[Pg lvii]

la réfutation ou l'apologie des cultes dont ils s'occupaient.

L'histoire de l'humanité est pour moi un vaste ensemble où tout est

essentiellement inégal et divers, mais où tout est du même ordre, sort

des mêmes causes, obéit aux mêmes lois. Ces lois, je les recherche sans

autre intention, que de découvrir l'exacte nuance de ce qui est. Rien

ne me fera changer un rôle obscur, mais fructueux pour la science,

contre le rôle de controversiste, rôle facile en ce qu'il concilie

à l'écrivain une faveur assurée auprès des personnes qui croient

devoir opposer la guerre à la guerre. A cette polémique, dont je suis

loin de contester la nécessité, mais qui n'est ni dans mes goûts ni

dans mes aptitudes, Voltaire suffit. On ne peut être à la fois bon

controversiste et bon historien. Voltaire, si faible comme érudit,

Voltaire, qui nous semble si dénué du sentiment de l'antiquité, à nous

autres qui sommes initiés à une méthode meilleure, Voltaire est vingt

fois victorieux d'adversaires encore plus dépourvus de critique qu'il

ne l'est lui-même. Une nouvelle édition des œuvres de ce grand homme

satisferait au besoin que le moment présent semble éprouver de faire

une réponse aux envahissements de la théologie; réponse mauvaise en

soi, mais accommodée à ce qu'il s'agit de combattre; réponse arriérée à

une science arriérée. Faisons

[Pg lviii]

mieux, nous tous que possèdent l'amour du vrai et la grande curiosité.

Laissons ces débats à ceux qui s'y complaisent; travaillons pour le

petit nombre de ceux qui marchent dans la grande ligne de l'esprit

humain. La popularité, je le sais, s'attache de préférence aux

écrivains qui au lieu de poursuivre la forme la plus élevée de la

vérité, s'appliquent à lutter contre les opinions de leur temps;

mais, par un juste retour, ils n'ont plus de valeur dès que l'opinion

qu'ils ont combattue a cessé d'être. Ceux qui ont réfuté la magie et

l'astrologie judiciaire, au XVIe et au XVIIe siècle, ont rendu à la

raison un immense service: et pourtant leurs écrits sont inconnus

aujourd'hui; leur victoire même les a fait oublier.»

Je m'en tiendrai invariablement à cette règle de conduite, la seule

conforme, à la dignité du savant. Je sais que les recherches d'histoire

religieuse touchent à des questions vives, qui semblent exiger une

solution. Les personnes peu familiarisées avec la libre spéculation

ne comprennent pas les calmes lenteurs de la pensée; les esprits

pratiques s'impatientent contre la science, qui ne répond pas à leurs

empressements. Défendons-nous de ces vaines ardeurs. Gardons-nous de

rien fonder; restons dans nos Églises respectives, profitant de leur

culte séculaire et de leur tradition de vertu, participant

[Pg lix]

à leurs bonnes œuvres et jouissant de la poésie de leur passé. Ne

repoussons que leur intolérance. Pardonnons même à cette intolérance;

car elle est, comme l'égoïsme, une des nécessités de la nature humaine.

Supposer qu'il se fonde désormais de nouvelles familles religieuses

ou que la proportion entre celles qui existent aujourd'hui arrive à

changer beaucoup, c'est aller contre les apparences. Le catholicisme

sera bientôt travaillé par de grands schismes; les temps d'Avignon, des

antipapes, des clémentins et des urbanistes, vont revenir. L'Église

catholique va refaire son XIVe siècle; mais, malgré ses divisions,

elle restera l'Église catholique. Il est probable que dans cent ans la

relation entre le nombre des protestants, celui des catholiques, celui

des juifs n'aura pas sensiblement varié. Mais un grand changement se

sera accompli, ou plutôt sera devenu sensible aux yeux de tous. Chacune

de ces familles religieuses aura deux sortes de fidèles, les uns

croyants absolus comme au moyen âge, les autres sacrifiant la lettre et

ne tenant qu'à l'esprit. Cette seconde fraction grandira dans chaque

communion, et, comme l'esprit rapproche autant que la lettre divise,

les spiritualistes de chaque communion arriveront à se rapprocher

tellement qu'ils négligeront de se réunir tout à fait. Le fanatisme

[Pg lx]

se perdra dans une tolérance générale. Le dogme deviendra une arche

mystérieuse, que l'on conviendra de n'ouvrir jamais. Si l'arche est

vide, alors, qu'importe? Une seule religion résistera, je le crains, à

cet amollissement dogmatique; c'est l'islamisme. Il y a chez certains

musulmans des anciennes écoles et chez quelques hommes éminents de

Constantinople, il y a en Perse surtout des germes d'esprit large

et conciliant. Si ces bons germes sont étouffés par le fanatisme

des ulémas, l'islamisme périra; car deux choses sont évidentes:

la première, c'est que la civilisation moderne ne désire pas que

les anciens cultes meurent tout à fait; la seconde, c'est qu'elle

ne souffrira pas d'être entravée dans son œuvre par les vieilles

institutions religieuses. Celles-ci ont le choix entre fléchir ou

mourir.

Quant à la religion pure, dont la prétention est justement de ne pas

être une secte ni une Église à part, pourquoi se donnerait-elle les

inconvénients d'une position dont elle n'a pas les avantages? pourquoi

élèverait-elle drapeau contre drapeau, quand elle sait que le salut

est possible à tous et partout, qu'il dépend du degré de noblesse que

chacun porte en soi? On comprend que le protestantisme, au XVIe siècle,

ait été amené à une rupture ouverte. Le protestantisme partait d'une

foi très-absolue. Loin de

[Pg lxi]

]correspondre à un affaiblissement du dogmatisme, la Réforme marqua

une renaissance de l'esprit chrétien le plus rigide. Le mouvement du

XIXe siècle, au contraire, part d'un sentiment qui est l'inverse du

dogmatisme; il aboutira non à des sectes ou Églises séparées, mais à un

adoucissement général de toutes les Églises. Les divisions tranchées

augmentent le fanatisme de l'orthodoxie et provoquent des réactions.

Les Luther, les Calvin firent les Caraffa, les Ghislieri, les Loyola,

les Philippe II. Si notre Église nous repousse, ne récriminons

pas; sachons apprécier la douceur des mœurs modernes, qui a rendu

ces haines impuissantes; consolons-nous en songeant à cette Église

invisible qui renferme les saints excommuniés, les meilleures âmes

de chaque siècle. Les bannis d'une Église en sont toujours l'élite;

ils devancent le temps; l'hérétique d'aujourd'hui est l'orthodoxe de

l'avenir. Qu'est-ce, d'ailleurs, que l'excommunication des hommes? Le

Père céleste n'excommunie que les esprits secs et les cœurs étroits.

Si le prêtre refuse de nous admettre en son cimetière, défendons à nos

familles de réclamer. C'est Dieu qui juge; la terre est une bonne mère

qui ne fait pas de différences; le cadavre de l'homme de bien entrant

dans le coin non bénit y porte la bénédiction avec lui.

Sans doute, il est des positions où l'application de

[Pg lxii]

ces principes est difficile. L'esprit souffle où il veut; l'esprit,

c'est la liberté. Or, il est des personnes rivées en quelque sorte

à la foi absolue; je veux parler des hommes engagés dans les ordres

sacrés ou revêtus d'un ministère pastoral. Même alors, une belle âme

sait trouver des issues. Un digne prêtre de campagne arrive, par ses

études solitaires et par la pureté de sa vie, à voir les impossibilités

du dogmatisme littéral; faut-il qu'il contriste ceux qu'il a consolés

jusque-là, qu'il explique aux simples des changements que ceux-ci ne

peuvent bien comprendre? A Dieu ne plaise! Il n'y a pas deux hommes au

monde qui aient juste les mêmes devoirs. Le bon évêque Colenso a fait

un acte d'honnêteté comme l'Église n'en a pas vu depuis son origine en

écrivant ses doutes dès qu'ils lui sont venus. Mais l'humble prêtre

catholique, en un pays d'esprit étroit et timide, doit se taire. Oh!

que de tombes discrètes, autour des églises de village, cachent ainsi

de poétiques réserves, d'angéliques silences? Ceux dont le devoir a été

de parler égaleront-ils le mérite de ces secrets connus de Dieu seul?

La théorie n'est pas la pratique. L'idéal doit rester l'idéal; il doit

craindre de se souiller au contact de la réalité. Des pensées bonnes

pour ceux qui sont préservés par leur noblesse de tout danger moral

peuvent,

[Pg lxiii]

si on les applique, n'être pas sans inconvénient pour ceux qui sont

entachés de bassesse. On ne fait de grandes choses qu'avec des idées

strictement arrêtées; car la capacité humaine est chose limitée;

l'homme absolument sans préjugé serait impuissant. Jouissons de la

liberté des fils de Dieu; mais prenons garde d'être complices de la

diminution de vertu qui menacerait nos sociétés, si le christianisme

venait à s'affaiblir. Que serions-nous sans lui? Qui remplacera ces

grandes écoles de sérieux et de respect telles que Saint-Sulpice, ce

ministère de dévouement des Filles de la Charité? Comment, n'être pas

effrayé de la sécheresse de cœur et de la petitesse qui envahissent le

monde? Notre dissidence avec les personnes qui croient aux religions

positives est, après tout, uniquement scientifique; par le cœur, nous

sommes avec elles; nous n'avons qu'un ennemi, et c'est aussi le leur,

je veux dire le matérialisme vulgaire, la bassesse de l'homme intéressé.

Paix donc, au nom de Dieu! Que les divers ordres de l'humanité

vivent côte à côte, non en faussant leur génie propre pour se faire

des concessions réciproques, qui les amoindriraient, mais en se

supportant mutuellement. Rien ne doit régner ici-bas à l'exclusion

de son contraire; aucune force ne doit pouvoir supprimer les autres.

L'harmonie de l'humanité résulte

[Pg lxiv]

de la libre émission des notes les plus discordantes. Que l'orthodoxie

réussisse à tuer la science, nous savons ce qui arrivera; le monde

musulman et l'Espagne meurent pour avoir trop consciencieusement

accompli cette tâche. Que le rationalisme veuille gouverner le monde

sans égard pour les besoins religieux de l'âme, l'expérience de la

Révolution française est là pour nous apprendre les conséquences d'une

telle faute. L'instinct de l'art, porté aux plus grandes délicatesses,

mais sans honnêteté, fit de l'Italie de la renaissance un coupe-gorge,

un mauvais lieu. L'ennui, la sottise, la médiocrité sont la punition de

certains pays protestants, où, sous prétexte de bon sens et d'esprit

chrétien, on a supprimé l'art et réduit la science à quelque chose de

mesquin. Lucrèce et sainte Thérèse, Aristophane et Socrate, Voltaire

et François d'Assise, Raphaël et Vincent de Paul ont également raison

d'être, et l'humanité serait moindre si un seul des éléments qui la

composent lui manquait.

[1] L'auteur des _Actes_ ne donne pas directement à saint Paul le titre

d'apôtre. Ce titre est, en général, réservé par lui aux membres du

collége central de Jérusalem.

[2] Homélies pseudo-clémentines, xvii, 13-19.

[3] Justin, _Apot. I_, 39. Dans les _Actes_, règne aussi l'idée que

Pierre fût l'apôtre des gentils. Voir surtout chap. x. Comparez I

Petri, i, 4.

[4] I Cor., iii, 6, 10; iv, 14, 15; ix, 1, 2; II Cor., xi, 2, etc.

[5] Lettre de Denys de Corinthe, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, II, 25.

[6] Les lecteurs français peuvent consulter, pour de plus amples

détails sur la discussion et la comparaison des quatre récits, Strauss,

_Vie de Jésus_, 3e sect., ch. iv et v (traduction Littré); _Nouvelle

Vie de Jésus_, l. 1, § 46 et suiv.; l. II, § 97 et suiv. (traduction

Nefftzer et Dollfus).

[7] L'Église l'admit de bonne heure comme évidente. Voir le canon

de Muratori (_Antiq. Ital._, III, 854), collationné par Wieseler et

restitué par Laurent (_Neutestamentliche Studien_, Gotha, 1866), lignes

33 et suiv.

[8] Luc, i, 1-4; _Act_., i, 4.

[9] Remarquez surtout _Act_. xvi, 12.

[10] On sait que, chez les, écrivains du Nouveau Testament, la pauvreté

d'expression est grande, si bien que chacun a son petit dictionnaire à

part. De là une règle précieuse pour déterminer l'auteur d'écrits même

très-courts.

[11] L'emploi de ce mot, _Act_., xiv, 4, 14, est bien indirect.

[12] Comparez, par exemple, _Act_., xvii, 14-16; xviii, 5, à I Thess.,

iii, 1-2.

[13] I Cor., xv, 32; II Cor., i, 8; xi, 23 et suiv.; Rom., xv, 19; xvi,

3 et suiv.

[14] _Act_., xvi, 6; xviii, 22-23, en comparant l'épître aux Galates.

[15] Par exemple, le séjour à Césarée est laissé dans l'obscurité.

[16] Mabillon, _Museum Italicum_, I, 1° pars, p. 109.

[17] Col., iv, 14.

[18] V. ci-dessus, p. xii.

[19] Presque toutes les inscriptions y sont latines, ainsi qu'à

Neapolis (Cavala), le port de Philippes. Voir Heuzey, _Mission de

Macédoine_, p. 11 et suiv. Les remarquables connaissances nautiques de

l'auteur des _Actes_ (voir surtout ch. xxvii-xxviii) feraient croire

qu'il était de Neapolis.

[20] Par exemple, _Act_., x, 28.

[21] _Act_., v, 36-37.

[22] Les hébraïsmes de son style peuvent venir d'une lecture assidue

des traductions grecques de l'Ancien Testament et surtout de la lecture

des écrits composés par ses coreligionnaires de Palestine, qu'il copie

souvent textuellement. Ses citations de l'Ancien Testament sont faites

sans aucune connaissance du texte original (par exemple, xv, 16 et

suiv.).

[23] _Act_., xvii, 22 et suiv.

[24] Luc, i, 26; iv, 31; xxiv, 13. Comp. ci-dessous, page 18, note.

[25] Luc, i, 31, comparé à Matth., i, 21. Le nom de _Jeanne_, que Luc

seul connaît, est bien suspect. Il ne semble pas que _Jean_ eût alors

de correspondant féminin. Cependant voyez Talm. de Bab., _Sota, 22 a_.

[26] _Act_., ii, 47; iv, 33; v, 13, 26.

[27] _Act_., ix, 22, 23; xii, 3, 11; xiii, 45, 50 et une foule d'autres

passages. Il en est de même pour le quatrième Évangile, parce que, lui

aussi, fut rédigé hors de la Syrie.

[28] Luc, x, 33 et suiv.; xvii, 16; _Act_., viii, 5 et suiv. De même

dans le quatrième Évangile: Jean, iv, 5 et suiv. Opposez Matth., x, 5-6.

[29] _Act_., xxviii, 30.

[30] Voir _Vie de Jésus_, p. xvii.

[31] Luc, xxiv, 50. Marc, xvi, 19, offre un arrangement semblable.

[32] _Act_., i, 3, 9.

[33] Remarquez surtout Luc, i, 1, l'expression τῶν πεπληροφορημένων ἐν

ἡμῖν πραγμάτων.

[34] Ch. x, xxii, xxvi.

[35] Le centurion Cornélius, le proconsul Sergius Paulus.

[36] _Act_., xiii, 7 et suiv.; xviii, 12 et suiv.; xix, 35 et suiv.;

xxiv, 7, 17; xxv, 9, 16, 25; xxvii, 2; xxviii, 17-18.

[37] _Ibid_., xvi, 37 et suiv.; xxii, 26 et suiv.

[38] De semblables précautions n'étaient point rares. L'Apocalypse et

l'épître de Pierre désignent Rome à mots couverts.

[39] Luc, i, 4.

[40] _Act_., i, 22.

[41] Voir _Vie de Jésus_, p. xxxix et suiv.

[42] Cela est sensible surtout dans l'histoire du centurion Corneille.

[43] _Act_., ii, 47; iv, 33; v, 13, 26. Cf. Luc, xxiv, 19-20.

[44] _Act_., ii, 44-45; iv, 34 et suiv.; v, 1 et suiv.

[45] I. Cor. xii-xiv. Comp. Marc, xvi, 17, et même _Act_., ii, 4, 13;

x, 46; xi, 15; xix, 6.

[46] Comparez _Act_., iii, 2 et suiv. à xiv, 8 et suiv.; ix, 36 et

suiv. à xx, 9 et suiv.; v, 1 et suiv. à xiii, 9 et suiv. v, 15-16 à

xix, 12; xii, 7 et suiv. à xvi, 26 et suiv.; x, 44 à xix, 6.

[47] Dans un discours que l'auteur prête à Gamaliel, en une

circonstance qui est de l'an 36 à peu près, il est question de Theudas,

dont l'entreprise est expressément déclarée antérieure à celle de Juda

le Gaulonite (_Act_., v, 36-37). Or, la révolte de Theudas est de l'an

44 (Jos., _Ant_., XX, v, 1), et en tout cas bien postérieure à celle du

Gaulonite (Jos., _Ant_., XVIII, i, 1; _B. J._, II, viii, 1).

[48] Les personnes qui ne peuvent lire sur tout ceci les écrits

allemands de Baur, Schneckenburger, de Wette, Schwegler, Zeller, où les

questions critiques relatives aux _Actes_ sont amenées à une solution

à peu près définitive, consulteront avec fruit les _Études historiques

et critiques sur les origines du christianisme_, par A. Stap (Paris,

Lacroix, 1864), p. 116 et suiv.; Michel Nicolas, _Études critiques sur

la Bible_. _Nouveau Testament_ (Paris, Lévy, 1864), p. 223 et suiv.;

Reuss, _Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique_, l.

VI, ch. v; divers travaux de MM. Kayser, Scherer, Reuss dans la _Revue

de théologie_ de Strasbourg, 1e série, t. II et III; 2e série, t. II et

III.

[49] Pour la nuance de οὐ προσανεθέμην σαρκὶ καὶ αἵματι, comp. Matth.,

xvi, 17.

[50] C'est lui qui le déclara avec serment. Lire surtout les chap. i et

ii de l'épître aux Galates.

[51] _Act_., xii, 1.

[52] Jos., _Ant_., XIX, viii, 2; _B. J._, II, xii, 6.

[53] La citation d'Amos (xv, 16-17), faite par Jacques conformément

à la version grecque et en désaccord avec l'hébreu, montre bien, du

reste, que ce discours est une fiction de l'auteur.

[54] Nous établirons plus tard que c'est là le vrai sens. En tout cas,

le doute sur la question de savoir si Tite fut ou ne fut pas circoncis

importe peu au raisonnement que nous poursuivons ici.

[55] Comp. _Act_., xv, 1; _Gal_., i, 7; ii, 12.

[56] I Cor., viii, 4, 9; x, 25-29.

[57] _Act_., xxi, 20 et suiv.

[58] Les ébionites surtout. Voir les Homélies pseudo-clémentines;

Irenée, _Adv. hær._, I, xxvi., 2; Épiphane,_ Adv. hær._, hær. xxx;

saint Jérôme, _In Matth_., xii, init.

[59] Je sacrifierais cependant volontiers Ananie et Saphire.

[60] _De divinatione_, II, 57.

[61] Préface des _Études d'histoire religieuse_.

[Pg 1]-[An 33]

LES APOTRES

CHAPITRE PREMIER.

FORMATION DES CROYANCES RELATIVES A LA RÉSURRECTION DE JÉSUS.--LES

APPARITIONS DE JÉRUSALEM.

Jésus, quoique parlant sans cesse de résurrection, de nouvelle vie,

n'avait jamais dit bien clairement qu'il ressusciterait en sa chair[1].

Les disciples, dans

[Pg 2]-[An 33]

les premières heures qui suivirent sa mort, n'avaient à cet égard

aucune espérance arrêtée. Les sentiments dont ils nous font la naïve

confidence supposent même qu'ils croyaient tout fini. Ils pleurent et

enterrent leur ami, sinon comme un mort vulgaire, du moins comme une

personne dont la perte est irréparable[2]; ils sont tristes et abattus;

l'espoir qu'ils avaient eu de le voir réaliser le salut d'Israël est

convaincu de vanité; on dirait des hommes qui ont perdu une grande et

chère illusion.

Mais l'enthousiasme et l'amour ne connaissent pas les situations

sans issue. Ils se jouent de l'impossible, et, plutôt que d'abdiquer

l'espérance, ils font violence à toute réalité. Plusieurs paroles

qu'on se rappelait du maître, celles surtout par lesquelles il avait

prédit son futur avènement, pouvaient être interprétées en ce sens

qu'il sortirait du tombeau[3]. Une telle croyance était d'ailleurs

si naturelle, que la foi des disciples aurait suffi pour la créer de

toutes pièces. Les grands prophètes Hénoch et Élie n'avaient pas goûté

la mort. On commençait même à croire que les patriarches et les hommes

de premier ordre dans l'ancienne loi n'étaient pas réellement morts, et

que leurs corps étaient dans leurs sépulcres à Hébron,

[Pg 3]-[An 33]

vivants et animés[4]. Il devait arriver pour Jésus ce qui arrive pour

tous les hommes qui ont captivé l'attention de leurs semblables.

Le monde, habitué à leur attribuer des vertus surhumaines, ne peut

admettre qu'ils aient subi la loi injuste, révoltante, inique, du

trépas commun. Au moment où Mahomet expira, Omar sortit de la tente

le sabre à la main, et déclara qu'il abattrait la tête de quiconque

oserait dire que le prophète n'était plus[5]. La mort est chose si

absurde quand elle frappe l'homme de génie ou l'homme d'un grand cœur,

que le peuple ne croit pas à la possibilité d'une telle erreur de la

nature. Les héros ne meurent pas. La vraie existence n'est-elle pas

celle qui se continue pour nous au cœur de ceux qui nous aiment? Ce

maître adoré avait rempli, durant des années, le petit monde qui se

pressait autour de lui de joie et d'espérance; consentirait-on à le

laisser pourrir au tombeau? Non; il avait trop vécu dans ceux qui

l'entourèrent pour qu'on n'affirmât pas, après sa mort, qu'il vivait

toujours[6].

[Pg 4]-[An 33]

La journée qui suivit l'ensevelissement de Jésus (samedi, 15 de nisan)

fut remplie par ces pensées. On s'interdit toute œuvre des mains à

cause du sabbat. Mais jamais repos ne fut plus fécond. La conscience

chrétienne n'eut, ce jour-là, qu'un objet, le maître déposé au tombeau.

Les femmes surtout le couvrirent en esprit de leurs plus tendres

caresses. Leur pensée n'abandonne pas un instant ce doux ami, couché

dans sa myrrhe, que les méchants ont tué! Ah! sans doute, les anges

l'entourent, et se voilent la face en son linceul. Il disait bien qu'il

mourrait, que sa mort serait le salut du pécheur, et qu'il revivrait

dans le royaume de son Père. Oui, il revivra; Dieu ne laissera pas

son fils en proie aux enfers; il ne permettra pas que son élu voie la

corruption[7]. Qu'est-ce que cette pierre du tombeau qui pèse sur lui?

Il la soulèvera; il remontera à la droite de son Père, d'où il est

descendu. Et nous le verrons encore; nous entendrons sa voix charmante;

nous jouirons de nouveau de ses entretiens, et c'est en vain qu'ils

l'auront tué.

La croyance à l'immortalité de l'âme, qui, par l'influence de la

philosophie grecque, est devenue un dogme du christianisme, permet de

prendre facilement

[Pg 5]-[An 33]

son parti de la mort, puisque la dissolution du corps en cette

hypothèse n'est qu'une délivrance de l'âme, affranchie désormais de

liens gênants sans lesquels elle peut exister. Mais cette théorie de

l'homme, envisagé comme un composé de deux substances, n'était pas

bien claire pour les Juifs. Le règne de Dieu et le règne de l'esprit

consistaient pour eux dans une complète transformation du monde et

dans l'anéantissement de la mort[8]. Reconnaître que la mort pouvait

être victorieuse de Jésus, de celui qui venait supprimer son empire,

c'était le comble de l'absurdité. L'idée seule qu'il pût souffrir avait

autrefois révolté ses disciples[9]. Ceux-ci n'eurent donc pas de choix

entre le désespoir ou une affirmation héroïque. Un homme pénétrant

aurait pu annoncer dès le samedi que Jésus revivrait. La petite société

chrétienne, ce jour-là, opéra le véritable miracle; elle ressuscita

Jésus en son cœur par l'amour intense qu'elle lui porta. Elle décida

que Jésus ne mourrait pas. L'amour chez ces âmes passionnées fut

vraiment plus fort que la mort[10], et, comme le propre de la passion

est d'être communicative, d'allumer à la manière d'un flambeau un

sentiment qui

[Pg 6]-[An 33]

lui ressemble et se propage ensuite indéfiniment, Jésus, en un sens,

à l'heure où nous sommes parvenus, est déjà ressuscité. Qu'un fait

matériel insignifiant permette de croire que son corps n'est plus

ici-bas, et le dogme de la résurrection sera fondé pour l'éternité.

Ce fut ce qui arriva dans des circonstances qui, pour être en partie

obscures, par suite de l'incohérence des traditions, et surtout des

contradictions qu'elles présentent, se laissent néanmoins saisir avec

un degré suffisant de probabilité[11].

Le dimanche matin, de très-bonne heure, les femmes galiléennes qui,

le vendredi soir, avaient embaumé le corps à la hâte, se rendirent

au caveau où on l'avait provisoirement déposé. C'étaient Marie de

Magdala, Marie Cléophas, Salomé, Jeanne, femme de Khouza, d'autres

encore[12]. Elles vinrent probablement chacune de leur côté; car, s'il

est difficile de révoquer en doute la tradition des trois Évangiles

synoptiques, d'après laquelle plusieurs femmes vinrent au tombeau[13],

il est certain d'un autre côté que,

[Pg 7]-[An 33]

dans les deux récits les plus authentiques[14] que nous ayons de la

résurrection, Marie de Magdala joue seule un rôle. En tout cas, elle

eut, en ce moment solennel, une part d'action tout à fait hors ligne.

C'est elle qu'il faut suivre pas à pas; car elle porta, ce jour-là,

pendant une heure tout le travail de la conscience chrétienne; son

témoignage décida de la foi de l'avenir.

Rappelons que le caveau où avait été renfermé le corps de Jésus était

un caveau récemment creusé dans le roc et situé dans un jardin près

du lieu de l'exécution[15]. On l'avait pris uniquement pour cette

dernière cause, vu qu'il était tard, et qu'on ne voulait pas violer le

sabbat[16]. Seul, le premier Évangile ajoute une circonstance: c'est

que le caveau appartenait à Joseph d'Arimathie. Mais, en général, les

circonstances

[Pg 8]-[An 33]

anecdotiques ajoutées par le premier Évangile au fond commun de la

tradition sont sans valeur, surtout quand il s'agit des derniers jours

de la vie de Jésus[17]. Le même Évangile mentionne un autre détail

qui, vu le silence des autres, n'a aucune probabilité: c'est le fait

des scellés et d'une garde mise au tombeau[18].--Rappelons aussi que

les caveaux funéraires étaient des chambres basses, taillées dans un

roc incliné, où l'on avait pratiqué une coupe verticale. La porte,

d'ordinaire en contre-bas, était fermée par une pierre très-lourde,

qui s'engageait dans une feuillure[19]. Ces chambres n'avaient pas

de serrure fermant à clef; la pesanteur de la pierre était la seule

garantie qu'on eût contre les voleurs ou les profanateurs de tombeaux;

aussi s'arrangeait-on de telle sorte qu'il fallût pour la remuer ou

une machine ou l'effort réuni de plusieurs personnes.--Toutes les

traditions sont d'accord sur ce point que la pierre avait été mise à

l'orifice du caveau le vendredi soir.

Les apôtres · 第 3 / 25 段