les deux scènes de la pêche et du repas. Mais Luc groupe autrement
les choses. En tout cas, si on pèse attentivement les versets Jean,
xxi, 14-15, on se convaincra que les liaisons de Jean sont ici un peu
artificielles. Les hallucinations, au moment où elles naissent, sont
toujours isolées. C'est plus tard qu'on en forme des anecdotes suivies.
Cette façon de joindre comme consécutifs des faits séparés par des mois
et des semaines se voit d'une manière frappante en comparant entre eux
deux passages du même écrivain, Luc, Évang., xxiv, fin, et _Actes_, i,
commencement. D'après le premier passage, Jésus serait monté au ciel
le jour même de la résurrection; or, d'après le second, il y eut un
intervalle de quarante jours. Si l'on prenait aussi à la rigueur Marc,
xvi, 9-20, l'ascension aurait eu lieu le soir de la résurrection. Rien
ne prouve mieux que la contradiction de Luc dans ces deux passages
combien les rédacteurs des écrits évangéliques tenaient peu aux sutures
de leurs récits.
[14] Jean, xxi, 15 et suiv.
[15] _Ibid_., xxi, 18 et suiv.
[16] I Cor., xv, 6.
[17] Transfiguration.
[18] Matth., xxviii, 16-20; I Cor., xv, 6. Comparez Marc, xvi, 15 et
suiv.; Luc, xxiv, 44 et suiv.
[19] I Cor., xv, 6.
[20] Jean ne limite pas la durée de la vie d'outre-tombe de Jésus. Il
paraît la supposer assez longue. Selon Matthieu, elle n'aurait duré
que le temps nécessaire pour faire le voyage de Galilée et se rendre
à la montagne indiquée par Jésus. Selon la première finale inachevée
de Marc (xvi, 1-8), les choses se seraient passées, ce semble, comme
dans Matthieu. Selon la seconde finale (xvi, 9-20), selon d'autres
(voir ci-dessus, p. 7, note 1), et selon l'Évangile de Luc, la vie
d'outre-tombe semblerait n'avoir duré qu'un jour. Paul (I Cor., xv,
5-8), d'accord avec le quatrième Évangile, la prolonge durant des
années, puisqu'il donne sa vision, laquelle eut lieu cinq ou six ans
au moins après la mort de Jésus, comme la dernière des apparitions. La
circonstance des «cinq cents frères» conduit à la même supposition, car
il ne semble pas qu'au lendemain de la mort de Jésus, le groupe de ses
amis fût assez compacte pour fournir une telle assemblée (_Act._, i,
15). Plusieurs sectes gnostiques, en particulier les valentiniens et
les séthiens, évaluaient la durée des apparitions à dix-huit mois, et
même fondaient là-dessus des théories mystiques (Irénée, _Adv. hær._,
I, iii, 2; xxx, 14). Seul, l'auteur des _Actes_ (i, 3) fixe la durée
de la vie d'outre-tombe de Jésus à quarante jours. Mais c'est là une
bien faible autorité, surtout si l'on remarque qu'elle se rattache à
un système erroné (Luc, xxiv, 49, 50, 52; _Act._, i, 4, 12), d'après
lequel toute la vie d'outre-tombe se serait passée à Jérusalem ou
aux environs. Le nombre quarante est symbolique (le peuple passe
quarante ans au désert; Moïse, quarante jours au Sinaï; Élie et Jésus
jeûnent quarante jours, etc.). Quant à la forme de récit adoptée par
l'auteur des douze derniers versets du second Évangile et par l'auteur
du troisième Évangile, forme d'après laquelle les circonstances
sont serrées en un jour, voir ci-dessus, p. 33, note. L'autorité de
Paul, la plus ancienne et la plus forte de toutes, corroborant celle
du quatrième Évangile, qui offre pour cette partie de l'histoire
évangélique le plus de suite et de vraisemblance, nous parait fournir
un argument décisif.
[21] Luc, xxiv, 31.
[22] Jean, xx, 19, 26.
[23] Matth., xxviii, 9; Luc, xxiv, 37 et suiv.; Jean, xx, 27 et suiv.;
xxi, 5 et suiv.; Évangile des hébreux, dans saint Ignace, épitre aux
Smyrniens, 3, et dans saint Jérôme, _De viris illustribus_, 16.
[24] Jean, vi, 64.
[25] Matth., xxviii, 11-15; Justin, _Dial. cum Tryph._, 17, 108.
[26] Matth., xxvii, 62-66; xxviii, 4, 11-15.
[27] _Ibid._, xxviii, 2 et suiv.
[28] Les Juifs sont censés, Matth., xxvii, 63, savoir que Jésus
a prédit qu'il ressusciterait. Mais les disciples mêmes de Jésus
n'avaient à cet égard aucune idée précise. Voir ci-dessus, p. 1, note.
[29] Le vague sentiment de ceci peut se retrouver dans Matthieu, xxvi,
32; xxviii, 7, 10; Marc, xiv, 28; xvi, 7.
[30] Cela s'est vu pour les miracles de la Salette et de Lourdes.--Une
des manières les plus ordinaires dont se forme la légende miraculeuse
est celle-ci. Un saint personnage passe pour faire des guérisons. On
lui amène un malade, qui, par suite de l'émotion, se trouve soulagé.
Le lendemain, on répète à dix lieues à la ronde qu'il y a eu miracle.
Le malade meurt cinq ou six jours après; personne n'en parle, si bien
que, à l'heure où l'on enterre le défunt, on raconte avec admiration
sa guérison à quarante lieues de là.--Le mot prêté au philosophe grec
devant les _ex-voto_ de Samothrace (Diog. Laërte, VI, ii, 59) est aussi
d'une parfaite justesse.
[31] Un phénomène de ce genre, et des plus frappants, se passe chaque
année à Jérusalem. Les grecs orthodoxes prétendent que le feu qui
s'allume spontanément au saint sépulcre le samedi saint de leur Pâque
efface les péchés de ceux qui le promènent sur leur figure, et ne brûle
pas. Des milliers de pélerins en font l'expérience et savent fort bien
que ce feu brûle (les contorsions qu'ils font, jointes à l'odeur, le
prouvent suffisamment). Néanmoins, il ne s'est jamais trouvé personne
pour contredire la croyance de l'Église orthodoxe. Ce serait avouer
qu'on a manqué de foi, qu'on a été indigne du miracle, et reconnaître,
ô ciel! que les latins sont la vraie Église; car ce miracle est tenu
des grecs pour la meilleure preuve que leur Église est la seule bonne.
[32] Affaire de la Salette, devant le tribunal civil de Grenoble (arrêt
du 2 mai 1855), et devant la cour de Grenoble (arrêt du 6 mai 1857),
plaidoiries de MM. Jules Favre et Bethmont, etc., recueillies par J.
Sabbatier (Grenoble, Vellot, 1857).
[33] Jean, xx, 15, renfermerait-il une lueur de ceci?
[34] Voir ci-dessus, p. 7-8.
[35] Jean le dit expressément, xix, 41-42.
[36] Jean, xx, 6-7.
[37] On songe involontairement à Marie de Béthanie, qui, en effet, n'a
pas de rôle indiqué le dimanche matin. Voir _Vie de Jésus_, p. 341 et
suiv.; 359 et suiv.
[38] Celse faisait déjà sur ce sujet d'excellentes observations
critiques (dans Origène, _Contra Celsum_, II, 55).
[39] Marc, xvi, 9; Luc, viii, 2.
[Pg 45]-[An 34]
CHAPITRE III.
RETOUR DES APÔTRES A JÉRUSALEM.--FIN DE LA PÉRIODE DES APPARITIONS.
Les apparitions, cependant, ainsi qu'il arrive dans les mouvements de
crédulité enthousiaste, commençaient à se ralentir. Les imaginations
populaires ressemblent aux maladies contagieuses; elles s'émoussent
vite et changent de forme. L'activité des âmes ardentes se tournait
déjà d'un autre côté. Ce qu'on croyait entendre de la bouche du
cher ressuscité, c'était l'ordre d'aller devant soi, de prêcher, de
convertir le monde. Par où commencer? Naturellement par Jérusalem[1].
Le retour à Jérusalem fut donc résolu par ceux qui à ce moment
dirigeaient la secte. Comme ces voyages se faisaient d'ordinaire en
caravane, à l'époque des fêtes, on peut supposer avec
[Pg 46]-[An 34]
vraisemblance que le retour dont il s'agit eut lieu à la fête des
Tabernacles de la fin de l'an 33 ou à la Pâque de l'an 34.
La Galilée fut ainsi abandonnée par le christianisme, et abandonnée
pour toujours. La petite Église qui y resta vécut encore sans doute;
mais on n'entend plus parler d'elle. Elle fut probablement écrasée,
comme tout le reste, par l'effroyable désastre que subit le pays lors
de la guerre de Vespasien; les débris de la communauté dispersée se
réfugièrent au delà du Jourdain. Après la guerre, ce ne fut pas le
christianisme qui se reporta en Galilée; ce fut le judaïsme. Au IIe,
au IIIe au IVe siècle, la Galilée est un pays tout juif, le centre du
judaïsme, le pays du Talmud[2]. La Galilée ne compta ainsi que pour une
heure dans l'histoire du christianisme; mais ce fut l'heure sainte par
excellence; elle donna à la religion nouvelle ce qui l'a fait durer, sa
poésie, son charme pénétrant. «L'Évangile», à la façon des synoptiques,
fut une œuvre galiléenne. Or, nous essayerons de montrer plus tard que
«l'Évangile», ainsi entendu, a été la cause principale du succès du
christianisme et reste la plus sure garantie de son avenir.
[Pg 47]-[An 34]
Il est probable qu'une fraction de la petite école qui entourait
Jésus dans ses derniers jours était restée à Jérusalem. Au moment
de la séparation, la croyance à la résurrection était déjà
établie. Cette croyance se développa ainsi des deux côtés avec une
physionomie sensiblement différente, et telle est sans doute la cause
des divergences complètes qui se remarquent dans les récits des
apparitions. Deux traditions, l'une galiléenne, l'autre hiérosolymite,
s'étaient formées; d'après la première, toutes les apparitions
(sauf celles du premier moment) avaient eu lieu en Galilée; d'après
la seconde, toutes avaient eu lieu à Jérusalem[3]. L'accord des
deux fractions de la petite Église sur le dogme fondamental ne fît
naturellement que confirmer la croyance commune. On s'embrassa dans la
même foi; on se redit avec effusion: «Il est ressuscité!» Peut-être la
joie et l'enthousiasme qui furent la conséquence de cette rencontre
amenèrent-ils quelques autres visions. C'est vers ce temps qu'on peut
placer «la vision
[Pg 48]-[An 34]
de Jacques», mentionnée par saint Paul[4]. Jacques était frère ou du
moins parent de Jésus. On ne voit pas qu'il ait accompagné Jésus lors
de son dernier séjour à Jérusalem. Il y vint probablement avec les
apôtres, lorsque ceux-ci quittèrent la Galilée. Tous les grands apôtres
avaient eu leur vision; il était difficile que ce «frère du Seigneur»
n'eût pas la sienne. Ce fut, ce semble, une vision eucharistique,
c'est-à-dire où Jésus apparut prenant et rompant le pain[5]. Plus tard,
les parties de la famille chrétienne qui se rattachèrent à Jacques,
ceux qu'on appela les hébreux, transportèrent cette vision au jour
même de la résurrection, et voulurent qu'elle eût été la première de
toutes[6].
Il est très-remarquable, en effet, que la famille de Jésus, dont
quelques membres, durant sa vie, avaient été incrédules et hostiles à
sa mission[7], fait maintenant partie de l'Église et y tient une place
très-élevée.
[Pg 49]-[An 34]
On est porté à supposer que la réconciliation se fit durant le séjour
des apôtres en Galilée. La célébrité qu'avait prise tout à coup le
nom de leur parent, ces cinq cents personnes qui croyaient en lui et
assuraient l'avoir vu ressuscité, purent faire impression sur leur
esprit[8]. Dès l'établissement définitif des apôtres à Jérusalem, on
voit avec eux Marie, mère de Jésus, et les frères de Jésus[9]. En ce
qui concerne Marie, il paraît que Jean, croyant obéir en cela à une
recommandation de son maître, l'avait adoptée et prise avec lui[10].
Il la ramena peut-être à Jérusalem. Cette femme, dont le rôle et le
caractère personnels sont restés profondément obscurs, prenait dès lors
de l'importance. Le mot que l'évangéliste met dans la bouche d'une
inconnue: «Heureux le ventre qui t'a porté et les mamelles que tu as
sucées!» commençait à se vérifier. Il est probable que Marie survécut
peu d'années à son fils[11].
Quant aux frères de Jésus, la question est plus obscure.
[Pg 50]-[An 34]
Jésus eut des frères et des sœurs[12]. Il semble probable cependant
que, dans la classe de personnes qui s'appelaient «frères du Seigneur»,
il y eut des parents au second degré. La question n'a de gravité qu'en
ce qui concerne Jacques. Ce Jacques le Juste, ou «frère du Seigneur»,
que nous allons voir jouer un très-grand rôle dans les trente premières
années du christianisme, était-il Jacques, fils d'Alphée, qui paraît
avoir été cousin germain de Jésus, ou un vrai frère de Jésus? Les
données, à cet égard, sont tout à fait incertaines et contradictoires.
Ce que nous savons de ce Jacques nous présente de lui une image
tellement éloignée de celle de Jésus, qu'on répugne à croire que deux
hommes si différents soient nés de la même mère. Si Jésus est le vrai
fondateur du christianisme, Jacques en fut le plus dangereux ennemi;
il faillit tout perdre par son esprit étroit. Plus tard, on crut
certainement que Jacques le Juste était un vrai frère de Jésus[13].
Mais peut-être s'était-il établi à ce sujet quelque confusion.
Quoi qu'il en soit, les apôtres désormais ne se séparent plus que
pour des voyages temporaires. Jérusalem devient leur centre[14]; ils
semblent craindre de
[Pg 51]-[An 34]
se disperser, et certains traits paraissent révéler chez eux la
préoccupation d'empêcher un nouveau retour en Galilée, lequel eût
dissous la petite société. On supposa un ordre exprès de Jésus,
interdisant de quitter Jérusalem, au moins jusqu'aux grandes
manifestations que l'on attendait[15]. Les apparitions devenaient de
plus en plus rares. On en parlait beaucoup moins, et l'on commençait
à croire qu'on ne verrait plus le maître avant son retour solennel
dans les nuées. Les imaginations se tournaient avec beaucoup de force
vers une promesse qu'on supposait que Jésus avait faite. Durant sa
vie, Jésus, dit-on, avait souvent parlé de l'Esprit-Saint, conçu comme
une personnification de la sagesse divine[16]. Il avait promis à ses
disciples que cet Esprit serait leur force dans les combats qu'ils
auraient à livrer, leur inspiration dans les difficultés, leur avocat,
s'ils avaient à parler en public. Quand les visions devinrent rares,
on se rejeta sur cet Esprit, envisagé comme un consolateur, comme un
autre lui-même que Jésus devait envoyer à ses amis. Quelquefois on se
figurait que Jésus, se montrant tout à coup au milieu de ses disciples
[Pg 52]-[An 34]
assemblés, avait soufflé sur eux de sa propre bouche un courant d'air
vivificateur[17]. D'autres fois, la disparition de Jésus était regardée
comme la condition de la venue de l'Esprit[18]. On croyait que dans ses
apparitions il avait promis la descente de cet Esprit[19]. Plusieurs
établissaient un lien intime entre cette descente et la restauration
du royaume d'Israël[20]. Toute l'activité d'imagination que la secte
avait déployée pour créer la légende de Jésus ressuscité, elle allait
maintenant l'appliquer à la création d'un ensemble de croyances pieuses
sur la descente de l'Esprit et sur ses dons merveilleux.
Il semble cependant qu'une grande apparition de Jésus eut lieu encore
à Béthanie ou sur le mont des Oliviers[21]. Certaines traditions
rapportaient à cette
[Pg 53]-[An 34]
vision les recommandations finales, la promesse réitérée de l'envoi du
Saint-Esprit, l'acte par lequel il investit ses disciples du pouvoir de
remettre les péchés[22]. Les traits caractéristiques de ces apparitions
devenaient de plus en plus vagues; on les confondait les unes avec les
autres. On finit par n'y plus penser beaucoup. Il fut reçu que Jésus
était vivant[23], qu'il s'était manifesté par un nombre d'apparitions
suffisant pour prouver son existence, qu'il pouvait se manifester
encore en des visions partielles, jusqu'à la grande révélation finale
où tout serait consommé[24]. Ainsi, saint Paul présente la vision
qu'il eut sur la route de Damas comme du même ordre que celles qui
viennent d'être racontées[25]. En tout cas, on admettait, en un sens
idéaliste, que le maître était avec ses disciples et serait avec eux
jusqu'à la fin[26]. Dans les premiers jours, les apparitions étant
très-fréquentes, Jésus était conçu comme habitant la terre d'une façon
continue et remplissant plus ou moins les fonctions de la vie terrestre.
[Pg 54]-[An 34]
Quand les visions devinrent rares, on se plia à une autre imagination.
On se figura Jésus comme entré dans la gloire et assis à la droite de
son Père. «Il est monté au ciel,» se dit-on.
Ce mot resta pour la plupart à l'état d'image vague ou d'induction[27].
Mais il se traduisit pour plusieurs en une scène matérielle. On voulut
qu'à la suite de la dernière vision commune à tous les apôtres, et
où il leur fit ses recommandations suprêmes, Jésus se fût élevé vers
le ciel[28]. La scène fut plus tard développée et devint une légende
complète. On raconta que des hommes célestes, selon l'appareil des
manifestations divines très-brillantes[29], apparurent au moment où
un nuage l'entourait, et consolèrent les disciples par l'assurance
d'un retour dans les nues tout semblable à la scène dont ils venaient
d'être témoins. La mort de Moïse avait été entourée par l'imagination
populaire de circonstances du même genre[30]. Peut-être se souvint-on
aussi de l'ascension
[Pg 55]-[An 34]
d'Élie[31].--Une tradition[32] plaça le lieu de cette scène près de
Béthanie, sur le sommet du mont des Oliviers. Ce quartier était resté
fort cher aux disciples, sans doute parce que Jésus y avait habité.
La légende veut que les disciples, après cette scène merveilleuse,
soient rentrés dans Jérusalem «avec joie[33]». Pour nous, c'est avec
tristesse que nous dirons à Jésus le dernier adieu. Le retrouver vivant
encore de sa vie d'ombre a été pour nous une grande consolation. Cette
seconde vie de Jésus, image pâle de la première, est encore pleine
de charme. Maintenant, tout parfum de lui est perdu. Enlevé sur son
nuage à la droite de son Père, il nous laisse avec des hommes, et que
la chute est lourde, ô ciel! Le règne de la poésie est passé. Marie
de Magdala, retirée dans sa bourgade, y ensevelit ses souvenirs. Par
suite de cette éternelle injustice qui fait que l'homme s'approprie à
lui seul l'œuvre dans laquelle la femme a eu autant de part que lui,
Céphas l'éclipse et la fait oublier! Plus de sermons sur la montagne;
plus de possédées guéries; plus de courtisanes touchées; plus de ces
collaboratrices étranges de l'œuvre de la Rédemption,
[Pg 56]-[An 34]
que Jésus n'avait pas repoussées. Le dieu a vraiment disparu.
L'histoire de l'Église sera le plus souvent désormais l'histoire des
trahisons que subira l'idée de Jésus. Mais, telle qu'elle est, cette
histoire est encore un hymne à sa gloire. Les paroles et l'image de
l'illustre Nazaréen resteront, au milieu de misères infinies, comme un
idéal sublime. On comprendra mieux combien il fut grand, quand on aura
vu combien ses disciples furent petits.
[1] Luc, xxiv, 47.
[2] Sur le nom de «Galiléens» donné aux chrétiens, voir ci-dessous, p.
235, note 14.
[3] Matthieu est exclusivement galiléen; Luc et le second Marc,
xvi, 9-20, sont exclusivement hiérosolymites. Jean réunit les deux
traditions. Paul (I Cor., xv, 5-8) admet aussi des visions arrivées sur
des points très-éloignés. Il est possible que la vision «des cinq cents
frères» de Paul, que nous avons identifiée par conjecture avec celle
«de la montagne de Galilée» de Matthieu, soit une vision hiérosolymite.
[4] I Cor., xv, 7. On, ne peut expliquer le silence des quatre
Évangiles canoniques sur cette vision qu'en la rapportant à une époque
placée en deçà du cadre de leur récit. L'ordre chronologique des
visions, sur lequel saint Paul insiste avec tant de précision, conduit
au même résultat.
[5] Évang. des hébreux, cité par saint Jérôme, _De viris illustribus_,
2. Comparez Luc, xxiv, 41-43.
[6] Évang. des hébreux, _loc. cit._
[7] Jean, vii, 5.
[8] Y aurait-il une allusion à ce brusque changement dans Gal., ii, 6?
[9] _Act._, i, 14, témoignage faible, il est vrai. On sent déjà chez
Luc une tendance à grandir le rôle de Marie. Luc, chap. i et ii.
[10] Jean, xix, 25-27.
[11] La tradition sur son séjour à Éphèse est moderne et sans valeur.
Voir Épiphane, _Adv. hær._, hær. lxxviii, 11.
[12] Voir _Vie de Jésus_, p. 23 et suiv.
[13] Évangile selon les hébreux, endroit cité ci-dessus, p. 48.
[14] _Act._, viii, 1; Galat., i, 17-19; ii, 1 et suiv.
[15] Luc, xxiv, 49; _Act._, i, 4.
[16] Cette idée, il est vrai, n'est développée que dans le quatrième
Évangile (ch. xiv, xv, xvi). Mais elle est indiquée dans Matth., iii,
11; Marc, i, 8; Luc, iii, 16; xii, 11-12; xxiv, 49.
[17] Jean, xx, 22-33.
[18] _Ibid._, xvi, 7.
[19] Luc, xxiv, 49; _Act._, i, 4 et suiv.
[20] _Act._, i, 5-8.
[21] I Cor., xv, 7; Luc, xxiv, 50 et suiv.; _Act._, i, 2 et suiv.
Certes, il serait très-admissible que la vision de Béthanie racontée
par Luc fût parallèle à la vision de la montagne, dans Matth., xxviii,
16 et suiv., avec transposition de lieu. Cependant cette vision chez
Matthieu n'est pas suivie de l'ascension. Dans la seconde finale de
Marc, la vision des recommandations finales, suivie de l'ascension, a
lieu à Jérusalem. Enfin Paul présente la vision «à tous les apôtres»,
comme distincte de celle «aux cinq cents frères».
[22] D'autres traditions rapportaient la collation de ce pouvoir à des
visions antérieures (Jean, xx, 23).
[23] Luc, xxiv, 23; _Act._, xxv, 19.
[24] _Act._, i, 11.
[25] I Cor., xv, 8.
[26] Matth., xxviii, 20.
[27] Jean, iii, 13; vi, 62; xvi, 7; xx, 17; Ephes., iv, 10; I Petri,
iii, 22. Ni Matthieu ni Jean n'ont le récit de l'ascension. Paul (I
Cor., xv, 7-8) en exclut jusqu'à l'idée.
[28] Marc, xvi, 19; Luc, xxiv, 50-52; _Act._, 2-12; Justin, _Apol. I_,
50; _Ascension d'Isaïe_, version éthiopienne, xi, 22; version latine
(Venise, 1522), _sub fin_.
[29] Comparez le récit de la transfiguration.
[30] Jos., _Antiq_., IV, viii, 48.
[31] II Reg., ii, 11 et suiv.
[32] Luc, dernier chapitre de l'Évangile, et premier chapitre des
_Actes_.
[33] Luc, xxiv, 52.
[Pg 57]-[An 34]
CHAPITRE IV.
DESCENTE DE L'ESPRIT-SAINT.--PHÉNOMÈNES EXTATIQUES ET PROPHÉTIQUES.
Petits, étroits, ignorants, inexpérimentés, ils l'étaient autant qu'on
peut l'être. Leur simplicité d'esprit était extrême; leur crédulité
n'avait pas de bornes. Mais ils avaient une qualité: ils aimaient leur
maître jusqu'à la folie. Le souvenir de Jésus était resté le mobile
unique de leur vie; c'était une obsession perpétuelle, et il était
clair qu'ils ne vivraient jamais que de celui qui, pendant deux ou
trois ans, les avait si fortement attachés et séduits. Pour les âmes de
rang secondaire, qui ne peuvent aimer Dieu directement, c'est-à-dire
trouver du vrai, créer du beau, faire du bien par elles-mêmes, le salut
est d'aimer quelqu'un en qui luise un reflet du vrai, du beau, du bien.
Le plus grand nombre des hommes a besoin d'un culte à deux degrés. La
foule des adorateurs veut un intermédiaire entre elle et Dieu.
[Pg 58]-[An 34]
Quand une personne a réussi à fixer autour d'elle plusieurs autres
personnes par un lien moral élevé, et qu'elle meurt, il arrive toujours
que les survivants, souvent divisés jusque-là par des rivalités et des
dissentiments, se prennent d'une grande amitié les uns pour les autres.
Mille chères images du passé qu'ils regrettent forment entre eux comme
un trésor commun. C'est une manière d'aimer le mort que d'aimer ceux
avec lesquels-on l'a connu. On cherche à se trouver ensemble pour
se rappeler le temps heureux qui n'est plus. Une profonde parole de
Jésus[1] se trouve alors vraie à la lettre: le mort est présent au
milieu des personnes qui sont réunies par son souvenir.
L'affection que les disciples avaient les uns pour les autres, du
vivant de Jésus, fut ainsi décuplée après sa mort. Ils formaient une
petite société fort retirée et vivaient exclusivement entre eux. Ils
étaient à Jérusalem au nombre d'environ cent vingt[2]. Leur piété était
vive, et encore toute renfermée dans les formes de la piété juive. Le
temple était leur grand lieu de dévotion[3]. Ils travaillaient sans
doute pour vivre; mais le