Un des phénomènes les plus remarquables de la nouvelle religion fut
la réapparition du prophétisme. Depuis longtemps, on ne parlait plus
guère de prophètes en Israël. Ce genre particulier d'inspiration
sembla renaître dans la petite secte. L'Église primitive eut plusieurs
prophètes et prophétesses[91], analogues à ceux de l'Ancien Testament.
Les psalmistes reparurent aussi. Le modèle des psaumes chrétiens nous
est sans doute offert par les cantiques que Luc aime à semer dans
son Évangile[92], et qui sont calqués sur les cantiques de l'Ancien
Testament. Ces psaumes, ces prophéties sont dénués d'originalité sous
le rapport de la forme; mais un admirable esprit de douceur et de piété
les anime et les pénètre. C'est comme un écho affaibli des dernières
productions de la lyre sacrée d'Israël. Le livre des Psaumes fut en
quelque sorte le calice de fleur où l'abeille chrétienne butina son
premier suc. Le Pentateuque, au contraire, était, à ce qu'il semble,
peu lu et peu médité; on y substituait des allégories à la façon
des _midraschim_ juifs, où tout le sens historique des livres était
supprimé.
Le chant dont on accompagnait les hymnes nouveaux[93]
[Pg 100]-[An 35]
était probablement cette espèce de sanglot sans notes distinctes, qui
est encore le chant d'église des Grecs, des Maronites et en général
des chrétiens d'Orient[94]. C'est moins une modulation musicale
qu'une manière de forcer la voix et d'émettre par le nez une sorte
de gémissement où toutes les inflexions se suivent avec rapidité. On
exécute cette mélopée bizarre, debout, l'œil fixe, le front plissé,
le sourcil froncé, avec un air d'effort. Le mot _amen_ surtout se
dit d'une voix chevrotante, avec tremblement. Ce mot jouait un grand
rôle dans la liturgie. A l'imitation des Juifs[95], les nouveaux
fidèles l'employaient pour marquer l'adhésion de la foule à la parole
du prophète ou du préchantre[96]. On lui attribuait déjà peut-être
des vertus secrètes, et on le prononçait avec une certaine emphase.
Nous ignorons si ce chant ecclésiastique primitif était accompagné
d'instruments[97]. Quant au chant intime, à
[Pg 101]-[An 35]
celui que les fidèles «chantaient en leur cœur[98]», et qui n'était
que le trop-plein de ces âmes tendres, ardentes et rêveuses, il
s'exécutait sans doute comme les cantilènes des lollards du moyen âge,
à mi-voix[99]. En général, c'était la joie qui s'épanchait par ces
hymnes. Une des maximes des sages de la secte était: «Si tu es triste,
prie; si tu es gai, chante[100].»
Purement destinée, du reste, à l'édification des frères assemblés,
cette première littérature chrétienne ne s'écrivait pas. Composer des
livres était une idée qui ne venait à personne. Jésus avait parlé; on
se souvenait de ses paroles. N'avait-il pas promis que la génération de
ses auditeurs ne passerait pas avant qu'il reparût[101]?
[1] _Act._, ii, 42-47; iv, 32-37; v, 1-11; vi, 1 et suiv.
[2] _Ibid._, ii, 44, 46, 47.
[3] _Ibid._, ii, 46; xx, 7, 11.
[4] Jamais littérature ne répéta si souvent le mot «joie» que celle du
Nouveau Testament. Voir I Thess., i, 6; v, 16; Rom., xiv, 17; xv, 13;
Galat., v, 22; Philip., i, 25; iii, 1; iv, 4; I Joan., i, 4, etc.
[5] _Act._, xii, 12.
[6] Voir _Vie de Jésus_, p. xxxix et suiv.
[7] _Ebionim_ veut dire «pauvres». Voir _Vie de Jésus_, p. 182-183.
[8] Se rappeler l'an 1000. Tous les actes commençant par la formule:
_Adventante mundi vespera_, ou d'autres semblables, sont des donations
aux monastères.
[9] Hodgson, dans le _Journal Asiat. Soc. of Bengal_, t. V, p. 33 et
suiv.; Eugène Burnouf, _Introd. à l'histoire du buddhisme indien_, I,
p. 278 et suiv.
[10] Lucien, Mort de Peregrinus, 13.
[11] Papyrus de Turin, de Londres, de Paris, groupés par Brunet de
Preste, _Mém. sur le Sérapéum de Memphis_ (Paris, 1852); Egger, _Mém.
d'hist. anc. et de philologie_, p. 151 et suiv., et dans les _Notices
et extraits_, t. XVIII, 2e part., p. 264-359. Observez que la vie
érémitique chrétienne prit naissance en Égypte.
[12] _Act._, xi, 29-30; xxiv, 17; Galat., ii, 10; Rom., xv, 26 et
suiv.; I Cor, xvi, 1-4; II Cor., viii et ix.
[13] _Act._, v, 1-11.
[14] _Ibid._, ii, 46; v, 12.
[15] _Ibid._, iii, 1.
[16] Jacques, par exemple, resta toute sa vie un juif pur.
[17] _Act._, ii, 47; iv, 33; v, 13, 26.
[18] _Ibid._, ii, 46.
[19] I Cor., x, 16; Justin, _Apol. I_, 65-67.
[20] Συνδεῖπνα. Joseph., _Antiq._, XIV, x, 8, 12.
[21] Luc, xxii, 19; I Cor., xi, 24 et suiv.; Justin, _loc. cit._
[22] En l'an 37, l'eucharistie est déjà une institution pleine d'abus
(I Cor., xi, 17 et suiv.), et, par conséquent, vieille.
[23] _Act._, xx, 7; Pline, _Epist._, X, 97; Justin, _Apol. I_, 67.
[24] _Act._, xx, 7, 11.
[25] Pline, _Epist._, X, 97.
[26] Jean, xx, 26, ne suffit pas pour prouver le contraire. Les
ébionites gardèrent toujours le sabbat. Saint Jérôme, _In Matth._, xii,
init.
[27] _Act._, i, 15-26.
[28] Voir _Vie de Jésus_, p. 437 et suiv.
[29] Comparez Eusèbe, _II. E._, III, 39 (d'après Papias).
[30] Justin, _Apol._ I, 39, 50.
[31] Pseudo-Abdias, etc.
[32] Comparez I Cor., xv, 10 et Rom., xv, 19.
[33] Gal., i, 17-19.
[34] _Act._, vi, 4.
[35] Comparez Matth., x, 2-4; Marc, iii, 16-19; Luc, vi, 14-16, _Act._,
i, 13.
[36] _Act._, i, 14; Gal., i, 19; I Cor., ix, 5.
[37] Gal., ii, 9.
[38] Voir _Vie de Jésus_, p. 307.
[39] Voir _Vie de Jésus_, p. 150. Cf. Papias, dans Eusèbe, _II. E._,
III, 39; Polycrate, _ibid._, V, 24; Clément d'Alex., _Strom._, III, 6;
VII, 11.
[40] Par exemple, ἐπίσκοπος, peut-être κλῆρος. V. Wescher, dans la
_Revue archéol._, avril 1866, et ci-dessous, p. 352-333.
[41] _Act._, 26. V. ci-dessous, p. 353.
[42] _Act._, xiii, 1 et suiv.; Clém. d'Alex., dans Eusèbe, _II. E._,
III, 23.
[43] _Act._, v, 1-11.
[44] I Cor, v, 1 et suiv.
[45] I Tim., i, 20.
[46] Gen., xvii, 14 et autres passages nombreux dans le code mosaïque;
Mischna, _Kerithouth_, i, 1; Talmud de Bab., _Moëd katon_, 28 _a_.
Comparez Tertullien, _De anima_, 57.
[47] Voir les dictionnaires hébreux et rabbiniques, au mot תרכ.
Comparer le mot _exterminare_.
[48] Mischna, _Sanhedrin_, ix, 6; Jean, xvi, 2; Jos., _B. J._, VII,
viii, 1; III Macch. (apocr.), vii, 8, 12-13.
[49] Luc, vi, 15; _Act._, i, 13. Comparez Matth., x, 4; Marc, iii, 18.
[50] _Act._, v, 1-11. Comparez _Act._, xiii, 9-11.
[51] _Act._, i, 15; ii, 14, 37; v, 3, 29; Gal., i, 18; ii, 8.
[52] _Act._, iii, 1 et suiv.; viii, 14; Gal., ii, 9. Comparez Jean, xx,
2 et suiv.; xxi, 20 et suiv.
[53] Selon Matth., xxviii, 1 et suiv., les gardiens auraient été
témoins de la descente de l'ange qui tira la pierre. Ce récit,
très-embarrassé, voudrait aussi laisser entendre que les femmes furent
témoins du même fait, mais il ne le dit pas expressément. En tout
cas, ce que les gardiens et les femmes auraient vu, d'après le même
récit, ce ne serait pas Jésus ressuscitant, ce serait l'ange. Une telle
rédaction, isolée, inconsistante, est évidemment la plus moderne de
toutes.
[54] Luc, xxiv, 48; _Act._, 1, 22; ii, 32; iii, 15; iv, 33; v, 32; x,
41; xiii, 30, 31.
[55] Voir ci-dessus, page 1, note.
[56] Voir _Vie de Jésus_, p. 275 et suiv.
[57] I Cor., xvi, 22. Ces deux mois sont syro-chaldaïques.
[58] Matth., x, 23.
[59] _Act._, ii, 33 et suiv.; x, 42.
[60] Luc, xxiv, 19.
[61] _Act._, ii, 22.
[62] Les maladies étaient considérées en général comme l'ouvrage du
démon.
[63] _Act._, x, 38.
[64] _Ibid._, ii, 36; viii, 37; ix, 22; xvii, 3, etc.
[65] _Ibid._, ii, 14 et suiv.; iii, 12 et suiv.; iv, 8 et suiv., 25 et
suiv.; vii, 2 et suiv.; x, 43, et l'épître attribuée à saint Barnabé,
tout entière.
[66] Jac., i, 26-27.
[67] Plus tard, cela s'appela λειτουργεῖν. _Act._, xiii, 2.
[68] Hebr., v, 6; vi, 20; viii, 4; x, 11.
[69] Apoc., i, 6; v, 10; xx, 6.
[70] _Act._, xiii, 2; Luc, ii, 37.
[71] Rom., vi, 4 et suiv.
[72] _Act._, viii, 12, 16; x, 48.
[73] _Act._, viii, 16; x, 47.
[74] Matth., ix, 18; xix, 13, 15; Marc, v, 23; vi, 5; vii, 32; viii,
23, 25; x, 16; Luc, iv, 40; xiii, 13.
[75] _Act._, vi, 6; viii, 17-19; ix, 12, 17; xiii, 3; xiv, 6; xxviii,
8; I Tim., iv, 14; v, 22; II Tim., i, 6; Hébr., vi, 2; Jac., v, 13.
[76] Matth., iii, 11; Marc, i, 8; Luc, iii, 16; Jean, i, 26; _Act._, i,
5; xi, 16; xix, 4.
[77] Matth., xxviii, 19.
[78] Voir le _Cholasté_ (Manuscrits sabiens de la Bibl. imp., nos8, 10,
11, 13).
[79] _Vendidad-Sadé_, VIII, 296 et suiv.; IX, 1-145; XVI, 18-19;
Spiegel, _Avesta_, II, p. lxxxiii et suiv.
[80] I Cor., xii, 9, 28, 30.
[81] Matth., ix, 2; Marc, ii, 5; Jean, v, 14; ix, 2; Jac., v, 15;
Mischna, _Schabbath_, ii, 6; Talm. de Bab., _Nedarim_, fol. 41 _a_.
[82] Matth., ix, 33; xii, 22; Marc, ix, 16, 24; Luc, xi, 14; _Act._,
xix, 12; Tertullien, _Apol._, 22; _Adv. Marc._, iv, 8.
[83] _Act._, v, 16; xix, 12-16.
[84] Jac., v, 14-15; Marc, vi, 13.
[85] Luc, x, 34.
[86] Marc, xvi, 18; _Act._, xxviii, 8.
[87] I Thess., iv, 13 et suiv.; I Cor., xv, 12 et suiv.
[88] Phil., i, 23, semble d'une nuance un peu différente. Cependant
comparez I Thess., iv, 14-17. Voir surtout Apoc., xx, 4-6.
[89] Paul, endroits précités, et Phil., iii, 11; Apoc., xx entier;
Papias, dans Eusèbe, _II. E._, III, 39. On voit poindre parfois la
croyance contraire, surtout dans Luc (Évang., xvi, 22 et suiv.; xxiii,
43, 46). Mais c'est là une autorité faible sur un point de théologie
juive. Voir ci-dessus, Introd., p. xviii-xix. Les esséniens avaient
déjà adopté le dogme grec de l'immortalité de l'âme.
[90] Comparez _Act._, xxiv, 15, à I Thess., iv, 13 et suiv.; Phil.,
iii, 11. Cf. Apoc., xx, 5. Voir Leblant, _Inscr. chrét. de la Gaule_,
II, p. 81 et suiv.
[91] _Act._, xi, 27 et suiv.; xiii, 1; xv, 32; xxi, 9, 10 et suiv.; I
Cor., xii, 28 et suiv.; xiv, 29-37; Eph., iii, 5; iv, 11; Apocal., i,
3; xvi, 6; xviii, 20, 24; xxii, 9.
[92] Luc, i, 46 et suiv., 68 et suiv.; ii, 29 et suiv.
[93] _Act._, xvi, 25; I Cor., xiv, 15; Col., iii, 16; Eph., v, 19;
Jac., v, 13.
[94] L'identité de ce chant chez des communautés religieuses séparées
depuis les premiers siècles prouve qu'il est fort ancien.
[95] Num., v, 22; Deuter., xxvii, 15 et suiv.; Ps. cvi, 48; I Paral.,
xvi, 36; Nehem., v, 13; viii, 6.
[96] I Cor., xiv, 16; Justin, _Apol. I_, 65, 67.
[97] I Cor., xiv, 7, 8, ne le prouve pas. L'emploi du verbe Ψάλλω ne le
prouve pas non plus. Ce verbe impliquait originairement l'usage d'un
instrument à cordes, mais avec le temps il était devenu synonyme de
«chanter des psaumes».
[98] Col., iii, 16; Eph., v, 49.
[99] Voir du Cange, au mot _Lollardi_ (édit. Didot). Comparez les
cantilènes des Cévenols, _Avertissement prophétiques d'Élie Marion_
(Londres 1707), p. 10, 12, 14, etc.
[100] Jac., v, 13.
[101] Matth., xvi, 28; xxiv, 34; Marc, viii, 39; xiii, 30; Luc, ix, 27;
xxi, 32.
[Pg 102]-[An 36]
CHAPITRE VI.
CONVERSION DE JUIFS HELLÉNISTES ET DE PROSÉLYTES.
Jusqu'ici, l'Église de Jérusalem s'est montrée à nous comme une petite
colonie galiléenne. Les amis que Jésus s'était faits à Jérusalem et
aux environs, tels que Lazare, Marthe, Marie de Béthanie, Joseph
d'Arimathie, Nicodème, avaient disparu de la scène. Le groupe galiléen,
serré autour des Douze, resta seul compacte et actif. Les prédications
de ces disciples zélés étaient continuelles. Plus tard, après la
destruction de Jérusalem, et loin de la Judée, on se représenta les
sermons des apôtres comme des scènes publiques, ayant lieu sur les
places, en présence de foules assemblées[1]. Une telle conception
paraît devoir être mise au nombre de ces images convenues dont la
légende est si prodigue. Les autorités
[Pg 103]-[An 36]
qui avaient fait mettre Jésus à mort n'eussent pas permis que de tels
scandales se renouvelassent. Le prosélytisme des fidèles s'exerçait
surtout par des conversations pénétrantes, où la chaleur de leur âme
se communiquait de proche en proche[2]. Leurs prédications sous le
portique de Salomon devaient s'adresser à des cercles peu nombreux.
Mais l'effet n'en était que plus profond. Leurs discours consistaient
surtout en citations de l'Ancien Testament, par lesquelles on croyait
prouver que Jésus était le Messie[3]. Le raisonnement était subtil et
faible, mais toute l'exégèse des Juifs de ce temps est du même genre;
les conséquences que les docteurs de la Mischna tirent des textes de la
Bible ne sont pas plus satisfaisantes.
Plus faible encore était la preuve invoquée à l'appui de leurs
arguments, et tirée de prétendus prodiges. Impossible de douter que les
apôtres aient cru faire des miracles. Les miracles passaient pour le
signe de toute mission divine[4]. Saint Paul, de beaucoup l'esprit le
plus mûr de la première école
[Pg 104]-[An 36]
chrétienne, crut en opérer[5]. On tenait pour certain que Jésus en
avait fait. Il était naturel que la série de ces manifestations
divines se continuât. En effet, la thaumaturgie est un privilège des
apôtres jusqu'à la fin du premier siècle[6]. Les miracles des apôtres
sont de même nature que ceux de Jésus, et consistent surtout, mais
non pas exclusivement, en guérisons de maladies et en exorcismes de
possédés[7]. On prétendait que leur ombre seule suffisait pour opérer
des cures merveilleuses[8]. Ces prodiges étaient tenus pour des dons
réguliers du Saint-Esprit, et appréciés au même titre que le don de
science, de prédication, de prophétie[9]. Au IIIe siècle, l'Église
croyait encore posséder les mêmes privilèges, et exercer comme une
sorte de droit permanent le pouvoir de guérir les malades, de chasser
les démons, de prédire l'avenir[10].
[Pg 105]-[An 36]
L'ignorance rendait tout possible à cet égard. Ne voyons-nous pas, de
nos jours, des personnes honnêtes, mais auxquelles manque l'esprit
scientifique, trompées d'une façon durable par les chimères du
magnétisme et par d'autres illusions[11]?
Ce n'est point par ces erreurs naïves, ni par les chétifs discours
que nous lisons dans les _Actes_, qu'il faut juger des moyens de
conversion dont disposaient les fondateurs du christianisme. La vraie
prédication, c'étaient les entretiens intimes de ces hommes bons et
convaincus; c'était le reflet, encore sensible dans leurs discours, de
la parole de Jésus; c'était surtout leur piété, leur douceur. L'attrait
de la vie commune qu'ils menaient avait aussi beaucoup de force. Leur
maison était comme un hospice où tous les pauvres, tous les délaissés
trouvaient asile et secours.
Un des premiers qui s'affilièrent à la société naissante fut un
Chypriote nommé Joseph Hallévi ou le Lévite. Il vendit son champ comme
les autres, et en apporta le prix aux pieds des Douze. C'était un homme
intelligent, d'un dévouement à toute épreuve, d'une parole facile. Les
apôtres se l'attachèrent de très-près, et l'appelèrent _Bar-naba_,
[Pg 106]-[An 36]
c'est-à-dire «le fils de la prophétie» ou «de la prédication»[12].
Il comptait, en effet, au nombre des prophètes[13], c'est-à-dire des
prédicateurs inspirés. Nous le verrons plus tard jouer un rôle capital.
Après saint Paul, ce fut le missionnaire le plus actif du premier
siècle. Un certain Mnason, son compatriote, se convertit vers le même
temps[14]. Chypre avait beaucoup de juiveries[15]. Barnabé et Mnason
étaient sans doute des Juifs de race[16]. Les relations intimes et
prolongées de Barnabé avec l'Église de Jérusalem font croire que le
syro-chaldaïque lui était familier.
Une conquête presque aussi importante que celle de Barnabé fut celle
d'un certain Jean, qui portait le surnom romain de _Marcus_. Il était
cousin de Barnabé, et circoncis[17]. Sa mère Marie devait jouir d'une
honnête aisance; elle se convertit comme son fils, et sa demeure fut
plus d'une fois le rendez-vous des apôtres[18].
[Pg 107]-[An 36]
Ces deux conversions paraissent avoir été l'ouvrage de Pierre[19].
En tout cas, Pierre était très-lié avec la mère et le fils; il se
regardait comme chez lui dans leur maison[20]. Même en admettant
l'hypothèse où Jean-Marc ne serait pas identique à l'auteur
vrai ou supposé du second Évangile[21], son rôle serait encore
très-considérable. Nous le verrons plus tard accompagner dans leurs
courses apostoliques Paul, Barnabé, et probablement Pierre lui-même.
Le premier feu se propagea ainsi avec une grande rapidité. Les hommes
les plus célèbres du siècle apostolique furent presque tous gagnés
en deux ou trois années, par une sorte d'entraînement simultané. Ce
fut une seconde génération chrétienne, parallèle à celle qui s'était
formée, cinq ou six ans auparavant, sur le bord du lac de Tibériade.
Cette seconde génération n'avait pas vu Jésus, et ne pouvait égaler la
première en autorité. Mais elle devait la surpasser par son activité et
par son
[Pg 108]-[An 36]
goût pour les missions lointaines. Un des plus connus parmi les
nouveaux adeptes était Stéphanus ou Étienne, qui semble n'avoir été
avant sa conversion qu'un simple prosélyte[22]. C'était un homme,
plein d'ardeur et de passion. Sa foi était des plus vives, et on le
croyait favorisé de tous les dons de l'Esprit[23]. Philippe, qui, comme
Stéphanus, fut diacre et évangéliste zélé, s'attacha à la communauté
vers le même temps[24]. On le confondit souvent avec son homonyme
l'apôtre[25]. Enfin, à cette époque, se convertirent Andronic et
Junie[26], probablement deux époux, qui donnèrent, comme plus tard
Aquila et Priscille, le modèle d'un couple apostolique, voué à tous les
soins du missionnaire. Ils étaient du sang d'Israël, et ils furent avec
les apôtres dans des rapports très-étroits[27].
[Pg 109]-[An 36]
Les nouveaux convertis étaient tous juifs de religion, quand la
grâce les toucha; mais ils appartenaient à deux classes de juifs
bien différentes. Les uns étaient des «hébreux»[28], c'est-à-dire
des Juifs de Palestine, parlant hébreu ou plutôt araméen, lisant la
Bible dans le texte hébreu; les autres étaient des «hellénistes»,
c'est-à-dire des Juifs parlant grec, lisant la Bible en grec. Ces
derniers se subdivisaient encore en deux classes, les uns étant de
sang juif, les autres étant des prosélytes, c'est-à-dire des gens
d'origine non israélite, affiliés au judaïsme à des degrés divers. Ces
hellénistes, lesquels venaient presque tous de Syrie, d'Asie Mineure,
d'Égypte ou de Cyrène[29], habitaient à Jérusalem des quartiers
distincts. Ils avaient leurs synagogues séparées et formaient ainsi de
petites communautés à part. Jérusalem comptait un grand nombre de ces
synagogues particulières[30]. C'est là que la parole de Jésus trouva le
sol préparé pour la recevoir et la faire fructifier.
[Pg 110]-[An 36]
Tout le noyau primitif de l'Église avait été exclusivement composé
d'«hébreux»; le dialecte araméen, qui fut la langue de Jésus, y avait
seul été connu et employé. Mais on voit que, dès la deuxième ou la
troisième année après la mort de Jésus, le grec faisait invasion dans
la petite communauté, où il devait bientôt devenir dominant. Par suite
de leurs relations journalières avec ces nouveaux frères, Pierre,
Jean, Jacques, Jude, et en général les disciples galiléens, apprirent
le grec d'autant plus facilement qu'ils en savaient peut-être déjà
quelque chose. Un incident dont il sera bientôt parlé montre que
cette diversité de langues causa d'abord quelque division dans la
communauté, et que les deux fractions n'avaient pas entre elles des
rapports très-faciles[31]. Après la ruine de Jérusalem, nous verrons
les «hébreux», retirés au delà du Jourdain, à la hauteur du lac de
Tibériade, former une Église séparée, qui eut des destinées à part.
Mais, dans l'intervalle de ces deux faits, il ne semble pas que la
diversité de langues ait eu de conséquence dans l'Église. Les Orientaux
ont une grande facilité pour apprendre les langues; dans les villes,
chacun parle habituellement deux ou trois idiomes. Il est donc probable
que ceux des apôtres galiléens qui jouèrent un rôle actif acquirent la
pratique
[Pg 111]-[An 36]
du grec[32], et arrivèrent même à s'en servir de préférence au
syro-chaldaïque, quand les fidèles parlant grec durent de beaucoup
les plus nombreux. Le dialecte palestinien devait être abandonné, du
jour où l'on songeait à une propagande s'étendant au loin. Un patois
provincial, qu'on écrivait à peine[33], et qu'on ne parlait pas hors de
la Syrie, était aussi peu propre que possible à un tel objet. Le grec,
au contraire, fut en quelque sorte imposé au christianisme. C'était
la langue universelle du moment, au moins pour le bassin oriental
de la Méditerranée. C'était, en particulier, la langue des Juifs
dispersés dans tout l'empire romain. Alors, comme de nos jours, les
Juifs adoptaient avec une grande facilité les idiomes des pays qu'ils
habitaient. Ils ne se piquaient pas de purisme, et c'est là ce qui fait
que le grec du christianisme primitif est si mauvais. Les Juifs, même
les plus instruits, prononçaient mal la langue classique[34]. Leur
phrase était toujours calquée sur le syriaque; ils ne se débarrassèrent
jamais
[Pg 112]-[An 36]
de la pesanteur des dialectes grossiers que la conquête macédonienne
leur avait portés[35].
Les conversions au christianisme devinrent bientôt beaucoup plus
nombreuses chez les «hellénistes» que chez les «hébreux». Les vieux
Juifs de Jérusalem étaient peu attirés vers une secte de provinciaux,
médiocrement versés dans la seule science qu'un pharisien appréciât,
la science de la Loi[36]. La position de la petite Église à l'égard du
judaïsme était, comme le fut celle de Jésus lui-même, un peu équivoque.
Mais tout parti religieux ou politique porte en lui une force qui le
domine et l'oblige à parcourir son orbite malgré lui. Les premiers
chrétiens, quel que fut leur respect apparent pour le judaïsme,
n'étaient en réalité des juifs que par leur naissance ou par leurs
habitudes extérieures. L'esprit vrai de la secte venait d'ailleurs.
Ce qui germait dans le judaïsme officiel, c'était le Talmud; or, le
christianisme n'a aucune affinité avec l'école talmudique. Voilà
pourquoi le christianisme
[Pg 113]-[An 36]
trouvait surtout faveur dans les parties les moins juives du judaïsme.
Les orthodoxes rigides s'y prêtaient peu; c'étaient les nouveaux
venus, gens à peine catéchisés, n'ayant pas été aux grandes écoles,
dégagés de la routine et non initiés à la langue sainte, qui prêtaient
l'oreille aux apôtres et à leurs disciples. Médiocrement considérés
de l'aristocratie de Jérusalem, ces parvenus du judaïsme prenaient
ainsi une sorte de revanche. Ce sont toujours les parties jeunes et
nouvellement acquises d'une communauté qui ont le moins de souci de la
tradition, et qui sont le plus portées aux nouveautés.
Dans ces classes peu assujetties aux docteurs de la Loi, la crédulité
était aussi, ce semble, plus naïve et plus entière. Ce qui frappe chez
le juif talmudiste, ce n'est pas la crédulité. Le juif crédule et ami
du merveilleux, que connurent les satiriques latins, n'est pas le Juif
de Jérusalem; c'est le juif helléniste, à la fois très-religieux et peu
instruit, par conséquent très-superstitieux. Ni le sadducéen à demi
incrédule, ni le pharisien rigoriste ne devaient être fort touchés de
la théurgie qui était en si grande vogue dans le cercle apostolique.
Mais le _Judæus Apella_, dont l'épicurien Horace souriait[37], était
là pour croire. Les questions sociales, d'ailleurs, intéressaient
particulièrement
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ceux qui ne bénéficiaient pas des richesses que le temple et les
institutions centrales de la nation faisaient affluer à Jérusalem.
Or, ce fut en se combinant avec des besoins fort analogues à ce qu'on
appelle maintenant «socialisme» que la secte nouvelle posa le fondement
solide sur lequel devait s'asseoir l'édifice de son avenir.
[1] _Actes_, premiers chapitres.
[2] _Act._, v, 42.
[3] Voir, par exemple, _Act._, ii, 34 et suiv., et en général tous les
discours des premiers chapitres.
[4] I Cor., i, 22; ii, 4-5; II Cor., xii, 12; I Thess., i, 5; II
Thess., ii, 9; Gal., iii, 5; Rom., xv, 18-19.
[5] Rom., xv, 19; II Cor., xii, 12; I Thess., i, 5.
[6] _Act._, v, 12-16. Les _Actes_ sont pleins de miracles. Celui
d'Eutyque (_Act._, xx, 7-12) est sûrement raconté par un témoin
oculaire. De même pour _Act._, xxviii. Comp. Papias, dans Eusèbe, _II.
E._, III, 39.
[7] Les exorcismes juifs et chrétiens furent regardés comme les plus
efficaces, même par les païens. Damascius, _Vie d'Isidore_, 56.
[8] _Act._, v, 15.
[9] I Cor., xii, 9 et suiv., 28 et suiv.; _Constit. apost._, VIII, i.
[10] Irénée, _Adv. hær._, II, xxxii, 4; V, vi, 1; Tertullien, _Apol._,
23, 43; _Ad Scapulam_, 2; _De corona_, 11; _De spectaculis_, 24, _De
anima_, 57; _Constit. apost._, chapitre cité, lequel paraît tiré de
l'ouvrage de saint Hippolyte sur les _Charismata_.
[11] Pour les Mormons, le miracle est chose quotidienne; chacun a les
siens. Jules Remy, _Voy. au pays des Mormons_, I, p. 140, 192, 259-260;
II, 53 et suiv.
[12] _Act._, iv, 36-37. Cf. _ibid._, xv, 32.
[13] _Ibid._, xiii, 1.
[14] _Ibid._, xxi, 16.
[15] Jos., _Ant._, XIII, x, 4; XVII, xii, 1, 2; Philo, _Leg. ad Caium_,
§ 36.
[16] Cela résulte pour Barnabé de son nom _Hallévi_ et de Col., iv,
10-11. _Mnason_ semble la traduction de quelque nom hébreu où entrait
la racine _zacar_, comme Zacharie.
[17] Col., iv, 10-11.
[18] _Act._, xii, 12.
[19] I Petri, v, 13; _Act._, xii, 12; Papias, dans Eusèbe, _H. E._,
III, 39.