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matin, la pierre n'était pas à sa place. Le caveau était ouvert. Le
corps n'y était plus. L'idée de la résurrection était encore chez elle
peu développée. Ce qui remplissait son âme, c'était un regret tendre
et le désir de rendre les soins funèbres au corps de son divin ami.
Aussi ses premiers sentiments furent-ils la surprise et la douleur.
La disparition de ce corps chéri lui enlevait la dernière joie sur
laquelle elle avait compté. Elle ne le toucherait plus de ses mains!...
Et qu'était-il devenu?... L'idée d'une profanation se présenta à elle
et la révolta. Peut-être, en même temps, une lueur d'espoir traversa
son esprit. Sans perdre un moment, elle court à une maison où Pierre et
Jean étaient réunis[20]: «On a pris le corps
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du maître, dit-elle, et nous ne savons pas où on l'a mis.»
Les deux disciples se lèvent à la hâte, et courent de toute leur force.
Jean, le plus jeune, arrive le premier. Il se baisse pour regarder à
l'intérieur, Marie avait raison. Le tombeau était vide. Les linges
qui avaient servi à l'ensevelissement étaient épars dans le caveau.
Pierre arrive à son tour. Tous deux entrent, examinent les linges,
sans doute tachés de sang, et remarquent en particulier le suaire qui
avait enveloppé la tête roulé à part en un coin[21]. Pierre et Jean se
retirèrent chez eux dans un trouble extrême. S'ils ne prononcèrent pas
encore le mot décisif: «Il est ressuscité!» on peut dire qu'une telle
conséquence était irrévocablement tirée et que le dogme générateur du
christianisme était déjà fondé.
Pierre et Jean étant sortis du jardin, Marie resta seule sur le bord du
caveau. Elle pleurait abondamment. Une seule pensée la préoccupait: Où
avait-on mis le corps? Son cœur de femme n'allait pas au delà du désir
de tenir encore dans ses bras le cadavre bien-aimé. Tout à coup, elle
entend un bruit léger derrière elle. Un homme est debout. Elle croit
d'abord que c'est le jardinier: «Oh! dit-elle,
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si c'est toi qui l'as pris, dis-moi où tu l'as posé, afin que je
l'emporte.» Pour toute réponse, elle s'entend appeler par son nom:
«Marie!» C'était la voix qui tant de fois l'avait fait tressaillir.
C'était l'accent de Jésus. «O mon maître!...» s'écrie-t-elle. Elle
veut le toucher. Une sorte de mouvement instinctif la porte à baiser
ses pieds[22]. La vision légère s'écarte et lui dit: «Ne me touche
pas!» Peu à peu l'ombre disparaît[23]. Mais le miracle de l'amour est
accompli. Ce que Céphas n'a pu faire, Marie l'a fait: elle a su tirer
la vie, la parole douce et pénétrante du tombeau vide. Il ne s'agit
plus de conséquences à déduire, ni de conjectures à former. Marie a vu
et entendu. La résurrection a son premier témoin immédiat.
Folle d'amour, ivre de joie, Marie rentra dans la ville, et aux
premiers disciples qu'elle rencontra: «Je l'ai vu, il m'a parlé,»
dit-elle[24]. Son imagination fortement troublée[25], ses discours
entrecoupés et sans suite, la firent prendre par quelques-uns pour
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une folle[26]. Pierre et Jean, de leur côté, racontent ce qu'ils
ont vu. D'autres disciples vont au tombeau et voient de même[27].
La conviction arrêtée de tout ce premier groupe fut que Jésus était
ressuscité. Bien des doutes restaient encore; mais l'assurance de
Marie, de Pierre, de Jean s'imposait aux autres. Plus tard, on appela
cela «la vision de Pierre»[28]; Paul, en particulier, ne parle pas de
la vision de Marie et reporte tout l'honneur de la première apparition
sur Pierre. Mais cette expression était très-inexacte. Pierre ne vit
que le caveau vide, le suaire et le linceul. Marie seule aima assez
pour dépasser la nature et faire revivre le fantôme du maître exquis.
Dans ces sortes de crises merveilleuses, voir après les autres n'est
rien: tout le mérite est de voir pour la première fois; car les autres
modèlent ensuite leur vision sur le type reçu. C'est le propre des
belles organisations de concevoir l'image promptement, avec justesse et
par une sorte de sens
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intime du dessin. La gloire de la résurrection appartient donc à
Marie de Magdala. Après Jésus, c'est Marie qui a le plus fait pour la
fondation du christianisme. L'ombre créée par les sens délicats de
Madeleine plane encore sur le monde. Reine et patronne des idéalistes,
Madeleine a su mieux que personne affirmer son rêve, imposer à tous la
vision sainte de son âme passionnée. Sa grande affirmation de femme:
«Il est ressuscité!» a été la base de la foi de l'humanité. Loin
d'ici, raison impuissante! Ne va pas appliquer une froide analyse à
ce chef-d'œuvre de l'idéalisme et de l'amour. Si la sagesse renonce à
consoler cette pauvre race humaine, trahie par le sort, laisse la folie
tenter l'aventure. Où est le sage qui a donné au monde autant de joie
que la possédée Marie de Magdala?
Les autres femmes, cependant, qui avaient été au tombeau, répandaient
des bruits divers[29]. Elles n'avaient pas vu Jésus[30]; mais elles
parlaient d'un homme blanc, qu'elles avaient aperçu dans le caveau et
qui leur avait dit: «Il n'est plus ici, retournez en
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Galilée; il vous y précédera, vous l'y verrez[31].» Peut-être
étaient-ce les linceuls blancs qui avaient donné lieu à cette
hallucination. Peut-être aussi ne virent-elles rien, et ne
commencèrent-elles à parler de leur vision que quand Marie de Magdala
eut raconté la sienne. Selon un des textes les plus authentiques, en
effet[32], elles gardèrent quelque temps le silence, silence qu'on
attribua ensuite à la terreur. Quoi qu'il en soit, ces récits allaient
à chaque heure grossissant, et subissaient d'étranges déformations.
L'homme blanc devint l'ange de Dieu; on raconta que son vêtement était
éblouissant comme la neige, que sa figure sembla un éclair. D'autres
parlaient de deux anges, dont l'un apparut à la tête, l'autre au pied
du tombeau[33]. Le soir, peut-être, bien des personnes croyaient déjà
que les femmes avaient vu cet ange descendre du ciel, tirer la pierre,
et Jésus s'élancer dehors avec fracas[34]. Elles-mêmes variaient sans
doute dans leurs
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dépositions[35]; subissant l'effet de l'imagination des autres, comme
il arrive toujours aux gens du peuple, elles se prêtaient à tous les
embellissements, et participaient à la création de la légende qui
naissait autour d'elles et à propos d'elles.
La journée fut orageuse et décisive. La petite société était fort
dispersée. Quelques-uns étaient déjà partis pour la Galilée; d'autres
s'étaient cachés par crainte[36]. La déplorable scène du vendredi,
le spectacle navrant qu'on avait eu sous les yeux, en voyant celui
dont on avait tant espéré finir sur le gibet sans que son Père vînt
le délivrer, avaient d'ailleurs ébranlé la foi de plusieurs. Les
nouvelles données par les femmes et par Pierre ne trouvèrent de divers
côtés qu'une incrédulité à peine dissimulée[37]. Des récits divers se
croisaient; les femmes allaient cà et là avec des discours étranges et
peu concordants, enchérissant les unes sur les autres. Les sentiments
les plus opposés se faisaient jour. Les uns pleuraient encore le triste
[Pg 16]
[An 33]
événement de l'avant-veille; d'autres triomphaient déjà; tous étaient
disposés à accueillir les récits les plus extraordinaires. Cependant
la défiance qu'inspirait l'exaltation de Marie de Magdala[38], le
peu d'autorité qu'avaient les femmes, l'incohérence de leurs récits,
produisaient de grands doutes. On était dans l'attente de visions
nouvelles, qui ne pouvaient pas manquer de venir. L'état de la secte
était tout à fait favorable à la propagation de bruits étranges. Si
toute la petite Église eût été réunie, la création légendaire eût été
impossible; ceux qui savaient le secret de la disparition du corps
eussent probablement réclamé contre l'erreur. Mais, dans le désarroi où
l'on était, la porte était ouverte aux plus féconds malentendus.
C'est le propre des états de l'âme où naissent l'extase et les
apparitions d'être contagieux[39]. L'histoire de toutes les grandes
crises religieuses prouve que ces sortes de visions se communiquent:
dans une assemblée de personnes remplies des mêmes croyances, il suffit
qu'un membre de la réunion affirme voir ou entendre quelque chose de
surnaturel, pour que
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les autres voient et entendent aussi. Chez les protestants persécutés,
le bruit se répandait qu'on avait entendu les anges chanter des psaumes
sur les ruines d'un temple récemment détruit; tous y allaient et
entendaient le même psaume[40]. Dans les cas de ce genre, ce sont les
plus échauffés qui font la loi et qui règlent le degré de l'atmosphère
commune. L'exaltation des uns se transmet à tous; personne ne veut
rester en arrière ni convenir qu'il est moins favorisé que les autres.
Ceux qui ne voient rien sont entraînés et finissent par croire ou
qu'ils sont moins clairvoyants, ou qu'ils ne se rendent pas compte
de leurs sensations; en tout cas, ils se gardent de l'avouer; ils
troubleraient la fête, attristeraient les autres et se feraient un rôle
désagréable. Quand une apparition se produit dans de telles réunions,
il est donc ordinaire que tous la voient ou l'acceptent. Il faut se
rappeler, d'ailleurs, quel était le degré de culture intellectuelle
des disciples de Jésus. Ce qu'on appelle une tête faible s'associe
très-bien à l'exquise bonté du cœur. Les disciples croyaient aux
fantômes[41];
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ils s'imaginaient être entourés de miracles; ils ne participaient
en rien à la science positive du temps. Cette science existait chez
quelques centaines d'hommes, uniquement répandus dans les pays où
la culture grecque avait pénétré. Mais le vulgaire, dans tous les
pays, y participait très-peu. La Palestine était, à cet égard, un
des pays les plus arriérés; les Galiléens étaient les plus ignorants
des Palestiniens, et les disciples de Jésus pouvaient compter entre
les gens les plus simples de la Galilée. C'était cette simplicité
même qui leur avait valu leur céleste élection. Dans un tel monde,
la croyance aux faits merveilleux trouvait les facilités les plus
extraordinaires pour se répandre. Une fois l'opinion de la résurrection
de Jésus ébruitée, de nombreuses visions devaient se produire. Elles se
produisirent en effet.
Dans la journée même du dimanche, à une heure avancée de la matinée, où
déjà les récits des femmes avaient circulé, deux disciples, dont l'un
se nommait Cléopatros ou Cléopas, entreprirent un petit voyage à un
bourg nommé Emmaüs[42], situé à une faible distance de Jérusalem[43].
Ils causaient entre eux
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des derniers événements, et ils étaient pleins de tristesse. Dans
la route, un compagnon inconnu s'adjoignit à eux et leur demanda la
cause de leur chagrin. «Es-tu donc le seul étranger à Jérusalem,
lui dirent-ils, pour ignorer ce qui vient de s'y passer? N'as-tu
pas entendu parler de Jésus de Nazareth, qui fut un homme prophète,
puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et le peuple? Ne
sais-tu pas comment les prêtres et les grands l'ont fait condamner
et crucifier? Nous espérions qu'il allait délivrer Israël, et voilà
qu'aujourd'hui est le troisième jour depuis que tout cela s'est passé.
Et puis, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont jetés ce matin
dans d'étranges perplexités. Elles ont été avant le jour au tombeau;
elles n'ont pas trouvé le corps, mais elles affirment avoir vu des
anges, qui leur ont dit qu'il est vivant. Quelques-uns des nôtres ont
été ensuite au tombeau; ils ont tout trouvé comme les femmes avaient
dit;
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mais lui, ils ne l'ont pas vu.» L'inconnu était un homme pieux, versé
dans les Écritures, citant Moïse et les prophètes. Ces trois bonnes
personnes lièrent amitié. A l'approche d'Emmaüs, comme l'inconnu allait
continuer sa route, les deux disciples le supplièrent de prendre le
repas du soir avec eux. Le jour baissait; les souvenirs des deux
disciples deviennent alors plus poignants. Cette heure du repas du
soir était celle que tous se rappelaient avec le plus de charme et
de mélancolie. Combien de fois n'avaient-ils pas vu, à ce moment-là,
le maître bien-aimé oublier le poids du jour dans l'abandon de gais
entretiens, et, animé par quelques gouttes d'un vin très-noble, leur
parler du fruit de la vigne qu'il boirait nouveau avec eux dans le
royaume de son Père. Le geste qu'il faisait en rompant le pain et en le
leur offrant, selon l'habitude du chef de maison chez les Juifs, était
profondément gravé dans leur mémoire. Pleins d'une douce tristesse,
ils oublient l'étranger; c'est Jésus qu'ils voient tenant le pain,
puis le rompant et le leur offrant. Ces souvenirs les préoccupent à un
tel point, qu'ils s'aperçoivent à peine que leur compagnon, pressé de
continuer sa route, les a quittés. Et quand ils furent sortis de leur
rêverie: «Ne sentions-nous pas, se dirent-ils, quelque chose d'étrange?
Ne te souviens-tu pas que notre
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cœur était comme ardent pendant qu'il nous parlait dans le
chemin?»--«Et les prophéties qu'il citait prouvaient bien que le Messie
doit souffrir pour entrer dans sa gloire. Ne l'as-tu pas reconnu à la
fraction du pain?»--«Oui, nos yeux étaient fermés jusque-là; ils se
sont ouverts quand il s'est évanoui.» La conviction des deux disciples
fut qu'ils avaient vu Jésus. Ils rentrèrent en toute hâte à Jérusalem.
Le groupe principal des disciples était justement à ce moment-là
rassemblé autour de Pierre[44]. La nuit était tout à fait tombée.
Chacun communiquait ses impressions et ce qu'il avait entendu dire. La
croyance générale voulait déjà que Jésus fut ressuscité. A l'entrée
des deux disciples, on se hâta de leur parler de ce qu'on appelait «la
vision de Pierre»[45]. Eux, de leur côté, racontèrent ce qui leur était
arrivé dans la route et comment ils l'avaient reconnu à la fraction
du pain. L'imagination de tous se trouva vivement excitée. Les portes
étaient fermées; car on redoutait les Juifs. Les villes orientales sont
muettes après le coucher du soleil. Le silence était donc par moments
très-profond à l'intérieur; tous les petits
[Pg 22]-[An 33]
bruits qui se produisaient par hasard étaient interprétés dans le sens
de l'attente universelle. L'attente crée d'ordinaire son objet[46].
Pendant un instant de silence, quelque léger souffle passa sur la face
des assistants. A ces heures décisives, un courant d'air, une fenêtre
qui crie, un murmure fortuit, arrêtent la croyance des peuples pour des
siècles. En même temps que le souffle se fit sentir, on crut entendre
des sons. Quelques-uns dirent qu'ils avaient discerné le mot _schalom_,
«bonheur» ou «paix». C'était le salut ordinaire de Jésus et le mot
par lequel il signalait sa présence. Nul doute possible; Jésus est
présent; il est là dans l'assemblée. C'est sa voix chérie; chacun la
reconnaît[47]. Cette imagination était d'autant plus facile à accepter
que Jésus leur avait dit que, toutes les fois
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qu'ils se réuniraient en son nom, il serait au milieu d'eux. Ce fut
donc une chose reçue que, le dimanche soir, Jésus était apparu devant
ses disciples assemblés. Quelques-uns prétendirent avoir distingué dans
ses mains et ses pieds la marque des clous, et dans son flanc la trace
du coup de lance. Selon une tradition fort répandue, ce fut ce soir-là
même qu'il souffla sur ses disciples le Saint-Esprit[48]. L'idée, au
moins, que son souffle avait couru sur la réunion fut généralement
admise.
Tels furent les incidents de ce jour qui a fixé le sort de l'humanité.
L'opinion que Jésus était ressuscité s'y fonda d'une manière
irrévocable. La secte, qu'on avait cru éteindre en tuant le maître, fut
dès lors assurée d'un immense avenir.
Quelques doutes, cependant, se produisaient encore[49]. L'apôtre
Thomas, qui ne s'était pas trouvé à la réunion du dimanche soir, avoua
qu'il portait quelque envie à ceux qui avaient vu la trace de la
[Pg 24]-[An 33]
lance et des clous. On dit que, huit jours après, il fut satisfait[50].
Mais il en resta sur lui une tache légère et comme un doux reproche.
Par une vue instinctive d'une exquise justesse, on comprit que l'idéal
ne veut pas être touché avec les mains, qu'il n'a nul besoin de subir
le contrôle de l'expérience. _Noli me tangere_ est le mot de toutes
les grandes amours. Le toucher ne laisse rien à la foi; l'œil, organe
plus pur et plus noble que la main, l'œil, que rien ne souille, et par
qui rien n'est souillé, devint même bientôt un témoin superflu. Un
sentiment singulier commença à se faire jour; toute hésitation parut
un manque de loyauté et d'amour; on eut honte de rester en arrière; on
s'interdit de désirer voir. Le dicton «Heureux ceux qui n'ont pas vu
et qui ont cru[51]!» devint le mot de la situation. On trouva quelque
chose de plus généreux à croire sans preuve. Les vrais amis de cœur ne
voulurent pas avoir eu de vision[52], de même que, plus tard, saint
Louis refusait d'être témoin d'un miracle eucharistique
[Pg 25]-[An 33]
pour ne pas s'enlever le mérite de la foi. Ce fut, dès lors, en fait de
crédulité, une émulation effrayante et comme une sorte de surenchère.
Le mérite consistant à croire sans avoir vu, la foi à tout prix, la foi
gratuite, la foi allant jusqu'à la folie fut exaltée comme le premier
des dons de l'âme. Le _credo quia absurdum_ est fondé; la loi des
dogmes chrétiens sera une étrange progression qui ne s'arrêtera devant
aucune impossibilité. Une sorte de sentiment chevaleresque empêchera de
regarder jamais en arrière. Les dogmes les plus chers à la piété, ceux
auxquels elle s'attachera avec le plus de frénésie, seront les plus
répugnants à la raison, par suite de cette idée touchante que la valeur
morale de la foi augmente en proportion de la difficulté de croire, et
qu'on ne fait preuve d'aucun amour en admettant ce qui est clair.
Ces premiers jours furent ainsi comme une période de fièvre intense,
où les fidèles, s'enivrant les uns les autres et s'imposant les uns
aux autres leurs rêves, s'entraînaient mutuellement et se portaient
aux idées les plus exaltées. Les visions se multipliaient sans cesse.
Les réunions du soir étaient le moment le plus ordinaire où elles se
produisaient[53].
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Quand les portes étaient fermées, et que tous étaient obsédés de leur
idée fixe, le premier qui croyait entendre le doux mot _schalom_
«salut» ou «paix», donnait le signal. Tous écoutaient et entendaient
bientôt la même chose. C'était alors une grande joie pour ces âmes
simples de savoir le maître au milieu d'elles. Chacun savourait la
douceur de cette pensée, et se croyait favorisé de quelque colloque
intérieur. D'autres visions étaient calquées sur un autre modèle, et
rappelaient celle des voyageurs d'Emmaüs. Au moment du repas, on voyait
Jésus apparaître, prendre le pain, le bénir, le rompre et l'offrir à
celui qu'il favorisait de sa vision[54]. En quelques jours, un cycle
entier de récits, fort divergents dans les détails, mais inspirés par
un même esprit d'amour et de foi absolue, se forma et se répandit.
C'est la plus grave erreur de croire que la légende a besoin de
beaucoup de temps pour se faire. La légende naît parfois en un jour.
Le dimanche soir (16 de nisan, 5 avril), la résurrection de Jésus
était tenue pour une réalité. Huit jours après, le caractère de la vie
d'outre-tombe qu'on fut amené à concevoir pour lui était arrêté quant
aux traits essentiels.
[1] Marc, xvi, 11; Luc, xviii, 34; xxiv, 11; Jean, xx, 9, 24 et suiv.
L'opinion contraire exprimée dans Matth., xii, 40; xvi, 4, 21; xvii,
9, 23; xx, 19; xxvi, 32; Marc, viii, 31; ix, 9-10, 31; x, 34; Luc,
ix, 22; xi, 29-30; xviii, 31 et suiv.; xxiv, 6-8; Justin, _Dial. cum
Tryph_., 106, vient de ce que, à partir d'une certaine époque, on tint
beaucoup à ce que Jésus eût annoncé sa résurrection. Les synoptiques
reconnaissent, du reste, que, si Jésus en parla, les apôtres n'y
comprirent rien (Marc, ix, 10, 32; Luc, xviii, 34; comparez Luc, xxiv,
8, et Jean, ii, 21-22).
[2] Marc, xvi, 10; Luc, xxiv, 17, 21.
[3] Passages précités, surtout Luc, xvii, 24-25; xviii, 31-34.
[4] Talmud de Babylone, _Baba Bathra_, 58 _a_, et l'extrait arabe donné
par L'abbé Bargès, dans le _Bulletin de l'Œuvre des pèlerinages en
terre sainte_, février 1863.
[5] Ibn-Hischam, _Sirat errasoul_, édit. Wüstenfeld, pages 1012 et suiv.
[6] Luc, xxiv, 23; _Act_., xxv, 19; Jos, _Ant_., XVIII, iii, 3.
[7] Ps. xvi, 10. Le sens de l'original est un peu différent. Mais c'est
ainsi que les versions reçues traduisaient le passage.
[8] I Thess., iv, 12 et suiv.; I Cor., xv entier; Apoc., xx-xxii.
[9]. Matth., xvi, 21 et suiv.; Marc, viii, 31 et suiv.
[10] Josèphe, _Ant_., XVIII, iii, 3.
[11] Relire avec soin les quatre récits des Évangiles et le passage I
Cor., xv, 4-8.
[12] Matth., xxviii, 1; Marc, xvi, 1; Luc, xxiv, 1; Jean, xx, 1.
[13] Jean, xx, 2, semble même supposer que Marie ne fut pas toujours
seule.
[14] Jean, xx, 1 et suiv., et Marc, xvi, 9 et suiv. Il faut observer
que l'Évangile de Marc a, dans nos textes imprimés du Nouveau
Testament, deux finales: Marc, xvi, 1-8: Marc, xvi, 9-20, sans
parler de deux autres finales, dont l'une nous a été conservée par
le manuscrit L de Paris et la marge de la version philoxénienne
(_Nov. Test_. édit. Griesbach-Schultz, I, page 291, note), l'autre
par saint Jérôme, _Adv. Pelag_., l. II (t. IV, 2e part., col. 520,
édit. Martianay). La finale xvi, 9 et suiv. manque dans le manuscrit
B du Vatican, dans le _Codex Sinaïticus_ et dans les plus importants
manuscrits grecs. Mais elle est en tout cas d'une grande antiquité, et
son accord avec le quatrième Évangile est une chose frappante.
[15] Matth., xxvii, 60; Marc, xv, 46; Luc, xxiii, 53.
[16] Jean, xix, 41-42.
[17] Voir _Vie de Jésus_, p. xxxviii.
[18] L'Évangile des hébreux renfermait peut-être quelque circonstance
analogue (dans saint Jérôme, _De viris illustribus_, 2).
[19] M. de Vogüé, _les Églises de la terre sainte_, p. 125-126. Le
verbe ἀποκυλίω (Matth., xxviii, 2; Marc, xvi, 3, 4; Luc, xxiv, 2)
prouve bien que telle était la disposition du tombeau de Jésus.
[20] En tout ceci, le récit du quatrième Évangile a une grande
supériorité. Il nous sert de guide principal. Dans Luc, xxiv, 12,
Pierre seul va au tombeau. Dans la finale de Marc donnée par le
manuscrit L et par la marge de la version philoxénienne (Griesbach,
_loc. cit._), il y a τοῖς περὶ τὸν Πέτρον. Saint Paul (I Cor., xv, 5)
également ne fait figurer que Pierre en cette première vision. Plus
loin, Luc (xxiv, 24) supposa que plusieurs disciples sont allés au
tombeau, ce qui s'applique probablement à des visites successives. Il
est possible que Jean ait cédé ici à l'arrière-pensée, qui se trahit
plus d'une fois en son Évangile, de montrer qu'il a eu dans l'histoire
de Jésus un rôle de premier ordre, égal même à celui de Pierre.
Peut-être aussi les déclarations répétées de Jean, qu'il a été témoin
oculaire des faits fondamentaux de la foi chrétienne (Évang., i, 14;
xxi, 24; I Joan., i, 1-3; iv, 14), doivent-elles s'appliquer à cette
visite.
[21] Jean, xx, 1-10. Comparez. Luc, xxiv, 12, 34; I Cor., xv, 5 et la
finale de Marc dans le manuscrit L.
[22] Matth., xxviii, 9, en observant que Matthieu, xxviii, 9-10, répond
à Jean, xx, 16-17.
[23] Jean, xx, 11-17, en accord avec Marc, xvi, 9-10. Comparez le récit
parallèle, mais bien moins satisfaisant de Matth., xxviii, 1-10; Luc,
xxiv, 1-10.
[24] Jean, xx, 18.
[25] Comparez Marc, xvi, 9; Luc, viii, 2.
[26] Luc, xxiv, 11.
[27] _Ibid_., xxiv, 24.
[28] _Ibid_., xxiv, 34; I Cor., xv, 5; la finale de Marc dans le
manuscrit L. Le fragment de l'Évangile des hébreux, dans saint Ignace,
_Epist. ad Smyrn._, 3, et dans saint Jérôme, _De viris ill._, 16,
semble placer «la vision de Pierre» le soir, et la fondre avec celle
des apôtres assemblés. Mais saint Paul distingue expressément les deux
visions.
[29] Luc, xxiv, 22-24, 34. Il résulte de ces passages que les nouvelles
se répandirent séparément.
[30] Marc, xvi, 1-8.--Matthieu, xxviii, 9-10, dit le contraire. Mais
cela détonne dans le système synoptique, où les femmes ne voient qu'un
ange. Il semble que le premier Évangile a voulu concilier le système
synoptique et celui du quatrième, où une seule femme voit Jésus.