HISTOIRE
DES ORIGINES
DU CHRISTIANISME
LIVRE DEUXIÈME
QUI COMPREND DEPUIS LA MORT DE JÉSUS JUSQU'AUX GRANDES
MISSIONS DE SAINT PAUL
(33-45)
LES
APOTRES
PAR
ERNEST RENAN
MEMBRE DE L'INSTITUT
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1866
Tous droits réservés
* * * * *
TABLE DES MATIÈRES
Pages
Introduction.--Critique des documents originaux.................... i
Chap.
I. Formation des croyances relatives à la résurrection de
Jésus.--Les apparitions de Jérusalem......................... 1
II. Départ des disciples de Jérusalem.--Deuxième vie galiléenne
de Jésus..................................................... 27
III. Retour des apôtres à Jérusalem.--Fin de la période des
apparitions.................................................. 45
IV. Descente de l'Esprit-Saint.--Phénomènes extatiques et
prophétiques................................................. 57
V. Première Église de Jérusalem; elle est toute cénobitique..... 75
VI. Conversion de Juifs hellénistes et de prosélytes............. 102
VII. L'Église considérée comme une association de pauvres.
--Institution du diaconat.--Les diaconesses et les veuves.... 115
VIII. Première persécution.--Mort d'Étienne.--Destruction de
la première Église de Jérusalem.............................. 135
IX. Premières missions.--Le diacre Philippe...................... 150
X. Conversion de saint Paul..................................... 163
XI. Paix et développements intérieurs de l'Église de Judée....... 191
XII. Fondation de l'Église d'Antioche............................. 215
XIII. Idée d'un apostolat des gentils.--Saint Barnabé.............. 230
XIV. Persécution d'Hérode Agrippa Ier............................. 243
XV. Mouvements parallèles au christianisme ou imités du
christianisme. Simon de Citton............................... 261
XVI. Marche générale des missions chrétiennes..................... 278
XVII. État du monde vers le milieu du premier siècle............... 304
XVIII. Législation religieuse de ce temps........................... 346
XIX. Avenir des missions.......................................... 366
[Pg i]
INTRODUCTION
CRITIQUE DES DOCUMENTS ORIGINAUX.
Le premier livre de notre _Histoire des Origines du christianisme_ a
conduit les événements jusqu'à la mort et à l'ensevelissement de Jésus.
Il faut maintenant reprendre les choses au point où nous les avons
laissées, c'est-à-dire au samedi 4 avril de l'an 33. Ce sera encore
durant quelque temps une sorte de continuation de la vie de Jésus.
Après les mois de joyeuse ivresse, pendant lesquels le grand fondateur
posa les bases d'un ordre nouveau pour l'humanité, ces années-ci furent
les plus décisives dans l'histoire du monde. C'est encore Jésus qui,
par le feu sacré dont il a déposé l'étincelle au cœur de quelques amis,
crée des institutions de la plus haute originalité, remue, transforme
les âmes, imprime à tout son cachet divin. Nous avons à montrer
[Pg ii]
comment, sous cette influence toujours agissante et victorieuse
de la mort, s'établit la foi à la résurrection, à l'influence du
Saint-Esprit, au don des langues, au pouvoir de l'Église. Nous
exposerons l'organisation de l'Église de Jérusalem, ses premières
épreuves, ses premières conquêtes, les plus anciennes missions qui
sortirent de son sein. Nous suivrons le christianisme dans ses progrès
rapides en Syrie jusqu'à Antioche, où se forme une seconde capitale,
plus importante en un sens que Jérusalem, et destinée à la supplanter.
Dans ce centre nouveau, où les païens convertis forment la majorité,
nous verrons le christianisme se séparer définitivement du judaïsme
et recevoir un nom; nous verrons surtout naître la grande idée de
missions lointaines, destinées à porter le nom de Jésus dans le monde
des gentils. Nous nous arrêterons au moment solennel où Paul, Barnabé,
Jean-Marc partent pour l'exécution de ce grand dessein. Alors, nous
interromprons notre récit pour jeter un coup d'œil sur le monde que les
hardis missionnaires entreprennent de convertir. Nous essayerons de
nous rendre compte de l'état intellectuel, politique, moral, religieux,
social de l'empire romain vers l'an 45, date probable du départ de
saint Paul pour sa première mission.
Tel est le sujet de ce deuxième livre, que nous
[Pg iii]
intitulons _les Apôtres_, parce qu'il expose la période d'action
commune, durant laquelle la petite famille créée par Jésus marche de
concert, et est groupée moralement autour d'un point unique, Jérusalem.
Notre livre prochain, le troisième, nous fera sortir de ce cénacle,
et nous montrera presque seul en scène l'homme qui représente mieux
qu'aucun autre le christianisme conquérant et voyageur, saint Paul.
Bien qu'il se soit donné, à partir d'une certaine époque, le titre
d'apôtre, Paul ne l'était pas au même titre que les Douze[1]; c'est un
ouvrier de la deuxième heure et presque un intrus. L'état dans lequel
les documents historiques nous sont parvenus nous fait ici une sorte
d'illusion. Comme nous savons infiniment plus de choses sur Paul que
sur les Douze, comme nous avons ses écrits authentiques et des mémoires
originaux d'une grande précision sur quelques époques de sa vie, nous
lui prêtons une importance de premier ordre, presque supérieure à celle
de Jésus. C'est là une erreur. Paul est un très-grand homme, et il joua
dans la fondation du christianisme un rôle des plus considérables. Mais
il ne faut le comparer ni à Jésus,
[Pg iv]
ni même aux disciples immédiats de ce dernier. Paul n'a pas vu Jésus;
il n'a pas goûté l'ambroisie de la prédication galiléenne. Or, l'homme
le plus médiocre qui avait eu sa part de la manne céleste était, par
cela même, supérieur à celui qui n'en avait senti que l'arrière-goût.
Rien n'est plus faux qu'une opinion devenue à la mode de nos jours,
et d'après laquelle Paul serait le vrai fondateur du christianisme.
Le vrai fondateur du christianisme, c'est Jésus. Les premières places
ensuite doivent être réservées à ces grands et obscurs compagnons de
Jésus, à ces amies passionnées et fidèles, qui crurent en lui en dépit
de la mort. Paul fut, au premier siècle, un phénomène en quelque sorte
isolé. Il ne laissa pas d'école organisée; il laissa au contraire
d'ardents adversaires qui voulurent, après sa mort, le bannir en
quelque sorte de l'Église et le mettre sur le même pied que Simon
le Magicien[2]. On lui enleva ce que nous regardons comme son œuvre
propre, la conversion des gentils[3]. L'Église de Corinthe, qu'il avait
fondée à lui seul[4], prétendit
[Pg v]
devoir son origine à lui et à saint Pierre[5]. Au IIe siècle, Papias
et saint Justin ne prononcent pas son nom. C'est plus tard, quand la
tradition orale ne fut plus rien, quand l'Écriture tint lieu de tout,
que Paul prit dans la théologie chrétienne une place capitale. Paul, en
effet, a une théologie. Pierre, Marie de Magdala, n'en eurent pas. Paul
a laissé des ouvrages considérables; les écrits des autres apôtres ne
peuvent le disputer aux siens ni en importance ni en authenticité.
Au premier coup d'œil, les documents, pour la période qu'embrasse ce
volume, sont rares et tout à fait insuffisants. Les témoignages directs
se réduisent aux premiers chapitres des _Actes des Apôtres_, chapitres
dont la valeur historique donne lieu à de graves objections. Mais la
lumière que projettent sur cet intervalle obscur les derniers chapitres
des Évangiles et surtout les épîtres de saint Paul, dissipe quelque peu
les ténèbres. Un écrit ancien peut servir à faire connaître, d'abord
l'époque même où il a été composé, en second lieu l'époque qui a
précédé sa composition. Tout écrit suggère, en effet, des inductions
rétrospectives sur l'état de la société d'où il est sorti. Dictées de
l'an 53 à l'an 62 à peu près, les
[Pg vi]
épîtres de saint Paul sont pleines de renseignements pour les premières
années du christianisme. Comme il s'agit ici, d'ailleurs, de grandes
fondations sans dates précises, l'essentiel est de montrer les
conditions dans lesquelles elles se formèrent. A ce sujet, je dois
faire remarquer, une fois pour toutes, que la date courante, inscrite
en tête de chaque page, n'est jamais qu'un à peu près. La chronologie
de ces premières années n'a qu'un très-petit nombre de données fixes.
Cependant, grâce au soin que le rédacteur des _Actes_ a pris de ne
pas intervertir la série des faits; grâce à l'épître aux Galates, où
se trouvent quelques indications numériques du plus grand prix, et à
Josèphe, qui nous fournit la date d'événements de l'histoire profane
liés à quelques faits concernant les apôtres, on arrive à créer pour
l'histoire de ces derniers un canevas très-probable, et où les chances
d'erreur flottent entre des limites assez rapprochées.
Je répéterai encore, en tête de ce livre, ce que j'ai dit au
commencement de ma _Vie de Jésus_. Dans des histoires comme celles-ci,
où l'ensemble seul est certain, et où presque tous les détails
prêtent plus ou moins au doute, par suite du caractère légendaire des
documents, l'hypothèse est indispensable. Sur les époques dont nous ne
savons rien, il n'y a pas d'hypothèses
[Pg vii]
à faire. Essayer de reproduire tel groupe de la statuaire antique, qui
a certainement existé, mais dont nous n'avons aucun débris, et sur
lequel nous ne possédons aucun renseignement écrit, est une œuvre tout
arbitraire. Mais tenter de recomposer les frontons du Parthénon avec
ce qui en reste, en s'aidant des textes anciens, des dessins faits au
XVIIe siècle, de tous les renseignements, en un mot, en s'inspirant
du style de ces inimitables morceaux, en tâchant d'en saisir l'âme et
la vie, quoi de plus légitime? Il ne faut pas dire après cela qu'on
a retrouvé l'œuvre du sculpteur antique; mais on a fait ce qu'on
pouvait pour en approcher. Un tel procédé est d'autant plus légitime
en histoire que le langage permet les formes dubitatives que le marbre
n'admet pas. Rien n'empêche même de proposer le choix au lecteur
entre diverses suppositions. La conscience de l'écrivain doit être
tranquille, dès qu'il a présenté comme certain ce qui est certain,
comme probable ce qui est probable, comme possible ce qui est possible.
Dans les parties où le pied glisse entre l'histoire et la légende,
c'est l'effet général seul qu'il faut poursuivre. Notre troisième
livre, pour lequel nous aurons des documents absolument historiques, où
nous devrons peindre des caractères à vive arête et raconter des faits
nettement articulés, offrira un
[Pg viii]
récit plus ferme. On verra cependant qu'en somme la physionomie de
cette période n'est pas connue avec plus de certitude. Les faits
accomplis parlent plus haut que tous les détails biographiques. Nous
savons très-peu de chose sur les artistes incomparables qui ont créé
les chefs-d'œuvre de l'art grec. Mais ces chefs-d'œuvre nous en disent
plus sur la personne de leurs auteurs et sur le public qui les apprécia
que ne le feraient les narrations les plus circonstanciées, les textes
les plus authentiques.
Pour la connaissance des faits décisifs qui se passèrent dans les
premiers jours après la mort de Jésus, les documents sont les derniers
chapitres des Évangiles, contenant le récit des apparitions du
Christ ressuscité[6]. Je n'ai pas à répéter ici ce que j'ai dit dans
l'introduction de ma _Vie de Jésus_ sur la valeur de tels documents.
Pour cette partie, nous avons heureusement un contrôle qui nous a
manqué trop souvent dans la _Vie de Jésus_; je veux parler d'un passage
capital de saint Paul (_I Cor._, xv, 5-8), qui établit: 1° la réalité
des apparitions; 2° la longue durée
[Pg ix]
des apparitions, contrairement au récit des Évangiles synoptiques; 3°
la variété des lieux où eurent lieu ces apparitions, contrairement
à Marc et à Luc. L'étude de ce texte fondamental, jointe à beaucoup
d'autres raisons, nous confirme dans les vues que nous avons énoncées
sur la relation réciproque des synoptiques et du quatrième Évangile.
En ce qui concerne le récit de la résurrection et des apparitions, le
quatrième Évangile garde cette supériorité qu'il a pour tout le reste
de la vie de Jésus. Si l'on veut trouver un récit suivi, logique,
permettant de conjecturer avec vraisemblance ce qui se cacha derrière
les illusions, c'est là qu'il faut le chercher. Je viens de toucher
à la plus difficile des questions qui se rapportent aux origines du
christianisme: «Quelle est la valeur historique du quatrième Évangile?»
L'usage que j'en ai fait dans ma _Vie de Jésus_ est, le point sur
lequel les critiques éclairés m'ont adressé le plus d'objections.
Presque tous les savants qui appliquent à l'histoire de la théologie la
méthode rationnelle repoussent le quatrième Évangile comme apocryphe
à tous égards. J'ai beaucoup réfléchi de nouveau à ce problème, et je
n'ai pu modifier d'une manière sensible ma première opinion. Seulement,
comme je m'écarte sur ce point du sentiment général, je me suis fait un
devoir d'exposer en détail
[Pg x]
les motifs de ma persistance. J'en ferai l'objet d'un appendice à la
fin d'une édition revue et corrigée de la _Vie de Jésus_, qui paraîtra
prochainement.
Les _Actes des Apôtres_ sont le document le plus important pour
l'histoire que nous avons à raconter. Je dois m'expliquer ici sur le
caractère de cet ouvrage, sur sa valeur historique et sur l'usage que
j'en ai fait.
Une chose hors de doute, c'est que les _Actes_ ont eu le même auteur
que le troisième Évangile et sont une continuation de cet Évangile. On
ne s'arrêtera pas à, prouver cette proposition, laquelle n'a jamais
été sérieusement contestée[7]. Les préfaces qui sont en tête des deux
écrits, la dédicace de l'un et de l'autre à Théophile, la parfaite
ressemblance du style et des idées fournissent à cet égard d'abondantes
démonstrations.
Une deuxième proposition, qui n'a pas la même certitude, mais qu'on
peut cependant regarder comme très-probable, c'est que l'auteur des
_Actes_ est un disciple de Paul, qui l'a accompagné dans une bonne
partie de ses voyages. Au premier coup d'œil, cette
[Pg xi]
proposition paraît indubitable. En beaucoup d'endroits, à partir du
verset 10 du chapitre xvi, l'auteur des _Actes_ se sert, dans le récit,
du pronom, «nous,» indiquant ainsi que, pour lors, il faisait partie
de la troupe apostolique qui entourait Paul. Cela semble démonstratif.
Une seule issue, en effet, se présente pour échapper à la force d'un
tel argument, c'est de supposer que les passages où se trouve le
pronom «nous» ont été copiés par le dernier rédacteur des _Actes_
dans un écrit antérieur, dans des mémoires originaux d'un disciple de
Paul, par exemple de Timothée, et que le rédacteur, par inadvertance,
aurait oublié de substituer à «nous» le nom du narrateur. Cette
explication est bien peu admissible. On comprendrait tout au plus une
telle négligence dans une compilation grossière. Mais le troisième
Évangile et les Actes forment un ouvrage très-bien rédigé, composé
avec réflexion et même avec art, écrit d'une même main et d'après un
plan suivi[8]. Les deux livres réunis font un ensemble absolument du
même style, présentant les mêmes locutions favorites et la même façon
de citer l'Écriture. Une faute de rédaction aussi choquante que celle
dont il s'agit serait inexplicable. On est donc invinciblement porté à
conclure
[Pg xii]
que celui qui a écrit la fin de l'ouvrage en a écrit le commencement,
et que le narrateur du tout est celui qui dit «nous» aux passages
précités.
Cela devient plus frappant encore, si l'on remarque dans quelles
circonstances le narrateur se met ainsi en la compagnie de Paul.
L'emploi du «nous» commence au moment où Paul passe en Macédoine
pour la première fois (xvi, 10). Il cesse au moment où Paul sort de
Philippes. Il recommence au moment où Paul, visitant la Macédoine pour
la dernière fois, passe encore par Philippes (xx, 5, 6). Dès lors, le
narrateur ne se sépare plus de Paul jusqu'à la fin. Si l'on remarque
de plus que les chapitres où le narrateur accompagne l'apôtre ont un
caractère particulier de précision, on ne doute plus que le narrateur
n'ait été un Macédonien, ou plutôt un Philippien[9], qui vint au-devant
de Paul à Troas, durant la seconde mission, qui resta à Philippes lors
du départ de l'apôtre, et qui, lors du dernier passage de l'apôtre
en cette ville (troisième mission), se joignît à lui pour ne plus le
quitter. Comprendrait-on qu'un rédacteur, écrivant à distance, se
fût laissé dominer à un tel point par les souvenirs d'un autre? Ces
souvenirs feraient tache dans l'ensemble. Le
[Pg xiii]
narrateur qui dit «nous» aurait son style, ses expressions à part[10];
il serait plus paulinien que le rédacteur général. Or, cela n'est pas;
l'ouvrage présente une parfaite homogénéité.
On s'étonnera peut-être qu'une thèse en apparence si évidente ait
rencontré des contradicteurs. Mais la critique des écrits du Nouveau
Testament offre beaucoup de ces clartés qu'on trouve, à l'examen,
pleines d'incertitudes. Sous le rapport du style, des pensées, des
doctrines, les _Actes_ ne sont guère ce qu'on attendrait d'un disciple
de Paul. Ils ne ressemblent en rien aux épîtres de ce dernier. Pas
une trace des fières doctrines qui font l'originalité de l'apôtre des
gentils. Le tempérament de Paul est celui d'un protestant roide et
personnel; l'auteur des _Actes_ nous fait l'effet d'un bon catholique,
docile, optimiste, appelant chaque prêtre «un saint prêtre», chaque
évêque «un grand évêque», prêt à embrasser toutes les fictions plutôt
que de reconnaître que ces saints prêtres, ces grands évêques se
disputent et se font parfois une rude guerre. Tout en professant pour
Paul une grande admiration, l'auteur des _Actes_ évite
[Pg xiv]
de lui donner le titre d'apôtre[11], et il veut que l'initiative de
la conversion des gentils appartienne à Pierre. On dirait, en somme,
un disciple de Pierre plutôt que de Paul. Nous montrerons bientôt
que, dans deux ou trois circonstances, ses principes de conciliation
l'ont porté à fausser gravement la biographie de Paul; il commet des
inexactitudes[12] et surtout des omissions vraiment étranges chez un
disciple de ce dernier[13]. Il ne parle pas d'une seule des épîtres;
il resserre de la façon la plus surprenante des exposés de première
importance[14]. Même dans la partie où il a dû être compagnon de Paul,
il est quelquefois singulièrement sec, peu informé, peu éveillé[15].
Enfin, la mollesse et le vague de certains récits, la part de
convention que l'on y découvre, feraient penser à un écrivain qui
n'aurait eu aucune relation directe ni indirecte avec les apôtres, et
qui écrirait vers l'an 100 ou 120.
Faut-il s'arrêter à ces objections? Je ne le pense pas, et je persiste
à croire que le dernier rédacteur
[Pg xv]
des _Actes_ est bien le disciple de Paul qui dit «nous» aux derniers
chapitres. Toutes les difficultés, quelque insolubles qu'elles
paraissent, doivent être, sinon écartées, du moins tenues en suspens
par un argument aussi décisif que celui qui résulte de ce mot «nous».
Ajoutons qu'en attribuant les _Actes_ à un compagnon de Paul, on
explique deux particularités importantes: d'une part, la disproportion
des parties de l'ouvrage, dont plus des trois cinquièmes sont
consacrés à Paul; de l'autre, la disproportion qui se remarque dans
la biographie même de Paul, dont la première mission est exposée avec
une grande brièveté, tandis que certaines parties de la deuxième et
de la troisième mission, surtout les derniers voyages, sont racontés
avec de minutieux détails. Un homme tout à fait étranger à l'histoire
apostolique n'aurait pas eu de ces inégalités. L'ensemble de son
ouvrage eût été mieux conçu. Ce qui distingue l'histoire composée
d'après des documents de l'histoire écrite en tout ou en partie
d'original, c'est justement la disproportion: l'historien de cabinet
prenant pour cadre de son récit les événements eux-mêmes, l'auteur de
mémoires prenant pour cadre ses souvenirs ou du moins ses relations
personnelles. Un historien ecclésiastique, une sorte d'Eusèbe, écrivant
vers l'an 120, nous eût légué un livre tout autrement
[Pg xvi]
distribué à partir du chapitre xiii. La façon bizarre dont les _Actes_,
à ce moment, sortent de l'orbite où ils tournaient jusque-là, ne
s'explique, selon moi, que par la situation particulière de l'auteur et
ses rapports avec Paul. Ce résultat sera naturellement confirmé si nous
trouvons parmi les collaborateurs connus de Paul le nom de l'auteur
auquel la tradition attribue notre écrit.
C'est ce qui a lieu en effet. Les manuscrits et la tradition donnent
pour auteur au troisième Évangile un certain _Lucanus_[16] ou _Lucas_.
De ce qui a été dit, il résulte que, si _Lucas_ est vraiment l'auteur
du troisième Évangile, il est également l'auteur des _Actes_. Or, ce
nom de Lucas, nous le rencontrons justement comme celui d'un compagnon
de Paul, dans l'épître aux Colossiens, iv, 14; dans celle à Philémon,
24, et dans la deuxième à Timothée, iv, 11. Cette dernière épître est
d'une authenticité plus que douteuse. Les épîtres aux Colossiens et
à Philémon, de leur côté, quoique très-probablement authentiques, ne
sont pourtant pas les épîtres les plus indubitables de saint Paul. Mais
ces écrits sont, en tout cas, du premier siècle, et cela suffit pour
prouver invinciblement que, parmi les disciples de Paul, il exista un
Lucas.
[Pg xvii]
Le fabricateur des épîtres à Timothée, en effet, n'est sûrement
pas le même que le fabricateur des épîtres aux Colossiens et à
Philémon (en supposant, contrairement à notre opinion, que celles-ci
soient apocryphes). Admettre qu'un faussaire eût attribué à Paul un
compagnon imaginaire serait déjà peu vraisemblable. Mais sûrement
des faussaires différents ne seraient pas tombés d'accord sur le
même nom. Deux observations donnent à ce raisonnement une force
particulière. La première, c'est que le nom de Lucas ou Lucanus est
un nom rare parmi les premiers chrétiens, et qui ne prête pas à des
confusions d'homonymes; la seconde, c'est que le Lucas des épîtres
n'eut d'ailleurs aucune célébrité. Inscrire un nom célèbre en tête
d'un écrit, comme on le fît pour la deuxième épître de Pierre, et
très-probablement pour les épîtres de Paul à Tite et à Timothée,
n'avait rien qui répugnât aux habitudes du temps. Mais inscrire en
tête d'un écrit un faux nom, obscur d'ailleurs, c'est ce qui ne se
conçoit plus. L'intention du faussaire était-elle de couvrir le livre
de l'autorité de Paul? Mais, alors, pourquoi ne prenait-il pas le nom
de Paul lui-même, ou du moins le nom de Timothée ou de Tite, disciples
bien plus connus de l'apôtre des gentils? Luc n'avait aucune place dans
la tradition, dans la légende, dans l'histoire. Les trois
[Pg xviii]
passages précités des épîtres ne pouvaient suffire pour faire de lui
un garant admis de tous. Les épîtres à Timothée ont été probablement
écrites après les _Actes_. Les mentions de Luc dans les épîtres aux
Colossiens et à Philémon équivalent à une seule, ces deux écrits
faisant corps ensemble. Nous pensons donc que l'auteur du troisième
Évangile et des _Actes_ est bien réellement Luc, disciple de Paul.
Ce nom même de Luc ou Lucain, et la profession de médecin qu'exerçait
le disciple de Paul ainsi appelé[17], répondent bien aux indications
que les deux livres fournissent sur leur auteur. Nous avons montré,
en effet, que l'auteur du troisième Évangile et des _Actes_ était
probablement de Philippes[18], colonie romaine, où le latin
dominait[19]. De plus, l'auteur du troisième Évangile et des _Actes_
connaît mal le judaïsme[20] et les affaires de Palestine[21]; il ne
sait guère l'hébreu[22];
[Pg xix]
il est au courant des idées du monde païen[23], et il écrit le grec
d'une façon assez correcte. L'ouvrage a été composé loin de la
Judée, pour des gens qui en savaient mal la géographie[24], qui ne
se souciaient ni d'une science rabbinique très-solide, ni des noms
hébreux[25]. L'idée dominante de l'auteur est que, si le peuple avait
été libre de suivre son penchant, il eût embrassé la foi de Jésus,
et que c'est l'aristocratie juive qui l'en a empêché[26]. Le mot de
_Juif_ est toujours pris chez lui en mauvaise part et comme synonyme
d'ennemi des chrétiens[27]. Au contraire, il se montre très-favorable
aux hérétiques samaritains[28].
A quelle époque peut-on rapporter la composition
[Pg xx]
de cet écrit capital? Luc paraît pour la première fois en la compagnie
de Paul, lors du premier voyage de l'apôtre en Macédoine, vers l'an
52. Mettons qu'il eût alors vingt-cinq ans; il n'y aurait rien que de
naturel à ce qu'il eût vécu jusqu'à l'an 100. La narration des _Actes_
s'arrête à l'an 63[29]. Mais, la rédaction des _Actes_ étant évidemment
postérieure à celle du troisième Évangile, et la date de la rédaction
de ce troisième Évangile étant fixée d'une manière assez précise aux
années qui suivirent de près la ruine de Jérusalem (an 70)[30], on ne
peut songer à placer la rédaction des _Actes_ avant l'an 71 ou 72.
S'il était sûr que les _Actes_ ont été composés immédiatement après
l'Évangile, il faudrait s'arrêter là. Mais le doute sur ce point est
permis. Quelques faits portent à croire qu'un intervalle s'est écoulé
entre la composition du troisième Évangile et celle des _Actes_; on
remarque, en effet, entre les derniers chapitres de l'Évangile et le
premier des _Actes_ une singulière contradiction. D'après le dernier
chapitre de l'Évangile, l'ascension semble avoir lieu le jour même de
la résurrection[31]. D'après le premier chapitre des Actes[32],
[Pg xxi]
l'ascension n'eut lieu qu'au bout de quarante jours. Il est clair
que cette seconde version nous présente une forme plus avancée de la
légende, une forme qu'on adopta quand on sentit le besoin de créer
de la place pour les diverses apparitions et de donner à la vie
d'outre-tombe de Jésus un cadre complet et logique. On serait donc
tenté de supposer que cette nouvelle façon de concevoir les choses ne
parvint à l'auteur, ou ne lui vint à l'esprit, que dans l'intervalle de
la rédaction des deux ouvrages. En tout cas, il reste très-remarquable
que l'auteur, à quelques lignes de distance, se croie obligé d'ajouter
de nouvelles circonstances à son premier récit et de le développer. Si
son premier livre était encore entre ses mains, que n'y faisait-il les
additions qui, séparées comme elles le sont, offrent quelque chose de
si gauche? Cela n'est cependant pas décisif, et une circonstance grave
porte à croire que Luc conçut en même temps le plan de l'ensemble.
C'est la préface placée en tête de l'Évangile, laquelle semble commune
aux deux livres[33]. La contradiction que nous venons de signaler
s'explique peut-être par le peu de souci qu'on avait de présenter un
emploi rigoureux du temps. C'est là ce qui fait que tous les
[Pg xxii]
récits de la vie d'outre-tombe de Jésus sont dans un complet désaccord
sur la durée de cette vie. On tenait si peu à être historique, que le
même narrateur ne se faisait nul scrupule de proposer successivement
deux systèmes inconciliables. Les trois récits de la conversion de Paul
dans les _Actes_[34] offrent aussi de petites différences qui prouvent
simplement combien l'auteur s'inquiétait peu de l'exactitude des
détails.
Il semble donc qu'on serait fort près de la vérité en supposant que
les _Actes_ furent écrits vers l'an 80. L'esprit du livre, en effet,
répond bien à l'âge des premiers Flaviens. L'auteur paraît éviter tout
ce qui aurait pu blesser les Romains. Il aime à montrer comment les
fonctionnaires romains ont été favorables à la secte nouvelle, parfois
même l'ont embrassée[35], comment du moins ils l'ont défendue contre
les Juifs, combien la justice impériale est équitable et supérieure
aux passions des pouvoirs locaux[36]. Il insiste en particulier sur
les avantages que Paul dut à son litre de citoyen romain[37]. Il coupe
court brusquement
[Pg xxiii]
à son récit au moment de l'arrivée de Paul à Rome, peut-être
pour éviter d'avoir à raconter les cruautés de Néron envers les
chrétiens[38]. Le contraste avec l'Apocalypse est frappant.
L'Apocalypse, écrite l'an 68, est pleine du souvenir des infamies de
Néron; une horrible haine contre Rome y déborde. Ici, on sent un homme
doux, qui vit, à une époque de calme. Depuis l'an 70 environ, jusqu'aux
dernières années du premier siècle, la situation fut assez bonne pour
les chrétiens. Des personnages de la famille flavienne appartinrent
au christianisme. Qui sait si Luc ne connut pas Flavius Clemens, s'il
ne fut pas de sa _familia_, si les _Actes_ ne furent pas écrits pour
ce puissant personnage, dont la position officielle exigeait des
ménagements? Quelques indices ont porté à croire que le livre avait
été composé à Rome. On dirait, en effet, que les principes de l'Église
romaine ont pesé sur l'auteur. Cette Église, dès les premiers siècles,
eut le caractère politique et hiérarchique qui l'a toujours distinguée.
Le bon Luc put entrer dans cet esprit. Ses idées sur l'autorité
ecclésiastique sont très-avancées; on y voit poindre le germe de
l'épiscopat. Il écrivit l'histoire sur le ton
[Pg xxiv]
d'apologiste à toute outrance qui est celui des historiens officiels
de la cour de Rome. Il fit comme ferait un historien ultramontain de
Clément XIV, louant à la fois le pape et les jésuites, et cherchant
à nous persuader, par un récit plein de componction, que, des deux
côtés, en ce débat, on observe les règles de la charité. Dans deux
cents ans, on établira aussi que le cardinal Antonelli et M. de Mérode
s'aimaient comme deux frères. L'auteur des _Actes_ fut, mais avec une
naïveté qu'on n'égala plus, le premier de ces narrateurs complaisants,
béatement satisfaits, décidés à trouver que tout dans l'Église se
passe d'une façon évangélique. Trop loyal pour condamner son maître
Paul, trop orthodoxe pour ne pas se ranger à l'opinion officielle qui
prévalait, il effaça les différences de doctrine pour laisser voir
seulement le but commun, que tous ces grands fondateurs poursuivirent
en effet par des voies si opposées et à travers de si énergiques
rivalités.
On comprend qu'un homme qui s'est mis par système dans une telle
disposition d'âme est le moins capable du monde de représenter les
choses comme elles se sont passées. La fidélité historique est pour lui
chose indifférente; l'édification est tout ce qui importe. Luc s'en
cache à peine; il écrit «pour que Théophile reconnaisse la vérité de ce
que ses
[Pg xxv]
catéchistes lui ont-appris[39]». Il y avait donc déjà un système
d'histoire ecclésiastique convenu, qui s'enseignait officiellement,
et dont le cadre, aussi bien que celui de l'histoire évangélique
elle-même[40], était probablement déjà fixé. Le caractère dominant des
_Actes_, comme celui du troisième Évangile[41], est une piété tendre,
une vive sympathie pour les gentils[42], un esprit conciliant, une
préoccupation extrême du surnaturel, l'amour des petits et des humbles,
un grand sentiment démocratique ou plutôt la persuasion que le peuple
est naturellement chrétien, que ce sont les grands qui l'empêchent de
suivre ses bons instincts[43], une idée exaltée du pouvoir de l'Église
et de ses chefs, un goût très-remarquable pour la vie en commun[44].
Les procédés de composition sont également les mêmes dans les deux
ouvrages, de telle sorte que nous sommes à l'égard de l'histoire des
apôtres comme nous serions à l'égard de l'histoire évangélique, si,
pour esquisser cette dernière histoire, nous n'avions qu'un seul texte,
l'Évangile de Luc.
On sent les désavantages d'une telle situation. La
[Pg xxvi]
vie de Jésus dressée d'après le troisième Évangile seul serait
extrêmement défectueuse et incomplète. Nous le savons, parce que, pour
la vie de Jésus, la comparaison est possible. En même temps que Luc,
nous possédons (sans parler du quatrième Évangile) Matthieu et Marc,
qui, relativement à Luc, sont, en partie du moins, des originaux.
Nous mettons le doigt sur les procédés violents au moyen desquels
Luc disloque ou mêle ensemble les anecdotes, sur la façon dont il
modifie la couleur de certains faits selon ses vues personnelles, sur
les légendes pieuses qu'il ajoute aux traditions plus authentiques.
N'est-il pas évident que, si nous pouvions faire une telle comparaison
pour les _Actes_, nous arriverions à y trouver des fautes d'un genre
analogue? Les _Actes_, dans leurs premiers chapitres, nous paraîtraient
même sans doute inférieurs au troisième Évangile; car ces chapitres ont
probablement été composés avec des documents moins nombreux et moins
universellement acceptés.
Une distinction fondamentale, en effet, est ici nécessaire. Au point
de vue de la valeur historique, le livre des _Actes_ se divise en deux
parties: l'une, comprenant les douze premiers chapitres et racontant
les faits principaux de l'histoire de l'Église primitive; l'autre
contenant les seize autres chapitres,
[Pg xxvii]
tous consacrés aux missions de saint Paul. Cette seconde partie
elle-même renferme deux sortes de récits: d'une part, ceux où le
narrateur se donne pour témoin oculaire; de l'autre, ceux où il
ne fait que rapporter ce qu'on lui a dit. Il est clair que, même
dans ce dernier cas, son autorité est grande. Souvent, ce sont les
conversations de Paul qui ont fourni les renseignements. Vers la
fin surtout, le récit prend un caractère étonnant de précision.
Les dernières pages des _Actes_ sont les seules pages complétement
historiques que nous ayons sur les origines chrétiennes. Les premières,
au contraire, sont les plus attaquables de tout le Nouveau Testament.
C'est surtout pour ces premières années que l'auteur obéit à des partis
pris semblables à ceux qui font préoccupé dans la composition de son
Évangile, et plus décevants encore. Son système des quarante jours, son
récit de l'ascension, fermant par une sorte d'enlèvement final et de
solennité théâtrale la vie fantastique de Jésus, sa façon de raconter
la descente du Saint-Esprit et les prédications miraculeuses, sa
manière d'entendre le don des langues, si différente de celle de saint
Paul[45], décèlent les préoccupations d'une époque relativement basse,
où la
[Pg xxviii]
légende est très-mûre, arrondie en quelque sorte dans toutes ses
parties. Tout se passe chez lui avec une mise en scène étrange et un
grand déploiement de merveilleux. Il faut se rappeler que l'auteur
écrit un demi-siècle après les événements, loin du pays où ils se
sont passés, sur des faits qu'il n'a pas vus, que son maître n'a
pas vus davantage, d'après des traditions en partie fabuleuses ou
transfigurées. Non-seulement Luc est d'une autre génération que les
premiers fondateurs du christianisme; mais il est d'un autre monde;
il est helléniste, très-peu juif, presque étranger à Jérusalem et
aux secrets de la vie juive; il n'a pas touché la primitive société
chrétienne; à peine en a-t-il connu les derniers représentants. On sent
dans les miracles qu'il raconte plutôt des inventions _a priori_ que
des faits transformés; les miracles de Pierre et ceux de Paul forment
deux séries qui se répondent[46]. Ses personnages se ressemblent;
Pierre ne diffère en rien de Paul, ni Paul de Pierre. Les discours
qu'il met dans la bouche de ses héros, quoique habilement appropriés
aux circonstances, sont tous du même style et appartiennent à l'auteur
plutôt qu'à ceux auxquels il les attribue. On y trouve même des
[Pg xxix]
impossibilités[47]. Les _Actes_, en un mot, sont une histoire
dogmatique, arrangée pour appuyer les doctrines orthodoxes du temps
ou inculquer les idées qui souriaient le plus à la piété de l'auteur.
Ajoutons qu'il ne pouvait en être autrement. On ne connaît l'origine
de chaque religion que par les récits des croyants. Il n'y a que le
sceptique qui écrive l'histoire _ad narrandum_.
Ce ne sont pas là de simples soupçons, des conjectures d'une critique
défiante à l'excès. Ce sont de solides inductions: toutes les fois
qu'il nous est permis de contrôler le récit des _Actes_, nous le
trouvons fautif et systématique. Le contrôle, en effet, que nous ne
pouvons demander à des textes synoptiques, nous pouvons le demander aux
épîtres de saint Paul, surtout à l'épître aux Galates. Il est clair
que, dans les cas où les _Actes_ et les épîtres sont en désaccord,
la préférence doit toujours être donnée aux épîtres, textes d'une
authenticité absolue, plus anciens, d'une sincérité complète, sans
légendes. En
[Pg xxx]
histoire, les documents ont d'autant plus de poids qu'ils ont moins
la forme historique. L'autorité de toutes les chroniques doit céder à
celle d'une inscription, d'une médaille, d'une charte, d'une lettre
authentiques. A ce point de vue, les épîtres d'auteurs certains ou
de dates certaines sont la base de toute l'histoire des origines
chrétiennes. Sans elles, on peut dire que le doute atteindrait et
ruinerait de fond en comble même la vie de Jésus. Or, dans deux
circonstances très-importantes, les épîtres mettent en un jour frappant
les tendances particulières de l'auteur des _Actes_ et son désir
d'effacer la trace des divisions qui avaient existé entre Paul et les
apôtres de Jérusalem[48].
Et d'abord, l'auteur des _Actes_ veut que Paul, après l'accident de
Damas (ix, 19 et suiv.; xxii, 17 et suiv.), soit venu à Jérusalem, à
une époque où l'on
[Pg xxxi]
savait à peine sa conversion, qu'il ait été présenté aux apôtres,
qu'il ait vécu avec les apôtres et les fidèles sur le pied de la plus
grande cordialité, qu'il ait disputé publiquement contre les Juifs
hellénistes, qu'un complot de ceux-ci et une révélation céleste l'aient
porté à s'éloigner de Jérusalem. Or, Paul nous apprend que les choses
se passèrent très-différemment. Pour prouver qu'il ne relève pas des
Douze et qu'il doit à Jésus lui-même sa doctrine et sa mission, il
assure (_Gal_., i, 11 et suiv.) qu'après sa conversion il évita de
prendre conseil de qui que ce soit[49] et de se rendre à Jérusalem vers
ceux qui étaient apôtres avant lui; qu'il alla prêcher dans le Hauran
de son propre mouvement et sans mission de personne; que, trois ans
plus tard, il est vrai, il accomplit le voyage de Jérusalem pour faire
la connaissance de Céphas; qu'il resta quinze jours auprès de lui,
mais qu'il ne vit aucun autre apôtre, si ce n'est Jacques, frère du
Seigneur, si bien que son visage était inconnu aux Églises de Judée.
L'effort pour adoucir les aspérités du rude apôtre, pour le présenter
comme le collaborateur des Douze, travaillant à Jérusalem de concert
avec eux, paraît ici avec évidence. On fait de Jérusalem sa capitale et
son point
[Pg xxxii]
de départ; on veut que sa doctrine soit tellement identique à celle
des apôtres, qu'il ait pu en quelque sorte les remplacer dans la
prédication; on réduit son premier apostolat aux synagogues de Damas;
on veut qu'il ait été disciple et auditeur, ce qu'il ne fut jamais[50];
on resserre le temps entre sa conversion et son premier voyage à
Jérusalem; on allonge son séjour dans cette ville; on l'y fait prêcher
à la satisfaction générale; on soutient qu'il a vécu intimement avec
tous les apôtres, quoique lui-même assure qu'il n'en a vu que deux;
on montre les frères de Jérusalem veillant sur lui, tandis que Paul
déclare que son visage leur est inconnu.
Le désir de faire de Paul un visiteur assidu de Jérusalem, qui a porté
notre auteur à avancer et à allonger son premier séjour en cette ville
après sa conversion, semble l'avoir induit à prêter à l'apôtre un
voyage de trop. Selon lui, Paul serait venu à Jérusalem avec Barnabé,
porter l'offrande des fidèles, lors de la famine de l'an 44 (_Act_.,
xi, 30; xii, 25). Or, Paul déclare expressément qu'entre le voyage qui
eut lieu trois ans après sa conversion et le voyage pour l'affaire
de la circoncision, il ne vint pas à Jérusalem (_Gal_., i et ii). En
d'autres termes, Paul exclut
[Pg xxxiii]
formellement tout voyage entre _Act_., ix, 26 et _Act_., xv, 2.
Nierait-on, contre toute raison, l'identité du voyage raconté _Gal_.,
ii, 1 et suiv., avec le voyage raconté _Act_., xv, 2 et suiv., on
n'obtiendrait pas une moindre contradiction. «Trois ans après ma
conversion, dit saint Paul, je montai à Jérusalem, pour faire la
connaissance de Céphas. Quatorze ans après, je montai de nouveau à
Jérusalem...» On a pu douter si le point de départ de ces quatorze ans
est la conversion, ou le voyage qui l'a suivi à trois ans d'intervalle.
Prenons la première hypothèse, qui est la plus favorable à celui qui
veut défendre le récit des _Actes_. Il y aurait donc onze ans, au
moins, d'après saint Paul, entre son premier et son second voyage à
Jérusalem; or, sûrement, il n'y a pas onze ans entre ce qui est raconté
_Act_., ix, 26 et suiv. et ce qui est rapporté _Act_., xi, 30. Et le
soutiendrait-on contre toute vraisemblance, on tomberait dans une
autre impossibilité. En effet, ce qui est rapporté _Act_., xi, 30, est
contemporain de la mort de Jacques, fils de Zébédée[51], laquelle nous
fournit la seule date fixe des _Actes des Apôtres_, puisqu'elle précéda
de très-peu de temps la mort d'Hérode Agrippa 1er, arrivée l'an 44[52].
[Pg xxxiv]
Le second voyage de Paul ayant eu lieu au moins quatorze ans après sa
conversion, si Paul avait réellement fait le voyage de l'an 44, cette
conversion aurait eu lieu l'an 30, ce qui est absurde. Il est donc
impossible de maintenir au voyage raconté _Act_., xi, 30 et xii, 35,
aucune réalité.
Ces allées et venues paraissent avoir été racontées par notre auteur
d'une façon très-inexacte. En comparant _Act_., xvii, 14-16; xviii, 5,
à _I Thess._, iii, 1-2, on trouve un autre désaccord. Mais, celui-ci ne
tenant pas à des motifs dogmatiques, nous n'avons pas à en parler ici.
Ce qui est capital pour le sujet qui nous occupe, ce qui fournit le
trait de lumière à la critique en cette question difficile de la valeur
historique des _Actes_, c'est la comparaison des passages relatifs à
l'affaire de la circoncision dans les _Actes_ (ch. xv) et dans l'épître
aux Galates (ch. ii). Selon les _Actes_, des frères de Judée étant
venus à Antioche et ayant soutenu la nécessité de la circoncision pour
les païens convertis, une députation composée de Paul, de Barnabé, de
plusieurs autres, est envoyée d'Antioche à Jérusalem pour consulter
les apôtres et les anciens sur cette question. Ils sont reçus avec
empressement par tout le monde; une grande assemblée a lieu. Le
dissentiment se montre à peine, étouffé qu'il est sous les effusions
[Pg xxxv]
d'une charité réciproque et sous le bonheur de se trouver ensemble.
Pierre énonce l'avis qu'on s'attendrait à trouver dans la bouche
de Paul, à savoir que les païens convertis ne sont pas assujettis
à la loi de Moïse. Jacques n'apporte à cet avis qu'une très-légère
restriction[53]. Paul ne parle pas, et, à vrai dire, il n'a pas besoin
de parler, puisque sa doctrine est mise ici dans la bouche de Pierre.
L'avis des frères de Judée n'est soutenu par personne. Un décret
solennel est porté conformément à l'avis de Jacques. Ce décret est
signifié aux Églises par des députés choisis exprès.
Comparons maintenant le récit de Paul dans l'épître aux Galates.
Paul veut que le voyage qu'il fit cette fois-là à Jérusalem ait été
l'effet d'un mouvement spontané et même le résultat d'une révélation.
Arrivé à Jérusalem, il communique son Évangile à qui de droit; il a en
particulier des entrevues avec ceux qui paraissent être des personnages
considérables. On ne lui fait pas une seule critique; on ne lui
communique rien; on ne lui demande que de se souvenir des pauvres de
Jérusalem, Si Tite qui l'a accompagné consent à se laisser
[Pg xxxvi]
circoncire[54], c'est par égard pour «des faux frères intrus». Paul
leur fait cette concession passagère; mais il ne se soumet pas à eux.
Quant aux hommes importants (Paul ne parle d'eux qu'avec une nuance
d'aigreur et d'ironie), ils ne lui ont rien appris de nouveau. Bien
plus, Céphas étant venu plus tard à Antioche, Paul «lui résiste en
face, parce qu'il a tort». D'abord, en effet, Céphas mangeait avec tous
indistinctement. Arrivent des émissaires de Jacques; Pierre se cache,
évite les incirconcis. «Voyant qu'il ne marchait pas dans la droite
voie de la vérité de l'Évangile,» Paul apostrophe Céphas devant tout le
monde et lui reproche amèrement sa conduite.
On voit la différence. D'une part, une solennelle concorde; de l'autre,
des colères mal retenues, des susceptibilités extrêmes. D'un côté,
une sorte de concile; de l'autre, rien qui y ressemble. D'un côté, un
décret formel porté par une autorité reconnue; de l'autre, des opinions
diverses qui restent en présence, sans se rien céder réciproquement,
si ce n'est pour la forme. Inutile de dire quelle est la version qui
mérite la préférence. Le récit des _Actes_ est à peine vraisemblable,
puisque, d'après ce récit, le concile
[Pg xxxvii]
a pour occasion une dispute dont on ne voit plus de trace dès que
le concile est réuni. Les deux orateurs y tiennent des discours en
opposition avec ce que nous savons par ailleurs de leur rôle. Le décret
que le concile est censé avoir porté est sûrement une fiction. Si ce
décret, dont Jacques aurait fixé la rédaction, avait été réellement
promulgué, pourquoi ces transes du bon et timide Pierre devant les
gens envoyés par Jacques? Pourquoi se cache-t-il? Lui et les chrétiens
d'Antioche agissaient en pleine conformité avec le décret dont les
termes auraient été arrêtés par Jacques lui-même. L'affaire de la
circoncision eut lieu vers 51. Quelques années après, vers l'an 56,
la querelle que le décret aurait terminée est plus vive que jamais.
L'Église de Galatie est troublée par de nouveaux émissaires du parti
juif de Jérusalem[55]. Paul répond à cette nouvelle attaque de ses
ennemis par sa foudroyante épître. Si le décret rapporté _Act_., xv,
avait quelque réalité, Paul avait un moyen bien simple de mettre
fin au débat, c'était de le citer. Or, tout ce qu'il dit suppose la
non-existence de ce décret. En 57, Paul, écrivant aux Corinthiens,
ignore le même décret et même en viole les prescriptions. Le décret
ordonne de s'abstenir des viandes immolées aux
[Pg xxxviii]
idoles. Paul, au contraire, est d'avis qu'on peut très-bien manger
de ces viandes si cela ne scandalise personne, mais qu'il faut s'en
abstenir dans le cas où cela ferait du scandale[56]. En 58, enfin, lors
du dernier voyage de Paul à Jérusalem, Jacques est plus obstiné que
jamais[57]. Un des traits caractéristiques des Actes, trait qui prouve
bien que l'auteur se propose moins de présenter la vérité historique
et même de satisfaire la logique que d'édifier des lecteurs pieux,
est cette circonstance que la question de l'admission des incirconcis
y est toujours résolue sans l'être jamais. Elle l'est d'abord par le
baptême de l'eunuque de la candace, puis par le baptême du centurion
Corneille, tous deux miraculeusement ordonnés, puis par la fondation
de l'Église d'Antioche (xi, 19 et suiv.), puis par le prétendu concile
de Jérusalem, ce qui n'empêche pas qu'aux dernières pages du livre
(xxi, 20-21) la question est encore en suspens. A vrai dire, elle resta
toujours en cet état. Les deux fractions du christianisme naissant ne
se fondirent jamais. Seulement, l'une d'elles, celle qui garda les
pratiques du judaïsme, resta inféconde et s'éteignit obscurément. Paul
fut si loin d'être accepté de tous, qu'après sa mort une portion du
christianisme[58]
[Pg xxxix]
l'anathématise et le poursuit de ses calomnies.