À Ferney, 6 janvier 1778.
Sire, grand homme, que vous m'instruisez, que vous me consolez, que vous
me fortifiez dans toutes mes idées au bout de ma carrière! Votre
Majesté, ou plutôt votre humanité a bien raison; le fatras métaphysique,
théologique, fanatique, est sans doute ce que nous avons de plus
méprisable, et cependant on écrira sur ces chimères absurdes tant qu'il
y aura des universités, des esprits faux, et de l'argent à gagner.
Parmi les géomètres, il n'y a guère qu'Archimède et Newton qui aient
acquis une véritable gloire, parce qu'ils ont inventé des choses très
difficiles, très inconnues et très utiles; il n'y a point de gloire pour
ceux qui ne savent que diviser A-B plus C, par X moins Z, et qui passent
leur vie à écrire ce que les autres ont imaginé.
Pour l'histoire, ce n'est, après tout qu'une gazette; la plus vraie est
remplie de faussetés; et elle ne peut avoir de mérite que celui du
style. Ce style est le fruit de la littérature: c'est donc à la
littérature qu'il faut s'en tenir. C'est ainsi que pense le grand Condé
dans sa retraite de Chantilly; c'est ainsi que pense le grand Frédéric à
Sans-Souci.....
.....Je vous ai plus d'obligation que vous ne pensez; votre pupille
vient de se laisser un peu attendrir; il m'a payé 20,000 francs sur les
80,000 que je lui avais prêtés, et peut-être avant ma mort me
payera-t-il le reste; c'est vous que j'en ai à remercier.
M. le comte de Montmorency-Laval saura bientôt assez d'allemand pour
faire tourner à droite et à gauche, et pour commander l'exercice; mais
en vous entendant parler français, il donnera la préférence à la langue
des Montmorency; sans doute les hommes de sa maison doivent aimer les
Prussiens. Il n'y a jamais eu que le cardinal Bernis qui ait imaginé
d'unir la France avec la maison d'Autriche contre la maison de
Brandebourg; il en a été bien puni. Sa politique a été aussi
malheureuse que les chimères théologiques de trente autres cardinaux
ont été ridicules.....