détail la question de fond engagée dans ces curieux incidents. Nous
avons voulu seulement donner ici quelques exemples de la manière
dont l'auteur des _Actes_ entend l'histoire, de son système de
conciliation, de ses idées préconçues. Faut-il conclure de là que
les premiers chapitres des _Actes_ sont dénués d'autorité, comme le
pensent des critiques célèbres, que la fiction y va jusqu'à créer de
toutes pièces des personnages, tels que l'eunuque de la candace, le
centurion Corneille, et même le diacre Étienne et la pieuse Tabitha?
Je ne le crois nullement. Il est probable que l'auteur des _Actes_ n'a
pas inventé de personnages[59]; mais c'est un avocat habile qui écrit
pour prouver, et qui lâche de tirer parti des faits dont il a entendu
parler pour démontrer ses thèses favorites, qui sont la légitimité de
la vocation des gentils et l'institution divine de la hiérarchie. Un
tel document demande à être employé avec de grandes précautions; mais
le repousser absolument est aussi
[Pg xl]
peu critique que de le suivre aveuglément. Quelques paragraphes,
d'ailleurs, même en cette première partie, ont une valeur reconnue de
tous et représentent des mémoires authentiques, extraits par le dernier
rédacteur. Le chapitre xii, en particulier, est de très-bon aloi, et
paraît provenir de Jean-Marc.
On voit dans quelle détresse nous serions, si nous n'avions pour
documents en cette histoire qu'un livre aussi légendaire. Heureusement,
nous en avons d'autres, qui se rapportent, il est vrai, directement
à la période qui fera l'objet de notre livre troisième, mais qui
répandent déjà sur celle-ci de très-grandes clartés. Ce sont les
épîtres de saint Paul. L'épître aux Galates surtout est un véritable
trésor, la base de toute la chronologie de cet âge, la clef qui
ouvre tout, le témoignage qui doit rassurer les plus sceptiques sur
la réalité des choses dont on pourrait douter. Je prie les lecteurs
sérieux qui seraient tentés de me regarder comme trop hardi ou comme
trop crédule de relire les deux premiers chapitres de cet écrit
singulier. Ce sont, bien certainement, les deux pages les plus
importantes pour l'étude du christianisme naissant. Les épîtres de
saint Paul ont, en effet, un avantage sans égal en cette histoire:
c'est leur authenticité absolue. Aucun doute n'a jamais été élevé par
la critique sérieuse contre l'authenticité
[Pg xli]
de l'épître aux Galates, des deux épîtres aux Corinthiens, de l'épître
aux Romains. Les raisons par lesquelles on a voulu attaquer les
deux épîtres aux Thessaloniciens et celle aux Philippiens sont sans
valeur. En tête de notre livre troisième, nous aurons à discuter les
objections plus spécieuses, quoique aussi peu décisives, qu'on a
élevées contre l'épître aux Colossiens et le billet à Philémon; le
problème particulier que présente l'épître aux Éphésiens; les fortes
preuves, enfin, qui portent à rejeter les deux épîtres à Timothée
et celle à Tite. Les épîtres dont nous aurons à faire usage en ce
volume sont celles dont l'authenticité est indubitable; ou, du moins,
les inductions que nous tirerons des autres sont indépendantes de la
question de savoir si elles ont été ou non dictées par saint Paul.
On n'a pas à revenir ici sur les règles de critique qui ont été
suivies dans la composition de cet ouvrage; car on l'a déjà, fait dans
l'introduction de la _Vie de Jésus_. Les douze premiers chapitres des
_Actes_ sont, en effet, un document analogue aux Évangiles synoptiques,
et qui demande à être traité de la même façon. Ces sortes de documents,
à demi historiques, à demi légendaires, ne peuvent être pris ni comme
des légendes, ni comme de l'histoire. Presque tout y est faux dans le
détail, et néanmoins il est permis d'en
[Pg xlii]
induire de précieuses vérités. Traduire purement et simplement ces
récits, ce n'est pas faire de l'histoire. Ces récits, en effet, sont
souvent contredits par d'autres textes plus autorisés. Par conséquent,
même dans les cas où nous n'avons qu'un seul texte, on est toujours
fondé à craindre que, s'il y en avait d'autres, la contradiction
n'existât. Pour la vie de Jésus, le récit de Luc est sans cesse
contrôlé et rectifié par les deux autres Évangiles synoptiques et
par le quatrième. N'est-il pas probable, je le répète, que, si nous
avions pour les _Actes_ l'analogue des Évangiles synoptiques et du
quatrième Évangile, les Actes seraient mis en défaut sur une foule de
points où nous n'avons maintenant que leur témoignage? De tout autres
règles nous guideront dans notre livre troisième, où nous serons
en pleine histoire positive, et où nous auront entre les mains des
renseignements originaux et parfois autobiographiques. Quand saint
Paul nous donne lui-même le récit de quelque épisode de sa vie qu'il
n'avait pas d'intérêt à présenter sous tel ou tel jour, il est clair
que nous n'avons qu'à insérer mot à mot dans notre récit ses paroles
mêmes, selon la méthode de Tillemont. Mais, quand nous avons affaire
à un narrateur préoccupé d'un système, écrivant pour faire prévaloir
certaines idées, ayant ce mode de rédaction
[Pg xliii]
enfantin, aux contours vagues et mous, aux couleurs absolues et
tranchées, qu'offre toujours la légende, le devoir du critique n'est
pas de s'en tenir au texte; son devoir est de tâcher de découvrir ce
que le texte peut receler de vrai, sans jamais se croire assuré de
l'avoir trouvé. Défendre à la critique de pareilles interprétations
serait aussi peu raisonnable que si l'on commandait à l'astronome de ne
s'occuper que de l'état apparent du ciel. L'astronomie, au contraire,
ne consiste-t-elle pas à redresser la parallaxe causée par la position
de l'observateur et à construire un état réel véritable d'après un état
apparent trompeur?
Comment, d'ailleurs, prétendre qu'on doit suivre à la lettre des
documents où se trouvent des impossibilités? Les douze premiers
chapitres des _Actes_ sont un tissu de miracles. Or, une règle
absolue de la critique, c'est de ne pas donner place dans les récits
historiques à des circonstances miraculeuses. Cela n'est pas la
conséquence d'un système métaphysique. C'est tout simplement un fait
d'observation. On n'a jamais constaté de faits de ce genre. Tous les
faits prétendus miraculeux qu'on peut étudier de près se résolvent
en illusion ou en imposture. Si un seul miracle était prouvé, on ne
pourrait rejeter en bloc tous ceux des anciennes histoires; car, après
tout, en
[Pg xliv]
admettant qu'un très-grand nombre de ces derniers fussent faux, on
pourrait croire que certains seraient vrais. Mais il n'en est pas
ainsi. Tous les miracles discutables s'évanouissent. N'est-on pas
autorisé à conclure de là que les miracles qui sont éloignés de nous
par des siècles, et sur lesquels il n'y a pas moyen d'établir de débat
contradictoire, sont aussi sans réalité? En d'autres termes, il n'y a
de miracle que quand on y croit; ce qui fait le surnaturel, c'est la
foi. Le catholicisme, qui prétend que la force miraculeuse n'est pas
encore éteinte dans son sein, subit lui-même l'influence de cette loi.
Les miracles qu'il prétend faire ne se passent pas dans les endroits où
il faudrait. Quand on a un moyen si simple de se prouver, pourquoi ne
pas s'en servir au grand jour? Un miracle à Paris, devant des savants
compétents, mettrait fin à tant de doutes! Mais, hélas! voilà ce qui
n'arrive jamais. Jamais il ne s'est passé de miracle devant le public
qu'il faudrait convertir, je veux dire devant des incrédules. La
condition du miracle, c'est la crédulité du témoin. Aucun miracle ne
s'est produit devant ceux qui auraient pu le discuter et le critiquer.
Il n'y a pas à cela une seule exception. Cicéron l'a dit avec son
bon sens et sa finesse ordinaires: «Depuis quand cette force secrète
a-t-elle disparu? Ne serait-ce pas depuis
[Pg xlv]
que les hommes sont devenus moins crédules[60]?»
«Mais, dit-on, s'il est impossible de prouver qu'il y ait jamais eu
un fait surnaturel, il est impossible aussi de prouver qu'il n'y en
a pas eu. Le savant positif qui nie le surnaturel procède donc aussi
gratuitement que le croyant qui l'admet.» Nullement. C'est à celui qui
affirme une proposition de la prouver. Celui devant qui on l'affirme
n'a qu'une seule chose à faire, attendre la preuve et y céder si elle
est bonne. On serait venu sommer Buffon de donner une place dans son
_Histoire naturelle_ aux sirènes et aux centaures, Buffon aurait
répondu: «Montrez-moi un spécimen de ces êtres, et je les admettrai;
jusque-là, ils n'existent pas pour moi.--Mais prouvez qu'ils n'existent
pas.--C'est à vous de prouver qu'ils existent.» La charge de faire la
preuve, dans la science, pèse sur ceux qui allèguent un fait. Pourquoi
ne croit-on plus aux anges, aux démons, quoique d'innombrables textes
historiques en supposent l'existence? Parce que jamais l'existence d'un
ange, d'un démon ne s'est prouvée.
Pour soutenir la réalité du miracle, on fait appel à des phénomènes
qu'on prétend n'avoir pu se passer selon le cours des lois de la
nature, la création de l'homme, par exemple. «La création de l'homme,
[Pg xlvi]
dit-on, n'a pu se faire que par une intervention directe de la
Divinité; pourquoi cette intervention ne se produirait-elle pas
dans les autres moments décisifs du développement de l'univers?» Je
n'insisterai pas sur l'étrange philosophie et l'idée mesquine de la
Divinité que renferme une telle manière de raisonner; car l'histoire
doit avoir sa méthode indépendante de toute philosophie. Sans entrer
le moins du monde sur le terrain de la théodicée, il est facile de
montrer combien une telle argumentation est défectueuse. Elle équivaut
à dire que tout ce qui n'arrive plus dans l'état actuel du monde, tout
ce que nous ne pouvons pas expliquer dans l'état actuel de la science,
est miraculeux. Mais alors le soleil est un miracle, car la science
est loin d'avoir expliqué le soleil; la conception de chaque homme
est un miracle, car la physiologie se tait encore sur ce point; la
conscience est un miracle, car elle est un mystère absolu; tout animal
est un miracle, car l'origine de la vie est un problème sur lequel
nous n'avons encore presque aucune donnée. Si on répond que toute vie,
toute âme est, en effet, d'un ordre supérieur à la nature, on joue
sur les mots. Nous voulons bien l'entendre ainsi; mais alors il faut
s'expliquer sur le mot miracle. Qu'est-ce qu'un miracle qui se passe
tous les jours et à toute heure? Le miracle n'est pas l'inexpliqué;
[Pg xlvii]
c'est une dérogation formelle, au nom d'une volonté particulière, à des
lois connues. Ce que nous nions, c'est le miracle à l'état d'exception,
ce sont des interventions particulières, comme celle d'un horloger qui
aurait fait une horloge, fort belle il est vrai, à laquelle cependant
il serait obligé de temps en temps de mettre la main pour suppléer
à l'insuffisance des rouages. Que Dieu soit en toute chose, surtout
en tout ce qui vit, d'une manière permanente, c'est justement notre
théorie; nous disons seulement qu'aucune intervention particulière
d'une force surnaturelle n'a jamais été constatée. Nous nions la
réalité du surnaturel particulier, jusqu'à ce qu'on nous ait apporté
un fait de ce genre démontré. Chercher ce fait avant la création de
l'homme; pour se dispenser de constater des miracles historiques,
fuir au delà de l'histoire, à des époques où toute constatation est
impossible; c'est se réfugier derrière le nuage, c'est prouver une
chose obscure par une autre plus obscure, c'est contester une loi
connue à cause d'un fait que nous ne connaissons pas. On invoque des
miracles qui auraient eu lieu avant qu'aucun témoin existât, faute d'en
pouvoir citer un qui ait eu de bons témoins.
Sans doute, il s'est passé dans l'univers, à des époques reculées, des
phénomènes qui ne se présentent
[Pg xlviii]
plus, au moins sur la même échelle, dans l'état actuel. Mais ces
phénomènes ont eu leur raison d'être à l'heure où ils se sont
manifestés. On rencontre dans les formations géologiques un grand
nombre de minéraux et de pierres précieuses qui semblent ne plus se
produire aujourd'hui dans la nature. Et pourtant, MM. Mitscherlich,
Ebelmen, de Sénarmont, Daubrée ont recomposé artificiellement la
plupart de ces minéraux et de ces pierres précieuses. S'il est douteux
qu'on réussisse jamais à produire artificiellement la vie, cela tient à
ce que la reproduction des circonstances où la vie commença (si elle a
commencé) sera peut-être toujours au-dessus des moyens humains. Comment
ramener un état de la planète disparu depuis des milliers d'années?
comment faire une expérience qui dure des siècles? La diversité des
milieux et des siècles de lente évolution, voilà ce qu'on oublie quand
on appelle miracles les phénomènes qui se sont passés autrefois, et
qui ne se passent plus aujourd'hui. Dans tel corps céleste, à l'heure
qu'il est, il se produit peut-être des faits qui ont cessé chez nous
depuis un temps infini. Certes, la formation de l'humanité est la chose
du monde la plus choquante, la plus absurde, si on la suppose subite,
instantanée. Elle rentre dans les analogies générales (sans cesser
d'être mystérieuse), si on y voit le résultat
[Pg xlix]
d'un progrès lent continué durant des périodes incalculables. Il ne
faut pas appliquer à la vie embryonnaire les lois de la vie de l'âge
mûr. L'embryon développe, les uns après les autres, tous ses organes;
l'homme adulte, au contraire, ne se crée plus d'organes. Il ne s'en
crée plus, parce qu'il n'est plus dans l'âge de créer; de même que le
langage ne s'invente plus, parce qu'il n'est plus à inventer.--Mais
à quoi bon suivre des adversaires qui déplacent la question? Nous
demandons un miracle historique constaté; on nous répond qu'avant
l'histoire il a dû s'en passer. Certes, s'il fallait une preuve de la
nécessité des croyances surnaturelles pour certains états de l'âme, on
l'aurait dans ce fait que des esprits doués en toute autre chose de
pénétration ont pu faire reposer l'édifice de leur foi sur un argument
aussi désespéré.
D'autres, abandonnant le miracle de l'ordre physique, se retranchent
dans le miracle d'ordre moral, sans lequel ils prétendent que ces
événements ne peuvent être expliqués. Certainement, la formation du
christianisme est le plus grand fait de l'histoire religieuse du monde.
Mais elle n'est pas un miracle pour cela. Le bouddhisme, le babisme ont
eu des martyrs aussi nombreux, aussi exaltés, aussi résignés que le
christianisme. Les miracles de la fondation de l'islamisme sont d'une
tout autre nature, et j'avoue
[Pg l]
qu'ils me touchent peu. Il faut cependant remarquer que les docteurs
musulmans font sur l'établissement de l'islamisme, sur sa diffusion
comme par une traînée de feu, sur ses rapides conquêtes, sur la force
qui lui donne partout un règne si absolu, les mêmes raisonnements que
font les apologistes chrétiens sur l'établissement du christianisme,
et prétendent montrer là clairement le doigt de Dieu. Accordons même,
si l'on veut, que la fondation du christianisme soit un fait unique.
Une autre chose absolument unique, c'est l'hellénisme, en entendant par
ce mot l'idéal de perfection dans la littérature, dans l'art, dans la
philosophie, que la Grèce a réalisé. L'art grec dépasse tous les autres
arts autant que le christianisme dépasse les autres religions, et
l'Acropole d'Athènes, collection de chefs-d'œuvre à côté desquels tout
le reste n'est que tâtonnement maladroit ou imitation plus ou moins
bien réussie, est peut-être ce qui défie le plus, en son genre, toute
comparaison. L'hellénisme, en d'autres termes, est autant un prodige
de beauté que le christianisme est un prodige de sainteté. Une chose
unique n'est pas une chose miraculeuse. Dieu est à des degrés divers
dans tout ce qui est beau, bon et vrai. Mais il n'est jamais dans une
de ses manifestations d'une façon si exclusive, que la présence de son
souffle en
[Pg li]
un mouvement religieux ou philosophique doive être considérée comme un
privilège ou une exception.
J'espère qu'un intervalle de deux années et demie écoulées depuis la
publication de la _Vie de Jésus_ portera certains lecteurs à s'occuper
de ces problèmes avec plus de calme. La controverse religieuse est
toujours de mauvaise foi, sans le savoir et sans le vouloir. Il ne
s'agit, pas pour elle de discuter avec indépendance, de chercher avec
anxiété; il s'agit de défendre une doctrine arrêtée, de prouver que
le dissident est un ignorant ou un homme de mauvaise foi. Calomnies,
contre-sens, falsifications des idées et des textes, raisonnements
triomphants sur des choses que l'adversaire n'a pas dites, cris de
victoire sur des erreurs qu'il n'a pas commises, rien ne paraît déloyal
à celui qui croit tenir en main les intérêts de la vérité absolue.
J'aurais fort ignoré l'histoire, si je ne m'étais attendu à tout cela.
J'ai assez de froideur pour y avoir été peu sensible, et un goût
assez vif des choses de la foi pour qu'il m'ait été donné d'apprécier
doucement ce qu'il y a eu parfois de touchant dans le sentiment qui
inspirait mes contradicteurs. Souvent, en voyant tant de naïveté, une
si pieuse assurance, une colère partant si franchement de si belles et
si bonnes âmes, j'ai dit comme Jean Huss, à la vue d'une vieille femme
qui
[Pg lii]
suait pour apporter un fagot à son bûcher: _O sancta simplicitas!_
J'ai seulement regretté certaines émotions, qui ne pouvaient être
que stériles. Selon la belle expression de l'Écriture, «Dieu n'est
pas dans la tourmente». Ah! sans doute, si tout ce trouble aidait à
découvrir la vérité, on se consolerait de tant d'agitation. Mais il
n'en est pas ainsi; la vérité n'est pas faite pour l'homme passionné.
Elle se réserve aux esprits qui cherchent sans parti pris, sans amour
persistant, sans haine durable, avec une liberté absolue et sans nulle
arrière-pensée d'agir sur la direction des affaires de l'humanité. Ces
problèmes ne sont qu'une des innombrables questions dont le monde est
rempli et que les curieux examinent. On n'offense personne en énonçant
une opinion théorique. Ceux qui tiennent à leur foi comme à un trésor
ont un moyen bien simple de la défendre, c'est de ne pas tenir compte
des ouvrages écrits dans un sens différent du leur. Les timides font
mieux de ne pas lire.
Il est des personnes pratiques, qui, à propos d'une œuvre de science,
demandent quel parti politique l'auteur s'est proposé de satisfaire,
et qui veulent qu'une œuvre de poésie renferme une leçon de morale.
Ces personnes n'admettent pas qu'on écrive pour autre chose qu'une
propagande. L'idée de l'art et de la science, n'aspirant qu'à trouver
le vrai et à
[Pg liii]
réaliser le beau, en dehors de toute politique, leur est étrangère.
Entre nous et de telles personnes, les malentendus sont inévitables.
«Ces gens-là, comme disait un philosophe grec, prennent avec leur main
gauche ce que nous leur donnons avec notre main droite.» Une foule de
lettres dictées par un sentiment honnête, que j'ai reçues, se résument
ainsi: «Qu'avez-vous donc voulu? Quel but vous êtes-vous proposé?» Eh!
mon Dieu! le même qu'on se propose en écrivant toute histoire, Si je
disposais de plusieurs vies, j'emploierais l'une à écrire une histoire
d'Alexandre, une autre à écrire une histoire d'Athènes, une troisième à
écrire soit une histoire de la Révolution française, soit une histoire
de l'ordre de Saint-François. Quel but me proposerais-je en écrivant
ces ouvrages? Un seul: trouver le vrai et le faire vivre, travailler
à ce que les grandes choses du passé soient connues, avec le plus
d'exactitude possible et exposées d'une façon digne d'elles. La pensée
d'ébranler la foi de personne est à mille lieues de moi. Ces œuvres
doivent être exécutées avec une suprême indifférence, comme si l'on
écrivait pour une planète déserte. Toute concession aux scrupules d'un
ordre inférieur est un manquement au culte de l'art et de la vérité.
Qui ne voit que l'absence de prosélytisme est la qualité et
[Pg liv]
le défaut des ouvrages composés dans un tel esprit?
Le premier principe de l'école critique, en effet, est que chacun admet
en matière de foi ce qu'il a besoin d'admettre, et fait, en quelque
sorte, le lit de ses croyances proportionné à sa mesure et à sa taille.
Comment serions-nous assez insensés pour nous mêler de ce qui dépend
de circonstances sur lesquelles personne ne peut rien? Si quelqu'un
vient à nos principes, c'est qu'il a le tour d'esprit et l'éducation
nécessaires pour y venir; tous nos efforts ne donneraient pas cette
éducation et ce tour d'esprit à ceux qui ne les ont pas. La philosophie
diffère de la foi en ce que la foi est censée opérer par elle-même,
indépendamment de l'intelligence qu'on a des dogmes. Nous croyons, au
contraire, qu'une vérité n'a de valeur que quand on y est arrivé par
soi-même, quand on voit tout l'ordre d'idées auquel elle se rattache.
Nous ne nous obligeons pas à taire celles de nos opinions qui ne sont
pas d'accord avec la croyance d'une portion de nos semblables; nous ne
faisons aucun sacrifice aux exigences des diverses orthodoxies; mais
nous ne songeons pas davantage à les attaquer ni à les provoquer; nous
faisons comme si elles n'existaient pas. Pour moi, le jour où l'on
pourrait me convaincre d'un effort pour attirer à mes idées un seul
adhérent qui n'y vient pas de lui-même, on me causerait
[Pg lv]
la peine la plus vive. J'en conclurais ou que mon esprit s'est laissé
troubler dans sa libre et sereine allure, ou que quelque chose s'est
appesanti en moi, puisque je ne suis plus capable de me contenter de la
joyeuse contemplation de l'univers.
Qui ne voit, d'ailleurs, que, si mon but était de faire la guerre aux
cultes établis, je devrais procéder d'une autre manière, m'attacher
uniquement à montrer les impossibilités, les contradictions des textes
et des dogmes tenus pour sacrés. Cette besogne fastidieuse a été faite
mille fois et très-bien faite. En 1856[61], j'écrivais ce qui suit: «Je
proteste une fois pour toutes contre la fausse interprétation qu'on
donnerait à mes travaux, si l'on prenait comme des œuvres de polémique
les divers essais sur l'histoire des religions que j'ai publiés, ou
que je pourrai publier à l'avenir. Envisagés comme des œuvres de
polémique, ces essais, je suis le premier à le reconnaître, seraient
fort inhabiles. La polémique exige une stratégie à laquelle je suis
étranger: il faut savoir choisir le côté faible de ses adversaires,
s'y tenir, ne jamais toucher aux questions incertaines, se garder de
toute concession, c'est-à-dire renoncer à ce qui fait l'essence même
de l'esprit scientifique. Telle n'est pas ma méthode. La question
fondamentale
[Pg lvi]
sur laquelle doit rouler la discussion religieuse, c'est-à-dire la
question de la révélation et du surnaturel, je ne la touche jamais;
non que cette question ne soit résolue pour moi avec une entière
certitude, mais parce que la discussion d'une telle question n'est pas
scientifique, ou, pour mieux dire, parce que la science indépendante
la suppose antérieurement résolue. Certes, si je poursuivais un but
quelconque de polémique ou de prosélytisme, ce serait là une faute
capitale, ce serait transporter sur le terrain des problèmes délicats
et obscurs une question qui se laisse traiter avec plus d'évidence
dans les termes grossiers où la posent d'ordinaire les controversistes
et les apologistes. Loin de regretter les avantages que je donne
ainsi contre moi-même, je m'en réjouirai, si cela peut convaincre
les théologiens que mes écrits sont d'un autre ordre que les leurs,
qu'il n'y faut voir que de pures recherches d'érudition, attaquables
comme telles, où l'on essaye parfois d'appliquer à la religion juive
et à la religion chrétienne les principes de critique qu'on suit
dans les autres branches de l'histoire et de la philologie. Quant à
la discussion des questions purement théologiques, je n'y entrerai
jamais, pas plus que MM. Burnouf, Creuzer, Guigniaut et tant d'autres
historiens critiques des religions de l'antiquité ne se sont crus
obligés d'entreprendre