et suiv., 23. Cette apparition d'anges s'est introduite même dans le
récit du quatrième Évangile (xx, 12-13), qu'elle dérange tout à fait,
étant appliquée à Marie de Magdala. L'auteur n'a pas voulu abandonner
ce trait donné par la tradition.
[32] Marc, xvi, 8.
[33] Luc, xxiv, 4-7; Jean, xx, 12-13.
[34] Matth., xxviii, 1 et suiv. Le récit de Matthieu est celui où les
circonstances ont été ainsi le plus exagérées. Le tremblement de terre
et le rôle des gardiens sont probablement des additions tardives.
[35] Les six ou sept récits que nous avons de cette scène du matin
(Marc en ayant deux ou trois, et Paul ayant aussi le sien, sans parler
de l'Évangile des hébreux) sont en complet désaccord les uns avec les
autres.
[36] Matth., xxvi, 31; Marc, xiv, 27; Jean, xvi, 32; Justin, _Apol_. I,
50; _Dial. cum Tryph._, 53, 106. Le système de Justin est qu'au moment
de la mort de Jésus, il y eut de la part des disciples une complète
apostasie.
[37] Matth., xxviii, 17; Marc, xvi, 11; Luc, xxiv, 11.
[38] Marc, xvi, 9; Luc, viii, 2.
[39] Voir, par exemple, Calmeil, _De la folie au point de vue
pathologique, philosophique, historique et judiciaire_. Paris, 1845, 2
vol. in-8°.
[40] Voir les _Lettres pastorales_ de Jurieu, 1e année, 7e lettre; 3e
année, 4e lettre; Misson, le _Théâtre sacré des Cévennes_ (Londres,
1707), p. 28, 34, 38, 102, 103, 104, 107; Mémoires de Court, dans
Sayous, _Hist. de la littér. française à l'étranger_, XVIIe siècle, I,
p. 303; _Bulletin de la Société de l'hist. du protest, franc._, 1862,
p. 174.
[41] Matth., xiv, 26; Marc, vi, 49; Luc, xxiv, 37; Jean, iv, 19.
[42] Marc, xvi, 12-13; Luc, xxiv, 13-33.
[43] Comparez Josèphe, _B. J._, VII, vi, 6. Luc met ce village à
soixante stades et Josèphe à trente stades de Jérusalem. Ἐξήκοντα, que
portent certains manuscrits et certaines éditions de Josèphe, est une
correction chrétienne. Voir l'édition de G. Dindorf. La situation la
plus probable d'Emmaüs est Kulonié, joli endroit au fond d'un vallon,
sur la route de Jérusalem à Jaffa. Voir Sepp, _Jerusalem und das
Heilige Land_ (1863), I, p. 56; Bourquenoud, dans les _Études rel.
hist. et litt_. des PP. de la Soc. de Jésus, 1863, n° 9, et, pour
les distances exactes, H. Zschokke, _Das neutestamentliche Emmaüs_
(Schaffouse, 1865).
[44] Marc, xvi, 14; Luc, xxiv, 33 et suiv.; Jean, xx, 19 et suiv.;
Évang. des hébr., dans saint Ignace, _Epist. ad Smyrn_., 3, et dans
saint Jérôme, _De viris ill._, 16; I Cor., xv, 5.; Justin, _Dial. cum
Tryph._, 106.
[45] Luc, xxiv, 34.
[46] Dans une île vis-à-vis de Rotterdam, dont la population est
restée attachée au calvinisme le plus austère, les paysans sont
persuadés que Jésus vient, à leur lit de mort, assurer ses élus de leur
justification; beaucoup le voient en effet.
[47] Pour concevoir la possibilité de pareilles illusions, il suffit
de se rappeler les scènes de nos jours où des personnes réunies
reconnaissent unanimement entendre des bruits sans réalité, et cela,
avec une parfaite bonne foi. L'attente, l'effort de l'imagination,
la disposition à croire, parfois des complaisances innocentes,
expliquent ceux de ces phénomènes qui ne sont pas le produit direct
de la fraude. Ces complaisances viennent, en général, de personnes
convaincues, animées d'un sentiment bienveillant, ne voulant pas que
la séance finisse mal, et désireuses de tirer d'embarras les maîtres
de la maison. Quand on croit au miracle, on y aide toujours sans s'en
apercevoir. Le doute et la négation sont impossibles dans ces sortes
de réunions. On ferait de la peine à ceux qui croient et à ceux qui
vous ont invité. Voilà pourquoi ces expériences, qui réussissent devant
de petits comités, échouent d'ordinaire devant un public payant, et
manquent toujours devant les commissions scientifiques.
[48] Jean, xx, 22-23, qui a un écho dans Luc, xxiv, 49.
[49] Matth., xxviii, 17; Marc, xvi, 14; Luc, xxiv, 39-40.
[50] Jean, xx, 24-29; comparez Marc, xvi, 14: Luc, xxiv, 39-40, et
la finale de Marc, conservée par saint Jérôme, _Adv. Pelag._, II (v.
ci-dessus, p. 7).
[51] Jean, xx, 29.
[52] Il est bien remarquable, en effet, que Jean, sous le nom duquel
nous a été transmis le dicton précité, n'a pas de vision particulière
pour lui seul. Cf. I Cor., xv, 5-8.
[53] Jean, xx, 26. Le passage xxi, 14, suppose, il est vrai, qu'il n'y
eut à Jérusalem que deux apparitions devant les disciples réunis. Mais
les passages xx, 30, et xxi, 25, laissent beaucoup plus de latitude.
Comparez _Act_., i, 3.
[54] Luc, xxiv, 41-43; Évangile des hébreux, dans saint Jérôme, _De
viris illustribus_, 2; finale de Marc, dans saint Jérôme, _Adv.
Pelag._, II.
[Pg 27]-[An 33]
CHAPITRE II.
DÉPART DES DISCIPLES DE JÉRUSALEM.--DEUXIÈME VIE GALILÉENNE DE JÉSUS.
Le désir le plus vif de ceux qui ont perdu une personne chère, est
de revoir les lieux où ils ont vécu avec elle. Ce fut sans doute ce
sentiment qui, quelques jours après les événements de la Pâque, porta
les disciples à regagner la Galilée. Dès le moment de l'arrestation de
Jésus, et immédiatement après sa mort, il est probable que plusieurs
avaient déjà pris le chemin des provinces du Nord. Au moment de la
résurrection, un bruit s'était répandu d'après lequel c'était en
Galilée qu'on le reverrait. Quelques-unes des femmes qui avaient été
au tombeau revinrent en disant que l'ange leur avait dit que Jésus les
avait déjà précédées en Galilée[1]. D'autres disaient que c'était Jésus
qui avait ordonné de s'y
[Pg 28]-[An 33]
rendre[2]. Parfois on croyait même se souvenir qu'il l'avait dit de
son vivant[3]. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au bout de quelques
jours, peut-être après l'achèvement complet des fêtes de Pâques, les
disciples crurent avoir un commandement de retourner dans leur patrie,
et y retournèrent en effet[4]. Peut-être les visions commençaient-elles
à se ralentir à Jérusalem. Une sorte de nostalgie s'empara d'eux. Les
courtes apparitions de Jésus n'étaient pas suffisantes pour compenser
le vide énorme laissé par son absence. Ils songeaient avec un sentiment
mélancolique au lac et à ces belles montagnes où ils avaient goûté le
royaume de Dieu[5]. Les femmes surtout voulaient à tout prix retourner
dans le pays où elles avaient joui de tant de bonheur. Il faut observer
que l'ordre de partir venait surtout d'elles[6]. Cette ville
[Pg 29]-[An 33]
odieuse leur pesait; elles aspiraient à revoir la terre où elles
avaient possédé celui qu'elles aimaient, bien sures d'avance de l'y
rencontrer encore.
La plupart des disciples partirent donc pleins de joie et d'espérance,
peut-être en compagnie de la caravane qui ramenait les pèlerins de la
fête de Pâques. Ce qu'ils espéraient trouver en Galilée, ce n'étaient
pas seulement des visions passagères, c'était Jésus lui-même d'une
manière continue, comme cela avait lieu avant sa mort. Une immense
attente remplissait leurs âmes. Allait-il renouveler le royaume
d'Israël, fonder définitivement le règne de Dieu, et, comme on disait,
«révéler sa justice[7]»? Tout était possible. Ils se représentaient
déjà les riants paysages où ils avaient joui de lui. Plusieurs
croyaient qu'il leur avait donné rendez-vous sur une montagne[8],
probablement celle-là même à laquelle se rattachaient leurs plus doux
souvenirs. Jamais sans doute voyage ne fut plus joyeux. C'étaient tous
leurs rêves de bonheur qui étaient à la veille de se réaliser. Ils
allaient le revoir!
Ils le revirent en effet. A peine rendus à leurs paisibles chimères,
ils se crurent en pleine période évangélique. On était vers la fin du
mois d'avril.
[Pg 30]-[An 33]
La terre alors est parsemée d'anémones rouges, qui sont probablement
ces «lis des champs» dont Jésus aimait à tirer ses comparaisons. A
chaque pas, on retrouvait ses paroles, comme attachées aux mille
accidents du chemin. Voici l'arbre, la fleur, la semence, dont il prit
sa parabole; voici la colline où il tint ses plus touchants discours;
voici la barque où il enseigna. C'était comme un beau rêve recommencé,
comme une illusion évanouie puis retrouvée. L'enchantement sembla
renaître. Le doux «royaume de Dieu» galiléen reprit son cours. Cet air
transparent, ces matinées sur la rive ou sur la montagne, ces nuits
passées sur le lac en gardant les filets, se retrouvèrent pleines de
visions. Ils le voyaient partout où ils avaient vécu avec lui. Sans
doute, ce n'était pas la joie de la jouissance à toute heure. Parfois
le lac devait leur paraître bien solitaire. Mais le grand amour se
contente de peu de chose. Si tous tant que nous sommes, une fois par
an, à la dérobée, durant un instant assez long pour échanger deux
paroles, nous pouvions revoir les personnes aimées que nous avons
perdues, la mort ne serait plus la mort!
Tel était l'état d'âme de la troupe fidèle, dans cette courte période
où le christianisme sembla revenir un moment à son berceau pour lui
dire un éternel
[Pg 31]-[An 33]
adieu. Les principaux disciples, Pierre, Thomas, Nathanaël, les fils
de Zébédée, se retrouvèrent sur le bord du lac et désormais vécurent
ensemble[9]; ils avaient repris leur ancien état de pêcheurs, à
Bethsaïda ou à Capharnahum. Les femmes galiléennes étaient sans doute
avec eux. Elles avaient poussé plus que personne à ce retour, qui
était pour elles un besoin de cœur. Ce fut leur dernier acte dans la
fondation du christianisme. A partir de ce moment, on ne les voit plus
paraître. Fidèles à leur amour, elles ne voulurent plus quitter le pays
où elles avaient goûté leur grande joie[10]. On les oublia vite, et,
comme le christianisme galiléen n'eut guère de postérité, leur souvenir
se perdit complètement dans certaines branches de la tradition.
Ces touchantes démoniaques, ces pécheresses converties, ces vraies
fondatrices du christianisme, Marie de Magdala, Marie Cléophas, Jeanne,
Susanne, passèrent à l'état de saintes délaissées. Saint Paul ne les
connaît pas[11]. La foi qu'elles
[Pg 32]-[An 33]
avaient créée les mit presque dans l'ombre. Il faut descendre
jusqu'au moyen âge pour que justice leur soit rendue; l'une d'elles,
Marie-Madeleine, reprend alors sa place capitale dans le ciel chrétien.
Les visions au bord du lac paraissent avoir été assez fréquentes.
Sur ces flots où ils avaient touché Dieu, comment les disciples
n'eussent-ils pas revu leur divin ami? Les plus simples circonstances
le leur rendaient. Une fois, ils avaient ramé toute la nuit sans
prendre un seul poisson; tout à coup les filets se remplissent; ce
fut un miracle. Il leur sembla que quelqu'un leur avait dit de terre:
«Jetez vos filets à droite.» Pierre et Jean se regardèrent: «C'est
le Seigneur,» dit Jean. Pierre, qui était nu, se couvrit à la hâte
de sa tunique et se jeta à la mer pour aller rejoindre l'invisible
conseiller[12].--D'autres fois, Jésus venait prendre part à leurs
simples repas. Un jour, à l'issue de la pêche, ils furent surpris de
trouver les charbons allumés, un poisson posé dessus et du pain à côté.
Un vif souvenir de leurs festins du temps passé leur traversa l'esprit.
Le pain et le poisson en faisaient toujours une partie essentielle.
Jésus avait l'habitude de leur en offrir. Ils
[Pg 33]-[An 33]
furent persuadés, après le repas, que Jésus s'était assis à côté
d'eux et leur avait présenté de ces mets, déjà devenus pour eux
eucharistiques et sacrés[13].
C'était surtout Jean et Pierre qui étaient favorisés de ces intimes
entretiens avec le fantôme bien-aimé. Un jour, Pierre, en songe
peut-être (mais que dis-je! leur vie sur ces bords n'était-elle pas un
songe perpétuel?), crut entendre Jésus lui demander: «M'aimes-tu?» La
question se renouvela trois fois. Pierre, tout possédé d'un sentiment
tendre et triste, s'imaginait répondre: «Oh! oui, Seigneur, tu sais que
je t'aime;» et, à chaque fois, l'apparition disait:
[Pg 34]-[An 33]
«Pais mes brebis[14].» Une autre fois, Pierre fit à Jean la confidence
d'un songe étrange. Il avait rêvé qu'il se promenait avec le maître.
Jean venait par derrière à quelques pas. Jésus lui parla en termes
très-obscurs, qui semblaient lui annoncer la prison ou une mort
violente, et lui répéta à diverses reprises: «Suis-moi.» Pierre
alors, montrant du doigt Jean qui les suivait, demanda: «Seigneur, et
celui-là?--Celui-là, dit Jésus, si je veux qu'il reste, jusqu'à ce
que je vienne, que t'importe? Suis-moi.» Après le supplice de Pierre,
Jean se rappela ce rêve, et y vit une prédiction du genre de mort de
son ami. Il le raconta à ses disciples; ceux-ci crurent y trouver
l'assurance que leur maître ne mourrait pas avant l'avénement final de
Jésus[15].
Ces grands rêves mélancoliques, ces entretiens sans cesse interrompus
et recommencés avec le mort chéri remplissaient les jours, et les mois.
La sympathie de la Galilée pour le prophète que les Hiérosolymites
avaient mis à mort s'était réveillée. Plus de cinq cents personnes
étaient déjà groupées autour du souvenir de Jésus[16]. A défaut du
maître perdu,
[Pg 35]-[An 33]
elles obéissaient à ses disciples les plus autorisés, surtout à Pierre.
Un jour qu'à la suite de leurs chefs spirituels, les Galiléens fidèles
étaient montés sur une de ces montagnes où Jésus les avait souvent
conduits, ils crurent encore le voir. L'air sur ces hauteurs est plein
d'étranges miroitements. La même illusion qui autrefois avait eu lieu
pour les disciples les plus intimes[17] se produisit encore. La foule
assemblée s'imagina voir le spectre divin se dessiner dans l'éther;
tous tombèrent sur la face et adorèrent[18]. Le sentiment qu'inspire le
clair horizon de ces montagnes est l'idée de l'ampleur du monde avec
l'envie de le conquérir. Sur un des pics environnants, Satan, montrant
de la main à Jésus les royaumes de la terre et toute leur gloire, les
lui avait, disait-on, proposés, s'il voulait s'incliner devant lui.
Cette fois, ce fut Jésus qui, du haut des sommets sacrés, montra à ses
disciples la terre entière et leur assura l'avenir. Ils descendirent de
la montagne persuadés que le fils de Dieu leur avait donné l'ordre de
convertir le genre humain et avait promis d'être avec eux jusqu'à la
fin des siècles. Une ardeur étrange, un feu divin, les remplissait au
sortir de ces entretiens. Ils se regardaient
[Pg 36]-[An 33]
comme les missionnaires du monde, capables de tous les prodiges.
Saint Paul vit plusieurs de ceux qui assistèrent à cette scène
extraordinaire. Après vingt-cinq ans, leur impression était encore
aussi forte et aussi vive que le premier jour[19].
Près d'un an s'écoula dans cette vie suspendue entre le ciel et la
terre[20]. Le charme, loin de décroître,
[Pg 37]-[An 33]
augmentait. C'est le propre des grandes et saintes choses, de grandir
et de se purifier toujours. Le sentiment d'une personne aimée qu'on
a perdue est bien plus fécond à distance qu'au lendemain de la mort.
Plus on s'éloigne, plus ce sentiment devient énergique. La tristesse
qui d'abord s'y mêlait et, en un sens, l'amoindrissait, se change en
piété sereine. L'image du défunt se transfigure, s'idéalise, devient
l'âme de la vie, le principe de toute action, la source de toute joie,
l'oracle que l'on consulte, la consolation qu'on cherche aux moments
d'abattement. La mort est la condition de toute apothéose. Jésus, si
aimé durant sa vie, le fut ainsi plus encore après son dernier soupir,
ou plutôt son dernier soupir devînt le commencement de sa véritable
vie au sein de son Église. Il devint l'ami intérieur, le confident, le
compagnon de voyage, celui qui, au détour de la route, se joint à vous,
vous suit, s'attable avec
[Pg 38]-[An 33]
vous, et se fait connaître en s'évanouissant[21]. Le manque absolu de
rigueur scientifique dans l'esprit des nouveaux croyants faisait qu'on
ne se posait aucune question sur la nature de son existence. On se
le représentait comme impassible, doué d'un corps subtil, traversant
les cloisons opaques, tantôt visible, tantôt invisible, mais toujours
vivant. Quelquefois, on pensait que son corps n'avait aucune matière,
qu'il était une pure ombre ou apparence[22]. D'autres fois, on lui
prêtait de la matérialité, de la chair, des os; par un scrupule
naïf, et comme si l'hallucination eût voulu se précautionner contre
elle-même, on le faisait boire, manger; on voulait qu'il se fût laissé
palper[23]. Les idées flottaient sur ce point dans le vague le plus
complet.
A peine avons-nous songé jusqu'ici à poser une question oiseuse
et insoluble. Pendant que Jésus ressuscitait de la vraie manière,
c'est-à-dire dans le cœur de ceux qui l'aimaient, pendant que la
conviction inébranlable des apôtres se formait et que la foi du monde
se préparait, en quel endroit les [Pg 39][An 33]
vers consumaient-ils le corps inanimé qui avait été, le samedi soir,
déposé au sépulcre? On ignorera toujours ce détail; car, naturellement,
les traditions chrétiennes ne peuvent rien nous apprendre là-dessus.
C'est l'esprit qui vivifie; la chair n'est rien[24]. La résurrection
fut le triomphe de l'idée sur la réalité. Une fois l'idée entrée dans
son immortalité, qu'importe le corps?
Vers l'an 80 ou 85, quand le texte actuel du premier Évangile reçut ses
dernières additions, les Juifs avaient déjà à cet égard une opinion
arrêtée[25]. A les en croire, les disciples seraient venus pendant la
nuit et auraient volé le corps. La conscience chrétienne s'alarma de
ce bruit, et, pour couper court à une telle objection, elle imagina
la circonstance des gardiens et du sceau apposé au sépulcre[26].
Cette circonstance, ne se trouvant que dans le premier Évangile,
mêlée à des légendes d'une autorité très-faible[27], n'est nullement
admissible[28]. Mais l'explication des Juifs, quoique irréfutable, est
loin de satisfaire à tout.
[Pg 40]-[An 33]
On ne peut guère admettre que ceux qui ont si fortement cru Jésus
ressuscité soient ceux-là mêmes qui avaient enlevé le corps. Quelque
peu précise que fût la réflexion chez de tels hommes, on imagine à
peine une si étrange illusion. Il faut se souvenir que la petite
Église à ce moment était complètement dispersée. Il n'y avait nulle
entente, nulle centralisation, nulle publicité régulière. Les croyances
naissaient éparses, puis se rejoignaient comme elles pouvaient. Les
contradictions entre les récits qui nous restent sur les incidents du
dimanche matin prouvent que les bruits se répandirent par des canaux
très-divers, et qu'on ne se soucia pas beaucoup de se mettre d'accord.
Il est possible que le corps ait été enlevé par quelques-uns des
disciples, et transporté par eux en Galilée[29]. Les autres, restés à
Jérusalem, n'auront pas eu connaissance du fait. D'un autre côté, les
disciples qui auront emporté le corps en Galilée n'auront eu d'abord
aucune connaissance des récits qui se formèrent à Jérusalem, si bien
que la croyance à la résurrection se sera formée derrière eux et les
aura surpris ensuite. Ils n'auront pas réclamé, et, l'eussent-ils fait,
cela n'eût rien dérangé. Quand il s'agit de miracles, une rectification
tardive est non
[Pg 41]-[An 33]
avenue[30]. Jamais une difficulté matérielle n'empêche un sentiment
de se développer et de créer les fictions dont il a besoin[31]. Dans
l'histoire récente du miracle de la Salette, l'erreur a été démontrée
jusqu'à l'évidence[32]; cela n'empêche pas la basilique de s'élever et
la foi d'accourir.
[Pg 42]-[An 33]
Il est permis de supposer aussi que la disparition du corps fut le
fait des Juifs. Peut-être crurent-ils par là prévenir les scènes
tumultueuses qui pouvaient se produire sur le cadavre d'un homme aussi
populaire que Jésus. Peut-être voulurent-ils empêcher qu'on ne lui fît
des funérailles bruyantes ou qu'on n'élevât un tombeau à ce juste.
Enfin, qui sait si la disparition du cadavre ne fut pas le fait du
propriétaire du jardin ou du jardinier[33]? Ce propriétaire, selon
toutes les vraisemblances[34], était étranger à la secte. On choisit
son caveau parce qu'il était le plus voisin du Golgotha et parce
qu'on était pressé[35]. Peut-être fut-il mécontent de cette prise de
possession, et fit-il enlever le cadavre. A vrai dire, les détails,
rapportés par le quatrième Évangile, des linceuls laissés dans le
caveau, et du suaire plié soigneusement à part dans un coin[36], ne
s'accordent guère avec une telle hypothèse. Cette dernière circonstance
ferait supposer qu'une main de femme s'était glissée là[37]. Les
[Pg 43]-[An 33]
cinq récits de la visite des femmes au tombeau sont si confus et si
embarrassés, qu'il nous est certes fort loisible de supposer qu'ils
cachent quelque malentendu. La conscience féminine, dominée par la
passion, est capable des illusions les plus bizarres. Souvent elle est
complice de ses propres rêves[38]. Pour amener ces sortes d'incidents
considérés comme merveilleux, personne ne trompe délibérément; mais
tout le monde, sans y penser, est amené à conniver. Marie de Magdala
avait été, selon le langage du temps, «possédée de sept démons[39]».
Il faut tenir compte en tout ceci du peu de précision d'esprit des
femmes d'Orient, de leur défaut absolu d'éducation et de la nuance
particulière de leur sincérité. La conviction exaltée rend impossible
tout retour sur soi-même. Quand on voit le ciel partout, on est amené à
se mettre par moments à la place du ciel.
Tirons le voile sur ces mystères. Dans les états de crise religieuse,
tout étant considéré comme divin, les plus grands effets peuvent
sortir des causes les plus mesquines. Si nous étions témoins des faits
étranges qui sont à l'origine de toutes les œuvres de foi, nous y
verrions des circonstances qui ne nous
[Pg 44]-[An 33]
paraîtraient pas en proportion avec l'importance des résultats,
d'autres qui nous feraient sourire. Nos vieilles cathédrales comptent
entre les plus belles choses du monde; on ne peut y entrer sans être
en quelque sorte ivre de l'infini. Or, ces splendides merveilles sont
presque toujours l'épanouissement de quelque petite supercherie.
Et qu'importe en définitive? Le résultat seul compte en pareille
matière. La foi purifie tout. L'incident matériel qui a fait croire
à la résurrection n'a pas été la cause véritable de la résurrection.
Ce qui a ressuscité Jésus, c'est l'amour. Cet amour fut si puissant
qu'un petit hasard suffit pour élever l'édifice de la foi universelle.
Si Jésus avait été moins aimé, si la foi à la résurrection avait eu
moins de raison de s'établir, ces sortes de hasards auraient eu beau se
produire; il n'en serait rien sorti. Un grain de sable amène la chute
d'une montagne, quand le moment de tomber est venu pour la montagne.
Les plus grandes choses viennent à la fois de causes très-grandes et
très-petites. Les grandes causes sont seules réelles; les petites ne
font que déterminer la production d'un effet qui était déjà depuis
longtemps préparé.
[1] Matth., xxviii, 7; Marc, xvi, 7.
[2] Matth., xxviii, 10.
[3] _Ibid_., xxvi, 32; Marc, xiv, 28.
[4] Matth., xxviii, 16; Jean, xxi.--Luc, xxiv, 49, 50, 52 et les
_Actes_, i, 3-4, sont ici en contradiction flagrante avec Marc, xvi,
1-8, et Matthieu. La seconde finale de Marc (xvi, 9 et suiv.), et même
les deux autres qui ne font pas partie du texte reçu (voir ci-dessus,
p. 7), paraissent conçues dans le système de Luc. Mais cela ne peut
prévaloir contre l'accord d'une partie de la tradition synoptique avec
le quatrième Évangile et même, indirectement, avec Paul (I Cor., xv,
5-8) sur ce point.
[5] Matth., xxviii, 16.
[6] _Ibid_., xxviii, 7; Marc, xvi, 7.
[7] Finale de Marc, dans saint Jérôme, _Adv. Pelag._, II.
[8] Matth., xxviii, 4 6.
[9] Jean, xxi, 2 et suiv.
[10] L'auteur des _Actes_, i, 14, les place à Jérusalem lors de
l'ascension. Mais cela tient à son parti systématique (Luc, xxiv,
49; _Act_., 1-4) de ne pas admettre de voyage en Galilée après la
résurrection (système contredit par Matthieu et par Jean). Pour être
fidèle à ce système, il est obligé de placer l'ascension à Béthanie, en
quoi il est contredit par toutes les autres traditions.
[11] I Cor., xv, 5 et suiv.
[12] Jean, xxi, 1 et suiv. Ce chapitre a été ajouté à l'Évangile déjà
achevé, comme un post-scriptum. Mais il est de la même provenance que
le reste.