première chrétienté de Jérusalem, ait un peu forcé les couleurs, et
en particulier exagéré la communauté de biens qui y régnait, cela est
possible assurément. L'auteur des _Actes_ est le même que l'auteur
du troisième Évangile, qui, dans la vie de Jésus, a l'habitude de
transformer les faits selon ses théories[6], et chez lequel la tendance
aux doctrines de l'_ébionisme_[7], c'est-à-dire de l'absolue pauvreté,
est souvent très-sensible. Néanmoins, le récit des _Actes_ ne peut être
ici dénué de quelque fondement. Quand même Jésus n'aurait prononcé
aucun des axiomes communistes qu'on lit dans le troisième Évangile,
il est certain que le renoncement aux biens de ce monde et l'aumône
poussée jusqu'à se dépouiller
[Pg 78]-[An 35]
soi-même, était parfaitement conforme à l'esprit de sa prédication. La
croyance que le monde va finir a toujours produit le dégoût des biens
du monde et la vie commune[8]. Le récit des _Actes_ est, d'ailleurs,
parfaitement conforme à ce que nous savons de l'origine des autres
religions ascétiques, du bouddhisme, par exemple. Ces sortes de
religions commencent toujours par la vie cénobitique. Leurs premiers
adeptes sont des espèces de moines mendiants. Le laïque n'y apparaît
que plus tard et quand ces religions ont conquis des sociétés entières,
où la vie monastique ne peut exister qu'à l'état d'exception[9].
Nous admettons donc, dans l'Église de Jérusalem, une période de vie
cénobitique. Deux siècles plus tard, le christianisme faisait encore
aux païens l'effet d'une secte communiste[10]. Il faut se rappeler que
les esséniens ou thérapeutes avaient déjà donné le modèle de ce genre
de vie, lequel sortait fort légitimement du mosaïsme. Le code mosaïque
étant essentiellement
[Pg 79]-[An 35]
moral et non politique, son produit naturel était l'utopie sociale,
l'église, la synagogue, le couvent, non l'état civil, la nation,
la cité. L'Égypte avait, depuis plusieurs siècles, des reclus et
des recluses nourris par l'État, probablement en exécution de legs
charitables, auprès du Sérapéum de Memphis[11]. Il faut se rappeler
surtout qu'une telle vie en Orient n'est nullement ce qu'elle a été
dans notre Occident. En Orient, on peut très-bien jouir de la nature
et de l'existence sans rien posséder. L'homme, dans ces pays, est
toujours libre, parce qu'il a peu de besoins; l'esclavage du travail y
est inconnu. Nous voulons bien que le communisme de l'Église primitive
n'ait été ni aussi rigoureux ni aussi universel que le veut l'auteur
des _Actes_. Ce qui est sûr, c'est qu'il y avait à Jérusalem une
grande communauté de pauvres, gouvernée par les apôtres, et à laquelle
on envoyait des dons de tous les points de la chrétienté[12]. Cette
communauté fut obligée sans doute d'établir des règlements assez
sévères, et, quelques
[Pg 80]-[An 35]
années plus tard, il fallut même, pour la gouverner, faire agir la
terreur. Des légendes épouvantables circulaient, d'après lesquelles le
seul fait d'avoir retenu quelque chose sur ce que l'on donnait à la
communauté était présenté comme un crime capital, et puni de mort[13].
Les portiques du temple, surtout le portique de Salomon, qui dominait
le val de Cédron, étaient le lieu où se réunissaient habituellement
les disciples pendant le jour[14]. Ils y retrouvaient le souvenir
des heures que Jésus avait passées dans le même endroit. Au milieu
de l'extrême activité qui régnait autour du temple, on devait les
remarquer peu. Les galeries qui faisaient partie de cet édifice étaient
le siège d'écoles et de sectes nombreuses, le théâtre de disputes sans
fin. Les fidèles de Jésus devaient d'ailleurs passer pour des dévots
très-exacts; car ils observaient encore les pratiques juives avec
scrupule, priant aux heures voulues[15] et observant tous les préceptes
de la Loi. C'étaient des juifs, ne différant des autres qu'en ce qu'ils
croyaient le Messie déjà venu. Les gens qui n'étaient pas au courant de
ce qui les concernait (et c'était l'immense majorité) les regardaient
comme une secte de
[Pg 81]-[An 35]
_hasidim_ ou gens pieux. On n'était ni schismatique ni hérétique
pour s'affilier à eux[16], pas plus qu'on ne cesse d'être protestant
pour être disciple de Spener, ou catholique pour être de l'ordre de
Saint-François ou de Saint-Bruno. Le peuple les aimait à cause de leur
piété, de leur simplicité, de leur douceur[17]. Les aristocrates du
temple les voyaient sans doute avec déplaisir. Mais la secte faisait
peu d'éclats; elle était tranquille, grâce à son obscurité.
Le soir, les frères rentraient à leur quartier et prenaient le repas,
divisés par groupes[18], en signe de fraternité et en souvenir de
Jésus, qu'ils voyaient toujours présent au milieu d'eux. Le chef de
table rompait le pain, bénissait la coupe[19], et les faisait circuler
comme un symbole d'union en Jésus. L'acte le plus vulgaire de la vie
devenait ainsi le plus auguste et le plus saint. Ces repas en famille,
toujours aimés des Juifs[20], étaient accompagnés de prières, d'élans
pieux, et remplis d'une douce gaieté. On se croyait encore au temps où
Jésus les animait de sa présence; on s'imaginait le
[Pg 82]-[An 35]
voir, et de bonne heure le bruit se répandit que Jésus avait dit:
«Chaque fois que vous romprez le pain, faites-le en mémoire de
moi[21].» Le pain lui-même devint en quelque sorte Jésus, conçu comme
source unique de force pour ceux qui l'avaient aimé et qui vivaient
encore de lui. Ces repas, qui furent toujours le symbole principal
du christianisme et l'âme de ses mystères[22], avaient d'abord lieu
tous les soirs. Mais bientôt l'usage les restreignit au dimanche[23]
soir[24]. Plus tard, le repas mystique fut transporté au matin[25]. Il
est probable qu'au moment de l'histoire où nous sommes arrivés, le jour
férié de chaque semaine était encore, pour les chrétiens, le samedi[26].
Les apôtres choisis par Jésus et qu'on supposait avoir reçu de lui un
mandat spécial pour annoncer au monde le royaume de Dieu, avaient, dans
la petite communauté, une supériorité incontestée. Un des premiers
soins, dès que la secte se vit assise tranquillement à Jérusalem, fut
de combler le vide que Juda
[Pg 83]-[An 35]
de Kérioth avait laissé dans son sein[27]. L'opinion que ce dernier
avait trahi son maître et avait été la cause de sa mort devenait de
plus en plus générale. La légende s'en mêlait, et tous les jours on
apprenait quelque circonstance nouvelle qui ajoutait à la noirceur de
son action. Il s'était acheté un champ près de la vieille nécropole de
Hakeldama, au sud de Jérusalem, et il y vivait retiré[28]. Tel était
l'état d'exaltation naïve où se trouvait toute la petite Église, que,
pour le remplacer, on résolut d'avoir recours à la voie du sort. En
général, dans les grandes émotions religieuses, on affectionne ce moyen
de se décider, car on admet en principe que rien n'est fortuit, qu'on
est l'objet principal de l'attention divine, et que la part de Dieu
dans un fait est d'autant plus grande que celle de l'homme est plus
faible. On tint seulement à ce que les candidats fussent pris dans
le groupe des disciples les plus anciens, qui avaient été témoins de
toute la série des événements depuis le baptême de Jean. Cela réduisait
considérablement le nombre des éligibles. Deux seulement se trouvèrent
sur les rangs, José Bar-Saba, qui portait le nom de _Justus_[29], et
Matthia. Le sort tomba sur Matthia, qui
[Pg 84]-[An 35]
dès lors fut compté au nombre des Douze. Mais ce fut le seul exemple
d'un tel remplacement. Les apôtres furent conçus désormais comme nommés
une fois pour toutes par Jésus et ne devant pas avoir de successeurs.
Le danger d'un collége permanent, gardant pour lui toute la vie et
toute la force de l'association, fut écarté, pour un temps, avec un
instinct profond. La concentration de l'Église en une oligarchie ne
vint que bien plus tard.
Il faut se prémunir, du reste, contre les malentendus que ce nom
d'«apôtre» peut provoquer et auxquels il n'a pas manqué de donner
lieu. Dès une époque fort ancienne, on fut amené par quelques passages
des Évangiles, et surtout par l'analogie de la vie de saint Paul,
à concevoir les apôtres comme des missionnaires essentiellement
voyageurs, se partageant en quelque sorte le monde d'avance, et
parcourant en conquérants tous les royaumes de la terre[30]. Un
cycle de légendes se forma sur cette donnée et s'imposa à l'histoire
ecclésiastique[31]. Rien déplus contraire à la vérité[32]. Le corps des
Douze fut d'habitude en permanence à Jérusalem; jusqu'à l'an 60 à peu
près, les apôtres ne sortirent de la ville sainte que pour des missions
[Pg 85]-[An 35]
temporaires. Par là s'explique l'obscurité où restèrent la plupart des
membres du conseil central. Très-peu d'entre eux eurent un rôle. Ce
fut une sorte de sacré collége ou de sénat[33], uniquement destiné à
représenter la tradition et l'esprit conservateur. On finit par les
décharger de toute fonction active, de sorte qu'il ne leur resta qu'à
prêcher et à prier[34]; encore les rôles brillants de la prédication ne
leur échurent-ils pas. On savait à peine leurs noms hors de Jérusalem,
et, vers l'an 70 ou 80, les listes qu'on donnait de ces douze élus
primitifs n'étaient d'accord que sur les noms principaux[35].
Les «frères du Seigneur» paraissent souvent à côté des «apôtres»,
quoiqu'ils en fussent distincts[36]. Leur autorité était au moins égale
à celle des apôtres. Ces deux groupes constituaient, dans l'Église
naissante, une sorte d'aristocratie fondée uniquement sur les rapports
plus ou moins intimes que leurs membres avaient eus avec le maître.
C'étaient là les hommes que Paul appelait «les colonnes[37]» de
l'Église de Jérusalem. On voit, du reste, que les
[Pg 86]-[An 35]
distinctions de la hiérarchie ecclésiastique n'existaient pas encore.
Le titre n'était rien; l'importance personnelle était tout. Le principe
du célibat ecclésiastique était bien déjà, posé[38]; mais il fallait du
temps pour amener tous ces germes à leur complet développement. Pierre
et Philippe étaient mariés, avaient des fils et des filles[39].
Le terme pour désigner la réunion des fidèles était l'hébreu _kahal_,
qu'on rendit par le mot essentiellement démocratique ἐκκλησία.
_Ecclesia_, c'est la convocation du peuple dans les vieilles cités
grecques, l'appel au Pnyx ou à l'_agora_. A partir du IIe ou du IIIe
siècle avant J.-C., les mots de la démocratie athénienne devinrent en
quelque sorte de droit commun dans la langue hellénique; plusieurs
de ces termes[40], par suite de l'usage qu'en firent les confréries
grecques, entrèrent dans la langue chrétienne. C'était, en effet, la
vie populaire, restreinte depuis des siècles, qui reprenait son cours
sous des formes tout à fait différentes. L'Église primitive est une
petite démocratie à sa manière. Il n'est pas jusqu'à l'élection par le
sort,
[Pg 87]-[An 35]
moyen si cher aux anciennes républiques, qui ne s'y retrouve
parfois[41]. Moins âpre pourtant et moins soupçonneuse que les
anciennes cités, l'Église déléguait volontiers son autorité; comme
toute société théocratique, elle tendait à abdiquer entre les mains
d'un clergé, et il était facile de prévoir qu'un ou deux siècles
ne s'écouleraient pas avant que toute cette démocratie tournât à
l'oligarchie.
Le pouvoir qu'on prêtait à l'Église réunie et à ses chefs était énorme.
L'Église conférait toute mission, se guidant uniquement dans ses choix
sur des signes donnés par l'Esprit[42]. Son autorité allait jusqu'à
décréter la mort. On racontait qu'à la voix de Pierre, des délinquants
étaient tombés à la renverse et avaient expiré sur-le-champ[43].
Saint Paul, un peu plus tard, ne craint pas, en excommuniant un
incestueux, «de le livrer à Satan pour la mort de sa chair, afin que
son esprit soit sauvé au grand jour du Seigneur[44]». L'excommunication
était tenue pour l'équivalent d'une sentence de mort. On ne doutait
pas qu'une personne que les apôtres ou les chefs d'Église avaient
retranchée du corps des saints et
[Pg 88]-[An 35]
livrée au pouvoir du mal[45], ne fût perdue. Satan était considéré
comme l'auteur des maladies; lui livrer le membre gangrené, c'était
livrer celui-ci à l'exécuteur naturel de la sentence. Une mort
prématurée était tenue d'ordinaire pour le résultat d'un de ces arrêts
occultes, qui, selon la forte expression hébraïque, «extirpait une âme
d'Israël[46]». Les apôtres se croyaient investis de droits surnaturels.
En prononçant de telles condamnations, ils pensaient que leurs
anathèmes ne pouvaient manquer d'être suivis d'effet.
L'impression terrible que faisaient les excommunications, et la
haine de tous les confrères contre les membres ainsi retranchés,
pouvaient en effet, dans beaucoup de cas, amener la mort, ou du moins
forcer le coupable à s'expatrier. La même équivoque terrible se
retrouvait dans l'ancienne Loi. «L'extirpation» impliquait à la fois
la mort, l'expulsion de la communauté, l'exil, un trépas solitaire et
mystérieux[47]. Tuer l'apostat, le blasphémateur, frapper le corps pour
sauver l'âme, devait paraître tout légitime.
[Pg 89]-[An 35]
Il faut se rappeler que nous sommes au temps des zélotes, qui
regardaient comme un acte de vertu de poignarder quiconque manquait à
la loi[48], et ne pas oublier que certains chrétiens étaient ou avaient
été zélotes[49]. Des récits comme celui de la mort d'Ananie et de
Saphire[50] n'excitaient aucun scrupule. L'idée de la puissance civile
était si étrangère à tout ce monde placé en dehors du droit romain, on
était si persuadé que l'Église est une société complète, se suffisant à
elle-même, que personne ne voyait, dans un miracle entraînant la mort
ou la mutilation d'une personne, un attentat punissable devant la loi
civile. L'enthousiasme et une foi ardente couvraient tout, excusaient
tout. Mais l'effroyable danger que recelaient pour l'avenir ces maximes
théocratiques s'aperçoit facilement. L'Église est armée d'un glaive;
l'excommunication sera un arrêt de mort. Il y a désormais dans le monde
un pouvoir en dehors de l'État qui dispose de la vie des citoyens.
Certes, si l'autorité romaine s'était bornée à réprimer chez les juifs
et les chrétiens des principes aussi condamnables, elle aurait eu mille
fois raison. Seulement, dans sa brutalité,
[Pg 90]-[An 35]
elle confondit la plus légitime des libertés, celle d'adorer à sa
manière, avec des abus qu'aucune société n'a jamais pu supporter
impunément.
Pierre avait parmi les apôtres une certaine primauté, tenant surtout à
son zèle et à son activité[51]. En ces premières années, il se sépare
à peine de Jean, fils de Zébédée. Ils marchaient presque toujours
ensemble[52], et leur concorde fut sans doute la pierre angulaire de
la foi nouvelle. Jacques, frère du Seigneur, les égalait presque en
autorité, au moins dans une fraction de l'Église. Quant à certains amis
intimes de Jésus, comme les femmes galiléennes, la famille de Béthanie,
nous avons déjà remarqué qu'il n'est plus question d'eux. Moins
soucieuses d'organiser et de fonder, les fidèles compagnes de Jésus se
contentaient d'aimer mort celui qu'elles avaient aimé vivant. Plongées
dans leur attente, les nobles femmes qui ont fait la foi du monde
étaient presque des inconnues pour les hommes importants de Jérusalem.
Quand elles moururent, les traits les plus importants de l'histoire
du christianisme naissant furent mis au tombeau avec elles. Les rôles
actifs font seuls la renommée; ceux qui se contentent
[Pg 91]-[An 35]
d'aimer en secret restent obscurs, mais sûrement ils ont la meilleure
part.
Inutile de dire que ce petit groupe de gens simples n'avait aucune
théologie spéculative. Jésus s'était tenu sagement éloigné de toute
métaphysique. Il n'eut qu'un dogme, sa propre filiation divine et la
divinité de sa mission. Tout le symbole de l'Église primitive pouvait
tenir en une ligne: «Jésus est le Messie, fils de Dieu.» Cette croyance
reposait sur un argument péremptoire, le fait de la résurrection, dont
les disciples se portaient comme témoins. En réalité, personne (pas
même les femmes galiléennes) ne disait avoir vu la résurrection[53].
Mais l'absence du corps et les apparitions qui avaient suivi
paraissaient équivalentes au fait lui-même. Attester la résurrection
de Jésus, telle était la tâche que tous envisageaient comme leur étant
spécialement imposée[54]. On s'imagina d'ailleurs bien vite que le
maître
[Pg 92]-[An 35]
avait prédit cet événement. On se rappela diverses paroles de lui,
qu'on se figura n'avoir pas bien comprises, et où l'on vit après
coup une annonce de la résurrection[55]. La croyance en la prochaine
manifestation glorieuse de Jésus était universelle[56]. Le mot secret
que les confrères disaient entre eux pour se reconnaître et se
fortifier, était _Maran atha_, «le Seigneur va venir»[57]! On croyait
se rappeler une déclaration de Jésus, d'après laquelle la prédication
n'aurait pas le temps d'atteindre toutes les villes d'Israël avant que
le Fils de l'homme apparût dans sa majesté[58]. En attendant, Jésus
ressuscité est assis à la droite de son Père. Là, il se repose jusqu'au
jour solennel où il viendra, assis sur les nuées, juger les vivants et
les morts[59].
L'idée qu'ils avaient de Jésus était celle que Jésus leur avait
donnée lui-même. Jésus a été un prophète puissant en œuvres et en
paroles[60], un homme élu de Dieu, ayant reçu une mission spéciale pour
l'humanité[61], mission qu'il a prouvée par ses miracles et surtout
[Pg 93]-[An 35]
par sa résurrection. Dieu l'a oint de l'Esprit-Saint et l'a revêtu
de force; il a passé en faisant du bien et en guérissant ceux qui
étaient sous le pouvoir du diable[62]; car Dieu était avec lui[63].
C'est le fils de Dieu, c'est-à-dire un homme parfaitement de Dieu,
un représentant de Dieu sur la terre; c'est le Messie, le sauveur
d'Israël, annoncé par les prophètes[64]. La lecture des livres de
l'Ancien Testament, surtout des prophètes et des psaumes, était
habituelle, dans la secte. On portait dans cette lecture une idée fixe,
celle de retrouver partout le type de Jésus. On fut persuadé que les
anciens livres hébreux étaient pleins de lui, et, dès les premières
années, il se forma une collection de textes tirés des prophètes, des
psaumes, et de certains livres apocryphes, où l'on était convaincu que
la vie de Jésus était prédite et décrite par avance[65]. Cette méthode
d'interprétation arbitraire était alors celle de toutes les écoles
juives. Les allusions messianiques étaient une sorte de jeu d'esprit,
analogue à l'usage que les anciens prédicateurs faisaient des passages
[Pg 94]-[An 35]
de la Bible, détournés de leur sens naturel et pris comme de simples
ornements de rhétorique sacrée.
Jésus, avec son tact exquis des choses religieuses, n'avait institué
aucun rituel nouveau. La nouvelle secte n'avait pas encore de
cérémonies spéciales[66]. Les pratiques de piété étaient les pratiques
juives. Les réunions n'avaient rien de liturgique dans le sens
précis; c'étaient des séances de confréries, où l'on se livrait à
la prière, aux exercices de glossolalie, de prophétie[67], et à la
lecture de la correspondance. Rien encore de sacerdotal. Il n'y a pas
de prêtre (_cohen_ ou ἱερεύς); le _presbyteros_ est «l'ancien» de la
communauté, rien de plus. Le seul prêtre est Jésus[68]; en un autre
sens, tous les fidèles le sont[69]. Le jeûne était considéré comme
une pratique très-méritoire[70]. Le baptême était le signe d'entrée
dans la secte[71]. Le rite était le même que pour celui de Jean, mais
on l'administrait au nom de Jésus[72]. Le baptême toutefois était
considéré comme une initiation insuffisante.
[Pg 95]-[An 35]
Il devait être suivi de la collation des dons du Saint-Esprit[73],
laquelle se faisait au moyen d'une prière prononcée par les apôtres sur
la tête du néophyte, avec l'imposition des mains.
Cette imposition des mains, déjà si familière à Jésus[74], était
l'acte sacramentel par excellence[75]. Elle conférait l'inspiration,
l'illumination intérieure, le pouvoir de faire des prodiges, de
prophétiser, de parler les langues. C'était ce qu'on appelait le
baptême de l'Esprit. On croyait se rappeler une parole de Jésus:
«Jean vous a baptisés par l'eau; mais vous, vous serez baptisés
par l'Esprit[76].» Peu à peu, on fondit ensemble toutes ces
idées, et le baptême se conféra «au nom du Père et du Fils et de
l'Esprit-Saint[77].» Mais il n'est pas probable que cette formule,
aux premiers jours où nous sommes, fût encore employée. On voit la
simplicité de ce culte, chrétien primitif. Ni Jésus ni les apôtres ne
l'avaient inventé. Certaines sectes juives avaient adopté avant eux ces
[Pg 96]-[An 35]
cérémonies graves et solennelles, qui paraissent venir en partie de la
Chaldée, où elles sont encore pratiquées avec des liturgies spéciales
par les Sabiens ou Mendaïtes[78]. La religion de la Perse renfermait
aussi beaucoup de rites du même genre[79].
Les croyances de médecine populaire, qui avaient fait une partie de
la force de Jésus, se continuaient dans ses disciples. Le pouvoir
des guérisons était une des grâces merveilleuses que conférait
l'Esprit[80]. Les premiers chrétiens, comme presque tous les juifs
du temps, voyaient dans les maladies la punition d'une faute[81] ou
l'œuvre d'un démon malfaisant[82]. Les apôtres passaient, ainsi que
Jésus, pour de puissants exorcistes[83]. On s'imaginait que des lotions
d'huile opérées par eux, avec imposition des mains et invocation du nom
de Jésus, étaient toutes-puissantes pour laver les péchés causes de la
maladie
[Pg 97]-[An 35]
et pour guérir le malade[84]. L'huile a toujours été en Orient le
médicament par excellence[85]. Seule, du reste, l'imposition des mains
des apôtres était censée avoir les mêmes effets[86]. Cette imposition
se faisait par l'attouchement immédiat. Il n'est pas impossible que,
dans certains cas, la chaleur des mains, se communiquant vivement à la
tête, procurât au malade un peu de soulagement.
La secte étant jeune et peu nombreuse, la question des morts ne se
posa pour elle que plus tard. L'effet causé par les premiers décès qui
eurent lieu dans les rangs des confrères fut étrange[87]. On s'inquiéta
du sort des trépassés; on se demanda s'ils seraient moins favorisés que
ceux qui étaient réservés pour voir de leurs yeux l'avénement du Fils
de l'homme. On en vint généralement à considérer l'intervalle entre la
mort et la résurrection comme une sorte de lacune dans la conscience du
défunt[88]. L'idée, exposée dans le _Phédon_, que l'âme existe avant
et après la mort, que la mort est un bien, qu'elle est même l'état
philosophique par excellence, puisque
[Pg 98]-[An 35]
l'âme alors est tout à fait libre et dégagée, cette idée, dis-je,
n'était nullement arrêtée chez les premiers chrétiens. Le plus
souvent, il semble que l'homme pour eux n'existait pas sans corps.
Cette conception dura longtemps, et ne céda que quand la doctrine de
l'immortalité de l'âme, au sens de la philosophie grecque, eut fait
son entrée dans l'Église, et se fut combinée tant bien que mal avec
le dogme chrétien de la résurrection et du renouvellement universel.
A l'heure où nous sommes, la croyance à la résurrection régnait à peu
près seule[89]. Le rite des funérailles était sans doute le rite juif.
On n'y attachait nulle importance; aucune inscription n'indiquait le
nom du mort. La grande résurrection était proche; le corps du fidèle
n'avait à faire dans le rocher qu'un bien court séjour. On ne tint
pas beaucoup à se mettre d'accord sur la question de savoir si la
résurrection serait universelle, c'est-à-dire embrasserait les bons et
les méchants, ou si elle s'appliquerait aux seuls élus[90].