre que dans le christianisme. Grâce aux évêques
et à la vie monastique, une Radegonde saura trouver des moyens pour
échapper des bras d'un époux barbare. La vie de l'âme étant tout ce
qui compte, il est juste et raisonnable que le pasteur qui sait faire
vibrer les cordes divines, le conseiller secret qui tient la clef des
consciences, soit plus que le père, plus que l'époux.
En un sens, le christianisme fut une réaction contre la constitution
trop étroite de la famille dans la race aryenne. Non-seulement les
vieilles sociétés aryennes n'admettaient guère que l'homme marié, mais
elles entendaient le mariage dans le sens le plus strict. C'était
quelque chose d'analogue à la famille anglaise, un cercle étroit,
fermé, étouffant, un égoïsme à plusieurs, aussi desséchant pour l'âme
que l'égoïsme à un seul. Le christianisme, avec sa divine notion de la
liberté du royaume de Dieu, corrigea ces exagérations. Et d'abord, il
se garda de faire peser sur tout le monde les devoirs du commun
[Pg 127]-[An 36]
des hommes. Il vit que la famille n'est pas le cadre absolu de la vie,
ou, du moins, un cadre fait pour tous, que le devoir de reproduire
l'espèce humaine ne pèse pas sur tous, qu'il doit y avoir des personnes
affranchies de ces devoirs, sacrés sans doute, mais non faits pour
tous. L'exception que la société grecque fit en faveur des _hétères_ à
la façon d'Aspasie, que la société italienne fit pour la _cortigiana_
à la manière d'Imperia, à cause des nécessités de la société polie,
le christianisme la fit pour le prêtre, la religieuse, la diaconesse,
en vue du bien général. Il admit des états divers dans la société. Il
y a des âmes qui trouvent plus doux de s'aimer à cinq cents que de
s'aimer à cinq ou six, pour lesquelles la famille dans ses conditions
ordinaires paraîtrait insuffisante, froide, ennuyeuse. Pourquoi étendre
à tous les exigences de nos sociétés ternes et médiocres? La famille
temporelle ne suffît pas à l'homme. Il lui faut des frères et des sœurs
en dehors de la chair.
Par sa hiérarchie des différentes fonctions sociales[26], l'Église
primitive parut concilier un moment ces exigences opposées. Nous ne
comprendrons jamais combien on fut heureux sous ces règles
[Pg 128]-[An 36]
saintes, qui soutenaient la liberté sans l'étreindre, rendant possibles
à la fois les douceurs de la vie commune et celles de la vie privée.
C'était le contraire du pêle-mêle de nos sociétés artificielles
et sans amour, où l'âme sensible est quelquefois si cruellement
isolée. L'atmosphère était chaude et douce dans ces petits réduits
qu'on appelait des Églises. On vivait ensemble de la même foi et
des mêmes espérances. Mais il est clair aussi que ces conditions ne
pouvaient s'appliquer à une grande société. Quand des pays entiers se
firent chrétiens, la règle des premières Églises devint une utopie
et se réfugia dans les monastères. La vie monastique n'est, en ce
sens, que la continuation des Églises primitives[27]. Le couvent
est la conséquence nécessaire de l'esprit chrétien; il n'y a pas de
christianisme parfait sans couvent, puisque l'idéal évangélique ne peut
se réaliser que là.
Une large part, assurément, doit être faite au judaïsme dans ces
grandes créations. Chacune des communautés juives dispersées sur les
côtes de la Méditerranée, était déjà une sorte d'Église, avec sa caisse
de secours mutuels. L'aumône, toujours
[Pg 129]-[An 36]
recommandée par les sages[28], était devenue un précepte; elle se
faisait au temple et dans les synagogues[29]; elle passait pour le
premier devoir du prosélyte[30]. Dans tous les temps, le judaïsme s'est
distingué par le soin de ses pauvres et par le sentiment de charité
fraternelle qu'il inspire.
Il y a une suprême injustice à opposer le christianisme au judaïsme
comme un reproche, puisque tout ce qui est dans le christianisme
primitif est venu en somme du judaïsme. C'est en songeant au monde
romain qu'on est frappé des miracles de charité et d'association libre
opérés par l'Église. Jamais société profane, ne reconnaissant pour
base que la raison, n'a produit de si admirables effets. La loi de
toute société profane, philosophique, si j'ose le dire, est la liberté,
parfois l'égalité, jamais la fraternité. La charité, au point de vue
du droit, n'a rien d'obligatoire; elle ne regarde que les individus;
on lui trouve même certains inconvénients et on s'en défie. Toute
tentative pour appliquer les deniers publics
[Pg 130]-[An 36]
au bien-être des prolétaires semble du communisme. Quand un homme
meurt de faim, quand des classes entières languissent dans la misère,
la politique se borne à trouver que cela est fâcheux. Elle montre
fort bien qu'il n'y a d'ordre civil et politique qu'avec la liberté;
or, la conséquence de la liberté est que celui qui n'a rien et qui ne
peut rien gagner meure de faim. Cela est logique; mais rien ne tient
contre l'abus de la logique. Les besoins de la classe la plus nombreuse
finissent toujours par l'emporter. Des institutions purement politiques
et civiles ne suffisent pas; les aspirations sociales et religieuses
ont droit aussi à une légitime satisfaction.
La gloire du peuple juif est d'avoir proclamé avec éclat ce principe,
d'où est sortie la ruine des États anciens, et qu'on ne déracinera
plus. La loi juive est sociale et non politique; les prophètes, les
auteurs d'apocalypses sont des promoteurs de révolutions sociales, non
de révolutions politiques. Dans la première moitié du premier siècle,
mis en présence de la civilisation profane, les Juifs n'ont qu'une
idée, c'est de refuser les bienfaits du droit romain, de ce droit
philosophique, athée, égal pour tous, et de proclamer l'excellence de
leur loi théocratique, qui forme une société religieuse et morale. La
Loi fait le bonheur, voilà, l'idée de tous les penseurs juifs,
[Pg 131]-[An 36]
tels que Philon et Josèphe. Les lois des autres peuples veillent à
ce que la justice ait son cours; peu leur importe que les hommes
soient bons et heureux. La loi juive descend aux derniers détails de
l'éducation morale.--Le christianisme n'est que le développement de
la même idée. Chaque Église est un monastère, où tous ont des droits
sur tous, où il ne doit y avoir ni pauvres ni méchants, où tous par
conséquent se surveillent, se commandent. Le christianisme primitif
peut se définir une grande association de pauvres, un effort héroïque
contre l'égoïsme, fondé sur cette idée que chacun n'a droit qu'à son
nécessaire, que le superflu appartient à ceux qui n'ont pas. On voit
sans peine qu'entre un tel esprit et l'esprit romain il s'établira une
lutte à mort, et que le christianisme, de son côté, n'arrivera à régner
sur le monde qu'à condition de modifier profondément ses tendances
natives et son programme originel.
Mais les besoins qu'il représente dureront éternellement. La vie
commune, à partir de la seconde moitié du moyen âge, ayant servi aux
abus d'une Église intolérante, le monastère étant devenu trop souvent
un fief féodal ou la caserne d'une milice dangereuse et fanatique,
l'esprit moderne s'est montré fort sévère à l'égard du cénobitisme.
Nous avons oublié que c'est dans la vie commune que l'âme de l'homme
[Pg 132]-[An 36]
a goûté le plus de joie. Le cantique «Oh! qu'il est bon, qu'il est
charmant à des frères d'habiter ensemble[31]!» a cessé d'être le nôtre.
Mais, quand l'individualisme moderne aura porté ses derniers fruits;
quand l'humanité, rapetissée, attristée, devenue impuissante, reviendra
aux grandes institutions et aux fortes disciplines; quand notre
mesquine société bourgeoise, je dis mal, notre monde de pygmées, aura
été chassé à coups de fouet par les parties héroïques et idéalistes de
l'humanité, alors la vie commune reprendra tout son prix. Une foule
de grandes choses, telles que la science, s'organiseront sous forme
monastique, avec hérédité en dehors du sang. L'importance que notre
siècle attribue à la famille diminuera. L'égoïsme, loi essentielle de
la société civile, ne suffira pas aux grandes âmes. Toutes, accourant
des points les plus opposés, se ligueront contre la vulgarité. On
retrouvera du sens aux paroles de Jésus et aux idées du moyen âge sur
la pauvreté. On comprendra que posséder quelque chose ait pu être
tenu pour une infériorité, et que les fondateurs de la vie mystique
aient disputé des siècles pour savoir si Jésus posséda du moins «les
choses qui se consomment par l'usage». Ces subtilités franciscaines
redeviendront de grands